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La psychiatrisation des dissidents de l’islam (II) par S. Elmansour et Q. Bérard

Seconde partie

Seconde partie de l’article de Quentin Bérard et Sofia Elmansour.

Lire la première partie

Sommaire de la seconde partie

4 – Biais ego-idéologiques

Conclusion

Notes

4 – Biais ego-idéologiques

De ce fatras se dégagent, tout de même et tant bien que mal, quelques traits saillants, thèses frappantes, élé­ments de conclusions, que l’auteur, loin de démontrer, plaque simplement sur, et veut benoîtement faire avaliser par, une réalité couchée dans cet inconfortable lit de Procuste.

Tous les apostats ne mouraient pas, mais tous étaient frappés par la maladie mentale

Venons-en à la très grande affaire de Sonya Zadig, thérapeute se décrivant elle-même dans le forum du Cercle comme « se tenant au chevet des apostats », ayant envisagé d’intituler son livre « Apostats sur le divan » et in­titulant une partie de sa conclusion « du Discord au divan »  : l’apostasie nous plongerait dans un tel vide que nous devrions, tous et surtout toutes, consulter un thérapeute, notre cas devenant une affaire « de santé publique ». Ainsi le mot « souffrance » apparaît dans le livre pas moins de 79 fois quand « bonheur » y fait 3 apparitions et « joie » à peine une fois Bref, « ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ».

Précisions préliminaires : il n’est pas question ici de nier les troubles psychiques engendrés par l’immigration sur plusieurs générations (on notera l’impressionnant silence de l’auteur sur la prévalence des troubles psychiques chez les immigrés en général, pourtant largement documentée1), par l’acculturation, par l’islam lui-même, par l’époque actuelle et ses multiples dynamiques psychogènes, ni même les spécificités de l’apostasie : les apostats d’ici n’ont atten­du personne pour proposer spontanément des « soutiens psy » à ceux qui en ressentent le besoin, et le « Cercle des apostats » a ouvert depuis bien longtemps un salon en ligne « soutien psychologique »2, où il faut le dire, personne n’a jamais vu Dr. Zadig3. Précisons enfin que les auteurs de ces lignes ne sont en rien étrangers aux démarches thérapeu­tiques ou psychanalytiques.

Mais ce n’est pas ce dont parle Sonya Zadig : elle décrit les apostats comme enfermés ad vitam aeternam dans une enfance traumatique – quel que soit le degré d’imprégnation par l’islam et d’assimilation à la culture occidentale – et, conséquemment, incapables de devenir par eux-mêmes sujets (rappelons qu’il est question ici d’individus qui ont rompu de leur propre chef avec une des idéologies religieuses les plus aliénantes de l’humanité). Ainsi, « La clinique des Apostats se révèle paradigmatique de l’échec de la symbolisation des traumatismes vécus par ces sujets. Les patholo­gies qui en découlent sont souvent des pathologies narcissiques-identitaires, qui mettent en difficulté la fonction subjectivante du moi » (p. 134) ; « empêchés de faire aboutir la transformation par laquelle l’individu se fait sujet et se reconnaît lui-même dans sa façon de donner sens au réel. Les Apostats restaient sur le seuil. » (p. 24) ; « ils sentent un amoindrissement, voire une destruction de leurs ressources psychiques ainsi que de leur capacité à s’en sortir par eux-mêmes » (p. 82) ; « Il va sans dire que l’état psychique de la population étudiée est cliniquement inquiétant » (p. 159-160) : « impasse psychique » (p. 160) ; « De lourds dégâts psychiques » (p. 201) ; etc.

Parallèlement, l’auteur n’en étant plus à une contradiction près, nous aurions néanmoins suffisamment de conscience de nous-mêmes pour dire cette supposée perte d’identité totale dont nous souffririons après avoir apostasié : « les Apostats disent souvent qu’ils ne savent plus qui ils sont depuis qu’ils ont laissé leur religion et qu’ils se rassemblent dans le Cercle pour se sentir entendus voire existants » (p. 164) – bel exemple d’introspection personnelle de la part de personnes incapables de se subjectiver. Et il y en a d’autres, comme cette apostate dont Zadig dit  qu’ en « coupant les liens avec une famille pathogène et avec l’islam, Wassila s’institue en tant que sujet séparé et auto­nome, afin de se reconstruire en dehors des identifications abîmées de ses ascendants » (p. 93); cette autre qui admet que « Sortir de l’islam m’a libérée, réussir à « réussir », comme je l’ai fait, me libère aussi » (p. 120) ; ou encore ici : « j’ai réussi à me créer une identité, car je ne veux plus me définir par rapport à un clan ni à une religion. » (p. 70) ; etc.

Le summum de la confusion est atteint à l’occasion de la seule référence faite à notre travail (p. 72-74), où Sonya Zadig cite, certes sans titre et sans le lien internet permettant de le consulter4, non pas un texte écrit par nous, mais un entretien où nous recueillions en 2020 la parole de Gabriel, travailleur social dénonçant les violences sexuelles en banlieue commises et subies par des mineurs ou de très jeunes adultes, d’une sauvagerie inouïe mais couvertes par les idéologies « décoloniales », islamistes et communautaristes5 (dont il n’est fait ici aucune mention). Zadig analyse : « Aussi ces adolescents en errance symbolique oscillent-ils entre dépression et excitation. L’affirmation de l’identité musulmane ou apostate n’est-elle pas, dans ces conditions, une autre manière de bricoler ce que Lacan appelle un nom du père ? ». Oui, nous avons bien lu : l’auteur englobe dans cette anomie ceux qui ont quitté l’islam (à cause de l’âge d’Aïcha, souvenons-nous) et les violeurs de mineures. Plus loin (p.74), les apostats ne sont plus bour­reaux, mais victimes de violences comparables : « Dans son enquête, Gabriel décrit des expéditions punitives et des règlements de compte, ainsi que des viols en réunion sur les filles et les garçons. Pour lui, l’omerta autour de ces questions est une « manière d’acheter la paix sociale et sexuelle ». Les témoignages des Apostates vont dans ce sens : la dérégulation du cadre avec la disparition de la figure symbolique du père et de celle de l’État qui s’y substituait, dé­trôné par la crise des institutions. ». Rien de bien spécifique aux apostats, donc, à présent placés sous la même enseigne d’un délabrement de nos sociétés qui ne différencie en rien croyants, athées, apostats, agnostiques, etc. Plus loin, et dans des termes très similaires, ces mêmes apostats souffrent d’être pris, comme beaucoup, dans les rets mortifères des réseaux sociaux, cause de troubles psychiques – mais qui ne leur sont propres en rien.

Que l’arrachement à un dogme qui a structuré une existence comporte, pour ceux qui y ont intimement adhéré, son lot de souffrances, cela fait peu de doute, et la nécessaire reconstruction peut exiger, ou pas, une dé­marche thérapeutique. Mais, même sur ce terrain-là, comment un psychologue réellement en contact avec ce milieu peut-il passer à côté de l’autre face de l’apostasie, fût-elle éminemment douloureuse : cette extraordinaire vitalité, la connivence immédiate et la solidarité profonde qui relie ces inconnus à des milliers de kilomètres ? N’importe quel observateur, simple spectateur ou auditeur de leurs témoignages, échanges ou confrontations, ne peut qu’être frappé par la puissance et l’omniprésence de cet humour jubilatoire et libérateur6 qui ne cesse de tourner en dérision, et de l’inté­rieur, les grises bouffonneries des bigots. Et personne ne peut être insensible à la maturité et à l’inévitable gravité de ceux qui traversent ou ont traversé ce qui sera sans doute le plus grand deuil de leur vie, celui, précisément, de la vie éternelle dans l’au-delà mais aussi celui, ici-bas, d’une vie familiale, sociale, voire profession­nelle, marquée du sceau du sens – sans que personne ne puisse dorénavant leur « ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? » (Alexis de Tocqueville). De tout cela, on cherchera trace dans le livre de Sonya Zadig. Identiquement, parmi les postures existentielles qui émergent après l’apostasie reviennent de manière constante, par exemple, à la fois la notion de soin et de protection de l’autre et l’exercice de la raison comme celui de la responsabilité comme axes centraux du comportement – le contraste avec celui de notre enquêtrice est sans doute pour beaucoup dans la réception de son livre au sein du Cercle des apostats.

Culpabiliser les mères pour dédouaner l’islam

Ce « flou » n’est pas accidentel, il est structurel. Partout dans le livre enflent le discours victimaire et le parti-pris si vendeur du trash-doloriste, sans que le lecteur cerne de quoi ces apostats seraient victimes, et la gêne le saisit lorsque, en filigrane, le travail de Zadig semble charger les mères pour… exonérer l’islam.

D’abord, ce sont essentiellement les apostates qui sont victimes, victimes absolues, et de bout en bout : « L’apostasie au féminin est un séisme identitaire, utilisé pour masquer une défense projective ainsi qu’une crise de soi qui ne dit pas son nom. L’affranchissement de ces femmes est aussi une subjectivation nécessaire d’autant plus que les violences subies dans l’enfance et l’adolescence laissent des traces définitives sur leur santé mentale. » (p. 48). Loin de nous la volonté de minimiser les violences envers les femmes mais il s’agit ici visiblement d’une obsession de l’auteur qui lui fait par exemple généraliser « le rituel du cadenas », (p. 54), pratique très peu documentée et sur lequel il n’existe au­cune donnée statistique, ce qui ne l’empêche pas de le qualifier de « très répandu au Maghreb » (p. 51), tout en passant sous silence une réelle mutilation génitale autrement plus répandue en islam : la circoncision7. Le mot apparaît dans deux témoignages, dont celui d’Ali qui l’évoque d’ailleurs explicitement comme une « castration » (p. 151) – étrange silence, ici, de la psychanalyste.

Quoi qu’il en soit, dit Zadig, « la plupart des Apostates témoignent de difficultés ou de troubles sexuels » (p. 102) qui nous empêcherait d’avoir accès à l’érotisme et même à la féminité. Mais l’islam ne serait pas en cause, pré­cise-t-elle, puisque « À l’inverse de la religion chrétienne, la sexualité n’est pas uniquement à visée procréative, mais peut aussi être source de plaisir, si elle est réalisée dans un cadre marital. » p. 109 (étonnant car le plaisir peut être uniquement réservé aux hommes, qui ne refusent donc en rien l’érotisation du corps féminin mais les réservent à leur propre jouissance, comme en atteste le fait de sexualiser les mineures en les voilant.). Les apostates sont en réalité victimes, castrées non par la religion mais par leurs mères qui « sous couvert d’islamité et de pudeur » , « barrent la route à l’émergence du féminin chez leurs filles » (p. 102), au point d’être la cause première de leur apostasie : « À entendre les témoignages des Apostates, le travail de différenciation d’avec la mère est souvent projeté sur la religion. Rompre avec la religion, c’est avant tout se différencier de la mère » (p. 103). Que la mère joue un rôle trop souvent négligé dans l’exercice de la répression religieuse familiale, cela semble clair – Zadig en fait une idée fixe (qui lamène à falsifier les entretiens en ce sens, cf. supra) et la rend hermétique à cette si particulière mais si évidente solidarité des femmes maghrébines qui s’exprime dès que l’une d’elles est sous le joug de l’injustice d’un homme, y compris d’un mari ou d’un père. Nos mères peuvent et sont parfois très complices de leurs filles, formant une alliance contre le père, tissant une solidarité féminine que l’auteur évoquait pourtant dans ses auto-fictions.

Mais il semble que là le principal, c’est que les apostats souffrent, doivent souffrir, d’« un inextricable conflit psychique, qui n’a que très peu à voir avec la religion » (p. 159). D’ailleurs, précise-t-elle étrangement, ce n’est pas la sortie de la religion qui crée le conflit, mais sa publicité : « Mais c’est un vacillement psychique qui les attend, lequel ne se produit pas quand ils sortent de l’islam mais quand ils affichent et déclarent leur éloignement. » (p. 195).

Les apostats victimes… de la France

Étrange antienne également, le ressentiment anti-France, particulièrement obsédant pour l’auteur au point qu’il est à l’origine du livre lui-même : « Alors pourquoi écrire un livre sur les Apostats ? pourquoi revenir à ce thème de l’islam après tant d’années de travail analytique et de prise de distance avec une histoire qui n’est plus mienne ? L’actualité de l’islam en France s’est invitée à ma table à mon corps défendant. Au bout de quarante années en France, je suis encore assignée à une identité que je réfute. Il y a comme une synonymie systématique entre arabe et musulman, ou maghrébin et musulman […] La confusion courante en France entre les deux registres a sûrement été à l’origine de mon intérêt pour les « Apostats ». » (p. 22)

Les apostats seraient donc victimes de la France (qui les ignore), de son régime (qui néglige ses « enfants »), de ses habitants (racistes qui ne comprennent rien), ce qui permet à l’auteur de renvoyer dos à dos l’Oumma et la République : « Les Apostats disent subir une double peine, d’un côté la souffrance d’avoir abandonné par nécessité subjec­tive ce qui les a déterminés […] et de l’autre la non-reconnaissance de leur « transgression » par la population géné­rale en France, qui continuera à voir en eux des « musulmans » » (p. 30-31). Ainsi, « À être ainsi coincé entre deux fins de non-recevoir, d’un côté le refus de l’oumma de s’ouvrir à la différence et d’accepter que ses enfants puissent s’émanciper, de l’autre une certaine population qui semble avoir tout intérêt à ce que les enfants adoptifs de la Répu­blique s’en tiennent à une logique religieuse et culturelle qu’eux-mêmes jugent mortifère ne peut qu’accentuer le désarroi des Apostats. » (p. 220). Désarroi mais « colère », aussi, « à l’endroit de l’État français » qui serait « partagée par la plupart des Apostats de cette enquête » (p. 86) à cause de cette « obstination douteuse à nous assigner à de­meure » (p. 219). Affirmations étonnantes qu’il est bien difficile d’entendre sur le Cercle des apostats et pour cause : chacun d’entre nous sait très bien l’offensive musulmane millénariste à laquelle est soumise notre pays (l’Europe en­tière, même, sinon quatre continents sur cinq) et son cortège quotidien d’intimidations, de brutalité, de terreur, de vio­lence à travers notamment l’accusation performative d’islamophobie qui court les établissements scolaires comme les bureaux d’entreprises, les commerces comme les lotissements d’habitation, les réseaux sociaux, etc. Sonya Zadig s’in­terroge, avec une candeur que l’on espère simulée : « Pour quelle obscure raison un citoyen français d’origine nord-africaine serait-il, de facto, musulman ? » (p. 219) – peut-être, risquerions-nous, à titre de pure spéculation, pour la même « obscure raison » qui fait que l’écrasante majorité des musulmans citoyens français est d’origine nord-afri­caine ? La même se plaît à rapprocher la position des apostats de celle des harkis, les deux entretenant, selon elle, un « rapport aussi ambivalent que souffrant à la France » (p. 91), sans voir que c’est chez les harkis que l’on trouve le plus d’attachement à la France au point d’avoir été un socle électoral dès les premiers pas du Front National.

Cette étrange posture de l’auteur prend un relief particulier lorsqu’on réalise que Daniel Sibony, son préfa­cier, avait parfaitement décrit8, sous le terme de culpabilité narcissique, cette manière perverse dun certain dis­cours occidental à se rendre coupable de tout, de manière à déresponsabiliser le monde entier, et qu’un discours notam­ment musulman, non moins pervers, accompagne parfaitement en développant un complotisme victimaire com­plémentaire. Les apostats échappent à ce dernier : Zadig semble les y rappeler avec une malsaine insistance, tout comme elle enjoint tout Français à se sentir responsable des affres propres à l’univers arabo-musulman.

L’apostasie, une impasse

Plus troublant encore : une tonalité se dégage des propos de Sonya Zadig tendant finalement à rendre vaine toute tentative de sortie de l’islam, soit que celle-ci ne se dégage jamais réellement de sa gangue religieuse, soit que l’apostat retombe ou en recrée un substitut.

Ici encore, apportons les précisions indispensables : nous sommes les premiers, et cela nous est suffisamment reproché, à Lieux Communs, à pointer les déterminismes ethno-culturels (notamment en réactivant cette notion clef pourtant disparue de « type anthropologique »9), la reproduction des logiques religieuses au sein même des mouvements athées (le mar­xisme comme « quatrième monothéisme »10), la saturation contemporaine du champ de la pensée par les idéologies, y compris de la consommation, et la tendance immanente de la psyché humaine à se clore dans la toute-puissance de la pensée magique11. Mais, et c’est au fondement même du sens de notre engagement, la possibilité existe et reste tou­jours au moins en puissance, d’une émancipation, dune autonomie aussi bien individuelle que collective et qui, par défi­nition, détermine d’elle-même sa propre voie. Ce n’est pas ce que fait Zadig, ici encore, qui enferme l’apostat dans une impasse – par elle construite – pour ne lui offrir comme porte de sortie que le divan.

Ainsi «[…] à trop vouloir se définir en négatif par rapport à l’islam, [ils] finissent par s’y identifier à rebours. » (p. 29) – mais l’on voit mal, effectivement, un dissident quelconque ne pas se poser et se définir en rupture profonde de ce qu’il a refusé, au nom, a minima, d’une partie de lui-même. Pourtant : « À trop définir l’individu qui y adhère par sa seule qualité d’Apostat, il y a un risque que l’apostasie ne devienne un symptôme, le symptôme de celui qui cherche à recréer une contre-oumma [communauté islamique] en prenant l’apostasie comme nouvelle identité » (p. 226). De même : « À trop s’identifier aux histoires de vies des uns et des autres, le risque de se noyer « encore » dans une identité collective pourrait à terme bloquer le passage au Je singulier. Sans doute le Nous apaise-t-il l’angoisse de sépara­tion qu’ils ont tous vécue douloureusement et sur un mode abandonnique, mais il devrait rester une aire de repos, être un chemin aussi nécessaire que provisoire avant de passer au Je. Sinon le rapport à sa propre vérité et à la singularité du désir risque de disparaître sous le Un d’une nouvelle identité. » (p. 149). Et on apprend que le collectif, tout comme l’identité, ne peuvent qu’être de nature religieuse, c’est-à-dire empêcher l’émergence du sujet, ; alors que le collectif comme l’identité, s’ils sont discutables et discutés, sont bien entendu la condition sine qua non de l’institution de l’individualité.

Plus fondamentalement, l’apostasie contemporaine et bien plus encore les collectifs d’apostats constituent une démarche politique, au même titre que les dissidents des totalitarismes ou des échappés de sectes (l’islam se situant à mi-chemin), c’est-à-dire visant une organisation de la société où leur combat devient celui de tous contre l’obscurantisme, la superstition et l’hétéronomie. Loin de constituer une « oumma à l’envers » comme le répète une Sonya Zadig soucieuse d’enfermer ces libres penseurs un peu trop affranchis, les milieux apostats pourraient recevoir la critique exactement inverse : plutôt que de se constituer en noyau de sens de type religieux, le risque semble bien plus qu’ils fassent fonction, de facto, de « sas de décompression », passage obligé permettant à l’individu ex-endoctriné d’intégrer la société « normale » sans rien en contester et sans démarche politique, devenant de ce fait un rouage à part entière, n’entravant, au fond, en rien le développement de l’islam en son sein et servant même de caution « dissidente » mon­trant la libéralité du message mahométan12.

Islam is not the problem

Au fond, même si des formulations contraires émergent, les apostats n’abandonneraient pas l’islam mais « une culture teintée de religion » (p. 216) – sans que, rappelons-le, le mot « assimilation » n’apparaisse une seule fois.

Zadig le dit et le répète : les apostats parlent de l’islam, en parlent mal, en parlent trop, en parlent tout court et devraient cesser d’en parler : « Sortir de la oumma pour en créer une autre en miroir inversé est aussi une façon de res­ter dans l’hétéronomie qu’ils ont voulu quitter. D’ailleurs, la colère et la révolte des Apostats et l’implication militante dans « la cause » sont une interlangue nécessaire (langue intermédiaire) qui ne coïncide pas encore avec celle qu’ils ont à acquérir, c’est-à-dire la leur propre. » (p. 228). Et c’est ainsi toute la dimension politique, militante du mouve­ment des apostats, que l’auteur se trouve incapable de saisir, cherchant à «  []comprendre les mécanismes incons­cients et conscients qui avaient poussé les Apostats à s’organiser en « Cercle » et à faire d’une simple affaire privée, celle de cesser de croire, une affaire publique voire une affaire d’État » (p. 23). En bonne psychanalyste incapable de saisir le social, elle s’étonne ainsi que ceux qui sont « sortis de l’islam au péril de leur vie », comme elle a sous-titré son ouvrage, puissent se sentir pris dans une lutte politico-idéologique existentielle, derechef rabattue sur une bien com­mode « conflictualité psychique » : « L’utilisation du champ sémantique de la guerre est assez courante dans le dis­cours des apostats masculins. La récurrence des métaphores militaires dans le récit de l’Apostat Kaffir et de bien d’autres confirme qu’il s’agit là pour eux d’un combat à la vie, à la mort. « Vaincre ou périr ! » « Ils ne passeront pas. » « Il faut les dominer ! ». La conflictualité psychique impose cette dimension agonale [sic], telle que la violence s’inter­prète comme un moment de rage narcissique. » (p. 163-164).

Et c’est ainsi que les apostats animant des chaînes YouTube, cumulant des milliers de vues, se retrouvent en position de seigneurs de guerre, nouveaux prophètes, despotes narcissiques et intéressés (sur le modèle mahométan ?)  : « En effet, ces nouvelles figures « prophétiques » sont en réalité le produit d’une société soumise au culte de la jouissance éphémère immédiate ; elles entretiennent chez les jeunes apostats, dont l’identité post-apostasie semble se construire péniblement, une image narcissique idéalisée et une obsession de faire parler de soi. Le narcisse contemporain, fruit d’un schéma mercantile et d’une société hyperconnectée, risque de nuire à la « cause » des Apostats. ». Ain­si, « la tendance au sein du mouvement des Apostats à prendre pour modèle des narcisses sacrés influenceurs est pré­judiciable. » (p. 225). Quiconque a déjà visionné ne serait-ce quune seule des vidéos de cette quelque dizaine de mi­litants constatera que le rapport narcissisme / talent est inversement proportionnel à celui dont fait preuve Sonya Zadig, qui semble ne voir que des rivaux dans ces véritables érudits de l’islam. Ainsi, ce passage particu­lièrement révélateur concernant Majid Oukacha13, un des premiers apostats français au travail public (cf. supra) et poussé à déménager régulièrement : « Pour des raisons que j’ignore, [il] n’a jamais daigné répondre à mes messages et m’a royalement « ghostée ». Je rapporte cette absence de réaction au fait que certaines personnalités numériques préfèrent ne pas partager « la célébrité » et ont peur de se faire dérober les millions de « vues » garantes d’un appui narcissique influent. » (p. 224). L’aigreur du ton est à mettre en regard avec la campagne promotionnelle de Mme Za­dig, très loin de tout narcissisme comme chacun peut s’en rendre compte puisqu’il est difficile d’échapper à son image alors que la plupart des militants de l’apostasie en France sont sans visage, y compris parmi la plupart de ces « youtu­beurs », et pour cause.

Quoi qu’il en soit, ils sont nombreux à identifier la démarche de Sonya Zadig à celle du discours officiel musulman qui considère que ces « égarés », s’ils s’obstinent à s’éloigner du troupeau, devraient au moins avoir la décence de ne plus parler si fort de leur dissidence.

Zadig est la solution

L’auteur, de loin en loin et presque à contrecœur, laisse percevoir qu’elle s’est tout de même confrontée à un groupe vivant, au sein duquel elle découvre une « solidarité intra-groupale » qu’elle admet être pour elle « une leçon de vie » – en quoi ? mystère. Le rite d’entrée dans le forum du « Cercle des apostats » la fait même se découvrir, en creux, peut-être plus musulmane qu’elle ne le pensait, elle que son préfacier présente comme un modèle exceptionnel d’émancipation : « On me demanda donc de dire que j’atteste qu’Allah n’existe pas et que Muhammad n’est nulle­ment un prophète pour me retrouver soudain Apostate parmi les Apostats. Je l’ai dit, mais à grand-peine, ce qui est très étonnant pour quelqu’un qui n’a jamais cru en Dieu. »14 (p. 25).

Mais elle ne fera finalement que survoler de très haut cet univers, et son voyage immobile ne sera qu’une suite de selfies en safari, ego-trip opportuniste. Mais, pour autant, il ne peut s’agir de laisser à d’autres la conquête de cette Terra incognita qui se refuse à tenir toute entière sur un divan : ces « enfants perdus de la répu­blique », « enfants adoptifs de la France », « enfants abandonnés de la République » « enfants de la modernité » ou « élevés dans la culture occidentale » auraient bien besoin de parents, d’une mère d’ailleurs, mais bienveillante. Cela tombe bien : Sonya Zadig est là, elle est prête : ce sera elle.

Nous aurions tous en nous une grande colère et exprimerions « tous [] avec force [] un sentiment subjectif « d’abandon », qui serait en fait « une demande de reconnaissance et de protection » (p. 74). Et donc, bien sûr, « Derrière la colère largement partagée par les ex-musulmans, il y a une demande de pretium doloris [dommages et intérêts pour la souffrance subie] » (p. 87). Cela, Sonya Zadig, est prête à s’y engager : demander des comptes au nom des apostats. Demander à quoi, à qui ? À l’islam, pour l’embrigadement, la terreur et l’aliénation ? Aux imams et à leurs confréries ? Aux petits ayatollahs familiaux, aux caïds de fratries ou aux oulémas de halls d’immeubles ? Certes non. Bien plutôt, on l’a vu, à l’État français, à la République, à la France et aux Français coupables de ne pas avoir déjà octroyé un statut particulier aux apostats – ce dont, à notre connaissance, il n’est jamais fait état chez les premiers intéressés15. Peut-être est-ce là, d’ailleurs, le sens ultime des Enfants perdus de la République…, bien au-delà des idiosyncrasies de son auteur : rendre visible et acceptable une apostasie en en faisant un statut ad hoc, entérinant l’instauration d’un régime social cloisonné entre communautés, religions, clans, corporations et particulari­tés, régime éminemment impérial tel que l’islam historique rêve de régenter à mesure qu’il l’étend au monde entier16.

De toute façon, « Au-delà du cercle, il leur faut pourtant consentir à dire quelque chose de leurs souffrances à un spécialiste de la chose psychique. » (p. 241). Pourquoi pas ? Notons que cela pourrait même fournir la matière d’un autre ouvrage et, cela tombe bien, Sonya Zadig herself annonce dans un nouvel appel à témoignage son projet d’écriture d’un prochain livre consacré aux femmes apostates « qui ont souffert dans leur corps, dans leur désir, dans leur sexualité » dont elle confie derechef le titre : « Apostates, corps en lambeaux »17.

Léger problème, que l’on ne fera que soulever, en passant : le passage de Sonya Zadig dans le milieu apostat a laissé des traces non seulement humainement douloureuses mais aussi dévastatrices pour l’image de la psy­chanalyse elle-même puisqu’elle n’y a respecté ni la parole ni l’intégrité morale des personnes, ni la moindre rigueur intellectuelle. Intervenant dans un milieu largement adepte du rationalisme, voire du scientisme (et pour cause !), et le sachant pertinemment, elle semble être d’elle-même entrée dans le rôle du charlatan. C’est donc tout naturellement que des apostats font appel à des militants anti-psychanalyse pour la démasquer (« Alerte Santé – La FreudoScience nous a infiltré » [sic]18). Écœurant ainsi les apostats de (ce que nous pensons être) une ressource pour l’émancipation, Zadig est donc parvenue à totalement discréditer la démarche analytique en son nom même. Cela ne laisse pas d’interroger.

Il n’y a qu’une apostasie et Zadig est son prophète

Tout ces biais ont-ils un sens ? Il semblerait que la clef de voûte de toute cette construction soit l’aveuglement de Sonya Zadig aux différents types d’apostasies. Elle ne s’intéresse qu’à l’apos­tasie issue de souffrances aiguës (qu’elle aiguise si besoin, on l’a vu) et conséquemment ne veut et ne peut voir qu’elle. Et cette dernière concerne surtout, sans surprise, ceux qui ont été très religieux (ce qu’elle fait mine de découvrir a posteriori). Nulle part l’auteur ne semble entendre qu’il soit possible de quitter l’islam sans la douleur de la chair (ceux qui ont fui brutalité, violence et terreur) ou la torture de l’esprit (ceux qui sont allés jusqu’au bout de la théologie, ab absurdo). Exit, donc, l’apostasie normale, banale, celle qui découle naturellement de l’assimilation à la société française – les athées « de fait » pourrait-on dire. Ces dissidents de « l’islam-couscous », de la foi du charbonnier, de la religion routinière sont pourtant légion, sans doute bien plus nombreux que les autres, quoique plus discrets, et à raison, en tout cas nullement absents des cercles d’apostats dont l’auteur a fait son vivier, mais dont aucun ne semble avoir été digne de figurer dans son « analyse ».

Si cela avait été fait, son optique aurait basculé : l’apostasie ne serait plus, ici, qu’une modalité de l’assimilation – terme remarquablement absent de l’ouvrage – et tous les biais qui suivent y auraient été salutairement relativisés en même temps que beaucoup de confusions dissipées. Point aveugle d’autant plus intrigant qu’il concerne l’auteur elle-même, dont la réflexivité toute psychanalytique semble ici mise à mal, elle qui dit s’être installée seule en France, avec l’accord de ses parents, dès ses 16 ans à la fin des années 1980, et qui a tant de difficulté, peut-être pour cette rai­son, à se reconnaître elle-même « apostate », rejoignant, une parmi tant d’autres, la cohorte d’égaux qui l’ont précédée et qui lui succéderont.

Conclusion

Notons ici ce que nous pensons être les enjeux de l’apostasie, et qui découlent de ce qui précède. En quittant sa croyance mahométane pour l’athéisme, l’apostat contemporain fait en réalité, qu’il le sache ou non et où qu’il soit, un saut civilisationnel, un changement de centre de gravité qui lui fait embrasser l’Occident avec pour conséquence une modification radicale de sa vision du monde.

Mais la question, parmi quelques myriades d’autres, est : quel Occident ? Car une de ses singularités civilisationnelles est qu’il relève d’une double dynamique. La première, sans doute la plus exceptionnelle dans l’histoire, est celle de l’émancipation individuelle et collective, la marche qui va, depuis presque mille ans, de l’affranchissement des villes à la Renaissance, des Lumières aux révolutions classiques et aux mouvements ouvriers, avec son cortège d’inno­vations techniques, médicales, artistiques, sociales, scientifiques ou philosophiques. L’athéisme appartient à ce monde, au point qu’il en est l’une des définitions, l’une des plus courtes et des plus radicales formulations de l’autono­mie individuelle et collective et vers lequel doit être naturellement porté l’apostat. Le refus de Dieu n’est pas une opi­nion, ni une croyance, ni un pari : c’est le refus de l’hétéronomie, d’une loi imposée depuis un ailleurs inaccessible, un sa­cré inquestionnable et un sens pré-donné. C’est donc le refus du principe religieux en lui-même, refus de ses substi­tuts idéologiques – difficile de ne pas voir dans le marxisme et ses dérivés un quatrième monothéisme –, refus de toute clôture de signification et adoption de la pensée critique, de l’interrogation illimitée, de la délibération rationnelle en son for intérieur ou dans l’agora – et aussi acceptation fondamentale de la finitude de la vie terrestre, du tragique de l’existence humaine, du chaos du monde et de l’irrémédiable de la mort. Voilà l’imaginaire civilisationnel occidental, la matrice cultuelle européenne, le continent de pensée sur lequel l’apostat, souvent sans le savoir, pose un pied19.

