Les délires de l’écriture « inclusive »

Nikol Abécassis1 caractérise l’écriture inclusive comme « une tentative, à l’écrit, d’exclure la pensée du langage, en transformant le langage en ce qu’il n’est pas, à savoir à du ‘corps’, de la matière, au même titre que la langue du langage peut se trouver ravalée à l’organe ». Pour cela, elle propose d’abord un détour par une étude des distorsions régressives qui remontent de la langue clairement articulée, symbolique et universellement partagée, au moment infra-linguistique de la langue-organe.

L’écriture dite « inclusive », celle qui prétend reposer sur le souci d’instaurer l’égalité des sexes, est appréhendable, en vérité, comme une des multiples façons par lesquelles notre siècle, dans le prolongement du siècle précédent, tente de terrasser la pensée, de s’en défaire, sur fond de fantasme d’en finir avec la condition humaine : ne puisse-t-il pas, l’homme, être débarrassé de sa pensée qui le conduit au savoir de sa finitude ? Ainsi, là où la pensée s’élevant jusqu’au niveau de la raison s’épanouit dans une certaine abstraction (scientifique ou philosophique), la pensée plus spontanée, comme simple conscience, est volontiers misologue : elle tend à résister à l’effort d’élévation de soi jusqu’à la raison ; cette élévation qui opère le passage du particulier à l’universel est vécue comme une entreprise de dépossession de soi, comme une sorte de péril « mortel » ; sans compter que cette élévation dessille, bousculant les illusions que la conscience aime à cultiver, notamment celle de la toute-puissance du moi.

Pour fonder l’ensemble de ces assertions, je propose de faire un détour : montrer comment la tentation existe de ramener le langage à la langue-organe, c’est-à-dire à du corps, de la matière, l’écriture « inclusive » répondant, sur le papier, à une tentation équivalente. Tentation régressive d’en finir avec la pensée, laquelle s’élabore dans et par le langage.

Langue-organe / langue-langage

Commençons par examiner comment, quand la langue devient la langue et qu’il n’y a donc plus que du corps, la raison se trouve évidemment congédiée. Cette substitution de la langue chair à la langue comme moyen de la parole « exprime l’impérissable nostalgie d’un état où la mère qui apprend à parler se confondait avec la mère qui a procuré le plaisir des soins corporels »2, soutient pertinemment Didier Anzieu. Ce dernier renvoie aux moments infantiles de la communication infra-linguistique dont la conscience demeure nostalgique, moment où la langue de l’infans se nourrissait du lait de la mère, tandis que la langue maternelle tentait déjà d’initier le petit homme au langage (et à la conscience de soi l’accompagnant). La langue maternelle se donnerait-elle à l’enfant dans un baiser d’amour incestueux ? Justement pas : la langue qui mange et celle qui parle ne sont pas les mêmes… Et comme on ne parle pas la bouche pleine, le langage commande de cesser pour un temps le régal afin de pouvoir entrer dans un autre « monde » que celui strictement sensible, à savoir dans le « monde » intelligible, celui où les choses simplement perçues se convertissent en concepts. Le sens que produit la langue est invisible pour les yeux : il s’adresse à l’imagination d’abord, à la raison ensuite. L’organe, lui, se voit, se regarde… ; il intéresse aujourd’hui au plus haut point la photographie, comme ce portrait d’Albert Einstein que l’on se plaît curieusement à montrer et qui semble inspirer bien des jeunes filles qui n’ont pas découvert que E = mc2, mais qui savent admirablement reprendre, sur leurs photographies, cette langue du savant réduite à une langue de bœuf. Ravalement du symbolique vers le corporel, ici particulièrement sexualisé.

L’initiation au langage et à ses langues, comme toute opération d’humanisation, est génératrice de frustration. Pas de culture sans « castration symbolique », sans renoncement à la toute-puissance fantasmée du désir. Le langage et ses langues font lois. Les nations antiques, soucieuses de s’assurer de la valeur sans partage de leurs propres lois, fondaient leur mépris réciproque en grande partie sur la langue de l’étranger : parlent-ils (en d’autres termes, sont-ils humains) ou bien ne font-ils que du bruit (en d’autres termes, sont-ils des animaux) ? C’est ainsi que, se moquant des langues pour eux incompréhensibles, les Grecs nommaient ceux qui ne parlaient pas grec les barbares (mot tiré de l’onomatopée bar-bar, imitant l’effet de bruit que faisaient, à l’oreille des Grecs, les langues étrangères). Dans son ouvrage au titre significatif, Le corps de l’œuvre, Anzieu insiste sur le lien originel entre l’acquisition de la parole et « la soumission aux règles du code linguistique »3.

