« Génération offensée » de Caroline Fourest (lu par P. Foussier)

« De la police de la culture à la police de la pensée » : tel est le sous-titre du livre de Caroline Fourest Génération offensée1 où elle narre « l’histoire de petits lynchages ordinaires qui finissent par envahir notre intimité, assigner nos identités, transformer notre vocabulaire et menacer nos échanges ».

Nous avons probablement tous en tête le souvenir de tel spectacle censuré ou de telle production littéraire contestée. L’un des mérites de ce livre consiste déjà à en dresser sinon une liste exhaustive du moins à illustrer le propos à travers de nombreux cas d’école. Pour y avoir enseigné, pour s’y rendre fréquemment, l’éditorialiste et réalisatrice Caroline Fourest évoque souvent la réalité de l’Amérique du Nord. Les États-Unis et le Canada préfigurent ce que l’Europe vivra un peu plus tard tant l’imprégnation culturelle du Nouveau Monde sur le Vieux Continent est considérable.

Police de la culture

Les temps ont changé depuis 50 ans. « En mai 1968, la jeunesse rêvait d’un monde où il serait interdit d’interdire. La nouvelle génération ne songe qu’à censurer ce qui la froisse ou l’offense », remarque Caroline Fourest qui souligne l’inversion des rôles : « Jadis, la censure venait de la droite conservatrice et moraliste. Désormais, elle surgit de la gauche. Ou plutôt d’une certaine gauche, moraliste et identitaire ». Elle en détaille donc les exemples, en particulier s’agissant du concept d’appropriation culturelle, qui dénie à des personnes le droit d’arborer des tresses, de proposer un menu asiatique dans une cantine, d’organiser des cours de yoga ou de suggérer l’étude d’une œuvre littéraire ou artistique. La parole est confisquée, parquée selon l’origine, le genre ou la couleur de peau. Sur les campus américains ou canadiens, les renvois d’enseignants qui contreviennent aux canons de cette jeunesse ne sont plus des cas isolés. La censure rôde en permanence : « Cette police de la culture ne vient pas d’un État autoritaire mais de la société ». Le dévoiement de combats anciens pour le féminisme, l’antiracisme ou pour les droits des personnes LGBT se généralise dans les milieux universitaires et militants et les réseaux d’influence s’étendent aux syndicats, aux partis politiques et au monde médiatique : « Ses cabales pèsent de plus en plus sur notre vie intellectuelle et artistique. Le courage d’y résister se fait rare ». En France aussi. En effet, les exemples sont multiples de telle ou telle institution qui cède à la menace de groupes de pression. « Les inquisiteurs de l’appropriation culturelle fonctionnent comme les intégristes. Leur but est de garder le monopole de la représentation de la foi en interdisant aux autres de peindre ou dessiner leur religion », observe Caroline Fourest, qui montre aussi comment l’obsession racialiste habite la plupart du temps les motivations des censeurs. L’identité est le maître-mot de ces fanatiques de l’ethnicité. Le séparatisme est leur projet, l’approche par l’intersectionnalité leur caution académique. Les exemples sont légion, mais la manière dont la pièce Kanata de Robert Lepage, qui dépeint l’oppression des peuples autochtones, a été censurée au Canada en dit long sur la façon dont cette gauche identitaire menace clairement la liberté d’expression au nom de sa Vérité. Que la troupe du Théâtre du Soleil compte 24 nationalités importe peu pour ces « talibans de la culture ». Aux yeux des censeurs, les rôles doivent être joués par des « racisés ».

Monde monoculturel

Le multiculturalisme institutionnel de l’Amérique du Nord a bien entendu favorisé cette évolution ; la manière dont il répand son influence en Europe et en France même nous prépare à de funestes perspectives. Caroline Fourest montre ainsi comment des mouvements comme la Brigade anti-négrophobie, le CRAN ou le parti des Indigènes de la République propagent leur manière d’appréhender le monde. Les connexions avec l’islamisme sont légion pour ces promoteurs d’un « monde monoculturel » qui rêvent de la « retribalisation du monde ». En France, ses thuriféraires convient dans leurs débats Dieudonné, Tariq Ramadan ou la pasionaria indigéniste Houria Bouteldja mais font interdire Mohamed Sifaoui ou la pièce de Charb. Des syndicats étudiants se font à l’occasion le relais de la censure, tant les milieux universitaires sont contaminés par ces approches, à Paris 1, à Paris 8, à l’EHESS, à Normale Sup ou ailleurs : « La dérive d’une certaine jeunesse n’est pas seulement en cause. La démission culturelle de certaines élites doit également être interrogée. Jusqu’à quand va-t-on tolérer cette intimidation ? Ne voit-on pas où elle mène ? ».