Mais l’autre pied se pose, au même moment, sur ce même rivage mais sur cet autre versant de l’Occident, bien plus attrayant et bien plus mondialisé, qui utilise cette créativité historique à des fins bien plus traditionnelles de domination, mettant à disposition des mentalités transhistoriques les moyens démultipliés de la modernité : c’est le fan­tasme de la réification, de la la maîtrise totale et de contrôle absolu tels qu’ils se sont déployés ces derniers siècles, ac­célérant sans cesse l’inflation technologique, la marchandisation de la nature et de la manipulation de la société, la concentration des pouvoirs ou, plus concrètement, l’alliance de la société de consommation, du divertissement perma­nent et de l’irresponsabilité généralisée. Cette fuite éperdue de la condition humaine est à la fois tellement sophistiquée et tellement fragile qu’il n’est pas difficile de voir la religion se présenter comme recours, parangon de profondeur et de sa­gesse face à la génération Snapchat, TikTok ou Netflix.

Dans cet Occident qui oublie son propre projet universel, de plus en plus archipellisé, les apostats ne seront-ils que des transfuges culturels de plus, venant alimenter la fuite en avant de la mégamachine mondialisée qui sécrète sa propre destruction ? Ou apporteront-ils de quoi faire renaître ce projet d’autonomie qu’ils ont choisi et qui les constitue désormais existentiellement, à la lumière de leur triple identité qui les voit à la fois marqués par l’une des croyances les plus régressives que l’humanité ait connues, dissidents ontologiques de ce proto-totalitarisme contemporain et, bien sou­vent, acculturés d’origine afro-maghrébine héritiers de cette double culture si ambivalente20 ? Personne ni rien ne peut ré­pondre à leur place.

Et, précisément : les apostats, ceux du Cercle comme tous les autres, essaient, explorent, tâtonnent, ils cherchent des principes, des idées, des modes d’organisation, ils expérimentent des pensées, des outils, des ethos, comme tant d’autres, comme les Gilets jaunes, comme les « indignés » avant eux ou les insurgés des soulèvements arabes, grecs ou espagnols de 2011 ou d’Iran aujourd’hui. Ces espaces de recherche collective sont vitaux et particulièrement aujourd’hui où règnent en maîtres la confusion idéologique, l’illusion politique et l’amnésie historique. Ayant perdu les ré­flexes des mouvements ouvriers et des milieux populaires du siècle dernier contre la récupération, les démagogues et les psychopathes, il leur faut du temps. C’est ce que leur refusent les idéologues plus ou moins narcissiques qui plaquent leurs désirs dérisoires sur une réalité en construction, entravant leur auto-institution collective, processus lent de maturation rendu d’autant plus laborieux qu’il s’inscrit dans une société en plein délabrement. En leur apportant, tels des missionnaires ou des illusionnistes, qui la bonne parole, qui la bonne conscience, qui les bons et les mauvais points, ils provoquent abcès de fixation, clivages artificiels, alternatives infernales et, bien souvent, désorganisation, dispersion voire dislocation – bref : stérilisation du corps social.

Finalement, tous les points soulevés dans le présent texte convergent pour dénoncer les mécanismes de désamorçage de la dynamique de dissidence politique des apostats. Derrière, on décèle les tendances lourdes de l’époque. Celles-ci prennent un sens très particulier une fois remises dans un contexte d’épuisement de la modernité occidentale, c’est-à-dire la fin des peuples délibérant et visant l’auto-organisation, acteurs de leur histoire et nourrissant de mille manières la créativité sociale dans ses dimensions politique, intellectuelle, artistique ou scientifique. Nous assistons ainsi à l’institution pro­gressive d’une société culturellement émiettée en autant de minorités, instaurant des statuts particuliers aux différentes communautés en concurrence qui quémandent à un État arbitraire prébendes et octrois – soit le règne des tribus et de l’empire21.

Voilà, nous semble-t-il, un des enjeux civilisationnels que soulève, qu’il le sache ou non, celui qui apostasie.

Lire la première partie

Notes

1 – Cf. Favard. T & Dealberto M.-J., « Risque accru de schizophrénie et de psychose chez les immigrés. Données françaises », L’Information psychiatrique 2015 ; 91 : 118-28. URL : https://stm.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2015-2-page-118

2 – Soutien que propose également l’association MELP (Mouvement pour l’émancipation et la liberté de pensée), URL: https://www.melp-asso.org/nos-actions_1/soutien-aux-personnes

3 – Sur le Discord du Cercle des apostats, S. Zadig n’a posté, en tout et pour tout, que quatre messages d’auto-promotion de ses écrits sans jamais participer à aucun échange, allant même jusqu’à faire relayer par d’autres membres ses appels à témoigner

4 – Lieux Communs, brochure n°27, Pulsions d’empire. Poussées impériales dans les sociétés occidentales, novembre 2022. URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1110-Parution-de-la-brochure-no27

5 – « La paix sociale sexuelle est achetée au prix du silence… Le silence des agnelles », publié en deux parties les 11 et 18 décembre 2020, repris dans la brochure n°27, op. cit. URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1040-La-paix-sociale-sexuelle-est-achetee

6 – Voir par exemple « L’humour » in Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, S. Freud (1927), Gallimard (1930).

7 – Les échanges autour de la circoncision sont pourtant courants sur le Discord du Cercle des apostats où est notamment référencé l’association « Droit au corps » qui milite pour l’abandon des mutilations sexuelles URL : https://www.droitaucorps.com/

8 – Cf. Islam, phobie, culpabilité, de Daniel Sibony (Odile Jacob, 2013) et sa recension par Jaufré, sympathisant de Lieux Communs (23/08/2015, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?625-islam-phobie-culpabilite). Voir également notre utilisation abondante de la notion, par exemple : « Wokisme et obscurantisme : articulations et complémentarités » (revue Front Populaire, 11/07/22, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1112-Wokisme-et-obscurantisme), qui fait office de texte de présentation de notre « Cartographie des mouvances anti-Lumières » URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1102-Cartographie-des-mouvances-anti-Lumieres

9 – Notion que l’on retrouvera, mutatis mutandis, chez un R. Linton, un A. Kardiner, un M. Dufrenne, un R. Bastide, ou encore chez N. Elias, R. Benedict, P. Bourdieu ou, pour ce qui nous concerne ici, H. Djaït dans La personnalité et le devenir Arabo-Islamique (Seuil 1974), cf. pp. 183 – 228. « L’homme arabo-musulman », URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1092-L-homme-arabo-musulman-1-3

10 – Cf. « Islamisme, totalitarisme, impérialisme », dans Brochure 21bis op. cit.

11 – Cf. Idéologies contemporaines. Effondrement et permanence du politico-religieux, brochure Lieux Communs n° 22, juin 2017, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?889-parution-brochure-ideologies

12 – C’est précisément dans le but d’éviter ce risque que des membres du Discord ont été à l’initiative de la création d’associations telles que le Melp (op. cit.) ou de Laïques sans frontières (LSF) URL : https://www.laiquessansfrontieres.org/accueil

13 – Voir la chaîne YouTube qu’il anime depuis 2015, URL : https://www.youtube.com/@MajidOukacha

14 Qui a passé près de 23 ans sur le divan, comme elle aime le rappeler, mais aussi quelqu’un qui a été élevé par un père athée et une mère française institutrice dans les quartiers cossus de Tunis avec nounous, bibliothèque fournie et chauffeur. Plus troublant : interviewée le 12 nov. 2025 dans l’émission « Les Grandes Gueules » sur RMC, elle précise d’entrée « je ne suis pas sortie de l’islam » sans pouvoir dissiper le trouble du journaliste lui demandant des explications. URL : https://youtu.be/na-IooCzerI?si=TtZnKtky OFqX8A6c

15 – Y compris organisés en association, comme au sein du MELP (op.cit.).

16 – Cf. L’horizon impérial. Sociétés chaotiques et logique d’empire, brochure Lieux Communs n° 23, mars 2018, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?923-Introduction-a-la-bochure-no23

17 – Cf. op. cit. à 56’ de la vidéo « « Échange avec Sonya zadig : Sommes-nous les enfants perdus de la république ? » 23/11/2025 https://www.youtube.com/watch?v=Y1s2pTnj1Ko

18 – Vidéo op. cit.

19 – Cf. Le sens de l’athéisme, texte à venir.

20 – Cf article de Sofia Elmansour « Nous, immigrés arabes, face à nos choix politiques. Double culture : source d’aliénations ou force émancipatrice ? https://collectiflieuxcommuns.fr/?589-Nous-immigres-arabes-face-a-brochure Lieux Communs n°19, op.cit.

21 Cf. L’horizon impérial. Sociétés chaotiques et logique d’empire, op. cit.

Lire la première partie

La psychiatrisation des dissidents de l’islam (I) par S. Elmansour et Q. Bérard

Première partie

Les apostats de l’islam ont le double courage de répudier une dogmatique et d’en révéler publiquement la logique. Un livre récent, principalement composé autour d’entretiens, leur a été consacré : Sonya Zadig Les enfants perdus de la République. Ils ont quitté l’islam au péril de leur vie (Fayard 2025). Quentin Bérard et Sofia Elmansour1 l’ont lu et font état ici de leur déception. Fourmillant d’erreurs et d’approximations, pauvrement documenté, méthodologiquement discutable, centré sur la mise en valeur de son auteur, cet ouvrage commet un « contresens total » en présentant les apostats en « enfants perdus de la République ». Aveugle aux différents types d’apostasie et surtout à la dimension indéniablement émancipatrice et politique de cette dernière, il renouvelle un grand classique de la neutralisation de la dissidence : sa psychiatrisation.

Première partie

Sommaire de la première partie

1 – Une « recherche » sans mémoire et sans méthode

2 – Falsifications et ventriloquie

3 – Non-sens, contradictions et confusions

Notes

Lire la seconde partie

Le besoin de vérité est plus sacré qu’aucun autre. Il n’en est pourtant jamais fait mention.
On a peur de lire quand on s’est une fois rendu compte de la quantité et de l’énormité des faussetés matérielles étalées sans honte, même dans les livres des auteurs les plus réputés.
On lit alors comme on boirait l’eau d’un puits douteux.
Simone Weil2

Les apostats sont les dissidents de l’islam

Tous les totalitarismes du XXe siècle ont produit leurs dissidents, dont la seule existence est d’une importance capitale, à plus d’un titre.

Ils incarnent le courage, courage physique bien souvent mais surtout courage intellectuel de celui qui ose rompre avec un système idéologique, démontrant par là que si l’être humain est fondamentalement un être de croyance, il peut, aussi, être une volonté de vérité. Mais ces ex-partisans renseignent également, et c’est à ce titre qu’ils sont pourchassés, sur la réalité interne du parti, du régime, du dogme qu’ils trahissent ainsi deux fois, la première fois en la répudiant, la seconde en la dénonçant publiquement, révélant au monde ses monstruosités occultées et sa logique profonde. Enfin, les dissidents libèrent la critique en dissolvant les disqualifications rituellement employées par les endoctrinés : la « germanophobie » jetée à la tête des critiques de l’Allemagne hitlérienne n’avait pas plus de consistance que l’ « anti­communisme primaire » dont on accusait le dénonciateur de la Russie des goulags face aux opposants issus de leurs propres rangs. Il en est de même, mutadis mutandis, avec l’accusation d’« islamophobie », et les dissidents de l’islam que sont les apostats3.

Ces ex-musulmans, dont nous sommes4, sont de plus en plus nombreux, depuis quelques décennies, à se déclarer publiquement comme tels un peu partout sur la planète5. En contrebalançant l’expansion, l’intensification et la radicalisation de l’islamisation mondiale, ils représentent une lueur inestimable dans cet obscurantisme qui s’avance, et particulièrement en terres européennes, notamment française où le nombre de musulmans double tous les quinze ans. Pour­tant, leur rupture d’avec l’hétéronomie islamique reste encore quasiment invisible, inaudible, insignifiante auprès du plus grand nombre – et toujours inconcevable pour les adorateurs de Mahomet.

« En vérité, ceux qui ne croient plus après avoir eu la foi,
et laissent augmenter encore leur mécréance,
leur repentir ne sera jamais accepté.
Ceux-là sont vraiment les égarés.
 »
Le Coran, Sourate 3 verset 90

Les enfants perdus de la République

Pour ces raisons, le livre de Sonya Zadig, Les enfants perdus de la République. Ils ont quitté l’islam au péril de leur vie6, bénéficiant d’un soutien médiatique conséquent dès sa publication en novembre 2025, aurait pu, aurait dû être un jalon. L’auteur d’origine tunisienne qui se définit comme « franco-tunisienne, psychologue clinicienne, psy­chanalyste, linguiste et écrivaine », présente une série d’entretiens, massivement menés par téléphone, au sein de deux groupes d’apostats français7.

Prometteur, voire attendu, éventuellement séduisant lors d’une lecture rapide, l’ouvrage s’avère profondément déce­vant. D’une grande confusion derrière une phraséologie pseudo-savante, il est fondamentalement biaisé par les conceptions ego-idéologiques de son auteur qui s’est en réalité livrée à une mise en scène d’elle-même (dans la continuité de ses trois auto-fictions précédentes8) sous prétexte d’enquête – au point que nombre d’apostats interrogés, et d’abord parmi ceux qui l’avaient promue, crient au scandale en dénonçant publiquement la falsification de leurs témoi­gnages – l’auteur se plaignant, en retour, de menaces reçues et de doxxing (dévoilement) de son identité réelle, sans avancer de preuve, et fermant son blog personnel…

Annoncée, puis vantée auprès d’eux comme une « recherche scientifique universitaire », la démarche de Sonya Zadig (qui se proclame à l’occasion « doctorante ») ne l’est en rien : elle n’est ni « universitaire »9, puisque menée hors de tout cadre officiel et même de toute collaboration10, ni « scientifique », puisque ne s’encombrant d’aucune espèce de méthodologie digne de ce nom, fût-elle seulement journalistique, et ce n’est absolument pas une « recherche » puisque l’auteur adapte la réalité à ses présupposés, sans même sembler s’en soucier. L’ensemble fourmille d’erreurs factuelles, d’omissions, d’approximations, de généralisations, de contradictions et de confusions plus ou moins masquées par un style péremptoire et passablement narcissique puisque, s’il n’est question que de Sonya Zadig au début et à la fin du livre, elle parvient, au milieu, à faire des apostats qu’elle interroge les ventriloques de ses propres ob­sessions, comme on le verra.

Du titre

Il faut avant tout s’arrêter au titre. La référence est évidente au livre-événement paru en 2002 Les territoires perdus de la République11 qui décrivait, à travers maints témoignages, la sécession de quartiers entiers, notamment de banlieues des grandes villes, tombant dans le communautarisme, l’antisémitisme, le racisme, le sexisme et l’islamisme. Plus de vingt ans plus tard, en annonçant parler des « enfants perdus de la République », on s’attend à ce que Sonya Zadig évoque à nouveau cette jeunesse ensauvagée cernée par les bandes djihado-salafistes, les gangs du narco-banditisme, les mafias de pédo-prostitution ou les multiples psychopathies plus ou moins criminelles. Non pas : tout à l’opposé, l’auteur évoque ceux qui ont quitté l’is­lam, refusé les règles de la Charia, brisé la soumission aux superstitions mahométanes, pour embrasser l’athéisme, la liberté de conscience, l’égalité des sexes, la fraternité et la recherche commune de la vérité, bref et quoi qu’on entende par là, la République. L’auteur peut bien expliquer (p. 31) que les apostats sont en, France, bien moins reconnus et entendus que les musulmans, il faut alors qu’elle précise qu’il s’agit de la République islamique – et la référence au livre dirigé par Bensoussan s’effondre aussitôt (notons qu’à la même page Sonya Zadig diagnostique comme « délirant » de considérer qu’il existe une « installation insidieuse de la « charia » » dans certains endroits du territoire français, puis affirme l’inverse).

Le contresens est donc total : les apostats de l’islam sont l’exact contraire des « enfants perdus de la République », ce sont de nouveaux enfants de la République. Et ces « enfants » ne sont en rien perdus, sinon pour l’islam – et l’on s’étonne que soit ainsi reprise texto l’accusation traditionnellement formulée à l’encontre de celui qui sortirait de la prison mentale d’Allah – : les apostats se sont tout au contraire trouvés, très précisément, dans l’apostasie, chacun d’eux et entre eux, et c’est bien ce qu’ils ne cessent de répéter. A contrario, plus loin dans le livre, l’auteur les qualifie d’« enfants de la modernité ». Mais, d’ailleurs et surtout, les personnes qu’elle interroge ne sont pas des « enfants », ce sont des adultes véritables tous majeurs de 18 à 60 ans (p. 246) et de véritables adultes puisqu’ils se sont affranchis d’eux-mêmes de leurs déterminations socio-culturelles. Si l’Oumma musulmane, la communauté matricielle des croyants, ne connaît effectivement que des enfants, la République est par définition un rassemblement d’adultes se donnant leurs propres lois ; les apostats quittent la première et rejoignent la seconde. Enfin, pas plus, comme l’annonce le sous-titre, les apostats ne sont sortis de l’islam « au péril de leur vie » – si les périls sont réels et multiples, comme pour quiconque prend le chemin de l’émancipation, bien peu, ici du moins et pour l’instant et c’est déjà trop, risquent réellement leur vie, quoique l’auteur ait sciemment sélectionné les parcours les plus douloureux. Dramatisation ou­trancière renforcée s’il était besoin par la photo de couverture, menaçante, glauque et sombre, l’ombre de jeunes dans la nuit évoquant les films « Orange mécanique », « La Nuit des morts-vivants » ou « La Haine ».

La couverture du livre résume son contenu : racoleur, contradictoire, faux, voire suspect et, surtout, dépolitisant et infantilisant sans cesse les apostats, présentés continuellement comme des souffreteux en attente d’un sauveur ou d’une thérapeute. La recension critique de l’ouvrage nous permettra, pensons-nous, de dégager quelque matière à penser l’apostasie, ses impasses et ses promesses, et sans doute celles de notre pauvre époque elle-même.

1 – Une « recherche » sans mémoire et sans méthode

De quelques prédécesseurs et de quelques livres

Sans parler de nos propres études12 on cherchera en vain dans ce livre une simple mention de Waleed Al-Husseini, athée et réfugié palestinien à Paris, fondateur du Conseil des ex-musulmans de France (CEMF) en 2012, et inspirateur de beaucoup d’entre nous, auteur de Blasphémateur ! Dans les prisons d’Allah (Grasset, 2015) puis de Une trahison française : les collabora­tionnistes de l’islam radical dévoilé (Ring 2017). Aucune trace non plus de Henda Ayari, ancienne salafiste devenue militante laïque et féministe, auteur de j’ai choisi d’être libre. Rescapée du salafisme en France (Flammarion, 2016) et de Plus jamais voilée, plus jamais violée (L’Observatoire, 2018) ni de Djemila Benhabib (Ma vie à contre-coran – une femme témoigne sur les islamistes, Éditions VLB éditeurs 2009) ni de la célèbre Taslima Nasreen et son Enfance, au féminin13 et encore moins de la moins célèbre Samira Bellil auteur de Dans l’enfer des tournantes (Folio 2003) – en voilà, pourtant, une « enfant perdue »… Passons sur les « classiques » de la génération précédente, dont tout apostat militant a au moins entendu parler tout autant que, on l’espère, une Sonya Zadig qui n’en pipe pourtant mot, comme Adonis14, Nawal El Saadawi15 Hamed Abdel-Samad16 ou bien sûr Ibn Warraq auteur, entre autres, de Pourquoi je ne suis pas musulman (Éditions L’Âge d’Homme, 1995).

Mais sans doute ces figures sont-elles trop lointaines pour Sonya Zadig. Pourtant, ses contemporains apostats sont légion, à commencer par les créateurs de podcasts17 et les « youtubeurs » du mouvement des apostats, qui produisent depuis des années, et dont certains ne seront vraiment cités qu’en fin d’ouvrage et que pour en dénoncer la notoriété, comme Majid Oukacha, figure apostate pourtant centrale, dont les ouvrages fondateurs sont délibérément escamotés, comme Il était une foi, l’islam… l’histoire de celui qui voulait diviniser pour mieux régner, (Éditions Tatamis, 2015) ou le plus récent Ex-Musulman : le guide de survie (Éditions Libertaria, janvier 2025). Totalement ignorées malgré leur renommée sont, par exemple, Nadia El Fani, réalisatrice, entre autres du documentaire Laïcité, Inch’Allah ! en 2011, Ibtissame Lachgar, activiste athée et féministe depuis des années, cofondatrice en 2009 du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI)18 et emprisonnée depuis août dernier au Maroc pour son engagement ainsi que, bien évidemment, son ex-comparse, Zineb El Rhazoui, ancienne journaliste de Charlie Hebdo, qui a médiatisé comme personne jusqu’ici l’apostasie sur les plateaux de télévision de 2016 à 2020 (avant son errance narcissique suivie de son abdication pro-Hamas)19, ou encore Abnousse Shalmani, iranienne d’origine, auteur de Khomeiny, Sade et moi en 2014. À ce propos, n’évoquons pas, par charité, le mouvement iranien « Femme, Vie, Liberté ! » de 2022 suite à la mort de Mahsa Jîna Amini, qui semble n’avoir jamais existé pour notre enquêtrice-féministe.

Laissons là ces références de cuistre qui auraient malencontreusement pu empêcher Sonya Zadig de se déclarer en 2024 quasiment seule femme libre issue du monde arabo-musulman et qui ne sera reconnue telle que par les historiens du futur20. Après tout, l’orgueil, même démesuré, n’empêche pas toujours de faire un bon travail.

De l’intention de « recherche »…

Mais si l’auteur ignore ses prédécesseurs et ne cite qu’en annexe, et en passant, la thèse de doctorat qui l’a précé­dée sur le sujet21, elle ne semble pas non plus trop connaître la teneur de son propre travail. Car, que cherche Sonya Zadig chez les apostats ? Ici, le choix est généreusement laissé au lecteur : ainsi, son sujet de recherche consiste tantôt à savoir ce que quittent les apostats, d’une religion ou d’un héritage pré-islamique (p. 8) ; tantôt à cerner les raisons profondes d’une telle rupture (p. 14) ; tantôt à dévoiler les mécanismes conscients et inconscients qui les poussent à s’or­ganiser en cercle (p. 10) ; tantôt à montrer qu’ils recréent ainsi une communauté religieuse identique à l’islam honni (c’est sa grande thèse, p. 13) ; tantôt à se demander si ce cercle est un lieu de partage ou de passage (p. 124) ; tantôt à comprendre l’émergence de ce discours militant dans la société (p. 121), etc. De toute façon, à l’issue de sa lecture, le lecteur n’aura obtenu aucune réponse à ces questions, sinon l’avis de l’auteur, qui évolue aussi au fil des pages.

De la méthodologie

Sonya Zadig ne semble pas, non plus, avoir la moindre idée de ce que l’on entend par méthodologie et personne de compétent ne semble avoir relu son texte. Ce fait est d’autant plus intrigant qu’elle a signé et fait éditer un ouvrage clinique de facture universitaire remplissant tous les critères de rigueur minimale22 dont elle s’affranchit ici avec une impu­dence confondante. Ainsi, elle fait fi des acquis de la sociologie, de l’ethnologie ou même de la psycho-sociologie, de l’ethno­psychiatrie, de la socio-psychanalyse, de la psychanalyse des groupes ou de l’analyse institutionnelle23, dont elle ne semble jamais avoir entendu parler : elle plaque ex abrupto sa seule grille psychanalytique sur des processus collectifs, groupaux, sociaux, culturels, politiques et anthropologiques. Le résultat est prévisible : tout est rabattu sur des mécanismes psychiques individuels, conduisant Zadig à ne rien comprendre à la dimension militante de l’apostasie.

L’auteur aurait mené 243 entretiens (le chiffre varie) en deux ans – en réalité, moins de cinq mois24 (en soi, c’est déjà une prouesse25) – sans qu’aucun n’ait jamais été enregistré26, fait qu’elle justifie par un prétendu refus des volontaires, dont certains affirment publiquement le contraire. Aucun traitement quantitatif ne sera mené et les quelques chiffres fournis en annexes servent d’alibi (sexe, âge, niveau d’étude et continent d’origine), ce qui n’empêche en rien les généralisations aléatoires de pulluler : « les apostats » ; « la plupart » ; « tous » ; « toutes » ; « la majorité », etc., tout en précisant, et c’est bien commode, qu’« il y a autant d’apostasies que de sujets » (p. 37). On lit, par exemple, que les « premiers bains sonores de l’enfance » ont été une « exposition constante aux psalmodies coraniques » : la « conséquence clinique immédiatement décelable dans le discours des Apostats concerne la question de l’ancrage inconscient de cette langue musicale du Coran » (p. 157). Problème : aucune distinction n’est faite entre natifs musulmans (supposés arabophones de naissance) et convertis (supposément francophones) et pas davantage entre les différences d’intensité des pratiques religieuses domestiques. Idem lorsqu’elle assène, étrangement, que l’âge d’Aïcha lors de son mariage avec Mahomet (9 ans) constitue la première raison d’apostasier (p. 211), ce qui ne pourrait valoir que dans un sous-groupe bien précis. Etc.

Et c’est bien là le problème : sur ces centaines d’entretiens, seuls une trentaine ont été sélectionnés (15 femmes et 17 hommes) pour être cités dans le livre (les « verbatim » se faisant donc de mémoire.) sans que l’on sache sur quels critères puisque, si l’auteur assure (p. 243) qu’elle est « bien entendu, consciente qu’il y a un biais de sélection », elle ne dévoilera jamais lequel – ce genre de formule magique à visée performative est fréquente dans le livre. A posteriori, on peut le déduire : avec une sur-représentation des convertis (7 hommes sur 17 et aucune femme), n’ont, in fine, été retenus que les témoignages de personnalités « très attachées à la religion, certaines décrivant une grande ferveur religieuse voire une radicalisation à la période adolescente. » (p. 214), comme il est noté en annexe et présen­té, pourquoi pas ?, comme une découverte. Il ne saurait donc être question, dans tout le livre, d’une autre apostasie que celle passée par l’extrémisme, donc souffrante, nous y reviendrons.

Mais avant d’en venir à ces biais ego-idéologiques inévitablement provoqués par l’absence totale de cadre de travail, il faut évoquer les cas avérés de ventriloquie.

2 – Falsifications et ventriloquie

Auteur d’auto-fictions redondantes, Sonya Zadig invente ici l’auto-entretien, qui consiste à mettre ses propres mots dans la bouche de l’interviewé, réalisant le rêve de tout étudiant en sciences humaines, rencontrant des « acteurs de terrain » qui formuleraient d’eux-mêmes, et dans ses propres termes, les présupposés et l’hypothèse du chercheur pour valider ainsi, prémonitoirement, ses propres conclusions27.

Du fond

On renverra ici à la vidéo de dénonciation de ces procédés28, où quatre apostats témoignent et relèvent patiemment les falsifications grossières de leur propos. Ainsi « Amir Apostat » (de 1h à 2h00) dénonce « ses » propos « rapportés » par Zadig, qu’il qualifie de « faux », tout comme son prétendu refus d’être enregistré. Par exemple p. 135 : « Le conditionnement était en marche, il n’y avait plus de livres à la maison, plus de musique, rien qu’Allah ! Pour le petit garçon que j’étais, l’islam était une évidence, c’était LA Vérité. Même si, gamin, j’avais pu avoir des doutes, c’était rapidement étouffé par ma mère » alors qu’en réalité, musiques et livres ont toujours circulé librement dans la famille d’Amir, sa mère, même voilée, continuant de fredonner joyeusement les Beatles – mère que Zadig lui fait ensuite dénoncer toujours hors de toute réalité : « D’ailleurs, ce sont les femmes qui nourrissent ces réprobations. Mon père ne se mêlait pas de notre éducation, le patriarcat et la misogynie m’ont été directement transmis par ma mère. » (p. 136). De plus,et contrairement à ce que la psychanalyste lui fait dire,il ne se sent pas du tout « étranger » vis-à-vis de ses proches restés dans l’islam. Même les termes qu’elle met dans sa bouche ne sont pas les siens, il en relève quelques-uns : « femmes prolétaires chevronnées de l’islam » (p. 136) ; «c’était mon identité l’islam, il était cousu à même ma peau » (p. 137) ;« étranger à la oumma ». De même « Jack le fou », que Zadig convoque p. 224 : « [il] m’a donné « tribune » pour présenter mon projet d’écrire un livre sur les Apostats et ne m’a posé qu’une seule question « Que pensez-vous du mariage d’Aïcha avec le prophète de l’islam ? » – l’intéressé dément catégoriquement (à 1h23) et renvoie à l’enregistrement de l’échange29, confondant pour Sonya Zadig puisque son hôte l’interroge à pro­pos de ce projet d’« enquête », sur sa définition de l’apostasie (minimale et éthérée), sa méthodologie (vaporeuse), ses collaborations (inexistantes), etc. Dans cette même vidéo, Amir Apostat se fait également le porte-parole d’une apostate dont le témoignage, p. 74 du livre30, a été rendu « archi-faux » afin de le rendre « scabreux » et que l’intéressée dénonce en ces termes sur le forum du « Cercle des Apostats » :

«  j’ ai fait confiance, elle à ajouté des éléments mensongers autour du sexe et de la prétendu violence de ma mère ( archi faux) le but étant de rendre mon témoignage scabreux et pathos…ça m’ a choqué et blessé…/…Je lui ai dis que ma mère était assez dure avec moi quand j’ était ado, qu’ elle était attaché au fait qu’il une fille doit filer droit…, je pense que c’ est le cas ds beaucoup de famille maghrébine…. Et elle a transformé cela en  » Enfance atroce marqué par des violences physiques » […] j’ était trop choquée par ses mensonges , à ce niveau la, ce ne sont pas des erreurs c’ est de la manipulation, j’ avais l’ impression d’ être une pauvre meuf qu’i se fait prendre par toute la cité dans une cave et qui fait tout pour préserver un  » Honneur  » de façade, ça m’ à dégoutée ».
(N.B. Nous avons conservé l’orthographe d’origine)

Plus indirectement, Zadig assène dans ses premières pages que « la judéophilie appuyée, voire le soutien à Israël, est un marqueur de la sortie de l’islam » (p. 20), ce qui n’est, là encore, que prendre ses désirs pour la réalité : s’il est exact que l’antijudaïsme musulman incorporé s’évanouit dès la consommation de la première tranche de jambon, il ne s’ensuit nullement une inversion qui passerait par un soutien indéfectible à l’État hébreu ni une adoration fascinée pour les Juifs. Pour beaucoup d’entre nous, un juif devient alors comparable à n’importe quel autre individu et considéré comme un égal, ni plus, ni moins.