Loi, langue, concepts

Que la loi soit en rapport avec la langue, cela nous le savons déjà : la loi s’énonce, les jugements se prononcent, ce qui fait dire à Freud que ce qu’il appelle le surmoi, lequel désigne cette instance psychique d’intériorisation des interdits, est « acoustique ». Mais ce qu’il s’agit de pointer, ici, c’est que la langue impose déjà ses propres règles. Qu’elles ne soient pas suivies, et l’école parlera alors de faute. On ne parle pas d’une erreur d’orthographe, mais bien d’une faute. Anzieu rapporte, à ce propos, le lapsus d’un enfant dyslexique en rééducation orthophonique : « Il disait qu’il suivait des cours d’orthobaffe »4 : c’est que l’orthophoniste, comme le maître d’école, devait régulièrement corriger l’enfant. Ainsi Anzieu ne s’étonne-t-il pas de repérer une véritable « haine des mots »5. Celle-ci peut se traduire, certes par un usage grossier de la langue, mais également par des pratiques distordues : « L’enfant qui subsiste en tout homme peut chercher à retourner la violence que le langage lui a fait très tôt subir ». Une de ces pratiques distordues se manifeste précisément par l’invention de l’écriture inclusive, tentative, à l’écrit, d’exclure la pensée du langage, en transformant encore une fois le langage en ce qu’il n’est pas, à savoir à du « corps », de la matière, au même titre que la langue du langage peut se trouver ravalée à l’organe. La folie n’est pas loin.

Dans son livre intitulé Le Schizo et les langues6, Louis Wolfson se présente lui-même comme « étudiant de langues schizophréniques ». Par tous les moyens, le « schizo » va tenter de se libérer de sa folie en échappant à la langue de la mère vécue comme chair, pour aboutir à la langue comme outil structurant de la pensée. Sa langue maternelle est l’anglais, mais son livre est écrit en français. L’auteur ne supporte pas, dit-il, que la langue maternelle « pénètre » dans ses oreilles, dans son corps… ; cette langue lui répugne au point qu’il veut parler d’autres langues (des langues étrangères). Son grand problème est celui de la transcription : comment substituer aux mots anglais les mots d’autres langues, sans toutefois passer par l’anglais (donc en excluant immédiatement l’anglais vécu comme intrusif), ce qui paraît mission impossible, tout du moins pour l’acquisition d’une première langue étrangère. C’est ainsi que l’ouvrage expose les diverses stratégies auxquelles l’auteur s’est essayé pour réussir ses « translations ». Or ce qui est particulièrement significatif, c’est que l’auteur (qui a un rapport très vorace à la nourriture) va opérer un parallèle entre ses opérations de translations et la traduction de la nourriture – qui peut empoisonner – en formules atomiques – inoffensives. Dans une analyse sur le texte de Wolfson, Roland Gori fait précisément remarquer que « la langue, ici, est aussi l’organe anatomique »7 ; et il ajoute que « Wolfson tente d’abstraire les qualités sensibles de la langue par le chemin d’une traduction assujettie à des règles précises tout autant définies par la linguistique que déterminées par le délire. […] La stratégie d’exorcisme participe au même processus : abstraire, dévitaliser, purifier la nourriture dangereuse, en la transformant en formule chimique ou calorique, en schèmes formels du savoir »8. Cette abstraction est sans aucun doute en même temps, pour Wolfson, une « abstraction », hors de son propre corps, du corps de la mère, corps qui le « pénètre » par la langue. Gori poursuit : « Ce qui m’intéresse ici […], c’est la valeur de témoignage du travail nécessaire à la connaissance pour advenir comme savoir. […] La science procède de même »9.