1– Caroline Fourest, Génération offensée, Paris, Grasset, 2019.

Texte publié avec l’aimable autorisation de la revue Humanisme, que je remercie.

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5 thoughts on “« Génération offensée » de Caroline Fourest (lu par P. Foussier)

  1. AvatarMERCIER THIERRY

    Il convient pour parler de choses sérieuses …. d’évoquer des penseurs qui en soient vraiment.
    Or C. Fourest, habituée des raccourcis , l’est aussi
    des affirmations ou allégations sans preuve.
    Le fond a été touché quand il s’est agi de salir Corbyn « « Ceux qu’ils appellent ses amis, des cadres du Hamas et du Hezbollah avec il partage de nombreuses tribunes en expliquant à chaque fois que c’est un plaisir et un honneur. »
    Mais pas de chance, on n’a pas à la suite de l’affirmation la référence….

    Naïveté par ailleurs :
    « Quoi qu’on fasse, quoiqu’on dise, il y aura toujours quelqu’un sur Internet pour vous aligner.  »

    encore ?
    « Ceux qu’ils appellent ses amis, des cadres du Hamas et du Hezbollah avec il partage de nombreuses tribunes en expliquant à chaque fois que c’est un plaisir et un honneur. »

    Cet art de la formule a bien ete démonté par
    https://www.arretsurimages.net/articles/corbyn-et-ses-amis-integristes-fourest-ou-lart-du-raccourci

    Mezetulle nous a habitué à des recensions pmis sérieuses que cette amie de Philippe Val….
    Parler des pseudo intellectuells ne grandit pas ve Site

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    1. MezetulleMezetulle

      Réponse de l’éditeur.
      ********
      Discréditer des propos sur la considération de leur auteur ne me semble pas un procédé valide.
      Il se trouve que Mezetulle a publié d’autres articles critiquant et dénonçant les mêmes dérives que celles qui sont abordées dans le livre recensé. Certains de ces articles sont cités à la fin de la recension ci-dessus (notamment ceux de Sabine Prokhoris et François Rastier). On peut en citer d’autres : recension d’une étude de Gilles Clavreul sur la « pensée décoloniale », du livre de Nejib Sidi Moussa La Fabrique du musulman, de celui de Fatiha Boudjahlat Le Grand détournement, de celui de Sabine Prokhoris Au bon plaisir des docteurs graves (par Jeanne Favret-Saada).

      Mezetulle s’est déjà encanaillée en relayant naguère sans rougir une autre publication de Caroline Fourest, son Génie de la laïcité : certes j’en critique un aspect, mais en présentant une argumentation et non en disant « l’auteur n’est pas une intellectuelle une vraie de vraie, d’ailleurs c’est une amie d’Untel ! ».
      Et sans remettre une couche de vulgarité en citant la vidéo « Evergreen et les dérives du progressisme », on reviendra à un peu de littérature en rappelant le roman de Philip Roth La Tache.

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  2. AvatarBraize

    Je souhaite ajouter le point de vue du lecteur à celui de l’éditeur qui y répond très bien de là où il se trouve.
    Je ne comprends pas ce qu’apporte le genre de commentaires du type de celui de M. Mercier qui n’a d’autre objectif que de démolir en critiquant les personnes et non les idées. Ce qui est tout le contraire du combat de C Fourest et de quelques autres
    De là où je suis, modeste lecteur, j’ajouterai qu’on soutient Caroline Fourest parce qu’on soutient son combat, et on se contrefiche des quelques approximations que « tel ou tel » peut lui reprocher d’autant plus que « tel ou tel » semble en l’espèce faire plutôt application de l’adage « qui veut tuer son chien l’accuse de la rage » que de discuter les positions de l’auteur.

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  3. AvatarMichelet73

    Sur le fond, la tagage de la statue de Colbert est à rapprocher de la disparition de Boukharin sur les photos du PCUS. Au nom de la revanche sur un esclavage ancien, il faut gommer l’histoire comme il fallait faire disparaître tous les opposants à Stalin. Cerise sur le gâteau, ne pas oublier que c’est Napoléon (alors 1er consul) qui a rétablit l’esclavage en 1802 suite à la révolte de Toussaint Louverture. Alors on détruit le château de la Malmaison ? Il est vrai que connaître un minimum d’histoire relève, selon ces biens-pensants, de la sédition, sinon pire.

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