De la forme

La trace de l’auteur se lit même dans les formulations des prétendus « verbatim » (rappelons qu’aucun entretien n’a été enregistré), qui reprennent telles quelles ses tournures psychologisantes. Ainsi Zineb, 42 ans, voit à l’adolescence « l’étau » de la violence de sa mère se « sceller » (p. 63) ou encore se demande (p. 65) pourquoi sa mère a intériorisé « la séquestration psychique et corporelle de sa communauté » ou Ayoub, 25 ans, qui confie (p. 158-159) « qu’il y a un complexe maternel chez les musulmans ; le cordon ne se coupe pas, il est solidement noué par un mé­lange d’amour, de culpabilité et de terreur. Sortir de l’islam est difficile à cause de cette ligature, sortir devient une trahison à la mère. ». De même, Najet, 19 ans, issue d’une famille salafiste : « Mon père était absent, une figure périphé­rique […] Contrairement aux idées reçues, c’est un matriarcat, l’islam, ce sont les femmes qui tirent les ficelles et qui sont le rouage clé du moteur islamique ! », découvrant son homosexualité à 12 ans, la même évoque « un tsunami psychique » (p. 107). Omar confie, à propos de la bienveillance et de l’hospitalité des Français qu’il découvre en arrivant dans le pays : « Ça m’a décompensé un doute paranoïaque, je me sentais coupable » (p. 136) ; Marwan, 26 ans, arrivé en France il y a 8 ans, formule de lui-même l’hypothèse de Sonya Zadig : « Le Cercle des Apostats [… ] il y a cette tentation dangereuse de former une oumma à l’envers, l’oumma des kouffars » (p. 148) et dit avoir été « un exilé du même, du pareil » (p. 148), parle du « matriarcat dans l’oumma » qui « perpétue le patriarcat » y voyant « sûrement un bénéfice secondaire caché » avant d’immédiatement ajouter : « je ne sais pas c’est vous la psy ! » – tous s’accordent en tous cas pour déléguer leur parole à l’auteur… qui semble s’y résoudre à son corps dé­fendant, comme on le voit.

Plus inexplicable, la multiplication de l’image de la « sortie » de l’islam, au sens littéral : « Il ne faut pas croire que c’est facile de sortir de là […] alors vous imaginez le vide que j’ai ressenti quand j’ai claqué la porte ». / « Quand je vois ce qui se passe, le prosélytisme musulman sur TikTok, j’ai trop peur pour mes filles, je préfère sortir ! » « Je n’en veux plus, je sors ! » / « Y rester aurait été insensé voire suicidaire, je suis sortie ! » / « Mon regret est d’avoir mis trop de temps à sortir » / « Quand j’ai compris cela, je suis sorti… » / ça m’a pris une semaine et je suis sorti ! » « je me suis dit : soit je deviens Daechien soit je sors. Et je suis sorti ! » 31, etc. jusqu’au sous-titre de l’ouvrage « « Ils ont décidé de sortir de l’islam au péril de leur vie ». Au point que Daniel Sibony avoue, dans sa préface (p. 13), qu’« on aimerait appeler ces apostats les sortants ». Problème : une simple visite des multiples témoi­gnages des chaînes et podcasts d’apostats montre immédiatement que ce leitmotiv n’existe… que dans le livre de Sonya Zadig32.

3 – Non-sens, contradictions et confusions

Sans rigueur dans sa démarche, l’auteur réécrit les entretiens et les dénature pour y trouver ses propres présuppo­sés, mais multiplie également les contresens, contradictions, confusions. Relevons-en quelques-uns.

Sa seule définition du terme « apostasie » (p. 19) est inconsistante et le mot est confondu avec « athée », jamais défini non plus. Dans une note, l’auteur précise réserver la majuscule (« Apostat ») aux partici­pants du « Cercle des Apostats » (quid des interviewés venant d’ailleurs ?), puis n’en tient plus compte quelques pages plus loin. Même confusion concernant les différentes expressions présentées comme équivalentes ni jamais claire­ment distinguées comme « islam-culture-religion » ou « culture-religion » ou « culture d’origine » ou encore « religion islamique » ou « éducation musulmane » ou « endoctrinement islamique », etc. L’approximation et les erreurs manifestes traversent tout l’ouvrage et l’on pourrait presque s’arrêter à chaque page.

Ainsi, Zadig, perspicace, note qu’une Larissa « parle au présent lorsqu’elle évoque ses souvenirs d’enfance, comme si la douleur était toujours là », sauf que le récit de Larissa est transcrit au passé simple et à l’imparfait (p. 84-85). On est d’ailleurs frappé, d’une manière générale, par l’absence courante de rapport entre le contenu des en­tretiens donnés à lire et l’analyse qui le suit immédiatement, et dans les deux sens : l’un parle de sa circoncision comme d’un moment qui l’a « traumatisé » (p. 151) sans que notre psychanalyste n’en souffle mot (nous y reviendrons) ; elle disserte en revanche du « rejet de la France » qu’éprouve telle apostate (p. 81) alors que celle-ci déplore au contraire la haine du pays d’accueil par sa communauté (p. 75) ; etc. Les formulations sont d’ailleurs souvent confuses : « Que les mères soient nées en France ou y soient arrivées jeunes, le vécu psychique d’exclusion ne varie pas, surtout [?] dans les milieux défavorisés » (p. 60) ; « Les récits des ex-musulmans ont [sic] d’ailleurs des misères [sic] et des privations sociales, qui atteignent des degrés tels…  » (p. 82), etc. (on dirait la rubrique « Rue des petites perles » du Canard Enchaîné). Ailleurs, l’auteur tient à ce que les apostats soient assignés à l’islam par « les Français dits « de souche » et l’illustre immédiatement par l’exemple d’un apostat racontant « que ses enfants se font harceler à l’école par leurs pe­tits camarades musulmans parce qu’ils ne mangent pas halal et ne font pas le Ramadan » Plus loin, p. 219-220, Zadig se moque de ce « principal du collège […] s’étonnant d’apprendre que l’on pouvait s’appeler Mounir sans être musulman » – l’auteur, suffoquée par une telle violence, fait-elle semblant d’ignorer qu’en France on déplace tous les jours des enseignants pour bien moins que ça ? Le « au péril de leur vie » promis de la couverture ne semble concerner que certaines personnes.

Même pas : tout en reconnaissant que notre apostasie nous expose à de réelles menaces (« Leurs détracteurs peuvent insulter, harceler, doxxer, troller, diffamer, appeler à la haine, menacer de mort sans courir le moindre risque, en restant cachés. Les Apostats ne sont que trop exposés à ce genre de persécution », p. 221) elle précise une page plus loin que notre anonymat et le choix de pseudonymes n’ont d’autre fonction que « d’accroître les fantasmes de toute-puissance de ceux qui les portent » et d’ouvrir la voie « au déchaînement des pulsions agressives et destructrices ». Ainsi, si nous affirmons que « Sonya Zadig » est également un pseudonyme, mettons-nous à jour sa perversion ou sa vulnérabilité33 ? De même (cf. infra), elle adjure les apostats de se désigner autrement qu’en référence à la religion abhorrée (d’où l’obsession des « sortants » ?) mais elle se réclame, elle, d’un « post-islam ». D’ailleurs, elle se dit apostate, sans vraiment l’être tout en l’étant, mais ne le dit pas sauf quand elle l’affirme… avant de se dédire ailleurs.

Le livre entier baigne dans cette joyeuse confusion à laquelle notre époque s’habitue et qui offre à son auteur la possibilité, enviable, de noyer les critiques argumentées dans des arguties plus ou mois séduisantes et, surtout, de se couler dans le désir de l’interlocuteur. Si la langue de bois était le style de l’apparatchik, la langue de caoutchouc celui de l’idéologue fatigué34, la langue confuse d’aujourd’hui semble celle de l’opportuniste.

Lire la seconde partie

Notes

1– Sofia Elmansour, militante athée, auteur de plusieurs articles sur l’émancipation sociale et politique, membre de Lieux Communs, est la rédactrice principale de ce texte qui a été publié, dans une version plus longue, sur le site Lieux Communs https://collectiflieuxcommuns.fr/?1221-De-la-psychiatrisation-des-dissidents-de-l-islam-12. Quentin Bérard publie régulièrement dans Mezetulle https://www.mezetulle.fr/author/quenber/

2 – « Il y a des hommes qui travaillent huit heures par jour et font le grand effort de lire le soir pour s’instruire. Ils ne peuvent pas se livrer à des vérifications dans les grandes bibliothèques. Ils croient le livre sur parole. On n’a pas le droit de leur donner à manger du faux. Quel sens cela a-t-il d’alléguer que les auteurs sont de bonne foi ? Eux ne travaillent pas physiquement huit heures par jour. La société les nourrit pour qu’ils aient le loisir et se donnent la peine d’éviter l’erreur. Un aiguilleur cause d’un déraillement serait mal accueilli en alléguant qu’il est de bonne foi. ». « Les besoins de l’âme ; La vérité » Première partie de L’enracinement (1943, éd. Gallimard 1990) URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?618-Les-besoins-de-l-ame-La-verite

3 – Sur les convergences entre l’islam contemporain et le totalitarisme, cf. « Islamisme, totalitarisme, impérialisme », brochure Lieux Communs n°21bis, Islamismes, islamogauchisme, islamophobie. Seconde partie : Islam, extrême droite, totalitarisme, de la guerre à la domination, août 2016. URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?870-Islamisme-totalitarisme

4– Sofia Elmansour, membre du forum du Cercle des apostats depuis fin 2022 et de Lieux Communs, est la rédactrice principale de ce texte. Cf note 1

5– Y compris au cœur même de l’islam : Voir le très documenté texte de Dominique Avon, « L’athéisme face aux pays majoritairement musulmans ». Carnet de recherche de l’IPRA (16/12/2015) URL : https://ipra.hypotheses.org/45

6 – Fayard, novembre 2025, préface de Daniel Sibony.

7 – Le forum en ligne « Le Cercle des Apostats » (créé sur le serveur Discord en août 2022) et les auditeurs de la chaîne YouTube de l’athée « Jack le fou ».

8 Soumise, Récit (2020) ; À corps perdu, Roman (2022) ; À corps retrouvé, Roman (2024), tous publiés aux éditions L’Harmattan-Replica et présentés par l’auteur comme des « auto-fictions ».

9 – L’auteur s’est plainte d’avoir été censurée par les Presses Universitaires de France, là aussi sans avancer d’information vérifiable.

10 – Cf. Vidéo « Échange avec Sonya Zadig : Sommes-nous les enfants perdus de la république ? » le 23/11/2025 URL : https://www.youtube.com/watch?v=Y1s2pTnj1Ko Notons que nous passons ici outre lavertissement (à 1h16) selon lequel elle n’acceptera la critique « que de ses pairs universitaires ».

11 – Les Territoires perdus de la République. Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire. Ed. Mille et une nuits, 2002. Collectif, sous la direction d’Emmanuel Brenner (pseudonyme de Georges Bensoussan).

12 – Ainsi, sur l’apostasie elle-même, on consultera notre émission « Offensive sonore » sur Radio Libertaire « Waleed Al Husseini, un athée en « terre d’islam » » de mai 2017 (URL : https://offensivesonore.blogspot.com/2017/05/walleed-waleed-al-husseini-un-athee-en.html) ou notre texte « Menacer Zineb, L’imaginaire de l’islamisme ordinaire », février 2021 (URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1045-Menacer-Zineb-1-3). Mentionnons également notre prochaine émission diffusée les 1er et 15 mai 2026 « Les enjeux politiques de l’apostasie » par le podcast « Hérétiques » : https://heretiques.fr/

Sur l’islam et l’islamisme, sur l’immigration, sur les soulèvements arabes de 2011, renvoyons notamment à nos différentes brochures comme Les soulèvements arabes face au vide occidental : l’exemple tunisien, mai et avril 2011 (Brochure Lieux Communs n°17 & 17 bis, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?490-les-soulevements-arabes-face-au) ; Malaises dans l’identité Malaises, mai 2012 (Brochure Lieux Communs n°19, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?589- ) ; Islamismes, islamogauchisme, islamophobie, janvier et novembre 2015 (Brochure Lieux Communs n°21 & 21bis, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?837-en-banlieue-l-islamisme) ; La fin de l’immigration. Réalités troublantes et mensonges déconcertants, mars 2020 (Brochure Lieux Communs n°25, URL: https://collectiflieuxcommuns.fr/?1006-Quatrieme-de-la-brochure-no25).

13 – 1er tome de son autobiographie, Stock, 1998. Libres de le dire , coécrit avec Caroline Fourest, Flammarion, 2010. Prix Simone-de-Beauvoir en 2008 à Paris.

14 – Violence et islam. Entretiens avec Houria Abdelouahed de Adonis, Seuil, 2015.

15 – (1931-2021), écrivain et psychiatre, auteur entre autres de : La Femme et le Sexe, ou Les souffrances d’une malheureuse opprimée essai paru en 1967 traduit par d’Abdelhamid Drissi Messouad, Éditions L’Harmattan, Paris, 2017

16 – Mon Adieu du Ciel (« Mein Abschied vom Himmel », Éditions Droemer Knaur, 2010)

17– Citons entre autres le podcast créé par Soraya, membre active du Cercle des apostats qui recueille les témoignages de femmes pour la plupart apostates de l’islam : « La Révolution Des Cœurs » (septembre 2024), podcast dédié à « l’émancipation des femmes de culture arabo-musulmane », inexplicablement oublié par l’auteur. URL : https://www.youtube.com/@R%C3%A9volutionDesCoeurs

18 – Qui réclame notamment l’abrogation de l’article 222 du Code pénal marocain punissant d’un à six mois d’emprisonnement et d’une amende de 200 à 500 dirhams quiconque « notoirement connu pour son appartenance à la religion musulmane, rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public pendant le temps du ramadan, sans motif admis par cette religion »

19 – Cf « Menacer Zineb », op. cit.

20 – « Portrait #31 : Sonya Zadig, une femme entièrement libre », URL : https://www.youtube.com/watch?v=UkrL0mDnOeM

21– Houssame Bentabet : Abandon de l’islam : de l’irréligiosité au reniement de la foi chez les musulmans en France (L’Harmattan, 2020), sociologue, consultant et formateur auprès de Convivencia, agence de lobbyisme pro-religions. Cf. notre « Cartographie des mouvances anti-Lumières », juin 2021, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1102-Cartographie-des-mouvances-anti-Lumieres

22 – Traitement de la maladie psychique en terre d’Islam. Étude de la dépression chez les femmes tunisiennes post-Printemps arabe. L’Harmattan, 2023.

23 – Cf. G. Mendel et le groupe Desgenette pour la socio-psychanalyse, D. Anzieu et R. Kaës pour la psychanalyse des groupes, G. Lapassade et R. Lourau pour l’analyse institutionnelle.

24 – Premier appel à témoin lancé sur le Discord du « Cercle des apostats » début mars 2024, puis chez « Jack Le Fou » le 11 mars 2024 ; le 5 juillet 2024, « MoMo » transmet aux membres du Cercle un message de Zadig : « Je vous annonce que les entretiens sont désormais clos. Vous avez été 249 [sic] apostats à me parler et surtout à m’apprendre. Place maintenant à l’écriture. [] »

25 – Les auteurs du présent texte ont quelques expériences d’entretiens semi-directifs en psycho-sociologie et ethnographie : le recueil et l’exploitation de quelques dizaines en une année universitaire est déjà un travail bien conséquent, lorsqu’on travaille à côté par ailleurs comme c’est le cas de l’auteur.

26– Seul « Jack Le fou » a gardé trace de son échange avec Zadig, qu’il met à disposition sur sa chaîne. Cf. infra.

27 – On passera sur quelques données ethnographiques non sourcées et que l’on nous permettra de considérer comme particulièrement douteuses comme celle-ci : « Il y a dans les dialectes arabes, notamment au Maghreb, une précaution langagière très répandue que doit respecter le locuteur musulman, qui consiste à éviter de prononcer le mot JE. « Que Dieu nous protège du mot Je ! » est l’expression préliminaire pour parler de soi. Les enfants qui disent ana [je], sont automatiquement repris et souvent avec véhémence : « Kif ana ? Yatik darba al ANA ! » [Comment Moi ? que tu sois frappé sur ta partie la plus intime !]. ».

28 – Vidéo (à partir d’1h50) sur la chaîne d’Amir Apostat « Alerte Santé – La FreudoScience nous a infiltré » (sic) (26/11/2025) URL https://www.youtube.com/watch?v=2m_I6NlXDW4 Sur le Cercle des Apostats (Discord), sont postées de vives réactions : « je me desavoue de Sonya Zadig après avoir vu que mon histoire a ete modifié pas a 50% mais a 500% […] je suis forcément déçu et dégoûté pour les espoirs et l’énergie gâche » / « je la laisse avec ses délires psychanalitiques et ses obsessions, le chapitre est clos pour ma part …. J’ espère qu’ un jour un autre projet de ce genre Vera le jour pour porter notre voix avec plus de rigueur » (l’orthographe d’origine est conservée)

29 « JackLeFou et vous /2 » 11 mars 2024 : https://www.youtube.com/live/ETokJfqj4WY (de 50’ jusqu’à 1h13).

30« [Ma mère] était une femme dépressive qui nous faisait subir des choses atroces y compris la violence physique » […] comme beaucoup de Maghrébines, je m’autorisais les rapports anaux pour ne pas déshonorer ma famille » (p. 75).

31– pp. 76, 77, 96 , 113, 137, 148, 155, 162.

32 – Un autre exemple : la généralisation de l’expression « je suis apostat Hamdoullah [grâce à Dieu] », qui sonne comme une invention de S. Zadig dans le but d’ alimenter sa thèse selon laquelle l’apostat ne s’émanciperait jamais totalement de l’islam – « Apostat grâce à Dieu ! » étant d’ailleurs le premier titre envisagé par l’auteur (Video PORTRAIT #31: Sonya Zadig, une femme entièrement libre, op. cit.).

33 – « Certains » lui indiquent que leur « démarche était subversive » ; et d’autres « qu’ils visaient la satire », remarque dont elle fait fi (p. 221).

34 – Castoriadis C. ; « De la langue de bois à la langue de caoutchouc » [1978] in Quelle démocratie ? Tome 1 (Écrits politiques, 1945-1997, III), Éditions du Sandre, Paris, 2013.

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Le ministre de l’Intérieur redéfinit la laïcité. Serait-il en mission ?

Le 12 mars 2026, à la grande mosquée de Paris, le ministre de l’Intérieur et des cultes Laurent Nuñez était présent pour une cérémonie de rupture du jeûne marquant la fin du Ramadan. Il y a pris la parole. Dans son intervention, deux déclarations ont été amplement relevées par les médias, à juste titre. Quelques autres choses sont à souligner dans ce discours empreint d’un vernis républicain et laïque, mais profondément acquis à une vision « interconvictionnelle » de la cité. On examine quelques bévues dans ce discours, on s’interroge aussi sur sa fonction politique.

On peut écouter l’intégralité du discours sur Youtube https://www.youtube.com/live/FLKuKNLRBVg, entre les repères de minutage 25 et 37 minutes.

Deux passages amplement commentés dans les médias

Le voilement des fillettes

Le ministre tolère volontiers le voilement des petites filles, précisant que lui-même ne sera pas « celui qui ira expliquer à des enfants qu’en portant le voile, elles menacent le vivre-ensemble républicain ». C’est beau comme du Jospin en 1989 lors de l’affaire de Creil. Dire aux parents qu’ils marquent une enfant mineure en lui signifiant, et en signifiant clairement à tous ceux qui la voient, au-delà même d’une assignation religieuse, qu’elle doit se sentir inférieure à d’autres enfants du fait même de ce qu’elle est (à savoir une fille) et qu’elle doit se conduire en conséquence de cette infériorité, non, non, ce serait stigmatisant. Souligner la discordance de ce marquage inégalitaire, par définition non libre puisqu’il est imposé sans possibilité de refus, avec l’article premier de la Déclaration des droits, vous n’y pensez pas…

Si le ministre, dans sa souplesse bien connue, a hésité à choquer certains de ses interlocuteurs, il pouvait éviter le sujet ou ne pas l’aborder en des termes qui approuvent une attitude que bien des musulmans réprouvent, et qui en outre s’appuient sur une énormité. Comment peut-on rendre un enfant responsable de ce que son entourage lui enjoint de porter ?

« Développer, mieux faire connaître l’islam »

En affirmant son soutien à « toute initiative visant à mieux faire connaître l’islam », le ministre croit bon d’ajouter, en un moment d’improvisation s’adressant au recteur de la Grande mosquée « Et tu sais mon cher Chems, combien le président de la République est attaché à développer, à mieux faire connaître l’islam ».
Oups, un petit dérapage était en route : comment un président de la République française peut-il être attaché au développement d’une religion ? Ce n’est pas son affaire, en aucune manière, et c’est contraire à la Constitution ainsi qu’à la loi. M. Nuñez s’en rend compte et complète : « à développer, à mieux faire connaître ». Que faut-il comprendre : « développer c’est-à-dire mieux faire connaître » ou bien « développer et en outre mieux faire connaître » ?

Réduction de la laïcité à la liberté de croyance

Mais un autre point, fondamental, mérite d’être relevé. Sans surprise, une tonalité générale de « dialogue interreligieux » irrigue le discours, illustré en l’occurrence par « la convergence entre le Carême et le Ramadan ». Une conception interconvictionnelle semble bien être, d’après L. Nuñez, l’alpha et l’oméga de la laïcité qu’il réduit à la liberté de croyance et de pratique d’un culte. Ce qui apparaît notamment dans deux passages.

« Nul ne peut [sic] être inquiété pour ses convictions [sic] [même] religieuses »

Premier passage (à environ 32’) :

« [les auteurs des actes et crimes antimusulmans sont les ennemis de] la République laïque qui garantit que nul ne peut être inquiété pour ses convictions religieuses » (c’est moi qui souligne).

À l’évidence cela se veut être une citation de l’article 8 de la Déclaration des droits. Sauf que deux mots ont été changés, et qu’un autre mot manque… et ça change tout. Cet article dit en effet : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » (c’est moi qui souligne).
Passons sur la transformation de « doit » en « peut » et aussi sur la réduction, moins innocente, des « opinions » aux « convictions ». Attribuons-les à l’oralité de l’intervention.
Mais l’omission de « même » change le sens de la phrase en le restreignant, car alors l’adjectif « religieuses » qualifie directement le substantif « opinions » (ou selon L. Nuñez, « convictions »). Si on ne peut pas être inquiété pour ses « convictions religieuses », on peut donc l’être pour des « convictions » autres que religieuses ? Et si l’on rétablit le lexique d’origine c’est bien pire : on pourrait être inquiété pour ses opinions autres que religieuses ? Je ne sais pas si le ministre s’est bien rendu compte que cela peut se conclure de son propos, et franchement je ne pense pas qu’il ait voulu aller jusque-là. Admettons donc, encore, que cette bévue est due à une maladresse excusable dans un discours sur le vif. Mais ça commence à faire beaucoup, et toujours dans le même sens.

La laïcité se réduit-elle à « la garantie de croire et d’exercer un culte » ?

Enfin je relève une définition aberrante de la laïcité, présentée cette fois avec une telle assurance qu’on ne peut pas avancer l’excuse de la maladresse ou de l’approximation orale.

« La garantie de croire et d’exercer un culte : il n’y a pas d’autre définition de la laïcité », déclare le ministre à 35′-37’.

Les partisans les plus tièdes d’une tolérance élargie ajouteraient timidement « de croire, de ne pas croire, de changer de croyance ». Et même cela, qui est tout de même moins restrictif, serait encore insuffisant pour caractériser la laïcité, n’en déplaise à M. le Ministre.
Car une association politique laïque ne se contente pas d’assurer la liberté de différentes « convictions », au nombre desquelles on peut placer l’athéisme. En installant l’autonomie totale du politique et son indépendance à l’égard de toute « conviction », une association politique laïque assure la liberté de conscience, elle construit un espace de liberté que les convictions, si nombreuses et diverses soient-elles, ne peuvent pas saturer. La République laïque n’est ni religieuse, ni irréligieuse, ni anti religieuse, ni interreligieuse, ni interconvictionnelle ; elle est a-religieuse, indépendante de toute sorte de « conviction ». C’est ainsi qu’elle garantit la liberté de conscience et son exercice (qu’il s’effectue ou non dans un culte), dans le cadre du droit commun.

À prendre la formule de L. Nuñez au sérieux, la laïcité de la République consisterait donc à accorder sa garantie aux seuls croyants. On ne demande pas à M. le Ministre d’avoir médité sur la théorisation de la laïcité, il a bien d’autres affaires à régler. Mais on peut supposer qu’il prend conseil afin de réduire le nombre de bêtises et d’énormités qu’on laisse échapper dans une intervention orale. Et on peut s’inquiéter de constater, à travers une déclaration aussi effarante, qu’il n’a même pas relu la loi de 1905, non seulement son article premier, mais également son volet pénal (qui devrait pourtant intéresser le ministre de l’Intérieur), lequel garantit aussi le non-exercice d’un culte.

Quel objectif politique ?

Tout cela accompagné de force témoignages d’amitié tutoyante un peu lourdingues à la limite du copinage, dans une mosquée dont tout le monde sait qu’elle est contrôlée par l’Algérie. Tout cela après le déplacement du même ministre dans ce pays (avec le succès que l’on sait, car il y a toujours un otage français aux mains du pouvoir algérien). Tout cela appuyé par une référence au président de la République, qui serait attaché à développer l’islam – euh, pardon, sa connaissance – en France. Tout cela après le départ de Bruno Retailleau du ministère de l’Intérieur. Tout cela à quelques mois de l’élection présidentielle et en pleine déconfiture du macronisme1.

Tout cela laisse la forte impression que L. Nuñez était en mission et faisait passer un message de « réconciliation » conforme au vœu d’un président qui souhaiterait peut-être sortir sur un grand succès pacificateur enjambant la Méditerranée. Peut-être, et surtout : à quel prix ?

Note

1On aura remarqué (c’est un exemple qui s’en tient aux sujets abordés ici) que l’unanimité est loin de régner au sein du gouvernement sur le voilement des fillettes.

Sport et laïcité : un terrain miné

Aline Girard rappelle les multiples et spectaculaires offensives politico-religieuses dont la pratique sportive publique est l’objet, lesquelles n’épargnent même pas (on devrait dire « surtout pas ») l’olympisme en dépit de sa charte. Elle fait le point sur la situation actuelle de la réglementation, très complexe, de l’affichage politico-religieux dans le sport et commente le projet de loi voté par le Sénat en février 2025 ainsi que les réactions qu’il a soulevées. Elle souligne que, pour l’islam politique qui mène ses offensives sur tous les secteurs de la vie sociale et publique, « le sport est un terrain de choix, puisqu’il met en scène le pire cauchemar des intégristes, la liberté des corps, et surtout la liberté des corps féminins. »

Les Jeux olympiques de Paris de 2024 ont mis sur le devant de la scène, de manière spectaculaire, la question de la neutralité religieuse et politique dans le sport. Avant et pendant cet événement mondial, suivi par un total cumulé de 12 millions de spectateurs sur sites et 12 milliards de téléspectateurs dont 60 millions de Français, les débats ont été vifs autour du port de signes religieux ostensibles dans les stades, gymnases, dojos et autres enceintes sportives.

Interdites pour les athlètes français (avec une regrettable entorse au règlement pour la coureuse de relais 4×100 Sounkamba Sylla qui a caché son voile sous une casquette), les tenues islamiques ont fleuri dans les enceintes sportives. Une image forte est celle de la marathonienne néerlandaise Sifan Hassan, qui a reçu lors de la cérémonie de clôture sa médaille d’or voilée, alors qu’elle avait couru nu-tête et en short et qu’elle n’était jamais auparavant apparue portant un voile. La signification de ce choix – volontaire ou contraint – est sans équivoque : il s’inscrit dans une puissante offensive politico-religieuse.

Il est difficile d’oublier les pionnières musulmanes du Maghreb, médaillées d’or, qui ont concouru tête, jambes et bras nus dans le respect de la Charte Olympique, pour défendre la liberté des femmes et ce malgré les menaces des intégristes de leur pays : qu’il s’agisse de la Marocaine Nawal El Moutawakel aux JO de Los Angeles de 1984, de l’Algérienne Hassiba Boulmerka aux JO de Barcelone de 1992 et de la Tunisienne Habiba Ghribi aux JO de Londres de 20121. Ces femmes sont les héritières de celles qui se sont battues depuis la fin des années 1960 pour la liberté et l’émancipation des femmes, pour l’égalité des sexes, pour une condition féminine libérée des oppressions et du patriarcat.

L’olympisme est désormais le champ d’expressions politiques et convictionnelles qui s’affichent ouvertement sans risque de sanction. De fait, le sport en général est le siège d’attaques répétées et puissantes contre la neutralité et l’égalité femmes/hommes, et, en France, contre la laïcité.

Les débats et les polémiques occupent la scène politique et médiatique, révélant en France des fractures idéologiques et sociétales profondes. Dans ce contexte tendu essayons, en cinq questions, d’avoir les idées claires sur la réalité juridique et les courants d’influence qui traversent le champ sportif.

Que signifie la neutralité dans le champ des activités physiques et sportives ?

Le mieux est de faire confiance au ministère des sports, et plus particulièrement aux pages « Préserver le pacte républicain » du site officiel2, dont sont extraits les deux paragraphes suivants :

« Le principe de neutralité [religieuse et politique] s’applique aux activités sportives organisées par les collectivités publiques et par les fédérations sportives chargées d’une mission de service public [qu’elles soient agrées ou délégataires]. Les présidents, salariés et bénévoles de ces fédérations, les arbitres désignés sur une compétition fédérale, les athlètes sélectionnés en équipes de France doivent respecter, dans leur activité sportive, le principe de neutralité religieuse. Les statuts des fédérations et les règlements des collectivités publiques peuvent y soumettre en outre leurs adhérents et usagers (conformément au principe dont s’inspire l’article 50.2 de la Charte olympique). […]

Dans le cadre de la pratique sportive, la liberté d’expression des convictions et des croyances peut être restreinte afin de garantir l’égalité de tous et le respect de la liberté de conscience d’autrui.[…]  Le fait de s’abstenir de faire ostentation de ses croyances ou convictions sauvegarde l’égalité et le respect mutuel entre tous. Pour défendre les valeurs du sport au quotidien, il faut parallèlement mener, sans faiblesse et sans ambiguïté, la lutte contre toute tentative de propagande religieuse ou politique, toute forme de radicalisation religieuse ou de repli communautaire. »3

En revanche, les associations sportives privées qui n’exercent pas une mission de service public ne sont pas tenues par une obligation légale de neutralité religieuse en leur sein. Les adhérents et athlètes de ces clubs demeurent en principe libres de leurs convictions et de leurs tenues. La liberté d’expression des croyances trouve donc à s’exercer dans la pratique sportive amateur, sous réserve de ne pas troubler l’ordre public, de ne pas porter atteinte aux autres (pas de prosélytisme abusif, pas de discrimination) et de rester compatible avec le bon déroulement de l’activité en termes d’hygiène et de sécurité et les règles du jeu.

Prenons un exemple : une sportive voilée évoluant dans un club amateur privé ne contrevient pas à la loi tant qu’aucune règle spécifique ne l’interdit dans la compétition concernée. Toutefois, dès lors que cette sportive participe à des compétitions officielles organisées par une fédération délégataire, elle entre dans un cadre où la fédération peut imposer des restrictions vestimentaires au nom de la neutralité et de considérations d’ordre public.

La loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République4 a introduit des outils juridiques importants pour renforcer l’application de la laïcité dans le champ sportif, notamment en posant des conditions claires à ceux qui participent au service public sportif ou qui en bénéficient. Ainsi, – cette loi a, d’une part, créé un mécanisme de “déféré laïcité” permettant aux préfets de saisir en urgence le juge administratif lorsqu’une décision d’une collectivité publique satisfait une revendication religieuse – un dispositif qui a été utilisé pour la première fois lors de l’affaire du burkini dans les piscines de Grenoble en 2022. Elle a, d’autre part, instauré le Contrat d’engagement républicain pour les associations sollicitant un agrément de l’État ou une subvention publique. Toutes les associations sportives agréées, affiliées à une fédération ou subventionnées, doivent signer ce contrat et s’engager à respecter les valeurs de la République, dont la laïcité.

Comment les fédérations sportives appliquent-elles les principes de neutralité et de laïcité ?

Alors que l’homogénéité et la cohérence devraient régner dans ce domaine, les fédérations françaises agréées ou délégataires appliquent les règles de neutralité et de laïcité de manière inégale. Le sport est le lieu de regrettables incohérences.

Plusieurs fédérations appliquent strictement les règles, en raison du cadre imposé par les autorités publiques et de leur attachement aux valeurs républicaines. Les fédérations françaises de Football (2016), Basket-ball (2022), Volley-ball (2023) ou Rugby (2024) interdisent le port de signes religieux ostensibles sur les terrains lors des compétitions officielles nationales et internationales, quel que soit le niveau de pratique, considérant que le sport collectif doit être un espace neutre, exempt de toute manifestation politique ou religieuse. On se souvient de la polémique autour de l’affaire des « hijabeuses » qui demandaient en 2023 le droit de porter une tenue islamique. La FFF, réaffirmant sa position de principe, a été attaquée par le collectif « Les hijabeuses » devant le Conseil d’État, qui a rejeté leur demande5.

D’autres fédérations françaises appliquent des règles contraires et autorisent le port du voile, essentiellement sous prétexte d’inclusivité, en réalité pour contourner d’éventuelles polémiques. C’est le cas par exemple des fédérations d’Athlétisme, de Hand-ball ou de Judo.

L’incohérence est patente et nuisible. Certaines fédérations considèrent la neutralité comme essentielle pour préserver l’unité et éviter les tensions dans des environnements multiculturels ; d’autres, sensibles aux pressions communautaires relayées et amplifiées par les médias et des partis politiques opportunistes, privilégient la « souplesse » pour, disent-elles, encourager la participation et respecter les droits individuels, mais aussi pour éviter des accusations de discrimination. Le cas du hijab dans le sport est le point de friction principal entre les fédérations qui défendent la neutralité et la laïcité et celles prônant une approche « inclusive ».

En dépit des décisions du Conseil d’État favorables à la FFF et la FFBB, les réglementations des fédérations ayant décidé d’interdire le voile en compétition demeurent contestées (et sont parfois contournées), comme le sont d’ailleurs celles des fédérations n’ayant pas pris de mesure d’interdiction. Le terrain est miné.

Le sport à l’école est-il soumis aux mêmes règles ?

L’école est régie par des dispositifs juridiques spécifiques qui sont sans ambiguïté concernant l’obligation de la discipline, les signes religieux, la mixité, le suivi des enseignements.

L’obligation de la pratique du sport à l’école de l’article L. 312-3 du Code de l’éducation qui dispose que « l’éducation physique et sportive (EPS) fait partie intégrante des enseignements obligatoires dans les établissements scolaires. Elle vise à contribuer à l’épanouissement physique, moral et social des élèves. »6 De plus, le Préambule de la Constitution de 1946 (adopté dans la Constitution de 1958) établit que « la Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture », ce qui englobe les activités sportives comme un aspect de l’éducation globale. Les textes de référence sont clairs, la loi l’est aussi.

Le port par les élèves de signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse est interdit par la loi du 15 mars 2004, au sein de l’établissement comme dans les installations sportives extérieures ou pendant le trajet jusqu’au stade ou gymnase. L’article 13 de la Charte de la laïcité affichée dans tous les établissements scolaires ajoute : « Nul ne peut se prévaloir de son appartenance religieuse pour refuser de se conformer aux règles applicables dans l’École de la République ».

La mixité a été rendue obligatoire à tous les niveaux d’enseignement et dans toutes les disciplines par la loi Haby du 11 juillet 1975. Les nouveaux programmes précisent que l’EPS permet à tous les élèves « filles et garçons ensemble et à égalité » de construire les compétences du socle commun.

Tout est on ne peut plus carré. Et pourtant les contestations en l’EPS – la discipline la plus touchée7 – par les élèves, principalement de religion musulmane, se multiplient : absences systématiques à des cours de piscine ou d’athlétisme, dispenses médicales de complaisance8, demandes de non-mixité dans les cours d’EPS et notamment en natation, revendications de tenues vestimentaires couvrant les bras et les jambes, etc.

Il faut convenir que pour les élèves sportives il est parfois compliqué d’y comprendre quelque chose ! Ainsi une élève se verra interdire le port du voile au lycée à 15h sous le regard vigilant de son professeur d’EPS, alors qu’elle sera autorisée à le porter à 18h à l’entraînement de hand-ball dans le gymnase voisin sous le regard indifférent de son coach… professeur d’EPS quelques heures auparavant. Incohérence nuisible au développement de l’esprit laïque et républicain !

Le sport est-il un lieu de prosélytisme et d’entrisme religieux ?

Le sport est historiquement et communément perçu comme un espace de partage et d’union au sein d’un groupe, d’une équipe et un support du dialogue interculturel entre nations, et non comme un enfermement ou un lieu de prosélytisme religieux. C’est pourtant aujourd’hui un lieu d’entrisme religieux. Médéric Chapitaux, membre du Conseil des sages de la laïcité de l’Éducation nationale et auteur du livre Quand l’islamisme pénètre le sport9 tire le signal d’alarme. Il interroge : « Certaines salles de sports dans les banlieues seraient-elles devenues des lieux de l’entre-soi et un éventuel ferment de l’islamisme ? Une forme d’emprise prosélyte s’exercerait-elle en direction des jeunes de confession musulmane qui fréquentent certains lieux de pratique sportive ? ». Le constat est le même chez William Gasparini, sociologue du sport, qui alerte sur les dérives du « sport communautaire », la présence d’« entrepreneurs identitaires » sur les terrains de sport et la « confusion entre l’espace sportif et l’espace cultuel »10. Le sport est-il le « terrain de jeu des islamistes dans les quartiers populaires » ? Plusieurs rapports officiels ont précédé ces observations récentes11.

En 2020, 127 associations sportives étaient identifiées comme « ayant une relation avec une mouvance séparatiste » rassemblant plus de 65 000 adhérents, parmi lesquelles 29 structures apparaissaient fondées ou « noyautées » par des tenants de l’islam radical, majoritairement salafistes (18) et 5 en lien avec les Frères musulmans (les autres sans affiliation repérée), rassemblant plus de 11 000 adhérents12. Certains voient le sport comme le prochain « territoire perdu de la République ».

La commission Culture du Sénat a alerté sur les dérives observées et la multiplication des associations sportives en relation avec une mouvance islamiste radicale et séparatiste. Le 18 février 2025, le Sénat a adopté en première lecture, par 210 voix contre 81, la proposition de loi visant à assurer le respect du principe de laïcité dans le sport13.

Cette proposition de loi, notamment, interdit le port de signes ou tenues manifestant ostensiblement une appartenance politique ou religieuse lors des compétitions organisées par les fédérations sportives, leurs ligues professionnelles et leurs associations affiliées et impose le respect des principes de neutralité et de laïcité dans les piscines. Elle a été transmise à l’Assemblée nationale le 19 février. Depuis lors, les prises de position et polémiques au sujet de cette loi ont fleuri dans le monde politique, dans la presse et dans le monde sportif lui-même.

Dans un premier temps, le premier Ministre a décidé d’inscrire au plus vite l’examen de cette loi à l’agenda de l’Assemblée nationale, puis François Bayrou a pris un virage à 180°, déclarant le 1er avril : « Il ne faut pas stigmatiser nos neuf millions de compatriotes musulmans »14. Des dissensions sont apparues au sein du gouvernement. La ministre des sports Marie Barsacq a tergiversé15. « Aucun signe religieux ostentatoire16 ne doit être porté lors des compétitions sportives » pour Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, ajoutant qu’« un terrain de sport n’a pas à être un lieu d’entrisme religieux, d’entrisme politique ». La ministre de l’Éducation nationale Elisabeth Borne a courageusement botté en touche, rejetant l’idée d’une loi d’interdiction générale pour lui préférer une « gestion par les fédérations sportives ». Pour pasticher le slogan de la marque Canada Dry, le sport « Ça a la couleur de l’Éducation nationale, le goût de l’Éducation nationale… mais ce n’est pas l’Éducation nationale. » Aux fédérations sportives, comme jadis aux proviseurs et principaux de collèges, la lourde responsabilité de la décision. Une époque qui rappelle les erreurs de jugement et difficultés des années 1989-2004 dans les établissements scolaires, avant le vote de la loi du 15 mars 2004 sur l’interdiction de signes religieux ostensibles.

Parmi les sportifs également, des divergences ont émergé. Songeons à la prise de position sur X du judoka Teddy Riner qui a minimisé la portée du port du hidjab dans le sport avant de tenter d’apaiser la situation, probablement après la mise au point de l’ancien champion du monde de boxe français d’origine iranienne, Mahyar Monshipour. « Réveillez-vous », a-t-il lancé à Teddy Riner ajoutant à partir de son expérience : le voile est un « linceul » et le « signe visible d’une inégalité entre l’homme et la femme »17. Précisions que Monshipour a été l’entraîneur de Sadaf Khadem, la première femme iranienne à participer à un combat officiel de boxe depuis la révolution iranienne de 1979, ce qui l’a contrainte à l’exil en France.

Les nombreuses manifestations religieuses dans les stades pendant la période du Ramadan 2025, comme des interruptions de matchs ou des prières collectives dans les vestiaires, ont donné un ton encore plus aigu aux débats. Les conclusions, pourtant très documentées et précisément sourcées, de la « Mission flash sur les dérives communautaristes et islamistes dans le sport », rapportées le 5 mars 2025 par les députés Julien Odoul et Caroline Yadan, missionnés par la Commission des Affaires culturelles et de l’éducation, ont achevé d’enflammer les esprits18. Les rapporteurs de la Mission flash n’ont fait pourtant que confirmer les alertes. Les observations sont concordantes.

Le sport féminin aux jeux olympiques est-il un enjeu pour l’islamisme ?

Je m’inspire ici des propos si lucides d’Annie Sugier, présidente de la Ligue du droit international des femmes19.

La règle 50.2 de la Charte olympique stipule qu’« aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans un lieu, site ou autre emplacement olympique. » Le président du Comité International Olympique, Avery Brundage, n’a pas hésité à l’appliquer lorsqu’elle a été enfreinte de façon spectaculaire aux Jeux de Mexico de 1968 par deux athlètes coureurs de 200 mètres, John Carlos et Tommie Smith. L’image de leur poing ganté de noir dressé dans le ciel de Mexico en faveur de la non-discrimination raciale et des droits de l’homme est passée à la postérité. Les deux athlètes ont été suspendus pour cause de démonstration politique, puis exclus à vie des Jeux olympiques. On peut évoquer aussi l’interdiction faite aux athlètes français aux JO de Pékin (2008) de porter un badge « Pour un monde meilleur » vu comme une critique implicite du régime chinois.

Le sport a joué un rôle majeur dans le combat contre l’apartheid racial en Afrique du Sud . Le CIO n’a montré aucune faiblesse lorsqu’il a exclu l’Afrique du Sud des Jeux pendant trente ans de 1962 à1992. Mais une autre forme d’apartheid, passée quasiment inaperçue, a fait son apparition : l’absence, voire l’exclusion des femmes de trente-cinq délégations. Plus tard sont venues les exigences choquantes, notamment vestimentaires, en contradiction avec les règles du sport et l’ancrage d’un « modèle sportif islamiste féminin ».

L’obligation de neutralité des athlètes olympiques est bafouée, depuis que les femmes de nombreux pays musulmans sont contraintes de concourir en portant une tenue islamique, la première d’entre elles étant une Iranienne aux JO d’Atlanta en 1996. En acceptant des conditions spécifiques et discriminatoires pour la pratique féminine, les organisateurs des JO et des compétitions internationales abandonnent leurs principes et encouragent la propagation d’une vision ségrégationniste, telle qu’elle est imposée en Iran et en Afghanistan, avec le soutien des pétro-monarchies. À l’apartheid racial a succédé l’apartheid sexuel ! On ne peut être plus percutant.

Comme l’a dit l’actrice iranienne, Golshifteh Faharani, après la mort de Mahsa Amini en 2022 : « Libérer sa chevelure est un geste symbolique sans précédent. Le voile est la base de l’oppression islamique sur la femme. S’il tombe, le reste s’effondrera » 20. On entend bien, à travers les propos de l’héroïne de « Lire Lolita à Téhéran », que le voile est un outil d’oppression et non un « vêtement » comme les autres, non signifiant.

Après les questions

La situation que nous connaissons en France aujourd’hui dans le sport est source de confusion dans les esprits et de tensions dans la vie quotidienne des sportifs, des encadrants, des associations et des collectivités, de la société en général. Il faut éviter qu’elle ne se dégrade encore plus sauf à risquer la survenue d’événements violents.

Deux points sont particulièrement préoccupants : d’une part l’entrisme islamiste dans le sport et la communautarisation qui l’accompagne et d’autre part le port du voile par les sportives musulmanes qui auraient, grâce à cette tolérance, la possibilité de s’intégrer et de s’émanciper. Pour certaines néo-féministes woke, le sport « empouvoire » les femmes voilées. « Tel est le message publié le 18 mars sur le réseau social Bluesky par la députée écologiste de Paris Sandrine Rousseau, pastichant l’extraordinaire slogan des femmes iraniennes « Femme, vie, liberté » avec un affligeant : « Femme, sport, foulard », nous dit Fatiha Agag-Boudjahlat »21, qui ajoute  « Le port du voile dans le sport discrédite les musulmanes non voilées », avant de conclure « Une liberté qui se fait aux conditions des hommes n’est pas digne ». J’ajouterai « aux conditions des hommes intégristes islamistes »22.

Une réflexion sur le sport ne peut faire l’impasse sur l’action de Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts du Front populaire, assassiné par la milice en 1944 et entré au Panthéon en 2015. Un homme au destin brisé à l’origine de réformes fondamentales de l’institution scolaire et du monde culturel qui ont marqué en profondeur notre société. C’est Jean Zay qui a instauré l’Éducation physique et sportive à l’école et il faut garder à l’esprit l’idéal qui l’animait. Il a voulu faire du sport un outil de libération de l’individu et de solidarité humaniste, à l’époque où le fascisme et le nazisme embrigadaient les esprits et instrumentalisaient les corps. Pour lui, formation et liberté des esprits, formation et liberté des corps étaient la voie royale vers l’émancipation. Une voie vers l’émancipation dont on peut penser qu’elle est de moins en moins aisée aujourd’hui pour les filles et les femmes.

J’emprunte les mots de la fin au Collectif laïque national qui regroupe plus de 40 associations laïques. Dans un communiqué de presse publié le 4 avril, le Collectif affirme « Le sport s’adresse à toutes et tous : il doit rester neutre » :

« Le Collectif n’oublie pas qu’un véritable apartheid sexuel est imposé aux femmes dans les théocraties islamiques, par le port obligatoire du voile ou du hidjab et la dissimulation du corps (cou, bras, jambes), comme par leur exclusion de certaines disciplines sportives dans les compétitions internationales. L’affichage religieux des sportives est un élément de propagande politico-religieux incontestable. On ne peut ignorer en France cette réalité, et considérer que la dissimulation du corps des femmes ne serait chez nous qu’une affaire de mode, voire l’effet d’un libre choix. Le militantisme communautariste d’associations comme « Alliance citoyenne » (pour le hidjab dans le football ou le burkini à la piscine), justement mis en échec par le Conseil d’État, doit être combattu. Le Collectif constate que, contrairement à ce que prétendent certains, de nombreux travaux font état d’un entrisme religieux croissant dans le sport, source de pressions communautaristes contraires à la liberté de conscience. »

Liberté de conscience et laïcité, piliers de notre République, sont aujourd’hui largement recouvertes par la notion de liberté de religion, voire de « liberté religieuse », ce dernier concept étant absent du droit et de l’imaginaire français. Les manifestations religieuses dans le sport, nombreuses et ostentatoires, interdisent sur les terrains comme dans les gymnases cette « respiration laïque », pour reprendre l’expression de Catherine Kintzler, que permet l’école depuis la loi du 15 mars 2004. Aujourd’hui l’offensive de l’islam radical et politique – l’islamisme – se porte sur tous les terrains de la vie politique, sociale, économique et culturelle : école, entreprise, théâtre, tout est bon pour tenter de mettre en œuvre une oppression régressive, d’imposer une vision inégalitaire et obscurantiste des relations entre les êtres humains, et particulièrement entre les hommes et les femmes. Le sport est un terrain de choix, puisqu’il met en scène le pire cauchemar des intégristes, la liberté des corps, et surtout la liberté des corps féminins. N’est-il pas temps de légiférer pour que le sport reste un espace neutre où l’indifférenciation permettrait l’égalité et la fraternité, en ces temps où une prescription implicite invite de plus en plus les sportifs à se reconnaître dans la position religieuse, comme des êtres religieux membres de communautés ?

Notes

1 – Merci à Annie Sugier, présidente de la Ligue du droit international des femmes, pour ces références.

3 – On se référera avec profit au Vademecum « Liberté d’expression, neutralité et laïcité dans le champ des activités physiques et sportives » réalisé en mars 2022 par le Conseil des sages de la laïcité de l’Éducation nationale avec le concours de la direction des affaires juridiques du ministère de l’Education nationale, de la jeunesse et des sports. Rubrique Publications, notes et avis : https://www.education.gouv.fr/le-conseil-des-sages-de-la-laicite-et-des-valeurs-de-la-republique-41537

6 – Voir le Vademecum « La Laïcité à l’école » publié par le Conseil des sages de l’EN. Fiche 9 :« Les élèves sont soumis à l’obligation d’assiduité posée par l’article L. 511-1 du Code de l’éducation, qui impose que soit suivie l’intégralité des enseignements obligatoires et facultatifs auxquels les élèves sont inscrits (article R. 511-11 du Code de l’éducation). Il en résulte que les élèves doivent assister à l’ensemble des cours inscrits à leur emploi du temps sans pouvoir refuser les matières qui leur paraîtraient contraires à leurs convictions. Un absentéisme sélectif pour des raisons religieuses ne saurait être accepté. En éducation physique et sportive (EPS), les certificats médicaux – qui pourraient paraître non justifiés au directeur d’école ou au chef d’établissement – peuvent être soumis à l’avis du médecin de l’éducation nationale, qui pourra, s’il l’estime utile, demander à rencontrer l’élève pour pouvoir évaluer la situation. En effet, le motif d’atteinte à des convictions religieuses ne figure pas au nombre des motifs d’absence reconnus comme légitimes (cf. article L. 131-8 du Code de l’éducation). Ibid. https://www.education.gouv.fr/le-conseil-des-sages-de-la-laicite-et-des-valeurs-de-la-republique-41537

7 – 30% des professeurs d’EPS ont été confrontés à des contestations, selon Jean-Pierre Obin, in Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école, Paris, Hermann, 2020.

8 – Voir le Vademecum publié en mars 2022 par le Conseil des Sages de la laïcité de l’EN : « L’évitement des cours d’éducation physique et sportive et le recours à des certificats médicaux non justifiées ». Ibid. https://www.education.gouv.fr/le-conseil-des-sages-de-la-laicite-et-des-valeurs-de-la-republique-41537

9Médéric Chapitaux, Quand l’islamisme pénètre le sport , Paris, PUF, 2023.

11 – On peut citer le rapport du Sénat daté de 2020 sur « Radicalisation islamiste : faire face et lutter ensemble », dont la partie 3 est consacrée au sport (Le sport, parent pauvre de la lutte contre le séparatisme https://www.senat.fr/rap/r19-595-1/r19-595-115.html) et celui publié en 2021 par l’Inspection générale de l’Éducation, du sport et de la recherche qui font les mêmes constats https://www.sports.gouv.fr/sites/default/files/2023-02/rapports-ig-sr-les-ph-nom-nes-de-communautarisme-dans-les-associations-sportives-et-de-jeunesse-les-accueils-collectifs-de-mineurs-4967.pdf

12 – Données issues du Rapport sur « Frères musulmans et islamisme politique en France » (mai 2025) https://www.crsi-paris.fr/wp-content/uploads/2025/05/202505-Rapport-Freres-Musulmans-.pdf

15 – Dans un premier temps, la ministre Marie Barsacq a tenté de justifier le port du foulard islamique sur les terrains de sport au prétexte que « ce n’est pas de l’entrisme » et que « l’objectif du ministère des Sports, c’est de donner l’accès à la pratique sportive à tous et toutes », en ajoutant que « le sport est un outil d’émancipation pour tous et toutes ». Le lendemain, dans le journal L’Équipe, son entourage a maladroitement plaidé une « position d’équilibre » entre l’interdiction du port de signes religieux en compétition et la liberté religieuse des sportifs amateurs.

16 – Le fait que le signe religieux soit ostensible est suffisant, il n’a pas besoin d’être « ostentatoire ».

20 – À voir le très beau film Tatami, film américano-géorgien (2023) réalisé par la franco-iranienne Zar Amir Ebrahimi et l’israélien Guy Nattiv, qui évoque la contrainte islamique exercée sur les sportives iraniennes à travers l’histoire d’une judoka. La réalisatrice, également actrice, s’est réfugiée en France en 2008.

21 – Auteur de Combattre le voilement, Paris, Cerf, 2019.

Accompagnateurs scolaires et port de signes religieux

Le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau vient de relancer la question du port de signes religieux par les accompagnateurs de sorties scolaires. Il s’agit là d’un débat récurrent sur lequel Mezetulle a déjà publié plusieurs textes dont certains remontent à 2014. Le texte ci-dessous expose quelques arguments en faveur de l’interdiction de l’affichage religieux ou politique par les personnes accompagnant occasionnellement les élèves lors de sorties scolaires. Il a été mis en ligne initialement sur Mezetulle le 18 octobre 2019 sous le titre « Accompagnateurs scolaires : et si on leur proposait la respiration laïque ? » Partiellement repris dans une tribune collective publiée sur Figarovox et sur le site de l’UFAL, il demeure d’actualité 1.

La législation actuelle ne fait pas du port de signes d’appartenance religieuse ou politique un droit absolu pour les accompagnateurs2 bénévoles. Cette liberté qui leur est actuellement accordée a pour conditions le bon fonctionnement du service et l’absence de trouble à l’ordre public, lesquels sont appréciés par le directeur d’école ou le chef d’établissement – de sorte qu’un éventuel refus puisse être précisément motivé3. Mais, en l’absence de règle générale claire, tout est renvoyé (comme lors de l’affaire de Creil en 1989) aux enseignants sur le terrain et reste très sensible aux fluctuations de l’opinion.

1° Il conviendrait de considérer non pas le statut des personnes ni le lieu mais la nature de l’activité. Dès lors qu’il s’agit d’une activité scolaire, liée à un acte d’enseignement, on est bien dans le cadre de l’école et cela quel que soit le lieu et quelles que soient les personnes impliquées. À plus forte raison si la sortie est obligatoire4. Or c’est ce que la législation actuelle traite de manière inadéquate en distinguant ce qui a lieu dans les murs et hors les murs de l’école.

Pourtant, rappelons que l’article L.141-5-2 du code de l’éducation s’applique aussi « hors les murs » :

« L’Etat protège la liberté de conscience des élèves.
Les comportements constitutifs de pressions sur les croyances des élèves ou de tentatives d’endoctrinement de ceux-ci sont interdits dans les écoles publiques et les établissements publics locaux d’enseignement, à leurs abords immédiats et pendant toute activité liée à l’enseignement. »

2° Les personnes extérieures sont sollicitées pour encadrer les sorties scolaires à défaut de personnel disponible. En principe c’est le personnel de l’Éducation nationale qui devrait assurer ces accompagnements. Ce n’est donc pas une jouissance de droit pour ces personnes. On les sollicite non pas pour leur proposer gentiment une promenade, mais parce que l’EN n’a pas les effectifs suffisants pour assurer un service. En prêtant leur concours, les accompagnateurs extérieurs bénévoles concourent à l’intérêt général : c’est une excellente chose et on doit les en remercier. Mais le service changerait-il de nature du fait qu’on recourt momentanément à des personnes extérieures ?

3° Il semble aller de soi que les bénévoles extérieurs sont des parents d’élèves, et plus particulièrement des mères. Il n’en est rien ! Le directeur d’école peut solliciter ou accepter le concours d’accompagnateurs qui ne sont pas des parents. S’il s’agit de parents d’élèves, pourquoi privilégier les mères ? L’accompagnement scolaire serait-il une spécialité féminine et plus particulièrement maternelle ? Et si on accepte des mères portant un signe d’appartenance religieuse, il faut donc aussi accepter des « papas » portant kippa, kamis, turban, poignard sikh, que sais-je encore… Plus largement, on devrait accepter des personnes portant des signes syndicaux ou politiques. Voilà une étrange manière de « protéger la liberté de conscience des élèves ».

4° L’école publique doit-elle s’aligner sur le modèle fusionnel, intrusif et sélectif de la « maman » tel qu’il nous est présenté ad nauseam ?
Lorsqu’il s’agit de parents d’élèves, les accompagnateurs scolaires n’ont pas à traiter les enfants d’autrui comme s’ils étaient les leurs ; réciproquement ils doivent traiter leurs propres enfants comme s’ils étaient ceux d’autrui. Ce n’est pas en acceptant des formes ostensibles d’orthopraxie religieuse qu’on peut appliquer ce principe.

5° La figure pathétique familialiste de la « maman » suppose une conception de l’école qui ne soustrait pas les élèves à leur milieu, une école renvoyée sans cesse à son extérieur, au tourbillon social. Or l’école devrait offrir une double vie aux élèves, les dépayser sereinement, les convier à un ailleurs. On peut imaginer que des « mamans » souhaitent peut-être aussi vivre un moment qui les soustrait à leur environnement et à leurs obligations communautaires, faire l’expérience de ce que j’ai appelé ailleurs « la respiration laïque »5. L’élève qui ôte ses signes religieux en entrant à l’école publique et qui les remet en sortant fait cette expérience : il échappe par cette dualité, par cette alternance, aussi bien à la pression sociale de son milieu qu’à une uniformisation officielle d’État. Croire qu’une femme portant le voile serait incapable de comprendre et de pratiquer cette alternance, la renvoyer sans cesse à l’uniformité d’une vie de « maman voilée », c’est la mépriser et la fixer dans un rôle social. L’exempter de cette alternance libératrice, c’est cautionner, en la banalisant, la normalisation politico-religieuse qui fait du port du voile une obligation et un signe de « bonne conduite » islamique. Cela revient à dire à chaque musulmane « tu peux porter le voile tout le temps et partout, donc tu le dois ». C’est désarmer et abandonner celles qui, nombreuses, ne le portent pas, luttent pour ne pas le porter et entendent échapper au lissage de leur vie.

Notes

1 – Voir l’article dans sa version initiale. Voir le dossier récapitulant divers articles en ligne sur Mezetulle depuis 2014 : http://www.mezetulle.fr/dossier-les-sorties-scolaires-et-leurs-accompagnateurs/ . Voir sur le site de l’UFAL le texte de la tribune collective publiée en novembre 2019.

2– « Accompagnateurs » : j’emploie ici à dessein le genre non marqué (dit masculin).

3 – [Note mise à jour en janvier 2025]. Voir la fiche 23 de l’édition 2024 du Vademecum la Laïcité à l’école (p. 124-128 de  l’édition téléchargeable sur le site du Ministère de l’Éducation nationale).

4 – Voir le communiqué du président de la Fédération des Délégués départementaux de l’Éducation nationale à la suite de l’audition au Sénat du 16 octobre 2019 : https://ahp.li/2a5696d5b6f94cffac61.pdf

5 – Voir sur ce site « Laïcité et intégrisme« .

Samuel Paty, Dominique Bernard, in memoriam

Commémoration des assassinats de Dominique Bernard et de Samuel Paty par des terroristes islamistes. Je n’arrive pas à faire mieux que la reprise (ci-dessous) de l’article que je publiais le 17 octobre 2020, au lendemain de l’assassinat de Samuel Paty. J’y ajoute juste une réflexion.

Samuel Paty a été qualifié par son assassin de « chien de l’enfer« . Dominique Bernard a été assassiné expressément pour des motifs généraux à caractère civilisationnel : haine par l’islamisme de la littérature universelle, du raffinement intellectuel, du savoir qui met chacun à distance de toute assignation. Les assassins de Samuel Paty et de Dominique Bernard ont suivi les consignes données par l’Etat islamique en 2015 après l’attentat au Bataclan. Tous deux ont trouvé une complaisance tacite, sournoise, non violente, doucereuse, dans la conception de l’école installée depuis 40 ans qui discrédite le savoir, qui ne cesse de renvoyer l’école à son extérieur et de brouiller la différence entre le moment scolaire et la vie ordinaire, qui, en encourageant les élèves à « venir comme ils sont », refuse de leur offrir une double vie et l’élévation à laquelle ils ont droit.

La laïcité est depuis 40 ans en proie à un « serial killer » protéiforme qui s’efforce de la grignoter et de la neutraliser en la noyant dans un océan incantatoire de bienpensance « inclusive » et en l’attaquant par des mesures législatives et réglementaires : c’est le terreau sur lequel se développent les assassins visibles, physiquement armés. Rappelons quelques étapes remarquables. 1989 Lionel Jospin introduit le voile islamique à l’école, avec l’appui de Danièle Mitterrand qui déclare que toutes les traditions sont respectables. 1992-93 Jack Lang signe les accords « Lang-Cloupet » en faveur de l’enseignement catholique. 2013 Jean-Marc Ayrault accueille le « Rapport sur la politique d’intégration » qui prône une politique particulariste et communautaire. 2016 Bernard Cazeneuve lance un ballon d’essai au sujet d’un « Concordat avec l’islam ». Mais la droite n’est pas en reste – on se souvient du Rapport Machelon en 2006, de la loi Carle en 2009, de l’inénarrable « identité heureuse » d’Alain Juppé en 2016. Une mention spéciale revient toutefois à cette déclaration de François Hollande en 2015, inversant expressément les termes de la loi de 1905 : « La République française reconnaît tous les cultes ».

À la mémoire de Samuel Paty, professeur

Vendredi 16 octobre, Samuel Paty, professeur, a été décapité parce qu’il enseignait. Réduire cet assassinat à un crime revient à esquiver le caractère politique de la visée hégémonique qu’il véhicule. Car cette atrocité se présente comme une exécution expiatoire menée au nom d’un ordre supérieur qui devrait supplanter non seulement les lois de l’association politique, mais aussi tout rapport autonome à la connaissance, à la pensée. Elle révèle aussi que la guerre menée contre la République a dépassé la période des tests politiques, ainsi que celle des commandos organisés terrorisant la société civile, pour atteindre un niveau alarmant de diffusion. En étendant les poches d’aisance où il il se meut « comme un poisson dans l’eau », le terrorisme islamiste contamine le corps social et menace de le submerger.

Si l’école est laïque, ce n’est pas seulement comme institution et parce qu’elle est un organe du dispositif républicain, c’est aussi parce qu’elle tire (ou devrait tirer) son autorité de la constitution des savoirs, laquelle échappe à toute transcendance, à toute imposition d’une parole ou d’un livre unique, et ne peut se construire qu’avec des esprits en dialogue. Voilà ce que tout professeur est chargé de travailler et de défendre, non pas dans la célébration d’un « vivre-ensemble » incantatoire et abstrait, mais avec et par le segment du savoir qu’il maîtrise et qu’on n’ose plus appeler « discipline ».

Installer chaque esprit dans ce dialogue fructueux et inquiet qui a pour condition première le dépaysement, la distance avec soi-même, voilà ce que faisait Samuel Paty, professeur. Il aurait dû pouvoir le faire normalement, en expliquant, en illustrant1, en argumentant dans une ambiance de sérénité assurée par l’institution : en somme en professant, protégé des pressions et mettant de ce fait ses élèves, avec lui, à l’abri du tourbillon social. Mais, comme des milliers de professeurs aujourd’hui et depuis bien des années, il le faisait malgré, contre les assauts qui renvoient sans cesse l’école à son extérieur, il le faisait en dépit des pressions qui, au prétexte de mettre les élèves (et les parents) au centre du dispositif scolaire, l’assujettissent à la férocité et à la fluctuation des demandes sociales. Ce qui devrait être un travail serein et somme toute ordinaire est devenu un acte d’héroïsme.

Samuel Paty a été assassiné et décapité pour avoir exercé sa fonction, parce qu’il enseignait : c’est en sa personne le professeur qui a été massacré. Par cette atrocité, sommation est faite à tous les professeurs d’enseigner et de vivre sous le régime de la crainte. Des groupes qui encouragent ces manœuvres d’intimidation à sévir au sein même de l’école s’engouffrent dans la brèche ouverte il y a maintenant trente ans, laquelle s’acharne à assujettir l’école aux injonctions sociales. On ne voit que trop à quelles extrémités celles-ci peuvent se porter. Non l’école n’est pas faite pour « la société » telle qu’elle est. Sa visée est autre : permettre à chacun, en s’appropriant les savoirs formés par l’humaine encyclopédie, de construire sa liberté, dont dépend celle de la cité. Il faut cesser de convoquer les professeurs à leur propre abaissement. Réinstaurer l’école dans sa mission de transmission des savoirs et protéger ceux qui la mettent en œuvre, voilà ce qu’on attend d’une politique républicaine. Sans cet élargissement qui appelle une politique scolaire exigeante et durable, l’hommage national qui doit être rendu à la personne martyrisée de Samuel Paty restera ponctuel.

Il est faux de dire que l’auteur de cet assassinat était un « solitaire », comme s’il fallait éviter de dire qu’il s’agit d’un acte de guerre. Un homme isolé n’est pas nécessairement un « solitaire ». En l’occurrence il se nourrit au fast food bien garni des exhortations, imprécations, intimidations et autres menaces qui, diffusées sur internet et dans certaines mosquées, partout étalées2, relayées, font de chaque assassin se réclamant de la cause islamiste un vengeur héroïque. Il y a bien longtemps que cette guerre a commencé. Elle a posé un jalon dès 1989, en s’attaquant déjà à la laïcité de l’école républicaine3. Elle a ensuite dépassé la période des tests politico-juridiques, puis celle des commandos organisés terrorisant la société civile à coups meurtriers de Kalashnikov pour atteindre aujourd’hui un niveau d’extension tel qu’aucune parcelle de la société ne peut assurer qu’elle est à l’abri de sa présence et de sa menace4. Pratiquant avec virtuosité le retournement victimaire et la culpabilisation à l’ « islamophobie », convertissant l’accusation impertinente de « blasphème » en pleurnicherie des « sensibilités offensées », tissant ses liens avec le « décolonialisme » et le néo-racisme, la forme idéologique de cette guerre gangrène l’université et se diffuse dans la société civile5.

En étendant les poches d’aisance où il il se meut « comme un poisson dans l’eau », le terrorisme islamiste contamine le corps social et menace de le submerger. Un ordre moral féroce s’installe par accoutumance, à tel point qu’il devient « normal » et « compréhensible » pour un homme de songer à en assassiner un autre pour avoir osé une opinion contraire à une parole prétendue absolue, qu’il devient « normal » et « compréhensible » pour un groupe d’appeler à la vengeance. La banalisation des marqueurs religieux s’étend et prétend non pas simplement à la liberté pour elle-même, mais au silence de toute critique et de toute désapprobation la concernant. Et il se trouve de bonnes âmes pour comprendre, excuser et encourager cette abstention. L’appel au « respect de l’autre » est-il à ce point nourri de haine de soi qu’il doive prendre la forme d’une autocensure s’interdisant toute critique publique ? Est-il à ce point méprisant et paternaliste à l’égard de ceux qu’il prétend prendre sous son aile qu’il se croie obligé de leur épargner cette critique ? Est-il à ce point retors qu’il faille en son nom faire fonctionner la liberté d’expression à sens unique ?

Le sursaut nécessaire n’appartient pas qu’au politique : devant l’infusion sociale qui répand et banalise le totalitarisme islamiste, les nécessaires mesures politiques et juridiques qui sont appelées aujourd’hui de toutes parts, si fermes soient-elles, seront sans effet sans un mouvement civil issu des citoyens eux-mêmes. Cessons de courber l’échine ou de regarder ailleurs devant la culpabilisation, devant l’insolence et la violence du « République bashing » qui convertit la haine du colonialisme en haine de la République, qui confond universalisme et uniformisation, qui est prêt à sacrifier les individus sur l’autel antique des communautés et des ethnies, qui fétichise les appartenances et ne voit pas que sans la liberté de non-appartenance, il n’est pas d’appartenance valide. Aucun régime n’a été aussi libérateur que le régime laïque, aucune religion placée en position d’autorité politique ou ayant l’oreille complaisante de cette autorité n’a produit autant de libertés : osons la laïcité, osons la République. « Il nous faut reconquérir tout ce que la République a laissé faire »6.

Merci à Causeur pour la reprise de ce texte le 19 octobre en accès libre sur son site (avec des intertitres de la rédaction du magazine).

Notes

1 – L’expression « il a montré des caricatures de Mahomet » est un raccourci. Aucun professeur ne « montre » quoi que ce soit sous le régime épatant de l’exhibition. « Montrer », pour un professeur c’est, soit recourir à une illustration, utiliser un document, une ressource en l’incluant dans un ensemble explicatif et progressif, soit exécuter un geste, un exercice afin d’exposer et d’expliquer un modèle ou un exemple dont les élèves pourront s’inspirer.

2 – J’ai eu la surprise, en téléchargeant il y a deux jours l’édition de 1929 de L’Ethique de Spinoza (Garnier, traduction Appuhn) sur Amazon en accès libre, de la voir précédée et suivie de deux textes de propagande islamiste.

3 – Affaire dite des « foulards » au collège de Creil. Voir le manifeste dit « des Cinq » « Profs ne capitulons pas », Le Nouvel Observateur du 2 novembre 1989 sur le site du Comité laïcité République http://www.laicite-republique.org/foulard-islamique-profs-ne-capitulons-pas-le-nouvel-observateur-2-nov-89.html

4 – On se reportera, entre autres, aux deux ouvrages collectifs dirigés par Georges Bensoussan, Les Territoires perdus de la République (Paris, Mille et une nuits, 2004) et Une France soumise (Paris, Albin-Michel, 2017) ainsi qu’au collectif dirigé par Bernard Rougier Les territoires conquis de l’islamisme (Paris, PUF, 2020).

6 – Citation extraite du discours prononcé par Emmanuel Macron, président de la République, aux Mureaux le 2 octobre 2020. Voir une brève analyse et la référence sur ce site : https://www.mezetulle.fr/discours-des-mureaux-sur-le-separatisme-e-macron-brise-un-tabou-ideologique-mais-la-politique-suivra-t-elle/ .

 

Hommage à Dominique Bernard sur LCI

Dimanche 13 octobre la chaîne de tv LCI transmettra la cérémonie d’hommage au professeur Dominique Bernard, assassiné à coups de couteau il y a un an devant le Lycée d’Arras par un terroriste islamiste.

Un « plateau » en relation avec cet hommage sera réuni entre 11h et 12h dans les studios de LCI. Je suis conviée à y participer.

Les bons sentiments et les saintes-nitouches armées d’un coutelas

Intervention à la soirée du 16 octobre « Réparer la République »

Le 16 octobre 2023, j’ai participé à Paris à une soirée organisée par le Collectif laïque national à l’invitation du Grand Orient de France1. Intitulée « Réparer la République », elle était un hommage à Samuel Paty et à Dominique Bernard, deux professeurs tombés sous les coups d’un terroriste islamiste. On trouvera ci-dessous le texte de mon intervention, à laquelle j’ai ajouté, pour la version écrite, les intertitres et les notes.

La dictature du « ressenti »

Début octobre 2020, en classe de 4e, Samuel Paty fait cours sur la liberté d’expression. Il utilise un dessin de Coco paru dans Charlie Hebdo en septembre 2012, dessin relatif à un film et qui fait l’objet d’une fiche pédagogique référencée sur le réseau Canopé du MEN2.

Samuel Paty est alors accusé d’avoir traité les élèves musulmans de manière discriminatoire en les excluant d’une classe sur critère religieux, parce que musulmans. C’est faux, ce qui est confirmé par des élèves présents. Mais une élève qui était absente a choisi, elle, de rester dans la classe où elle n’était pas pour entendre le professeur dire « les musulmans vous pouvez sortir ». Et d’ajouter « On a tous été choqués »3.

Dès lors la machine accusatoire est enclenchée, maniée par des virtuoses de l’art d’être choqué. Le père de l’élève et son « accompagnateur »4 s’emparent de cette parole mensongère et la développent : il faut « virer ce professeur ». L’administration de son côté – on le sait notamment par le rapport de l’IGESR5 du 3 décembre – adopte la thèse de la menteuse sur un point non négligeable (S. Paty « a froissé les élèves »), ce qui revient, en l’occurrence et de la part de la parole publique, à restaurer le délit de blasphème. Elle s’étonne de la résistance du professeur à « reconnaître une erreur ». Peu importe que cela soit démenti par le témoignage des élèves présents, ce qui compte est l’offense ressentie.

Le 16 octobre, Samuel Paty est décapité par le fils d’un Tchétchène réfugié dans l’« État français islamophobe ». Abdullah Anzorov a été renseigné par quelques élèves.

Les professeurs n’ont qu’à bien se tenir. Cibles idéales offertes au « ressenti » des élèves et des parents érigés en censeurs par un dispositif mis en place depuis des décennies, il n’est déjà pas très bon qu’ils veuillent instruire sans négocier, sans s’agenouiller devant ce qu’on appelle « le bruit pédagogique ». L’exercice se révèle extrêmement dangereux quand l’objet de cette instruction est, comme le prescrit pourtant le programme d’EMC (Enseignement moral et civique), la liberté d’expression, notamment de la presse. Ce que notait, non sans un humour qui nous navre a posteriori, un mél de S. Paty : « Je travaillerai l’année prochaine sur la liberté de circulation ou, peut-être, sur la censure d’Internet en Chine ».

Les croyances ont-elles des droits ?

Et puis ces petits profs ont besoin de conseils, de leçons prodiguées cette fois par un professeur du Collège de France, François Héran, qui dans plusieurs interventions publiques prit la peine de leur expliquer que la liberté d’expression est abusive quand elle empiète sur « la liberté de croyance », et qu’il convient de la modérer pour n’offenser aucune sensibilité6.

Il faudrait donc se donner pour règle le respect de ce que les uns et les autres croient ? Et ainsi non seulement on frappera d’interdit tout ce qui contrarie ou même blesse une croyance quelconque, mais on finira par considérer comme comme admissible que « la simple projection d’un dessin puisse entraîner une décapitation »7. D’où ces déclarations odieuses « Je condamne, mais… ».

Or, comme le montre Gwénaële Calvès, il n’existe pas, en France, de droit au respect des croyances religieuses opposable, par exemple, à des dessins de presse ou à d’autres formes d’expression8. Seules les personnes ont droit au respect. Tel pourrait être l’objet d’une séquence d’enseignement sur la liberté d’expression, illustrée notamment par un dessin de presse et son contexte.

Il faut rappeler que la liberté d’expression, encadrée par un droit qu’il faut justement appeler commun, vaut pour tous, en tous sens. Sa pratique n’a pas la gentillesse pour norme, mais la loi. Oui, on peut afficher une opinion politico-religieuse ultra-réactionnaire dans la société civile, on a le droit de dire que l’incroyance est une abomination. Mais cela vaut réciproquement : c’est en vertu du même droit qu’on peut exprimer la mauvaise opinion et même la détestation qu’on a de tout cela ; c’est en vertu du même droit qu’on peut caricaturer irrévérencieusement telle ou telle religion. Oui c’est difficile à supporter, mais la civilité républicaine, en tolérant qu’on s’en prenne aux doctrines et jamais aux personnes, a ici une leçon de bonnes manières à donner aux saintes-nitouches armées d’un coutelas. « Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des dévots ? »9

La voie de l’ignominie toujours ouverte

Ce n’est pas fini. Dans un lycée d’Arras, ce 13 octobre 2023, un terroriste islamiste dont la famille, elle aussi, avait trouvé refuge dans « l’État français islamophobe », a massacré un professeur, Dominique Bernard, et blessé trois autres membres du personnel, dont l’un grièvement. La date, la similitude des faits laissent penser qu’il s’agit d’une réplique délibérée de l’assassinat de Samuel Paty. Du reste, un détestable néologisme circulant chez certains élèves – « je vais lui faire une Samuel Paty » -, a érigé cet assassinat en modèle. Ajoutons que l’ancien chef du Hamas Khaled Meshaal a appelé les musulmans du monde à un « jour de djihad » ce vendredi 13 octobre10. Mais l’État islamique n’avait-il pas, déjà en 2015, appelé à tuer des professeurs en France ?11

Les tombereaux de fleurs et autres minutes de silence qui recouvrent ces massacres ne parviennent plus à dissimuler le poids du contexte institutionnel, ni à masquer l’impuissance publique et les années de déni. Il est vrai que les ouvriers de la onzième heure qui s’empressent de verser des larmes de crocodile donnent des signes de fébrilité : la culpabilité semble changer de sens.

Mais Mickaëlle Paty, la sœur de Samuel, a raison de dire que « nous ne sommes pas dans l’après Samuel Paty, mais dans le pendant »12. Certains encouragements officiels à persévérer dans la voie de l’ignominie n’ont pas pour autant disparu – ce que je vais tenter d’illustrer à présent par un tout petit détail.

Un gros « trou dans la raquette » dans le programme d’enseignement moral et civique

Je remonterai pour cela à l’émission Répliques (France Culture) du 24 avril 2021. Elle a opposé François Héran à Souâd Ayada (alors présidente du Conseil supérieur des programmes) au sujet de l’enseignement de la liberté d’expression. À un moment, F. Héran a avancé que, le « respect des convictions religieuses d’autrui » figurant dans le programme d’enseignement moral et civique (EMC), on pouvait récuser légitimement le fait de recourir en classe à certaines caricatures.

Je suis allée voir. En effet, dans le programme d’Enseignement moral et civique de l’école et du collège, le respect des convictions est présenté au début du texte comme constitutif du respect d’autrui – première finalité de l’EMC :

« Respecter autrui, c’est respecter sa liberté, le considérer comme égal à soi en dignité, développer avec lui des relations de fraternité. C’est aussi respecter ses convictions philosophiques et religieuses, ce que permet la laïcité. »13

Il y a là un gros « trou dans la raquette ».

1° Campée sur cette déclaration réglementaire, toute « conviction » peut exiger le « respect » au seul motif qu’elle existe. Toute démarche critique à l’égard d’une conviction est d’emblée disqualifiée, ce qui est à la fois contraire au droit et à un enseignement émancipateur.

2° Soumis à une telle directive, comment un professeur peut-il éclairer la notion de blasphème et sa non-pertinence en droit républicain ? Comment peut-il éclairer le concept de liberté d’expression ? Comment un Samuel Paty, comment un Dominique Bernard peuvent-ils enseigner ? Ou alors il faut s’en tenir à des notions bisounours erronées et vagues, en berçant les élèves avec ce qu’ils croient savoir (« il faut être gentil avec toutes les convictions »). Et on s’étonne que les élèves s’ennuient et que le niveau baisse ; on s’étonne aussi que les professeurs pratiquent l’évitement et l’autocensure. Mais cette phrase du programme officiel est elle-même une injonction à l’autocensure !

3° Le professeur est confronté à des injonctions contradictoires. Lui faut-il enseigner le respect des convictions (notamment religieuses) ou bien d’autres points du programme et les autres programmes d’enseignement qui lui demandent d’expliquer et de transmettre un savoir, y compris lorsque celui-ci va à l’encontre de convictions présentes chez des élèves ? Les savoirs libres et substantiels doivent-ils s’effacer devant la revendication abstraite et nombriliste de « la liberté de ne pas être froissé »?

4° Cette phrase pleine de bons sentiments est contraire à l’idée même d’instruction en ce qu’elle place la croyance au-dessus du savoir. De plus elle introduit le présupposé de l’indissociabilité de la conviction et de la personne qui s’en prévaut. Ce qui est une absurdité philosophique et juridique. Se défaire d’une conviction ou en changer, ce n’est pas pour autant se dissoudre ou devenir une autre personne.

Cette si gentille phrase ne peut pas être lue de manière anodine. Incompatible avec le droit républicain, elle repose sur une absurdité contraire aux concepts de liberté et d’émancipation, elle est un obstacle à l’acte même d’enseigner et à celui de s’instruire. Elle n’a pas sa place dans un programme d’enseignement établi par une république laïque. L’y maintenir c’est excuser d’avance les saintes-nitouches armées d’un coutelas qui s’érigent en défenseurs d’une foi. Il faut la supprimer.

Oui, c’est un détail. Mais il est significatif de l’esprit de bien des textes officiels. Plus largement il révèle une mentalité, un défaitisme décervelant répandu par le « bisounoursisme » ambiant, il révèle un acquiescement anticipé aux propos culpabilisateurs tenus par des dévots sanguinaires, par leurs soutiens clientélistes et par leurs idiots utiles. Il faut combattre cette mentalité ; il est grand temps de consentir à voir que « contre nous de la tyrannie l’étendard sanglant est levé ».

[Vidéo sur la chaîne Youtube du GODF  https://www.youtube.com/watch?v=gXkmQ-9rZOE à 6’07 minutes du début de la vidéo.]

Notes

1 – Intervenants : Alain Seksig, Eddy Khaldi, Benoît Kermoal, Damien Boussard, Sophia Aram, Yaël Goosz, Hadrien Brachet. En présence de Guillaume Trichard Grand Maître du GODF. Voir l’affiche https://www.mezetulle.fr/wp-content/uploads/2023/10/Affiche-GODF-16-10-2023-Reparer-la-Republique.jpg

3 – Je m’inspire ici du livre de David di Nota J’ai exécuté un chien de l’enfer. Rapport sur l’assassinat de Samuel Paty, Paris, Cherche-Midi, 2021.

4 – Abdelhakim Sefrioui le leader en France du collectif Cheikh Yassine fondateur du Hamas.

5 – Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche, « Enquête sur les événements survenus au collègue du Bois d’Aulne (Conflans Sainte-Honorine) », octobre 2020, publié le 3 décembre 2020.

6 – Voir par exemple sur le site La vie des idées sa « Lettre aux professeurs d’histoire-géographie » du 30 octobre 2020 https://laviedesidees.fr/Lettre-aux-professeurs-d-histoire-geo-Heran , où sont habilement confondus les opinions (croyances, incroyances, etc.) et les personnes, et qui érige en principes, sans aucun critère, les notions d’offenseur et de « minorité offensée ». Sur le caractère prétendument tardif en droit français du concept de « liberté d’expression » et sur la référence non-pertinente à un passage de la Constitution de 1958, voir la critique détaillée de Gwénaële Calvès, professeur de droit public : https://www.mezetulle.fr/vous-enseignez-la-liberte-dexpression%e2%80%89-necoutez-pas-francois-heran%e2%80%89-par-gwenaele-calves/ . On lira aussi l’analyse de Véronique Taquin « Liberté de croyance et liberté d’expression selon François Héran ».

7 – Henri Pena-Ruiz « Lettre ouverte à mon ami Régis Debray », Marianne, 21 décembre 2020 https://www.marianne.net/agora/henri-pena-ruiz-lettre-ouverte-a-mon-ami-regis-debray

8 – Voir référence à la note 6.

9 – Boileau, Le Lutrin , I .

13 – Souligné par moi. Bulletin officiel de l’Éducation nationale du 26 juillet 2018, 2e alinéa du premier item https://cache.media.education.gouv.fr/file/30/73/4/ensel170_annexe_985734.pdf . Repris dans le BO du 30 juillet 2020. Les réflexions qui suivent reprennent en partie un article que j’ai publié sur ce site en janvier 2022 « Doit-on enseigner le ‘respect des convictions d’autrui ?' » https://www.mezetulle.fr/doit-on-enseigner-le-respect-des-convictions-philosophiques-et-religieuses-dautrui/

Attentats islamistes : quelle représentation au cinéma? (par Vincent Tournier)

Comment le cinéma français a-t-il abordé les attentats qui ont frappé le territoire depuis 2015 ? Est-il possible de repérer un narratif dominant et, le cas échéant, que nous apprend-il sur les valeurs et les préoccupations de la France contemporaine ? Vincent Tournier1 passe en revue les films français et en propose quelques réflexions : en donnant la priorité au deuil, à la souffrance, à l’intimisme, en évitant les terroristes, en effaçant la religion et l’antisémitisme, ils semblent inhibés par une sorte de tabou.

Ce texte de Vincent Tournier a été publié sur le site de la revue Telos le 9 octobre 20232, Mezetulle remercie vivement l’auteur et la revue pour leurs autorisations de reprise.

Un sujet qui a peu intéressé

À ce jour, seulement six films ont pris les attentats comme trame principale : Amanda (Mikhaël Hers, 2018), Ce jour-là et les jours d’après (téléfilm de Marion Laine, 2019), Revoir Paris (Alice Winocour, 2022), Vous n’aurez pas ma haine (Kilian Riedhof, 2022), Novembre (Cédric Jimenez, 2022) et Un an, une nuit (Isaki Lacuesta, 2023).

Sans être négligeable, cette liste est donc relativement limitée, surtout si on la rapporte à la production cinématographique française (plus de 200 films par an).

Un premier élément pour expliquer cette faiblesse est le choc émotionnel provoqué par les attentats. On en trouve un signe dans la sortie avortée du film Made in France. Programmé pour le 18 novembre 2015 mais réalisé avant 2015, ce film imagine de manière prémonitoire des attentats dans Paris. Les affiches du film, qui représentaient la tour Eiffel sous la forme d’une Kalachnikov, ont été retirées en urgence le samedi 14 novembre, et le film n’est finalement pas sorti en salles.

Par ailleurs, les victimes et leurs proches ont pu être tentées de s’opposer aux représentations visuelles des attentats. Fin 2017, une pétition en ligne3 a ainsi été lancée pour empêcher la réalisation du téléfilm Ce jour-là et les jours d’après. La direction de France 2 a été contrainte de retarder la diffusion d’une année et d’organiser un débat pour accompagner la diffusion.

Si les pressions se sont estompées avec le temps, la crainte de provoquer des réactions a sans doute perduré, ce qui a pu limiter le nombre de films et peut-être même peser sur leur contenu.

Une trame commune : les victimes

Les seuls attentats évoqués sont ceux du Bataclan (ou leur équivalent fictif). Aucun scénario ne s’est inspiré d’autres attaques comme Charlie Hebdo, Nice, le père Hamel ou Samuel Paty.

Plus surprenant : aucun film ne s’intéresse aux attentats proprement dits. Tous les films se concentrent sur les périodes qui suivent les événements, en se focalisant presque exclusivement sur les victimes. La priorité est donnée au deuil, à la souffrance, aux difficultés de vivre avec un traumatisme, à la difficile reconstruction humaine et relationnelle.

Amanda raconte comment un jeune homme de 23 ans, David, doit prendre en charge sa jeune nièce de 7 ans dont la mère a été tuée dans un attentat qui ressemble à celui du Bataclan mais dont on ne saura rien.

L’histoire de Ce soir-là et les jours d’après se centre sur les secours aux blessés et sur l’histoire d’amour qui va en ressortir (avec le duo Sandrine Bonnaire et Simon Abkarian).

Dans Revoir Paris, le point de départ est un attentat qui ressemble à celui du Bataclan bien qu’il se déroule dans un restaurant. L’attaque fait un nombre important de victimes mais seules quelques images fugaces apparaissent. Le récit est centré sur les bouleversements subis par deux des victimes, interprétées par Virginie Efira et Benoît Magimel, dont les couples respectifs vont se briser.

C’est encore une histoire de couples que l’on retrouve dans Un an, une nuit. Si ce film livre quelques séquences de l’intérieur du Bataclan, il s’abstient de montrer les djihadistes et leurs victimes. L’histoire porte sur les traumatismes vécus par un jeune couple dont les deux membres vont réagir différemment. « On a voulu raconter ce qu’il s’est passé l’année suivante : comment vivre, reconstruire sa vie, ne pas renoncer au rock, à l’amour, au sexe, à danser et aux expériences collectives », explique le producteur4.

Évitement

Dans tous ces films, l’action proprement dite est donc écartée. Seul Novembre accorde une place aux scènes d’action puisqu’il relate la traque erratique pour retrouver les djihadistes du Bataclan, jusqu’à la fusillade du 18 novembre à Saint-Denis.

Une sorte de non-dit ou de tabou entoure les attentats. On ne voit jamais les terroristes, sauf de manière fugace. Leurs profils comme leurs motivations ne sont pas exposés. La religion, en particulier, est totalement absente, comme du reste d’autres sujets, par exemple l’antisémitisme.

Une autre absence remarquable est la figure du héros. Aucun des films ne met en avant un comportement héroïque, qu’il soit fictif ou inspiré de la réalité, comme le fait Clint Eastwood dans 15h17 pour Paris (2019). Même dans Novembre, les héros n’en sont pas vraiment puisque les policiers apparaissent dépassés par les événements.

Un cinéma intimiste

L’angle choisi pour parler des attentats se rattache clairement à la tradition intimiste du cinéma français. L’accent est mis sur la psychologie des personnages. Les circonstances historiques et les enjeux politiques sont délaissés au profit des angoisses existentielles et des difficultés relationnelles.

Les événements historiques sont présents mais ils ne sont pas exploités. On est tenté de faire un parallèle avec La Chambre des officiers (François Dupeyron, 2001). Alors que l’action se déroule pendant la guerre de 1914, l’histoire ne s’intéresse qu’à la douloureuse guérison d’un officier français défiguré par un obus. C’est un récit atemporel qui aurait très bien pu prendre pour point de départ un accident du travail ou de la circulation.

Un sujet politiquement risqué

La préférence pour l’intimité doit beaucoup au caractère clivant du sujet. Parler des attentats, c’est en effet s’aventurer sur le terrain de l’analyse et des explications.

Deux écueils sont alors possibles : rendre sympathiques les djihadistes, au risque de se voir reprocher de céder à la « culture de l’excuse », ou au contraire les désigner comme des ennemis, avec le risque d’alimenter les haines et les amalgames à l’encontre des musulmans.

Ce second écueil est d’autant plus redouté que le monde du cinéma se fait fort de s’opposer à l’extrême-droite5.

Certains des films cités ont d’ailleurs pris soin d’inclure des références positives à l’immigration. Par exemple, dans Revoir Paris, le personnage principal joué par Virginie Efira part en quête de l’employé de cuisine qui lui a tenu la main pendant l’attentat. Il va s’avérer que celui-ci n’est autre qu’un migrant clandestin.

Lors de la sortie du film Novembre, une controverse a surgi à propos du personnage de Sonia, la jeune femme qui a permis aux policiers de localiser Abdelhamid Abaaoud. À l’écran, celle-ci est représentée avec un voile, ce qui ne correspond pas à sa situation personnelle. Menaçant d’engager une action devant les tribunaux, elle a obtenu qu’un bandeau rétablisse la vérité à la fin du film6. Le réalisateur semble avoir voulu, par cette entorse à la réalité, écarter tout soupçon de mise en cause de la religion musulmane.

Des films désengagés

L’absence d’engagement des films est patente. Aucun d’entre eux n’a entrepris de dénoncer la responsabilité des autorités françaises dans les attentats, que ce soit pour mettre en cause la politique étrangère de la France ou pour critiquer l’aveuglement des pouvoirs publics face à la menace islamiste.

De même, aucun film n’a envisagé un scénario imaginaire où l’on verrait des policiers traquer et éliminer les terroristes. Un scénario de ce type n’était pourtant pas inenvisageable puisqu’on le rencontre dans le film franco-belge L’Intervention (Fred Grivois, 2019) où les héros sont représentés par une équipe de francs-tireurs sur le modèle des Morfalous : ce sont des casse-cous indisciplinés, mais courageux et efficaces, qui parviennent à tuer les terroristes et à sauver les otages. On relève néanmoins que l’action de ce film se déroule dans un passé assez lointain puisqu’elle fait référence à la prise d’otage de Loyada (près de Djibouti) qui a eu lieu en 1976, considérée comme l’acte de naissance du GIGN.

De plus, ce type de films n’est pas forcément bien reçu par la critique. On le vérifie avec un film proche du précédent mais plus ancien, L’Assaut (Julien Leclercq, 2011), qui retrace de façon réaliste la prise d’otages de l’Airbus d’Air France par un commando du GIA algérien en décembre 1994. Si ce film a été décrit comme « sobre, réaliste et efficace » par Le Point7, il s’est vu reprocher par Le Monde de faire la part belle au GIGN et de ne pas avoir donné de « l’humanité » aux djihadistes, lesquels sont présentés comme « des pantins qui ne sont définis que par le mépris qu’ils inspirent au réalisateur »8.

« Vous n’aurez pas ma haine »

La formule « vous n’aurez pas ma haine » illustre assez bien ce qui semble avoir été une préoccupation forte des films français sur les attentats. Cette formule, lancée par le journaliste Antoine Leiris après l’assassinat de sa compagne au Bataclan9, est rapidement devenue un livre, puis une pièce de théâtre, et finalement un film.  Si le film éponyme n’a convaincu ni le public, ni la critique, il résume assez bien l’injonction qui semble prévaloir, à savoir que le cinéma doit surtout cultiver l’amour. Tel est le message que partage la réalisatrice de Ce jour-là et les jours d’après : « en réponse à un acte terroriste, je trouvais ça beau de répondre par un message d’humanité »10.

Et le public ?

Au total, le choix de privilégier les enjeux psychologiques et intimes est vraisemblablement la conséquence d’un ensemble de facteurs (sensibilité du sujet, pression des victimes, controverses politiques, souci de ne pas stigmatiser) qui en disent long sur les traumatismes et les divisions de la société française. Ces éléments contextuels ont manifestement incité à limiter l’ambition des scénarios de façon à minimiser les controverses.

Il n’est toutefois pas certain que cette focalisation sur l’intimité soit la plus attendue par le public. En effet, le film qui a obtenu le plus grand succès est aussi celui qui est le plus axé sur l’action (Novembre, 2,4 millions d’entrées), loin devant Revoir Paris (520 000) et Amanda (260 000), et encore plus loin devant Vous n’aurez pas ma haine (14 000) et Un an, une nuit (9000). Il reste donc à savoir quel angle choisiront les films à venir, et lesquels entreront en résonance avec les préférences du public.

Notes

1 – Vincent Tournier est maître de conférences de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

« Vers une société communautariste et confessionnelle. Le cas Samuel Grzybowski » d’Aline Girard, lu par Philippe Foussier

Avec le livre Vers une société communautariste et confessionnelle. Le cas Samuel Grzybowski (éd. Pont9, 2023), Aline Girard signe une enquête fouillée sur Samuel Grzybowski, personnage aux facettes multiples qui fonda à 16 ans l’association Coexister. L’auteur montre comment les ambitions communautaristes et « interconvictionnelles » du jeune doctrinaire se sont toujours conjuguées avec un sens des intérêts impressionnant.

Coexister, Convivencia, la Primaire populaire… On pourrait en citer bien d’autres, de ces structures dirigées ou inspirées par Samuel Grzybowski. Secrétaire générale d’Unité laïque, Aline Girard signe là une enquête fouillée sur ce personnage aux facettes multiples qui fonda à 16 ans Coexister, une association qui a obtenu en quelques années une respectabilité et une notoriété saisissantes. L’auteur montre clairement comment les ambitions idéologiques du jeune doctrinaire se sont toujours conjuguées avec un sens des intérêts impressionnant. Il s’est rapidement imposé au centre d’un réseau qui a ouvertement pour objectif de servir le soft power américain. Comme le note Jean-Pierre Sakoun dans la préface de ce petit livre aussi dense que documenté, « à travers think tanks, fondations philanthropiques, multinationales socialwashed et greenwashed, toute la politique des États-Unis concourt à fournir à la nébuleuse de l’interconvictionnel, du community organizing et du social business les moyens de son emprise progressive sur la société française ».

Ingénierie socio-politique de l’interconvictionnel

Coexister, que Samuel Grzybowski fonda en 2009, est probablement la structure la plus connue de ce réseau dans lequel l’intéressé joue un rôle majeur. Mouvement de jeunesse « interconvictionnel », l’association entend proposer « une nouvelle façon d’appréhender la diversité de religions et de convictions ». Elle ne met pas son drapeau dans sa poche et affiche sa défiance à l’égard d’une laïcité française décrite comme « laïciste », préférant de loin un modèle tel qu’il prévaut dans l’univers anglo-saxon, fondé sur la coexistence communautaire et confessionnelle. Regroupant des jeunes croyants de différentes confessions, Coexister entend démontrer que cette approche est adaptée aussi à la France, quand bien même une majorité de ses citoyens se déclare agnostique ou athée. Mais qu’importe, Samuel Grzybowski, à l’image de ces Young Leaders distingués en masse par les États-Unis pour constituer des relais de sa vision du monde de l’organisation des sociétés, sait que le multiculturalisme a le vent en poupe et il surfe ainsi sur une vague porteuse.

« Par le biais de ces ONG, lobbies, think tanks et organisations philanthropiques dotés de financements privés considérables et spécialisés dans l’ingénierie socio-politique, les États-Unis installent un nouvel ordre du monde en répandant leur modèle de société », explique Aline Girard. Il n’est pas anodin que cette entreprise idéologique se déploie tandis que l’islamisme avance parallèlement ses pions et se heurte, dans ses versions frériste ou salafiste notamment, à la laïcité française et au-delà à la notion de citoyenneté républicaine qui ne reconnaît, à l’inverse des pays anglo-saxons, que des individus et non des groupes, qu’ils soient fondés sur l’ethnie ou sur la religion. Car les réseaux entretenus par Coexister et ses ramifications trouvent dans les ambitions de l’islamisme des relais efficaces, comme l’auteur le démontre avec précision. On n’est ainsi pas surpris de retrouver en 2015 l’incontournable Grzybowski signataire d’un appel deux jours après le massacre du Bataclan, côtoyant visiblement sans gêne aucune le rappeur Médine, celui-là même qui appelle à crucifier les « laïcards » et à l’application de la charia. Le CCIF, officine frériste dissoute depuis par décret, figure aussi dans cet aréopage de signataires.

Lexique clérical

Si on entend un peu moins Samuel Grzybowski depuis quelques mois, il était néanmoins apparu sur le devant de la scène politique en amont de la dernière élection présidentielle. Il fut en effet l’un des principaux initiateurs de la Primaire populaire, qui entendait désigner le candidat unique de la gauche à ce scrutin. On se souvient peut-être des conditions particulièrement fantaisistes dans lesquelles cette aventure s’était fait connaître, écartant des candidats pourtant déclarés (Poutou, Roussel, Arthaud…), en retenant certains qui n’étaient pas candidats (Ruffin notamment) ou bien encore imposant leur présence à d’autres qui ne voulaient pas y participer (Mélenchon, Hidalgo, Jadot…).

Finalement, au terme d’une procédure particulièrement obscure, avec un mode de financement et des comptes qui laisseraient perplexe la moins sourcilleuse des associations anticorruption mais avec l’insolite caution de jadis honorables radicaux de gauche, ce fut Christiane Taubira qui fut désignée puis prestement lâchée en rase campagne par des soutiens qui, quelques semaines avant, semblaient l’entourer d’une intense ferveur avant que l’observation attentive des sondages ne fasse cesser leurs génuflexions. Comme l’avait d’ailleurs commenté le candidat EELV Yannick Jadot, cette Primaire populaire « était devenue un gag ». Assurément une pantalonnade dont ceux qui y apportèrent leur concours ne sortirent pas grandis, et les électeurs sans doute encore un peu plus dégoûtés par cette manière de faire de la politique et plus encore de jouer avec la démocratie. Pressentant sans doute le crash, Samuel Grzybowski quitta courageusement l’entreprise avant la démonstration patente de son échec.

Quelle que soit la structure dans laquelle Samuel Grzybowski reviendra dans l’actualité, nul doute que l’ancrage idéologique auquel il a arrimé son action demeurera, prônant « le glissement progressif d’une éthique de la justice sociale à visée universaliste à une éthique de la sollicitude comme sensibilité et pratique morale ». On y retrouvera à coup sûr une logorrhée très identifiée :

« Il excelle dans ce discours aux connotations religieuses qui, sans que l’on y prenne garde, insidieusement, cléricalise la langue depuis des décennies, installant un lexique de substitution qui envahit pensées et paroles : bien commun, bienveillance, sollicitude, humilité, respect mutuel, vulnérabilité, dévouement, tolérance, compassion, réparation, repentance, etc. Dans ce système sémantique, l’impératif du care n’est pas loin d’être l’équivalent de la vertu théologale de la charité ».

Par la démonstration étayée que ce petit livre nous propose, Aline Girard nous permet d’identifier clairement les choix de société qui nous sont offerts : céder à cette offensive communautariste et néo-libérale ou lui préférer l’universalisme républicain.

Aline Girard, Vers une société communautariste et confessionnelle. Le cas Samuel Grzybowski, préface Jean-Pierre Sakoun, Pont 9, 2023, 120 p.

Salman Rushdie victime d’un attentat islamiste : l’accusation d’islamophobie peut tuer !

Charles Arambourou a rédigé ce texte, publié au nom de l’UFAL sur son site hier 13 août, auquel je souscris entièrement. Je le remercie, ainsi que l’UFAL, de m’autoriser à le reprendre dans Mezetulle.

L’écrivain Salman Rushdie, auteur du roman « Les Versets sataniques », avait été condamné à mort pour blasphème par une fatwa de l’ayatollah Khomeini en 1989, et sa tête mise à prix par le régime des mollahs en Iran. Bien que vivant sous protection, il vient d’être agressé au couteau à New York par un fanatique chiite, et gravement blessé.

Depuis 33 ans, l’UFAL est toujours Salman Rushdie

Depuis 33 ans, il incarne la liberté de création, menacée par le totalitarisme islamiste, qui manipule les foules et les croyants par la religion. Il ne s’agit pas de loups solitaires, d’extrémistes plus ou moins déséquilibrés, mais de la fanatisation de millions d’individus organisée par des autorités religieuses, depuis des États se proclamant islamiques. La théocratie, c’est l’intolérance érigée en système et la banalisation de l’assassinat religieux.

Salman Rushdie, considéré blasphémateur pour avoir écrit une fiction touchant à la rédaction du Coran, et apostat pour avoir rompu avec l’islam auquel il était assigné de naissance, est une double figure de la liberté : de création, et de conscience. Aux yeux de l’islam intégriste, il doit être exécuté. Et voilà ce qui fait que, 33 ans après la fatwa, un jeune homme de 24 ans né aux USA, qui n’a ni connu Khomeini, ni lu les Versets, peut tenter d’assassiner, à New-York, un écrivain de réputation mondiale qui donne une conférence.

« Un nouveau mot [a] été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : l’islamophobie ». Salman Rushdie

Et pourtant, dans l’ »occident » qui se gargarise de liberté, certains « attendent d’y voir plus clair sur les mobiles de l’attentat», ou parlent d’un ouvrage « controversé » à propos des Versets sataniques, reprenant tels quels les anathèmes meurtriers de l’islamisme. C’est qu’entre temps a prospéré sous nos latitudes la condamnation de « l’islamophobie », plus présentable que le blasphème, mais qui véhicule la même prétention totalitaire et meurtrière de l’islamisme – en se parant de la non-discrimination d’une religion, forcément « minoritaire », confondue avec ses adeptes ou supposés tels !

Les réactions honteuses des dénonciateurs systématiques de l’islamophobie, sur le mode implicite : « Au fond, il l’a bien cherché en provoquant les croyants », sont autant de coups de couteau supplémentaires portés à Salman Rushdie. Et l’orchestration communautariste du thème par des intégristes du prêche (la da’wa, couplée avec l’épée pour la conquête du pouvoir, selon les Frères musulmans) installés dans notre pays mérite d’être prise au sérieux, et non réduite à une simple affaire de liberté religieuse.

Lisons Salman Rushdie, comme nous regardons et faisons circuler les caricatures pour la liberté desquelles la rédaction de Charlie Hebdo puis Samuel Paty ont donné leurs vies. Et puis, si nous voulons préserver le droit de « dire merde à Dieu » (comme l’écrit Richard Malka), sachons dire « merde aux dealers de l’islamophobie ».

Le professeur, le rappeur homo sapiens et le prédicateur (par Delphine Girard)

Delphine Girard1 analyse l’effarante et effrayante histoire de « Stéphanie »2, professeur de SVT3 qui, peu après l’assassinat de Samuel Paty et dans la même académie, fut accusée de « racisme » et menacée par un père d’élève. N’avait-elle pas, dans son cours sur les origines et l’évolution de l’espèce humaine, illustré Homo sapiens par une image du rappeur Soprano ? Effarante histoire : soutenue du bout des lèvres par une institution encline à déstabiliser les professeurs4, « Stéphanie » dut d’abord « s’expliquer » avant d’être exfiltrée dans une autre académie. Effrayante aussi : le crédit accordé à la parole prévenue et convenue des élèves, relayée et amplifiée par des parents idéologues, entend une fois de plus faire savoir aux enseignants de France qu’ils sont épiés et que la pression s’accentue pour les pousser à l’autocensure. Allons-nous laisser des prédicateurs s’emparer de l’école ?

[Le texte qui suit est celui de l’article que Delphine Girard a publié (sous le titre « Quand un rappeur donne de sa voix pour soutenir les enseignants ») dans le numéro 595 (février 2022) de L’AP, magazine mensuel du Syndicat national de l’enseignement technique action autonome-FO. Je remercie le secrétaire général du SNETAA-FO, directeur de la publication, pour son aimable autorisation de reprise.]

Voilà un peu plus d’un an, dans les Yvelines, il est arrivé à « Stéphanie » professeur de SVT, une bien singulière histoire dont la presse ne s’est fait l’écho que tout récemment5, mais sur laquelle il paraît singulièrement important de revenir. Alors qu’elle traitait tout à fait normalement son programme de troisième sur le darwinisme, quelque élève peu attentive lui fit remarquer avec indignation qu’il était choquant, à ses yeux, de voir apparaître sous les traits d’Homo sapiens sapiens le visage du rappeur Soprano. À cet instant, j’imagine que vous vous demandez comme moi, si vous ne connaissez pas cette affaire, ce qui pouvait bien provoquer l’indignation de cette élève : eh bien – tenez-vous – la raison en était que celui-ci est « noir » ! Ainsi selon elle, le cours de notre collègue serait « raciste », puisque la jeune fille voyait dans ce schéma de notre évolution une filiation directe entre le singe et le Noir, et par là, un parallèle insultant. Passons sur son ignorance, bien excusable au demeurant au regard des polémiques nauséabondes actuellement sur tout ce qui touche aux questions dites « raciales » : il n’existe qu’une seule et unique race humaine, mais après tout nous sommes là, pédagogues, pour expliquer ces choses à nos élèves. Là où le bât blesse, c’est que notre élève, peu convaincue par l’explication de son professeur, ne s’est pas contentée de se récrier en classe : assurément bien intentionnée, elle est allée montrer le cours à son père, un charmant monsieur connu des services de police pour des faits de violence, et engagé dans un islam rigoriste qui goûte peu les théories darwiniennes.

À cet instant, comme moi, vous blêmissez au souvenir d’une autre affaire toute semblable qui peu avant celle-ci, dans la même académie, avait secoué le monde enseignant d’un tremblement effroyable. Et voilà en effet que le charmant père de cette charmante élève, assurément soucieux, comme il le dira, de rétablir la justice dans une pédagogie coupable et non de faire peser sur notre collègue une menace dont il ne pouvait ignorer les répercussions potentielles, part en campagne sur les réseaux sociaux pour dénoncer le cours de cette enseignante, expliquant à qui veut l’entendre que l’Éducation nationale véhicule à dessein un enseignement raciste à nos enfants. Cette fois, le rectorat puis le parquet de Versailles prendront très au sérieux la fatwa numérique qui est en train d’éclore : l’affaire Paty, qui vient d’ébranler l’institution scolaire et la France entière, étreint encore tous les esprits. Pour autant, tout comme Samuel Paty, notre collègue devra d’abord, à la demande de sa hiérarchie, s’expliquer devant le père de l’élève en colère sur son cours et son choix pédagogique.

Lorsque, en toute transparence et en toute simplicité, elle explique qu’elle avait choisi le rappeur Soprano parce que, quelques années auparavant, certains de ses élèves lui avaient fait assez justement remarquer qu’on ne voyait toujours dans les manuels scolaires que des visages blancs, elle ne convainc évidemment pas le parent de son élève. Rien de bien étonnant : on devine qu’il n’était pas là pour écouter l’explication demandée, mais bien pour mettre en difficulté une enseignante qu’il attendait au tournant, guettant la faille dans l’institution comme on guette une proie, au sujet d’un cours qu’il dira lui-même lors de son audition ne pas cautionner, la théorie de l’évolution n’étant pas compatible avec ses convictions religieuses.

Fort heureusement, la comparaison avec la funeste affaire de notre collègue de Conflans-Sainte-Honorine s’arrête ici, et nous n’avons pas eu à pleurer l’insupportable mort d’une collègue qui s’efforçait de faire au mieux son métier. Mais enfin, à quel prix ! Après avoir porté plainte pour diffamation, « Stéphanie », contrainte et forcée, s’éloigne de son établissement, vit quelque temps au rythme des patrouilles qui régulièrement passent devant son domicile, puis se verra tout bonnement exfiltrée de son académie pour devenir TZR6 dans une région jugée plus sûre, perdant du même coup son poste, ses repères, ses collègues auxquels elle était attachée, et jusqu’à son appartement des Yvelines qu’il lui faudra vendre !

« J’étais heureuse, j’avais demandé à être affectée à Trappes. Ça me fait mal de penser qu’on m’a pris mon poste : ce monsieur m’a volé dix ans de ma vie. J’y avais établi des liens, j’avais des amis, j’ai tout perdu. J’avais pourtant été inspectée en 2018, et mes cours avaient été validés. […] Quand ce parent d’élève est venu, on l’a laissé entrer dans l’établissement alors que nous étions en Vigipirate renforcé. On ne m’a pas autorisée à être accompagnée d’un collègue et je n’ai pas été soutenue par mon chef d’établissement. »

À présent, comme moi, vous voilà agité de mille questions indignées : comment se fait-il qu’un professeur se voie sommé de se justifier, comme un accusé sur le banc, sur le contenu de ses cours à la première diffamation d’un parent pourtant connu dans l’établissement pour être un fauteur de troubles ? Pourquoi sa hiérarchie n’a-t-elle pas mieux protégé et soutenu notre collègue, jusque-là irréprochable ? Comment est-il possible, quatre mois après l’assassinat de Samuel Paty, que l’État, notre employeur, n’ait pas trouvé de meilleure parade au lynchage d’enseignants sur les réseaux sociaux que l’exfiltration d’une professeur innocente ? Voire plus dérangeant encore : pour quelles raisons insondables l’institution ne s’est-elle pas constituée partie civile lors du procès pour accompagner véritablement son administrée…?

Certes, « Stéphanie » n’a pas été abandonnée au triste sort de Samuel, et une prise de conscience a bel et bien eu lieu du moins au sein de la justice française : bien qu’il eût fini par démentir son post diffamatoire – du bout des dents et de façon bien ambiguë -, le père de l’élève écopera d’une peine de six mois de prison ferme, dont il entend prochainement faire appel. Mais enfin que de chemin il nous reste à parcourir dans la protection des enseignants et dans la défense de nos enseignements les plus attaqués par le grand retour du prosélytisme religieux ! Et que dire du chemin qu’il reste à nous frayer à travers toute une frange – devrais-je dire, une fange – de l’opinion quand on sait que ce père d’élève a reçu de Cyril Hanouna une bienveillante invitation pour expliquer ce qui lui était arrivé, et le jugement sévère dont il avait été victime pour avoir dénoncé ce qui lui était apparu comme du racisme institutionnel ! Sur les plateaux télé, il aura fallu que le rappeur lui-même vienne au secours de notre collègue, donnant de sa voix de Soprano pour dénoncer une campagne malveillante contre un cours volontairement « sorti de son contexte ».

Cette histoire singulière nous dit aujourd’hui quelque chose de terrible pour l’École et pour la République : elle dit que nous sommes, dans nos classes, guettés, attendus, scrutés. Ce que ce parent a voulu faire savoir aux enseignants de France, c’est que derrière nos élèves, certains idéologues ne sont pas prêts à nous laisser émanciper leurs enfants en toute liberté, qu’ils veillent, qu’ils sont prêts à tout pour rendre sur nos épaules et sur nos cours la pression toujours plus lourde et plus inquiétante afin de nous pousser à l’autocensure, nous obliger à éviter les sujets sensibles et nous faire préférer les cours « faciles » ; en somme, prêts à tout pour dévoyer notre métier et nous museler. Or, ne nous y trompons pas : aucun compromis n’est possible dans ce contexte sans compromission profonde de notre mission. Cette guerre que mènent certains religieux, c’est celle que menèrent toujours les obscurantistes à la science et au savoir : elle est politique, elle est totale, elle n’aura pas de limite. Après le darwinisme, il faudrait bientôt céder sur le tabou de la mixité en cours de sport, celui du cours sur la reproduction sexuée, celui de la critique religieuse véhiculée par les Lumières, celui du cours sur la Shoah…

Malgré tout ce qu’elle a enduré, « Stéphanie » poursuit aujourd’hui son enseignement engagé pour une pédagogie universaliste, qui s’attache justement à faire fi de la teinte de peau d’Homo sapiens… Comme elle, répétons partout que nous ne céderons pas ! Que la liberté pédagogique, la liberté d’apprendre, la liberté de circulation de tous les savoirs ne se négocieront pas, ne se ratatineront pas, au prétexte qu’une poignée de prédicateurs nous épient dans nos cours comme des prédateurs en faction ! Nous ne nous ferons pas proies dociles, nous ne renoncerons pas à nos ambitions humaines et pédagogiques, pas plus qu’à nos convictions laïques, ni à l’idée que nous nous faisons de notre métier. Souhaitons enfin à « Stéphanie » un prompt rétablissement psychologique et une poursuite de carrière sereine, heureuse et digne.

Notes

1 – Professeur agrégée de Lettres classiques, co-fondatrice de Vigilance Collèges Lycées – VCL, collectif d’enseignants laïque ayant vu le jour après l’assassinat de Samuel Paty ; membre du Conseil des Sages de la Laïcité.

2 – Nom d’emprunt.

3 – Sciences de la vie et de la terre.

4 – Le livre de David di Nota, J’ai exécuté un chien de l’enfer. Rapport sur l’assassinat de Samuel Paty, Paris : Cherche-Midi, 2021, analyse de près les processus de désaveu et de culpabilisation auxquels les professeurs sont confrontés. Voir l’article de recension.

6 – Titulaire en zone de remplacement.

Entretien CK avec Philomag : « Le terrorisme islamiste entend dicter sa loi à l’école »

Michel Eltchaninoff m’a invitée à un entretien pour Philosophie magazine. Le texte vient d’être publié (23 octobre) sous le titre « Le terrorisme islamiste considère que l’école est à sa disposition et entend lui dicter sa loi », en accès libre sur le site Philomag.

En voici de brefs extraits. Merci Philomag !

« Mise en place dès le début des années 80, la politique d’« ouverture de l’école sur le monde » et de mise en suspicion des savoirs, que j’ai critiquée notamment en écrivant un livre sur Condorcet en 1984, n’a sans doute pas été faite pour l’islamisme, mais l’islamisme aurait été bien bête de ne pas s’en emparer pour imposer insolemment son agenda. »

« La question du blasphème est impertinente : il n’y a de blasphème que pour des croyants et cette notion est inconnue de la législation. »

« Le martyre de Samuel Paty marque un point de non-retour, il entre dans l’histoire. S’en détourner en refusant toute manifestation marquante appelant à la mobilisation républicaine s’ajouterait à une longue et honteuse série de dénis. »

« Une leçon n’est pas une manifestation qui assène des slogans, on n’y réclame pas l’adhésion […] mais l’intelligibilité. Jamais un professeur ne « montre » un objet sous le régime de l’exhibition, de l’exhortation ou de la détestation. »

« Je ne vois pas pourquoi on devrait s’interdire de critiquer l’islam, y compris de manière virulente. Pourquoi faudrait-il lui épargner le moment critique que rencontrent heureusement toutes les religions, toutes les philosophies, y compris et surtout par le travail de leurs propres penseurs ? »

« […] il faut cesser de se laisser intimider à coups de culpabilisation et de retournement victimaire, il faut cesser d’exercer la liberté d’expression à sens unique. »

Lire l’entretien sur le site Philomag.

À la mémoire de Samuel Paty, professeur

Vendredi 16 octobre, Samuel Paty, professeur, a été décapité parce qu’il enseignait. Réduire cet assassinat à un crime revient à esquiver le caractère politique de la visée hégémonique qu’il véhicule. Car cette atrocité se présente comme une exécution expiatoire menée au nom d’un ordre supérieur qui devrait supplanter non seulement les lois de l’association politique, mais aussi tout rapport autonome à la connaissance, à la pensée. Elle révèle aussi que la guerre menée contre la République a dépassé la période des tests politiques, ainsi que celle des commandos organisés terrorisant la société civile, pour atteindre un niveau alarmant de diffusion. En étendant les poches d’aisance où il il se meut « comme un poisson dans l’eau », le terrorisme islamiste contamine le corps social et menace de le submerger.

Si l’école est laïque, ce n’est pas seulement comme institution et parce qu’elle est un organe du dispositif républicain, c’est aussi parce qu’elle tire (ou devrait tirer) son autorité de la constitution des savoirs, laquelle échappe à toute transcendance, à toute imposition d’une parole ou d’un livre unique, et ne peut se construire qu’avec des esprits en dialogue. Voilà ce que tout professeur est chargé de travailler et de défendre, non pas dans la célébration d’un « vivre-ensemble » incantatoire et abstrait, mais avec et par le segment du savoir qu’il maîtrise et qu’on n’ose plus appeler « discipline ».

Installer chaque esprit dans ce dialogue fructueux et inquiet qui a pour condition première le dépaysement, la distance avec soi-même, voilà ce que faisait Samuel Paty, professeur. Il aurait dû pouvoir le faire normalement, en expliquant, en illustrant1, en argumentant dans une ambiance de sérénité assurée par l’institution : en somme en professant, protégé des pressions et mettant de ce fait ses élèves, avec lui, à l’abri du tourbillon social. Mais, comme des milliers de professeurs aujourd’hui et depuis bien des années, il le faisait malgré, contre les assauts qui renvoient sans cesse l’école à son extérieur, il le faisait en dépit des pressions qui, au prétexte de mettre les élèves (et les parents) au centre du dispositif scolaire, l’assujettissent à la férocité et à la fluctuation des demandes sociales. Ce qui devrait être un travail serein et somme toute ordinaire est devenu un acte d’héroïsme.

Samuel Paty a été assassiné et décapité pour avoir exercé sa fonction, parce qu’il enseignait : c’est en sa personne le professeur qui a été massacré. Par cette atrocité, sommation est faite à tous les professeurs d’enseigner et de vivre sous le régime de la crainte. Des groupes qui encouragent ces manœuvres d’intimidation à sévir au sein même de l’école s’engouffrent dans la brèche ouverte il y a maintenant trente ans, laquelle s’acharne à assujettir l’école aux injonctions sociales. On ne voit que trop à quelles extrémités celles-ci peuvent se porter. Non l’école n’est pas faite pour « la société » telle qu’elle est. Sa visée est autre : permettre à chacun, en s’appropriant les savoirs formés par l’humaine encyclopédie, de construire sa liberté, dont dépend celle de la cité. Il faut cesser de convoquer les professeurs à leur propre abaissement. Réinstaurer l’école dans sa mission de transmission des savoirs et protéger ceux qui la mettent en œuvre, voilà ce qu’on attend d’une politique républicaine. Sans cet élargissement qui appelle une politique scolaire exigeante et durable, l’hommage national qui doit être rendu à la personne martyrisée de Samuel Paty restera ponctuel.

Il est faux de dire que l’auteur de cet assassinat était un « solitaire », comme s’il fallait éviter de dire qu’il s’agit d’un acte de guerre. Un homme isolé n’est pas nécessairement un « solitaire ». En l’occurrence il se nourrit au fast food bien garni des exhortations, imprécations, intimidations et autres menaces qui, diffusées sur internet et dans certaines mosquées, partout étalées2, relayées, font de chaque assassin se réclamant de la cause islamiste un vengeur héroïque. Il y a bien longtemps que cette guerre a commencé. Elle a posé un jalon dès 1989, en s’attaquant déjà à la laïcité de l’école républicaine3. Elle a ensuite dépassé la période des tests politico-juridiques, puis celle des commandos organisés terrorisant la société civile à coups meurtriers de Kalashnikov pour atteindre aujourd’hui un niveau d’extension tel qu’aucune parcelle de la société ne peut assurer qu’elle est à l’abri de sa présence et de sa menace4. Pratiquant avec virtuosité le retournement victimaire et la culpabilisation à l’ « islamophobie », convertissant l’accusation impertinente de « blasphème » en pleurnicherie des « sensibilités offensées », tissant ses liens avec le « décolonialisme » et le néo-racisme, la forme idéologique de cette guerre gangrène l’université et se diffuse dans la société civile5.

En étendant les poches d’aisance où il il se meut « comme un poisson dans l’eau », le terrorisme islamiste contamine le corps social et menace de le submerger. Un ordre moral féroce s’installe par accoutumance, à tel point qu’il devient « normal » et « compréhensible » pour un homme de songer à en assassiner un autre pour avoir osé une opinion contraire à une parole prétendue absolue, qu’il devient « normal » et « compréhensible » pour un groupe d’appeler à la vengeance. La banalisation des marqueurs religieux s’étend et prétend non pas simplement à la liberté pour elle-même, mais au silence de toute critique et de toute désapprobation la concernant. Et il se trouve de bonnes âmes pour comprendre, excuser et encourager cette abstention. L’appel au « respect de l’autre » est-il à ce point nourri de haine de soi qu’il doive prendre la forme d’une autocensure s’interdisant toute critique publique ? Est-il à ce point méprisant et paternaliste à l’égard de ceux qu’il prétend prendre sous son aile qu’il se croie obligé de leur épargner cette critique ? Est-il à ce point retors qu’il faille en son nom faire fonctionner la liberté d’expression à sens unique ?

Le sursaut nécessaire n’appartient pas qu’au politique : devant l’infusion sociale qui répand et banalise le totalitarisme islamiste, les nécessaires mesures politiques et juridiques qui sont appelées aujourd’hui de toutes parts, si fermes soient-elles, seront sans effet sans un mouvement civil issu des citoyens eux-mêmes. Cessons de courber l’échine ou de regarder ailleurs devant la culpabilisation, devant l’insolence et la violence du « République bashing » qui convertit la haine du colonialisme en haine de la République, qui confond universalisme et uniformisation, qui est prêt à sacrifier les individus sur l’autel antique des communautés et des ethnies, qui fétichise les appartenances et ne voit pas que sans la liberté de non-appartenance, il n’est pas d’appartenance valide. Aucun régime n’a été aussi libérateur que le régime laïque, aucune religion placée en position d’autorité politique ou ayant l’oreille complaisante de cette autorité n’a produit autant de libertés : osons la laïcité, osons la République. « Il nous faut reconquérir tout ce que la République a laissé faire »6.

Merci à Causeur pour la reprise de ce texte le 19 octobre en accès libre sur son site (avec des intertitres de la rédaction du magazine).

Notes

1 – L’expression « il a montré des caricatures de Mahomet » est un raccourci. Aucun professeur ne « montre » quoi que ce soit sous le régime épatant de l’exhibition. « Montrer », pour un professeur c’est, soit recourir à une illustration, utiliser un document, une ressource en l’incluant dans un ensemble explicatif et progressif, soit exécuter un geste, un exercice afin d’exposer et d’expliquer un modèle ou un exemple dont les élèves pourront s’inspirer.

2 – J’ai eu la surprise, en téléchargeant il y a deux jours l’édition de 1929 de L’Ethique de Spinoza (Garnier, traduction Appuhn) sur Amazon en accès libre, de la voir précédée et suivie de deux textes de propagande islamiste.

3Affaire dite des « foulards » au collège de Creil. Voir le manifeste dit « des Cinq » « Profs ne capitulons pas », Le Nouvel Observateur du 2 novembre 1989 sur le site du Comité laïcité République http://www.laicite-republique.org/foulard-islamique-profs-ne-capitulons-pas-le-nouvel-observateur-2-nov-89.html

4 – On se reportera, entre autres, aux deux ouvrages collectifs dirigés par Georges Bensoussan, Les Territoires perdus de la République (Paris, Mille et une nuits, 2004) et Une France soumise (Paris, Albin-Michel, 2017) ainsi qu’au collectif dirigé par Bernard Rougier Les territoires conquis de l’islamisme (Paris, PUF, 2020).

6 – Citation extraite du discours prononcé par Emmanuel Macron, président de la République, aux Mureaux le 2 octobre 2020. Voir une brève analyse et la référence sur ce site : https://www.mezetulle.fr/discours-des-mureaux-sur-le-separatisme-e-macron-brise-un-tabou-ideologique-mais-la-politique-suivra-t-elle/ .

Discours des Mureaux sur le séparatisme : E. Macron brise un tabou idéologique, mais la politique suivra-t-elle ?

Ce n’est peut-être pas de gaieté de cœur que le président de la République brise un tabou idéologique à l’avantage des républicains laïques en prononçant le discours du 2 octobre aux Mureaux1. Désigner clairement l’islamisme, déculpabiliser la critique publique de « la » religion, parler d’insécurité culturelle, rappeler la liberté de « blasphémer », avouer que, après avoir pensé à un modèle concordataire, il en est revenu : ce n’est pas rien, cela va à contre-courant du consensus multiculturaliste à modèle anglo-saxon qui semble avoir eu jusqu’à présent sa faveur. Et il n’est pas anodin qu’il songe (un peu tard…) à regarder vers l’électorat républicain laïque et à lui envoyer un signe. Mais que vaut un signe s’il n’est pas accompagné et suivi d’une politique ?

Pendant 30 ans, l’opinion des « décideurs » a fait de l’attitude religieuse une norme sociale ; en particulier elle s’est appliquée à ériger l’islam, sans distinction et quelle qu’en soit la forme, en un tabou au-dessus de toute critique. Pendant 30 ans, les vannes de la politique antilaïque ont été largement ouvertes2 et s’en alarmer c’était ipso facto encourir l’accusation infamante de complicité avec l’extrême droite. L’intervention du président renverse officiellement le courant, y compris à l’égard des politiques auxquelles il a participé ou qu’il a lui-même conduites. La liberté de réprobation publique, par exemple au sujet du port du voile – réprobation qui relève tout simplement de la liberté d’expression -, ne fonctionne plus à sens unique.

Après ce discours, un procès en « islamophobie » tel que celui qu’a subi Henri Pena-Ruiz l’an dernier de la part de la France insoumise devient difficile3 ! D’ailleurs, il n’y a qu’à voir les contorsions de Mélenchon et de ses acolytes, écouter le profond embarras de « la gauche », pour mesurer non pas le bougé idéologique (celui-ci existe depuis plusieurs années) mais son accréditation publique. On sort avec soulagement de plusieurs décennies de déni.

S’agissant des mesures en elles-mêmes, dans l’ensemble ça va plutôt dans le bon sens – à supposer qu’elles soient véritablement suivies d’effet. Remarquons que la loi de 1905 est mobilisée comme point d’appui alors qu’elle était jusqu’à présent soupçonnée d’obsolescence. Cela n’empêche pas quelques sérieux doutes sur la finalité, la fiabilité et la « faisabilité » desdites mesures.

On peut s’inquiéter du projet « serpent de mer » consistant à vouloir contribuer à la construction d’un « islam en France », comme si la puissance publique devait prendre part à cette tâche ; on ne voit pas, si elle y participe, comment cela pourrait se faire sans enfreindre l’article 2 de la loi de 1905 interdisant tout financement attribué à un culte. Davantage : qu’en est-il au juste du rôle confié dans cette affaire au CFCM (Conseil français du culte musulman) et à l’AMIF (Association musulmane pour l’islam de France), dont on connaît les liens avec les formes les plus rétrogrades de l’islam, comment comprendre la confiance qui leur est accordée sans autre forme de procès ?4

Le contrôle des associations est nécessaire. Mais ce qui a manqué jusqu’à présent, ce ne sont pas les dispositions législatives et réglementaires permettant de les contrôler et de « sourcer » leurs financements, c’est la volonté politique de les appliquer, et les moyens pour le faire.

Quant à l’obligation de fréquenter un établissement scolaire, j’y ai toujours été défavorable, préférant m’en tenir à l’obligation d’instruction assujettie à des programmes nationaux et sanctionnée par des diplômes nationaux dont la puissance publique a le monopole. D’abord parce que la liberté de l’enseignement est un principe fondamental (dont il ne découle nullement que l’enseignement privé doive recevoir un financement public). On peut penser que le Conseil constitutionnel se posera la question sous cet angle des libertés. J’y suis défavorable ensuite pour des raisons spécifiques au fonctionnement même de l’enseignement : l’obligation de la fréquentation scolaire serait un puissant outil entre les mains de l’Éducation nationale pour étendre l’emprise d’une pédagogie officielle, d’un ensemble de comportements allant bien au-delà de l’exigence du contenu et du dispositif de l’instruction. Le président de la République a donc raison de dire que cette proposition, si elle était adoptée, modifierait profondément les lois scolaires installées par la IIIe République. Or l’effet attendu (fermeture des écoles sauvages et des lieux d’endoctrinement) est en réalité accessible par l’application stricte des dispositions existantes. Au lieu de missionner des inspecteurs pour imposer aux professeurs des méthodes dont on connaît les résultats catastrophiques, il serait plus avisé de les mobiliser hors les murs pour contrôler l’enseignement hors-contrat… Et que dire de la dévitalisation de la notion même d’examen national par l’introduction de plus en plus importante du « contrôle continu », autrement dit de l’appréciation « maison » ?

Sur bien des points, le président de la République se contente de rappeler des lois et règlements existants : le souffle politique qu’il leur imprime est-il un effet rhétorique, un coup d’épée dans l’eau ? On tâchera de conclure sur une note positive. Ce faisant il souligne combien ces dispositions ont été négligées, pour ne pas dire bafouées, il en rappelle l’urgence et peut-être n’est-il pas mauvais, à ce sujet, de présenter comme des nouveautés ce qui aurait dû relever de la continuité d’une politique laïque : c’est reconnaître que cette continuité a été rompue et qu’il importe de la restaurer. Oui M. le Président, « Il nous faut reconquérir tout ce que la République a laissé faire »5.

Notes

1 – Voir référence ci-dessous note 5.

2 – On se souvient, entre autres, du « Rapport Tuot » sur la politique d’intégration commandé en 2013 par Jean-Marc Ayrault alors Premier ministre (analyse toujours en ligne sur le site d’archives Mezetulle.net http://www.mezetulle.net/article-politique-d-integration-et-culpabilisation-120271374.html ).

3 – Voir sur ce site l’article « Soutien à Henri Pena-Ruiz » https://www.mezetulle.fr/soutien-a-henri-pena-ruiz-vise-par-une-tribune-dans-liberation/ ainsi que l’édifiante discussion où un commentateur considère que Mezetulle « mérite un signalement pénal » pour racisme…

4 – Voir l’éditorial de Valérie Toranian du 5 octobre 2020 dans la Revue des deux mondes, qui soulève également la question de la formation des imams https://www.revuedesdeuxmondes.fr/separatisme-islamiste-discours-reussi-combat-incertain/ . On lira aussi l’analyse publiée le 6 octobre sur le site de l’UFAL https://www.ufal.org/laicite/laicite-communiques-de-presse/discours-du-president-de-la-republique-sur-le-%e2%80%89separatisme%e2%80%89-lislamisme-est-enfin-designe-mais-cest-avec-certains-de-ses-representants-que-l/ et celle du Comité laïcité République publiée le 2 octobre https://www.laicite-republique.org/separatisme-plusieurs-propositions-du-president-vont-dans-le-bon-sens-clr-2-oct.html

5 – Citation extraite du discours. Lire et télécharger sur le site de l’Elysée le texte intégral du discours d’Emmanuel Macron prononcé le 2 octobre aux Mureaux https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/10/02/la-republique-en-actes-discours-du-president-de-la-republique-sur-le-theme-de-la-lutte-contre-les-separatismes . On regrette que le texte soit émaillé de fautes d’orthographe – dont la présence, certes excusable dans une transcription « sur le vif », est difficilement compréhensible dans la publication officielle pdf téléchargeable… Cela manque de tenue !

Rester Charlie, encore et toujours

L’administration de Mezetulle étant en panne le 2 septembre lors de l’ouverture du procès des attentats islamistes de janvier 2015 – Charlie Hebdo, Montrouge, Hyper Cacher-, je ne peux mieux faire que de relayer aujourd’hui la page-titre de Charlie Hebdo du 2 septembre….
« Rester Charlie » était le titre d’un article de Marie Perret publié dans Mezetulle le 12 janvier 2015, lendemain du jour où « des millions de personnes sont descendues dans la rue dimanche pour dire Je suis policier, Je suis juif , Je suis Charlie » .

Edit du 14 septembre. J’ai signé la tribune « Pour Charlie. Nous ne vous laisserons pas seuls » : en ligne sur Le Monde.fr . Le site EGALE en publie le pdf avec la liste des signataires.

Relire sur Mezetulle  :

et, de Jeanne Favret-Saada :

Sexisme et antisémitisme d’Alain Soral à Tariq Ramadan

La mise en parallèle et en miroir entre un leader néonazi (Alain Soral) et un cadre islamiste illustre (Tariq Ramadan) permet à François Rastier de souligner les rapports entre antisémitisme et sexisme. L’auteur relève les convergences insistantes par lesquelles les sexismes machiste et post-féministe s’accordent pour dénoncer les Juifs, et montre comment le discours postcolonial véhicule le langage identitaire et antisémite qu’il partage avec l’extrême droite la plus fanatique.

Problématique

Si le racisme et le sexisme sont souvent associés, ce n’est pas le cas pour l’antisémitisme et le sexisme. Tout devrait les séparer, puisque les néonazis comme Alain Soral agitent le danger d’un grand remplacement par des populations arabes1 alors que Tariq Ramadan voit dans l’Europe une réserve importante pour une idéologie islamiste en perte de vitesse dans les pays arabes.

Toutefois, les points de désaccord ne suffisent pas pour transformer en ennemis des adversaires prétendus. Si les idéologies identitaires sont divisées entre elles par des formes réciproques de racisme, elles peuvent aussi convenir d’un « développement séparé » : que chacun règne « chez soi », comme en a témoigné l’expulsion des Grecs de Turquie, ou celle des Juifs de pays arabes, même officiellement laïques, où ils vivaient bien avant l’islam.

En outre, deux formes de haine font en quelque sorte l’unanimité. D’une part, la misogynie justifie les violences contre les femmes : les néonazis, partisans de la violence virile, n’ont que mépris pour les femmes et craignent leur émancipation, tout comme les islamistes2.

D’autre part, l’antisémitisme joue le rôle d’un mythe structurant – et délirant —, bien au-delà des traditions religieuses : tous se rencontrent pour agiter la menace du complot ploutocratique et cosmopolite.

Dans cette brève étude, nous entendons documenter les rapports entre antisémitisme et sexisme, à propos d’un leader néonazi répandu, Alain Soral, et d’un cadre islamiste illustre, Tariq Ramadan.

Des soutiens renouvelés

Dans une vidéo publiée le 14 mai 2020, Alain Soral, principal militant néonazi français, reprend à son compte les arguments de Tariq Ramadan et de ses défenseurs, dans les instructions ouvertes en France comme en Suisse3.

Soral prétend que sept plaignantes l’auraient contacté, sans doute en raison de son autorité morale, pour qu’il « balance » Tariq Ramadan. Se posant en défenseur des libertés et de la vie privée, il se dit hostile à « la police des braguettes », et renvoie les plaignantes à leur jalousie mesquine : « D’après ces témoignages que j’ai eus de ces personnes, et j’en ai eu sept, jamais il n’a été question de viol. Il a été question de sadomasochisme librement consenti. […] Elles le poursuivaient parce qu’elles avaient découvert qu’il avait d’autres maîtresses et qu’il avait mis un terme à ces relations ».

Soral présente ainsi les victimes comme des groupies consentantes, bien que les masochistes ne se pourvoient pas en justice4. Or, ces femmes ne se connaissent pas et leurs identités restent secrètes pour raisons de sécurité : les créditer d’une démarche concertée pour diffamer Ramadan, c’est déjà accréditer le complot dont il se prétend victime.

Cette solidarité virile est d’autant plus touchante que Soral a été condamné à maintes reprises pour incitation à la haine raciale et propos antisémites, mais aussi, en 2016, pour harcèlement sexuel, motif relevé par plusieurs plaignantes à l’égard de Tariq Ramadan. La victime de Soral, mannequin d’origine ghanéenne qui avait osé rester insensible à ses avances comminatoires, fut diffamée sur son site Égalité et Réconciliation par un article où il se présentait lui-même comme la victime : «Histoire d’un dépit amoureux récupéré par un voyou, puis vendu à l’extrême droite sioniste»5. Les Juifs reviennent dans ses gracieusetés publiées au procès : « Ton destin c’est d’être un fantasme à vieux blanc juif ». Il remet même à son goût le thème ronsardien du Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie  : « Dans dix ans ton corps sera tout sec. Et avec ton gros pif sémite, tu ressembleras à un vieux chef indien ».

Il est vrai que Soral s’était fait connaître en 1996 par Sociologie du dragueur, où il se targuait de « plus de 700 conquêtes » et qu’il présentait comme « une étude toute masculine qui se passe loin des femmes et tente de s’en protéger ». À présent, embarrassé par les charges qui s’accumulent sur lui, Tariq Ramadan, dans une sorte de rivalité mimétique et ne prêtant qu’aux riches, prétend dans son dernier livre-plaidoyer, Devoir de vérité (2019), qu’une de ses accusatrices entretient une relation intime avec Soral, et, pour faire bonne mesure, qu’une autre plaignante, suisse celle-là, fréquente Soral ainsi que Dieudonné.

L’idéologue islamiste n’a pas toujours été si distant de Dieudonné et de Soral, comme en témoigne un de ses posts Facebook : « Le signe de la quenelle veut dire : ’’Cessez de nous prendre pour des imbéciles, nous ne nous laisserons ni manipuler ni faire !’’ Et ce message, franchement, quenelle ou pas, face aux imposteurs de la pensée et de la politique, il faut le répéter jusqu’à ce qu’il soit entendu… ou même vu… […]. En 2005, j’ai dit et répété publiquement que l’on ne pouvait pas accuser Dieudonné d’antisémitisme alors que, procès après procès, il était blanchi de ces accusations… ». C’est évidemment faux, puisque Dieudonné, connu entre autres pour avoir fait monter en scène et applaudir Robert Faurisson, est condamné en moyenne une fois par an. Et Soral, pour sa part, a été condamné une dernière fois en 2019 pour ce slogan : « Entre le peuple juif et le reste de l’humanité, le combat ne peut être que génocidaire et total… »6.

Rencontres au sommet

À présent, le néonazi et l’islamiste jouent apparemment l’égalité et la réconciliation, bien que Soral, pour attester son objectivité impartiale, tienne à préciser qu’ils ne partagent pas les mêmes idées. Toutefois, leurs relations ne datent pas d’hier, comme en témoigne la rencontre au grand rassemblement du Bourget organisé par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), entre l’orateur vedette, Tariq Ramadan, Dieudonné, et Soral. Dans ce pieux rassemblement, ces deux derniers étaient venus présenter le « parti antisioniste » qu’ils venaient de créer pour les élections européennes de 2009.

Les photos de la rencontre amicale du Bourget ne relèvent pas des images « volées », puisque Ramadan a publié sur son site officiel ces propos explicatifs : « J’étais présent au 26e congrès de l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF)… Alors que je signais des ouvrages, Dieudonné et Alain Soral sont passés devant le stand : ils se sont arrêtés et nous avons eu un échange de quelques minutes. Beaucoup de personnes présentes m’ont reproché de les avoir salués alors qu’il y avait des caméras et des appareils photos qui les accompagnaient et qui ’’immortalisaient’’ cette rencontre comme d’autres pendant la durée du congrès ». Ce propos envoie ainsi un double message : pour le public modéré, il minimise la rencontre (quelques minutes, parmi tant d’autres) ; pour les radicaux, il confirme, et le message passe7.

On ne savait pas l’UOIF, qui tient un discours piétiste et se prétend apolitique, si soucieuse des élections européennes, ni Dieudonné et Soral si soucieux de religion. Cette cordiale rencontre au sommet entre trois leaders, l’islamiste, le néonazi et le postcolonial8, semble toutefois se justifier par un antisémitisme commun.

Islamophobie et contre-offensive

Aujourd’hui en difficulté, Tariq Ramadan a coordonné une contre-offensive, dont témoigne une tribune publiée le 30 avril sur Mediapart et signée par 150 universitaires et militants décoloniaux9. Rédigée comme une lettre ouverte à la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, cette tribune présente non seulement l’idéologue islamiste comme la victime d’un procès politique, mais encore d’un complot (juif), aux motifs qu’une plaignante aurait des liens avec un « paparazzi franco-israélien » et que l’expert désigné pour examiner l’inculpé, Daniel Zagury, serait membre d’une association de psychothérapeutes nommée Shibboleth (mot hébreu). Cette insinuation grossière, publiée quelques jours avant qu’il ne remette ses conclusions le 19 mai, visait à le délégitimer et à faire pression pour qu’il soit démis.

Bref, Ramadan serait une victime toute désignée de l’islamophobie attisée par les Juifs10. Telle est sa ligne de défense, et ses deux avocats actuels, Nabila Asmane et Ouadie Elhamamouchi, sont spécialistes des discriminations. Ce dernier vient de déclarer au site marocain Yalibadi que le théologien n’avait pas bénéficié « du même traitement médiatique que Gérald Darmanin, Nicolas Hulot, Luc Besson…».

En somme, l’idéologue islamiste serait victime d’un racisme d’État. Certes, une religion n’est pas une race, mais le concept d’islamophobie revêt une triple fonction :

  1. Il permet de victimiser les musulmans pour les rassembler derrière les confréries, au premier chef celle des Frères musulmans dont Ramadan fut longtemps la figure principale, et qui est fort influente dans le Comité Contre l’Islamophobie en France (CCIF).  Il définit la l’identité arabe par le seul islam (au détriment des arabes athées, chrétiens ou autres) : c’est précisément ce postulat qui permet de déclarer apostat et de condamner, parfois à mort, tout arabe athée, comme s’il avait été musulman de naissance.
  2. En l’espèce, ce postulat pourrait dispenser d’emblée tout musulman déclaré, au premier chef Tariq Ramadan, d’observer les lois, puisque les poursuites à son encontre ne pourraient être que prétexte à une discrimination raciale. Au demeurant, les plaignantes sont pour la plupart musulmanes, et pourraient tout aussi bien qualifier d’islamophobes les violences dont elles disent avoir été l’objet.

Certes internationale, la tribune de Mediapart compte deux personnalités françaises. La première est Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des indigènes de la République (PIR) ; cette militante décoloniale n’hésite pas à faire l’éloge de Mahmoud Ahmadinejad, son « héros », à critiquer les mariages entre musulmans et non-musulmans, et son livre récent, Les Blancs, les Juifs et nous, porte des marques insistantes d’antisémitisme.

L’autre signataire est François Burgat. Ce directeur de recherche honoraire au CNRS, spécialiste de l’islam et figure prestigieuse de la mouvance décoloniale, tweeta le 24 juillet 2014 : « À quand une courageuse loi républicaine sur la séparation du CRIF et de l’État ? ». Ce tweet fut partagé par Tariq Ramadan le même jour avec le commentaire « Bonne question », et fut repris d’emblée par l’association d’extrême droite Civitas11. Burgat dénonça également la « télavivision », laborieux mot-valise qui désigne un prétendu lobby juif dans les médias.

À présent, c’est encore François Burgat qui a relayé le premier l’intervention de Soral en défense de Ramadan. La campagne en cours, commencée le 30 avril par la tribune de Mediapart, a culminé dans la vidéo de Soral, le 14 mai, avant la première échéance judiciaire du 19 mai. Son objectif semble triple : (i) Par la lettre ouverte à la ministre de la justice, mettre en cause l’impartialité de l’instruction. (ii) Compromettre les plaignantes pour les discréditer, ce que Ramadan lui-même faisait déjà dans son livre en les associant à Soral et Dieudonné. (iii) Enfin, les menacer en diffusant leur identité, à l’exemple de Ramadan qui mentionne 84 fois dans son livre l’identité réelle de « Christelle ». Or les plaignantes sont déjà la cible de multiples menaces anonymes sur les réseaux sociaux. D’ailleurs Ramadan précisait récemment qu’il emploie cinq personnes à plein temps pour conduire son action sur ces réseaux. Les pressions psychologiques, dont les menaces de mort ne sont pas les moindres, s’accompagnent aussi de menaces physiques. Ainsi le 6 mai, Henda Ayari, première des plaignantes, a été agressée à la sortie d’une grande surface : « Un véhicule à vive allure est arrivé dans ma direction, j’ai cru qu’il allait m’écraser » précise-t-elle dans son dépôt de plainte. Un de ses avocats, Me Jonas Haddad, rappelle au journal Libération : « Cela fait deux ans et demi que ma cliente est prise à partie physiquement. Le harcèlement ne se cantonne pas aux réseaux sociaux »12. Une des plaignantes ne répond déjà plus aux convocations judiciaires.

Machisme inversé et antisémitisme

Parmi les signataires de la tribune de soutien à Ramadan, on relève maintes militantes féministes décoloniales. En revanche, jusqu’à présent, les plaignantes n’ont pas été soutenues par les personnalités les plus en vue du post-féminisme radical, pourtant si promptes à dénoncer Roman Polanski ou Woody Allen. Il est vrai que Virginie Despentes, dans sa tonitruante tribune contre Polanski, où elle mêlait la pédophilie, la réforme des retraites et le mauvais goût des jurys, résumait : « C’est toujours l’argent qu’on célèbre dans ces cérémonies ». L’essayiste Pascal Bruckner lui répondit : « Qui aime l’argent ? […] Le Juif »13.

Dans sa diatribe, Despentes laisse entendre clairement que la lutte contre l’antisémitisme est le fait des oppresseurs ploutocratiques : 
« la voix des opprimés qui prennent en charge le récit de leur calvaire, on a compris que ça vous soûlait. Alors quand vous avez entendu parler de cette subtile comparaison entre la problématique d’un cinéaste chahuté par une centaine de féministes devant trois salles de cinéma et Dreyfus, victime de l’antisémitisme français de la fin du siècle dernier, vous avez sauté sur l’occasion. Vingt-cinq millions pour ce parallèle. Superbe. On applaudit les investisseurs. »

Ces ploutocrates sont des violeurs pédophiles : « Le temps est venu pour les plus riches de faire passer ce beau message : le respect qu’on leur doit s’étendra désormais jusqu’à leurs bites tachées du sang et de la merde des enfants qu’ils violent. »

Les gens des « quartiers » sont appelés en renfort : « ils savent à quel point le lien est direct entre l’impunité du violeur célébré ce soir-là et la situation du quartier où ils vivent ». Les féministes et les euphémiques « quartiers » décoloniaux sont ainsi victimes des ploutocrates violeurs — dont Polanski devient le symbole. Pendant cette soirée, des manifestantes reprenaient à l’extérieur ce slogan entraînant : « C’est Polanski qu’il faut gazer ! ».

Commentant le même événement, Paul Beatriz Preciado, militant trans présenté comme le maître à penser de Despentes, écrit dans le même journal : « Le grand capital hétéropatriarcal préfère la soumission universelle aux différences identitaires »14. La défense des identités rassemble toutes les idéologies identitaires, du post-féminisme à l’islamisme et au néonazisme. Quant au « grand capital hétéropatriarcal », sa nature s’annonce par le dernier mot de la phrase précédente : Juifs.

On n’a peut-être pas encore pris toute la mesure de la confusion entre patriarcat et capitalisme, partout récurrente dans le discours post-féministe. Il reprend certes la critique envers Marx qui aurait omis de considérer, entre autres, la gestation comme un travail15; mais il y ajoute une touche d’antisémitisme discrète mais si insistante que le chaînon symbolique manquant entre le patriarcat et le capitalisme est sans doute le groupe des Patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, fondateurs du judaïsme.

En inversant ainsi le machisme, ce discours postféministe en conserve la violence et en reprend les schèmes antisémites. Il s’oppose aux revendications féministes les plus justifiées, y compris celles qui s’opposent à l’obligation du voile et à l’excision. Il détourne les luttes sociales en combats de races, de sexes et de genres — comme la « guerre des toilettes » toujours en cours. Sous couleur d’attaquer le patriarcat (occidental), il s’attaque à la démocratie et à l’État de droit.

Pour leur part, des dominateurs prestigieux se disent victimes des femmes (manipulées par des Juifs)  : dans sa Sociologie du dragueur comme dans son procès pour harcèlement, Soral se pose en victime de femmes folles de lui ; et dans son livre Devoir de vérité, comme dans la dernière tribune qu’il a inspirée, Ramadan se pose en victime d’admiratrices déçues et manipulées par un « franco-israélien ».

Inversant ce schème victimaire, tout en le complétant et en le confortant, les post-féministes passent de la misogynie à l’androphobie et font des femmes les victimes du patriarcat capitaliste — et juif — incarné par des figures diverses qui vont de Harwey Weinstein (condamné) à Woody Allen (disculpé), puisque le mâle blanc dominant s’est révélé un Juif violeur.

Conciliant paradoxalement la misogynie et l’androphobie, les sexismes machiste et post-féministe se rencontrent ainsi pour dénoncer les Juifs, et complémentairement mépriser voire accabler les victimes, juives ou non, de militants islamistes.

Antisémitisme aidant, ces sexismes légitiment alors des programmes politiques destructeurs, en premier lieu celui de l’islamisme. Ainsi, Despentes rendit naguère cet hommage plus qu’empathique aux tueurs de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher : « J’ai été aussi les gars qui entrent avec leurs armes. Ceux qui venaient de s’acheter une kalachnikov au marché noir et avaient décidé, à leur façon, la seule qui leur soit accessible, de mourir debout plutôt que de vivre à genoux. J’ai aimé aussi ceux-là qui ont fait lever leurs victimes en leur demandant de décliner leur identité avant de viser leur visage »16.

Ces déclarations martiales ne laissent nulle place aux victimes17. En même temps, Tariq Ramadan déclarait : « Je ne suis pas Charlie », et Dieudonné postait le 11 janvier 2015 : « Je me sens Charlie Coulibaly ». L’année suivante, Soral publiait une parodie de journal titrée « Chutzpah Hebdo» : le dessin de première page représentait Charlie Chaplin devant l’étoile de David, avec dans une bulle la question « Shoah où t’es ?». Condamné une fois de plus pour négationnisme, il a interjeté appel.

Pour surprenantes qu’elles paraissent, ces convergences découlent du principe même des idéologies identitaires qui divisent le monde humain entre Nous, les victimes, et Eux, les ennemis. Or, par un mystère somme toute transparent, quel que soit le Nous, les Juifs restent assimilés à Eux.

Conforté par les post-féministes au nom de l’intersectionnalité, et fort de la caution « de gauche » dont il se prévaut dans sa croisade contre l’islamophobie, le discours postcolonial véhicule le langage identitaire et antisémite qu’il partage avec l’extrême droite la plus fanatique.

Dans la rencontre « tricontinentale » entre Ramadan, Dieudonné et Soral, l’antisémitisme reste ainsi le principe d’un complotisme commun et le produit d’appel le plus consensuel pour leurs partisans, même quand l’antisionisme l’euphémise au besoin. Au-delà, on pourrait montrer comment les Juifs incarnent commodément leurs multiples ennemis communs, comme l’État de droit, les droits humains, la démocratie et les institutions internationales.

N.B. — J’ai plaisir à remercier Édith Fuchs, Sabine Prokhoris, Liliane Kandel, Catherine Kintzler, Gilbert Molinier et Rudy Reichstadt.

Notes

1 – C’est notamment la théorie de l’Eurabia, mentionnée plus de quarante fois par Anders Breivik, néonazi meurtrier de masse norvégien, dans son manifeste.

2 – Tout au plus, comme le frère de Tariq Ramadan, acceptent-ils pour des raisons tactiques un moratoire sur la lapidation des femmes supposées adultères. En France, les féministes décoloniales, sans doute pour des raisons convergentes, se sont bien gardées de condamner la vente par l’État islamique de prisonnières yézidies comme esclaves.

4 – Voir notamment Marion van Renterghem, « Tariq Ramadan : le récit de celle qui a fait basculer l’affaire », Vanity Fair, mars 2018.

7 – À « Christelle », une des plaignantes, qui lui demandait alors pourquoi il n’assumait pas clairement, Ramadan répondit  : «  Les gens ne sont pas prêts encore, pas assez éclairés. Cela pourrait porter préjudice à mon travail pour la cause. Plus tard. Je garde mes distances avec eux. Mais va voir le site de Soral, c’est le seul qui ose dire les choses sur le lobby sioniste. Il ouvre les yeux sur l’emprise que les sionistes ont sur la France. » (loc. cit.). Ces propos attestent que les divergences apparentes entre Soral et Ramadan ne sont que tactiques.

8 – Cf. Jean-Louis Amselle, « Dieudonné fait ressurgir un antisémitisme postcolonial », Le Monde, 2 janvier 2014. Dieudonné proclame que l’esclavagisme est « une spécialité juive au départ ». Ramadan tient le même discours en privé, selon « Christelle » : « Il jouait une corde sensible chez moi en évoquant mes ancêtres esclaves : la traite négrière, c’était les Juifs. Les bateaux qui les transportaient, les Juifs. » (loc. cit.).

10 – Voir Pierre-André Taguieff, « Tariq Ramadan victime pré-désignée d’un complot islamophobe ? », Conspiracy Watch, 3 mai 2020, https://www.conspiracywatch.info/tariq-ramadan-victime-pre-designee-dun-complot-islamophobe.html

11 – La proximité de Burgat et de Ramadan est si bien attestée que Ian Hamel lui a consacré tout le cinquième chapitre de sa monographie (Tariq Ramadan : histoire d’une imposture, Paris, Flammarion, 2020).

12 – Bernadette Sauvaget, « Tariq Ramadan axe désormais sa défense sur l’islamophobie », Libération, 17 mai 2020.

13 – « De quoi Roman Polanski est-il le nom ? », Le Point, 5 mars 2020. Voir aussi Sabine Prokhoris, « Polanski, Césars de fiel », dans Transfuge : https://www.transfuge.fr/2020/03/17/polanski-cesars-de-fiel/.

14 – L’ancienne académie en feu, Libération, 1er mars 2020.

15 – Ne dit-on pas « le travail de l’accouchement » ? Voir récemment Silvia Federici : « Marx ne reconnaît jamais qu’il faut du travail, le travail de reproduction, pour cuisiner, pour nettoyer, pour procréer » (Le capitalisme patriarcal, Paris, La Fabrique éditions, 2019, p.13).

16 – Voir « Les hommes nous rappellent qui commande et comment », Les Inrocks, 17 janvier 2015, en ligne : https://www.lesinrocks.com/2015/01/17/actualite/actualite/virginie-despentes-les-hommes-nous-rappellent-qui-commande-et-comment/.

17 – Dans la même veine, Judith Butler ne manqua pas, au lendemain des attentats massifs du 13 novembre 2015, d’alimenter les thèses complotistes : « Les experts étaient certains de savoir qui était l’ennemi avant même que l’EI ne revendique les attentats », tout en agitant le spectre de la dictature de François Hollande (cf.  « Une liberté attaquée par l’ennemi et restreinte par l’État », Libération, 19 novembre 2015, https://www.liberation.fr/france/2015/11/19/une-liberte-attaquee-par-l-ennemi-et-restreinte-par-l-etat_1414769).

« Islamophobie » : un racisme ?

[En collaboration avec B.B., magistrat]

Faut-il considérer, comme l’affirme une tribune publiée dans Libération le 4 octobre 2019 et comme le prétendent des slogans apparemment hâtifs mais soigneusement médités, que « l’islamophobie est un racisme » ? Si la réponse est positive, alors il faut réclamer l’introduction de ce délit dans le code pénal, puisqu’il n’y figure pas. François Braize et B. B, magistrat, examinent ici quelles seraient les conséquences d’une telle introduction et pourquoi celle-ci serait contraire aux principes du droit républicain. Ce faisant, ils révèlent les attendus politiques d’une telle revendication : créer un délit d’opinion et communautariser le droit pénal1.

Au-delà du soutien qu’il fallait légitimement apporter à Henri Pena-Ruiz à la suite de la publication par Libération de la tribune du 4 octobre dernier (« Islamophobie à gauche : halte à l’aveuglement, au déni, à la complicité »), il est également indispensable de traiter la question juridique fondamentale que cette tribune soulève2.

Faut-il considérer que « l’islamophobie est un racisme » ? Telle est la question. Si l’on répond positivement à cette question comme le font les signataires de cette tribune, il faut alors tirer les conséquences du fait qu’on ne peut pas laisser un racisme impuni. Or l’islamophobie n’est pas aujourd’hui un concept connu de notre droit pénal qui protège néanmoins les croyants des actes et propos discriminatoires qu’ils peuvent subir3. Donc, si « l’islamophobie » n’est pas dans notre code pénal alors qu’elle serait un racisme, il faudrait l’y introduire ?

La protection des croyants musulmans contre les actes ou propos discriminatoires à raison de leur confession ne relèverait plus ainsi de la législation générale anti-discrimination applicable à la protection notamment de tous les croyants mais d’un délit spécifique réprimant tout ce qui pourrait être capté par le concept attrape-tout « d’islamophobie » ? Certains semblent le soutenir. D’autres le chantent sur tous les toits. Cette question appelle un traitement juridique sérieux, précis et documenté.

Une inexistence pénale à laquelle il faudrait remédier ?

Les signataires de la tribune précitée affirment très péremptoirement que « l’islamophobie est un racisme ». L’affirmation étonne. D’abord, par son inexactitude intellectuelle qui est de taille. En effet, être catholique, juif, musulman ou de toute autre confession, n’est pas une appartenance à une race. La protection pénale des croyants relève de la discrimination envers les pratiquants d’une religion, pas du racisme à proprement parler. Mais passons sur ce «détail».

Ensuite, les signataires jouent avec leurs propres mots pour soutenir, postérieurement à la publication de leur tribune, qu’ils ne demandaient pas la création d’un nouveau délit « d’islamophobie »…. Que peut-on vouloir désigner, signifier ou demander par l’assertion « l’islamophobie est un racisme » si cela reste sans conséquence pénale ? On ne voit pas très bien sinon au minimum une terrible ambiguïté, si ce n’est une honte pour l’esprit.

En effet, en France et aujourd’hui, tout ce qui est un racisme est puni pénalement, s’il s’agit d’actes ou de propos discriminatoires ou provoquant à la discrimination ou la haine s’en prenant à des personnes à raison de leur supposée ou prétendue race. C’est en effet le cœur du réacteur de notre législation contre les discriminations dont l’incrimination et les peines ont été étendues progressivement au fil du temps à la protection d’autres catégories d’intérêts (par exemple la discrimination en fonction d’une religion, d’une orientation sexuelle, etc.)4 – délits qui ne relèvent pas pour autant du concept de racisme quand bien même ils seraient punis des mêmes sanctions5.

Il se trouve ainsi que «l’islamophobie» n’est pas susceptible aujourd’hui d’être poursuivie pénalement en application de notre droit. Au demeurant, personne ne l’a définie et surtout pas le législateur mais comment ne pas voir qu’elle confond (en un tout effrayant par son totalitarisme intrinsèque) le fait de s’en prendre aux pratiquants d’une religion et celui de s’en prendre à une confession qui s’en trouverait ainsi sacralisée ?

« L’islamophobie », qui pénalement n’existe pas, ne peut dès lors être considérée comme un racisme, ni comme une discrimination. Elle ne le pourrait qu’à la condition d’avoir été définie et érigée en un délit « d’islamophobie ». Ce qui n’est pas. En conséquence, soutenir que « l’islamophobie est un racisme » revient à demander la création d’un nouveau délit ou, pire encore, à faire comme s’il existait déjà. Au mieux à parler pour ne rien dire. Et le lecteur peu averti est censé avaler cela tout cru… Ajoutons que ce n’est pas parce que les musulmans peuvent être discriminés, stigmatisés voire odieusement attaqués par certains nervis fascistes comme encore récemment à Bayonne, que cela légitime l’assertion.

Ainsi peut-on penser que le terme de racisme est volontairement utilisé pour tenter de couvrir, en disant que « l’islamophobie » est un racisme, dans une même approche la protection légale et légitime qui est due aux pratiquants d’une religion et l’instauration d’une protection légale de la religion elle-même, qui consisterait à (re)créer un avatar du délit de blasphème, rebaptisé « islamophobie ».

Ce sujet n’est pas une plaisanterie mais une affaire très sérieuse dans laquelle nous jouons nos libertés. Il y va de la protection des uns et des libertés des autres. Il faut donc être précis. Et notre droit a su l’être.

Les croyants musulmans sont déjà protégés par le droit qui vaut pour tous

Il faut aujourd’hui que les conditions du délit de discrimination, ou de l’injure, ou de la diffamation ou de la provocation à la discrimination ou la haine6 soient constituées pour qu’un acte ou un propos (dit «islamophobe» par ceux qui reconnaissent un sens à cette notion), puisse recevoir une qualification pénale. De la sorte, les musulmans et leur confession sont traités par notre droit pénal comme les autres croyants et confessions et ne sont pas pénalement essentialisés7.

Rappelons aussi, et c’est essentiel, que nos textes répressifs en ce domaine s’appliquent toujours (et seulement) lorsqu’une personne, ou un groupe de personnes, est victime d’un acte prohibé par la loi, en raison de son appartenance réelle ou supposée à une religion, et ce, qu’il s’agisse de la discrimination, de l’injure, de la diffamation ou de la provocation à la discrimination ou la haine.

Donc, actuellement, tout citoyen de confession musulmane qui est victime d’une discrimination prohibée, d’une injure, d’une diffamation ou d’une provocation à la discrimination ou la haine en raison de son appartenance à la religion musulmane est protégé par la loi et l’auteur des faits ou propos interdits par la loi peut être poursuivi de ce chef pénalement. Les textes actuels protègent les pratiquants de toutes les religions de façon suffisante, depuis de nombreuses années. Et les musulmans comme les autres. Ils ne protègent pas en revanche les confessions et leurs dogmes eux-mêmes.

Eriger « l’islamophobie » en racisme, c’est réclamer l’introduction d’un délit d’opinion

Dès lors, et c’est ce qui peut être perçu comme un piège, ce qui est proposé avec « l’islamophobie » érigée en racisme est en fait un délit d’opinion critique envers une religion, sans exiger qu’une personne ou un groupe de personnes soient directement victimes d’un agissement ou propos quelconque (discrimination, injure, provocation à la haine).

On quitterait donc le terrain de l’acte objectif causant un préjudice (qui peut être prouvé ou au contraire dénié lors d’un procès pénal) pour une notion purement subjective par la « grâce » de laquelle un plaignant pourrait demander la condamnation de l’auteur de propos parce que subjectivement, il les ressentirait comme «islamophobes» et en serait affecté ou offensé. C’est exactement ce qui avait été réclamé lors du procès des caricatures de Mahomet et que certains ont bien intégré en s’auto – interdisant, sur le terrain de l’opportunité, de choquer les croyants8.

Il ne s’agirait donc au fond que de faire taire les critiques de l’islam puisque toute critique, toute caricature, pourra toujours être jugée offensante, blessante voire blasphématoire par certains fidèles ou ceux de leurs amis qui s’empresseraient d’en saisir les tribunaux.

Une telle évolution serait contraire aux principes les plus fondamentaux de notre législation anti-discriminatoire, qui protège les adeptes d’une religion et non la religion elle-même, laquelle n’a pas lieu d’être protégée par la loi ou l’Etat en tant que corpus dogmatique et idéologique susceptible, par définition et au contraire, d’être discuté, critiqué, voire caricaturé.

Si nous avons en France, par un long combat, soustrait notre liberté de pensée et d’expression critique à l’emprise castratrice de l’Eglise catholique et aboli le délit de blasphème, ce n’est pas pour céder aux désidératas de ceux qui admettraient de la soumettre à la menace permanente d’une obligation de silence face à l’islam.

Il n’est donc pas question de céder à une quelconque tentative de communautarisation de notre droit pénal et de créer, ou de considérer qu’existe, un nouveau délit «d’islamophobie», non plus même que de dire que « l’islamophobie » est un racisme. Pas un seul instant. Mais, en même temps, ce sera pour nous sans le moindre renoncement dans le combat contre le racisme. Mais pour cela, on a déjà tous les outils juridiques nécessaires, nul besoin d’en ajouter.

Ce que nous critiquons, avec Henri Pena-Ruiz et beaucoup d’autres, ce n’est bien évidemment pas la pratique de la religion musulmane (prières quotidiennes chez soi ou à la mosquée, jeûne du Ramadan, pèlerinage à La Mecque, abstention de manger du porc, etc.), ni d’aucune autre d’ailleurs dès lors que sont respectées les lois de la République, pratique qui a toujours été acceptée en France et que personne chez les républicains et les démocrates de ce pays, de gauche et de droite, ne remet en cause.

Une tentative de communautarisation

Ce que nous dénonçons, c’est l’offensive des islamistes utilisant les manifestations prosélytes pour renforcer leur influence sur les musulmans par des provocations répétées. Et nous entendons bien dénoncer aussi ceux qui n’y voient rien à redire, quand ils n’affichent pas leur soutien.

Les exemples de cette offensive sont légion : voile couvrant le visage des femmes en entier, voile des fillettes, invention du burkini, revendication par des femmes militantes du port du voile permanent dans les services publics et même à l’école jusque dans les sorties scolaires, pression sur les commerçants musulmans pour qu’ils ne vendent pas de porc ou d’alcool y compris à des non-musulmans, etc. Toutes choses que nous ne voulons pas voir protégées par un nouvel avatar du délit de blasphème de la critique qu’elles peuvent mériter.

Par ailleurs, rappelons aussi qu’il est légal et légitime dans notre République d’interdire certains préceptes religieux tels la polygamie ou de manière générale l’application de la charia et tout ce qui ne respecte pas, comme l’a jugé la Cour européenne des Droits de l’Homme, nos valeurs démocratiques et nos principes fondamentaux9 . Pourquoi pas, tant qu’on y est, dans une logique de «tolérance religieuse totale», ne pas en arriver à taxer « d’islamophobie » ceux qui s’élèveraient contre la lapidation des femmes musulmanes adultères ?

Notre République est universaliste et, face au droit, elle place tous les citoyens sur un même plan, qu’ils soient ou non croyants. Elle n’en distingue aucun et ne communautarise surtout pas la nature et l’étendue de la protection pénale qui est due identiquement à chacun d’entre eux. Rêvons un peu : les propos de comptoirs, de salons ou de tribunes devraient s’inspirer de la même exigence de rigueur.

Notes

1 – Reprise, avec de légères modifications, de l’article publié sur le blog de François Braize Décoda[na]ges https://francoisbraize.wordpress.com/2019/11/05/islamophobie-un-racisme/ Les sous-titres sont de Mezetulle. Les idées contenues dans ce texte ont été, dans un premier temps, exposées dans les commentaires d’un article publié sur Mezetulle http://www.mezetulle.fr/soutien-a-henri-pena-ruiz-vise-par-une-tribune-dans-liberation/ qui a fait l’objet d’une vive discussion et d’observations juridiquement discutables. Compte tenu de l’importance de la question posée qui irradie le débat public, ces analyses ont été regroupées en un seul texte par les deux cosignataires François Braize et B.B., magistrat, président de chambre correctionnelle d’une cour d’appel.

3 – Pour ne pas encourir le grief de ne pas documenter notre analyse, on précise ci-après les bases légales des incriminations de notre droit pénal qui permettent de protéger les croyants, sans discrimination ni essentialisation d’aucune confession : la discrimination (délit prévu à l’article 225-1 du code pénal), l’injure publique (délit prévu à l’article 29, alinéa 2 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse), l’injure non publique (contravention de l’article R.625-8-1 du code pénal), la diffamation publique (délit prévu à l’article 29, alinéa 1er de la loi du 29 juillet 1881 précitée), la diffamation non publique (contravention de l’article R.625-8 du code pénal), la provocation à la discrimination ou la haine (article 24 de la loi du 29 juillet 1881 et contravention de l’article R.625-7 du code pénal), avec, le cas échéant, la circonstance aggravante raciste ou liée à l’appartenance à une religion prévue par l’article 132-76 du code pénal. Il s’agit donc d’un véritable arsenal qui fonctionne parfaitement de manière égale en droit et identique pour toutes les confessions…

4 – Pour une énumération complète des intérêts protégés par notre législation anti-discrimination telle qu’elle résulte de la loi n°2016-1547 du 18 novembre 2016 dont l’article 86 a modifié l’article 225-1 de notre code pénal, voir le texte de cet article :
Article 225-1, alinéa 1er : « Constitue une discrimination toute distinction opérée entre les personnes physiques sur le fondement de leur origine, de leur sexe, de leur situation de famille, de leur grossesse, de leur apparence physique, de la particulière vulnérabilité résultant de leur situation économique, apparente ou connue de son auteur, de leur patronyme, de leur lieu de résidence, de leur état de santé, de leur perte d’autonomie, de leur handicap, de leurs caractéristiques génétiques, de leurs mœurs, de leur orientation sexuelle, de leur identité de genre, de leur âge, de leurs opinions politiques, de leurs activités syndicales, de leur capacité à s’exprimer dans une langue autre que le français, de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une Nation, une prétendue race ou une religion déterminée. »
Dans les mêmes termes, l’alinéa 2 de ce même article instaure une protection identique en faveur des personnes morales ; en conséquence, la protection contre la discrimination en raison de la religion s’applique aussi aux personnes morales et, donc, aux sociétés ou associations ouvertement liées à la religion musulmane.

5 – Sanctions prévues par l’article 225-2 du code pénal : 3 ans d’emprisonnement et 45000 euros d’amende.

6 – La provocation publique à la haine est définie à l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881 :
« Ceux qui, par l’un des moyens énoncés à l’article 23, auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, seront punis d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende ou de l’une de ces deux peines seulement. »
La provocation non publique est définie à l’article R625-7 du code pénal :
« Article R625-7- La provocation non publique à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une prétendue race ou une religion déterminée est punie de l’amende prévue pour les contraventions de la 5e classe.
Est punie de la même peine la provocation non publique à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation sexuelle ou identité de genre, ou de leur handicap, ainsi que la provocation non publique, à l’égard de ces mêmes personnes, aux discriminations prévues par les articles 225-2 et 432-7.

7 – Il n’existe pas dans notre législation pénale de crime ou de délit spécifiquement antisémite ; comme les adeptes des autres confessions, les juifs bénéficient de la protection des mêmes textes que l’on a cités ; même le négationnisme de la Shoah est puni par un texte qui réprime toutes les négations d’un crime contre l’humanité ; même si cela est soutenu parfois, il serait inacceptable d’envisager la création d’un délit « d’islamophobie », au motif d’un parallélisme avec l’antisémitisme…
Il est assez rassurant au fond de pouvoir vérifier en parcourant toutes les dispositions de notre code pénal par une recherche par mot dans LEGIFRANCE, que l’on n’y trouve ni le mot « antisémitisme » ni le mot « islamophobie » !

8 – [NdE Mezetulle] voir à ce sujet l’article de Jeanne Favret-Saada « Les habits neufs du délit de blasphème » et l’article de Catherine Kintzler « Du respect érigé en principe ».

9 – Voir l’arrêt de la CEDH rendu en Grande Chambre dans l’affaire Refah Partisi c/ Turquie en février 2003 : cedh-arr_c3_aat_20refah_20partisi_20c_3a_20turquie_20_28grande_20chambre_29_20du_20_3a2003

© François Braize et B. B., site d’origine : Décoda(na)ges, 2019.

Soutien à Henri Pena-Ruiz, visé par une tribune dans « Libération »

Le 4 octobre, la version en ligne du journal Libération publiait une tribune signée par un « collectif d’élus et d’acteurs associatifs », intitulée « Islamophobie à gauche : halte à l’aveuglement, au déni, à la complicité ». Cette publication, qui appelle à faire de « l’islamophobie » un délit raciste, ne se contente pas de rabâcher les thèmes du retournement victimaire chers à la mouvance dite « décoloniale » et à l’idiotie utile de l’islamisme meurtrier, elle ne se contente pas de donner une fois de plus les leçons de morale qui excusent l’inexcusable. Elle s’en prend à la personne de Henri Pena-Ruiz1.

En plaçant en « accroche » la photo de Henri Pena-Ruiz agrémentée d’une citation tronquée, en cautionnant les accusations indignes et les violents propos par lesquels certains militants s’en sont pris à lui lors d’une de ses récentes conférences, le texte invite, entre autres, à poursuivre et à accentuer la campagne publique de dénigrement calomnieux dont sa personne est l’objet. Pendant qu’on y est, pourquoi ne pas lui mettre directement une cible dans le dos ? On se demande vraiment qui tient un « discours de haine ».

Avec un remarquable sens du moment opportun, la tribune est publiée le lendemain du massacre au couteau qui a eu lieu à la préfecture de police de Paris2. La deuxième partie de son titre, rédigée dans un crescendo alarmant (« halte à l’aveuglement, au déni, à la complicité »), pourrait être reprise et retournée aux signataires d’un texte qui donne l’exemple même des procédés qu’il prétend dénoncer.

Notes

2 – Evénement tragique qui s’inscrit dans une série sanglante et à propos duquel est enfin posée publiquement et sans les circonlocutions habituelles la question de l’aveuglement, du déni et de la complicité dont le bras islamiste meurtrier bénéficie depuis tant d’années. Voici ce que j’écrivais sur ce site en janvier 2015 après le massacre à Charlie-Hebdo :

[…] suffira-t-il d’un revers de main pour déraciner les Bastilles qu’on voit s’édifier sous nos yeux depuis belle lurette ? Suffira-t-il d’un revers de main pour que les accusateurs bienpensants cessent de plastronner et de faire des leçons de morale progressiste, eux qui ont désigné aux tueurs, d’un index coupable, la cible prétendue « islamophobe » ? Est-ce d’un revers de main que nos concitoyens musulmans secoueront l’omerta qui depuis des années les amalgame, tout aussi coupablement, à ce que l’islam a de plus réactionnaire ? Suffira-t-il d’un revers de main pour que nos concitoyens de culture musulmane engagent massivement le travail critique sans lequel toute religion hégémonique cède à ses monstres ? Suffira-t-il d’un revers de main pour que ceux qui, parmi eux, effectuent ce travail au risque de leur vie, soient enfin entendus ? Quand cessera-t-on de cautionner le fanatisme au prétexte d’éviter la « stigmatisation » ? 

Edit 12 octobre. À lire aussi
La tribune « Nous apportons notre total soutien à Henri Pena-Ruiz », inspirée par le texte ci-dessus et signée par de nombreuses personnalités, est en ligne sur le site de Libération.

L’affichage politico-religieux dans la société serait-il au-dessus de toute critique ?

Le port d’un hijab par une représentante du syndicat étudiant UNEF ne relève pas de la laïcité organique stricto sensu. Comme l’affaire du burkini en 2016, il soulève une question de liberté civile. Si on a le droit d’afficher les options politico-religieuses les plus rétrogrades, on doit aussi avoir celui (car c’est le même !) de critiquer, de caricaturer et de désapprouver publiquement ces mêmes options. On peut même considérer l’exercice de ce droit de désapprobation comme un devoir sans s’exposer pour cela à se faire injurier, à être qualifié de « raciste » ou de « facho ».

La laïcité comme régime d’association politique

Depuis plusieurs années, j’ai essayé de caractériser les dérives dont le concept de laïcité est l’objet, en les ramenant à une méconnaissance (parfois volontaire) de la dualité constitutive du régime de laïcité : principe de laïcité applicable à la puissance publique d’une part, liberté d’expression et de manifestation dans la société ordinaire de l’autre, dans le respect du droit commun. Ces dérives fonctionnent symétriquement selon un même mécanisme. On exalte l’un des principes et on piétine l’autre : vouloir accepter le marquage religieux et identitaire au point de l’introduire jusque dans le domaine de l’autorité publique / vouloir inversement interdire toute expression religieuse dans l’espace social ordinaire1.

Bannie du domaine de l’autorité publique et de ce qui participe de cette autorité, l’expression religieuse n’est pas confinée dans l’intimité : on peut porter un signe religieux (ou d’incroyance) en public (dans la rue, les transports, au restaurant, etc.), s’exprimer publiquement sur ces sujets.

En quel sens peut-on dire de la société civile qu’elle est laïque ?

Ce schéma, qui concerne l’organisation juridico-politique de l’association politique, épuise-t-il la question ? Au prétexte que la société civile n’est pas tenue par le principe de laïcité, au prétexte que l’expression religieuse en son sein est licite, faut-il prétendre que le respect de cette expression doive se traduire par le silence de toute critique et de toute désapprobation à son égard ? Si la société civile s’en tenait à la liberté d’expression religieuse elle ne serait que tolérante, elle devient laïque au sens large et civil lorsqu’elle libère aussi, dans le cadre du droit commun, l’expression a-religieuse et même anti-religieuse, de même qu’elle libère la parole politique.

La question s’est posée de manière apparemment anecdotique en 2016 au sujet du « burkini ». Elle a déplacé le débat du fait même qu’elle ne peut pas être traitée par voie juridique : une loi qui interdirait une telle tenue étendrait le principe de laïcité au-delà de son champ, abolirait la liberté d’expression, et ceux qui la proposent recourent souvent à des arguments de type identitaire. Faut-il, pour lutter contre un communautarisme séparatiste, se mettre à lui ressembler ? Délesté de ses aspects juridiques, le débat fut alors recentré sur son enjeu de société, lequel n’est pas indifférent à la question politique.

L’affaire du « burkini » ne pouvait pas être regardée en faisant abstraction des attentats meurtriers commis au nom du totalitarisme islamiste, on se souvient qu’elle survint juste après le massacre du 14 juillet 2016 à Nice et dans un lieu proche de celui-ci. Elle fut une opération particulièrement perverse destinée à faire basculer la France, en quelques jours, de la position de victime à celle de « persécuteur ». Elle s’inscrit parmi les jalons que sème depuis plusieurs décennies une version politique ultra-réactionnaire et totalitaire de l’islam. Rétrospectivement on voit bien que l’affaire de Creil en 1989 inaugurait la série de ces jalons.

La banalisation du port du voile et sa légitime critique

Aujourd’hui, avec un affichage ostensible – c’est le moins qu’on puisse dire – par le choix de la personne d’une de ses représentantes, l’UNEF apporte une contribution remarquée à la série. Cette représentante porte un hijab très soigné dont la discrétion n’est pas la vertu principale. Il ne s’agit pas, comme en 89 lors de l’affaire de Creil, de tenter de forcer le principe de laïcité sur le terrain de la puissance publique, mais de se déployer – en toute légalité, il faut le répéter – sur le terrain infiniment ouvert de la société civile en répandant, comme si elle était une norme, une vision particulièrement réactionnaire de la « femme musulmane », jetant de facto l’opprobre sur toutes celles qui ne s’y conforment pas. La banalisation d’un projet politico-religieux porteur d’un odieux ordre moral s’introduit à la faveur de cette accoutumance inlassablement réitérée, inlassablement déplacée sur l’échiquier social. Les femmes de culture musulmane, ou supposées telles, qui refusent les marquages identitaires subissent cette pression et dans certains lieux on leur rend la vie impossible. Ce sont elles qui sont victimes de « stigmatisation ».

Allons-nous accepter que le non-port du voile soit un acte d’héroïsme pour certaines femmes en certains lieux ? L’accepter pour les unes, c’est déjà l’avoir accepté pour toutes ! Un tel fait ne se combat pas par la juridisation. Refuser sa banalisation, le circonscrire comme quelque chose d’insolite, de particulier, c’est l’affaire de la société tout entière qui doit reprendre la main. Il est nécessaire d’user aussi de la liberté d’expression pour dire combien cela est inacceptable, oser dire tout le mal qu’on en pense, procéder à la critique publique de cette banalisation, à sa réprobation.

Droit d’affichage et droit de réprobation

Or cette entreprise de banalisation normalisatrice est depuis le début soutenue par une « culture de l’excuse » qui procède en trois attendus :

1° Minimisation et anecdotisation : « ce n’est qu’un fichu » version 89 ; « ce n’est qu’un costume de plage » version burkini ; « la représentante de l’UNEF s’exprime sur des sujets syndicaux, circulez, son voile ne donne rien à voir » dernière version2.

2° Sophisme de l’appel à la légalité : « ce n’est pas interdit, les critiques sont impertinentes »3. À ce compte il faudrait s’abstenir de critiquer le Rassemblement national de Mme Le Pen.

3° Fétichisation d’une figure victimaire coalisante : un opprimé par essence qui, quoi qu’il fasse, doit être sinon soutenu, du moins excusé. Jadis le prolétaire. Ce dernier s’étant fait trop rare, des substituts plus avantageux l’ont supplanté : l’ex-colonisé, sa descendance pour les siècles des siècles et la version la plus rétrograde de la religion qu’on lui attribue, avec tous les adeptes qu’on y amalgame sans s’encombrer de nuances. Ainsi critiquer le totalitarisme islamiste, ce serait s’en prendre aux musulmans, les harceler.

Ces trois attendus classiques véhiculent une prescription morale : une injonction d’approbation. Aux yeux de ce prêchi-prêcha, il ne suffit pas de respecter les lois en tolérant ce qu’on réprouve : il faudrait en plus l’applaudir, en accepter la banalisation avec le sourire – sinon vous êtes un affreux réactionnaire liberticide, un « islamophobe ». Si vous froncez le sourcil en présence d’un voile islamique, vous êtes coupable de diviser une société multiculturelle où tout devrait baigner dans l’onction de la bigoterie. Et de vous expliquer que ce n’est pas bien de faire la gueule à une femme en burkini, que c’est raciste et discriminatoire de caricaturer un affichage religieux, que c’est « lancer une meute de fachos » de faire remarquer publiquement qu’un syndicat étudiant naguère laïque a bien changé4….

Oui, on a le droit de porter le voile, oui on a le droit d’afficher une option politico-religieuse ultra-réactionnaire dans la société civile, y compris lorsqu’on est un représentant syndical. Mais n’oublions pas la réciproque : c’est en vertu du même droit qu’on peut exprimer la mauvaise opinion qu’on a de cet affichage et toute la crainte qu’il inspire5. Et il n’est pas interdit, jusqu’à nouvel ordre, de s’imposer ce droit de réprobation et de critique publiques comme un devoir civil.

Qu’en est-il de la liberté si on peut encore crier « croâ croâ » au passage d’une rarissime soutane, mais qu’on ne peut pas le faire à celui d’un hijab serré bien bas sur le front ?

Notes

1- Je me permets de renvoyer, pour plus de détails, à mon Penser la laïcité (Paris : Minerve, 2015 2e éd.), particulièrement chap. 1. Cela permet, par ailleurs, de dégager de fausses questions laïques : par exemple, ce n’est pas comme signe religieux que le voile intégral est interdit dans la rue, mais parce qu’il est une des façons de masquer volontairement son visage. On peut aussi consulter l’entretien avec Laurent Ottavi paru, en deux parties, dans la Revue des Deux Mondes en ligne http://www.revuedesdeuxmondes.fr/catherine-kintzler-laicite-a-produit-plus-de-libertes-ne-aucune-religion-investie-pouvoir-politique/

2 – On trouvera le développement de cet argument (dont je donne ici l’expression vulgaire) dans un article de Luc Bentz intitulé « Voile de Maryam Pougetoux : droit, raison et politique » en ligne http://blogs.lexpress.fr/etudiant-sur-le-tard/sur_l_affaire_maryam_pougetoux/ . Je remercie par ailleurs l’auteur de ce texte pour la lecture et la citation qu’il fait d’un passage substantiel de mon livre, passage sur lequel il s’appuie pour dire que le port du voile par Maryam Pougetoux est licite et ne saurait être frappé par le principe de laïcité stricto sensu. En quoi je ne peux que lui donner raison !

3 – Il va de soi que ce sophisme ne peut plus fonctionner pour le port de signes religieux ostensibles à l’école publique, prohibés par la loi de 2004.

4 – C’est pourtant en termes mesurés et argumentés que Laurent Bouvet, co-fondateur du Printemps républicain, a exposé cette critique http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2018/05/15/31001-20180515ARTFIG00148-polemique-sur-la-militante-voilee-de-l-unef-la-reponse-de-laurent-bouvet.php . Julien Dray, ancien vice-président de l’UNEF, s’est exprimé avec plus de virulence, en disant « notre combat est souillé » https://www.ladepeche.fr/article/2018/05/15/2798158-portant-voile-islamique-representante-unef-suscite-polemique.html

5 – Comme le fait par exemple Christine Clerc dans une Lettre ouverte à Yassine Belattar « Pourquoi le voile me fait peur » en ligne : http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/05/29/31003-20180529ARTFIG00194-christine-clerc-pourquoi-le-voile-me-fait-peur.php