La langue, tremplin d’humanisation

Il est un film de Peter Greenaway, Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant (1989), que l’on peut regarder comme une véritable réflexion sur la langue comme tremplin d’humanisation. Ce film rassemble, entre autres, un homme, le voleur (donc un transgresseur de la loi), lequel vocifère, s’empiffre, rote…, puis sa femme (laquelle subit la grossièreté, l’obscénité et la violence de ce mari), l’amant, lecteur assidu et libraire, lisant en même temps qu’il mange (il deviendra l’amant de la femme), le cuisinier – situé au seuil de la langue symbolique du fait de sa pratique de l’art culinaire qui se soucie de nourrir, mais avec raffinement, la langue-organe – : il se fera voyeur des relations amoureuses adultères, interrogeant, dans la rencontre des deux corps (dont l’un, celui de la femme maltraitée, cherchera, dans l’autre, la clé d’une ouverture au symbolique) le point de passage libérateur de la langue-organe à la langue-langage ; et enfin, dernier personnage-clé : un enfant, en voie de devenir cuisinier, de la bouche duquel sortent des chants portés par une voix sublime… Séduite par l’homme qui lit en mangeant et dont la langue n’est pas dévoratrice (celle-ci sachant apprécier les plats préparés par le cuisinier), la femme cherchera auprès de lui cela même qui est absent chez sa brute de mari. Animée par le désir de se libérer, elle représente en quelque sorte l’entre-les-deux-langues (la vorace et la parlante), demandant à être initiée à la seconde alors qu’elle baigne depuis si longtemps dans le monde où c’est la première qui règne. Découvrant qu’il est trompé, le voleur commettra un carnage : il commandera le meurtre de l’amant qui sera gavé comme une oie avec les feuilles de ses livres ; la revanche sera ainsi prise par la conversion de la langue parlante en langue vorace. Quant à l’enfant à la voix d’or, le voleur lui remplira la bouche des boutons de sa veste, puis il blessera son sexe : la vengeance sera ainsi opérée sur la bouche délicatement chantante qui aura à payer le prix que paye tout castrat. La femme, marquée par sa longue fréquentation du voleur vorace, ne trouvera pas mieux, lorsqu’elle ira visiter l’enfant blessé qu’elle trouvera endormi sur son lit d’hôpital, que de lui apporter un énorme gâteau pour lequel l’enfant ne pourra, dans l’état où il a été mis, avoir aucune appétence… Quant à la vengeance qu’elle voudra infliger à son mari commanditaire du meurtre de son amant, elle consistera à l’enfoncer jusqu’au plus profond de ce qui le caractérise, à savoir sa voracité : il devra manger le cadavre de l’amant, cuisiné par le cuisinier.

L’écriture inclusive, réduction régressive de la langue-langage à la langue-organe

Mais qu’en est-il de l’écriture dite « inclusive » ? À l’inverse de l’effort du « schizo » pour sortir de sa folie, l’écriture inclusive y plonge. Elle tente, comme elle peut, un retour au sensoriel, un remplissage de la bouche par la matière… En tout cas, elle installe insidieusement sur cette pente les consciences qui consentent à la pratiquer, flattant le phantasme narcissique de la complétude par libération du soi de sa propre pensée : il s’agirait de devenir des sortes d’animaux de paradis (avant le temps du désastre causé par l’animal dont la langue [est] fourche), animaux sans conscience. Précisément, l’écriture inclusive repose sur l’amalgame entre les mots de la langue-langage et la langue du corps qui tète, qui suce, qui se tourne dans la bouche de l’autre, voire… En effet, des mots elle fait des sortes de corps dotés d’un sexe : le féminin de la grammaire est femme et le masculin de la grammaire est homme. Au point que la règle de grammaire qui dit que le masculin l’emporte sur le féminin pour les accords est entendu comme machiste. Cela est aussi idiot, assurément, que de dire que la musique serait raciste parce que elle établit que 1 blanche = 2 noires10 ! Ainsi l’écriture inclusive prend-elle bien soin de convoquer toujours en même temps la femme et l’homme dans une sorte de copulation, par exemple les étudiant·e·s… Stupidité massive. Si « le » est mâle et « la » femelle, le vagin et la verge se trouvent mal barrés. On ne comprend guère pourquoi le cartable et le cahier seraient hommes et la sacoche et la gomme, femmes. Assignations de sexes bien arbitraires ! Mais il faudrait conclure aussi, par exemple que chez les Anglais, avec le « the », tout est « bi », que chez les Allemands, avec le « das », neutre, il existe des asexués… La lettre « e » est célébrée comme un attribut proprement féminin : chèr·e invité·e, de sorte qu’il ne faut surtout pas l’omettre quand il est question des femmes, par exemple les professeurEs, la cafetière (il faudrait préciser : pas la machine !), la plombière (il faudrait préciser : pas la glace !)… Les mots « féminins » en « té » sans « e » deviennent ainsi une provocation : la liberté, la santé, la qualité, etc. ! À moins qu’il ne faille dire qu’ils ont « transitionné » ? La potée résiste, sans doute animée par un combat néo-féministe. Et le maîtr·e, l’homm·e, le mâl·e… ? Faudrait-il les castrer du « e » ? Et comment puis-je écrire à ma dentiste pour la distinguer du dentiste (aussi en transition perpétuelle) ? Madame la dentistee ? On remarquera que la langue dite de l’inclusivité est quand même obsédée sexuelle car, pour marquer la différence entre les êtres, il existe tout de même une infinité d’autres caractéristiques que celle du sexe ! Faudrait-il aussi changer de couleur quand on écrit, selon que l’on écrit à une personne de peau noire, de peau blanche… ? Dans tous les cas la langue est rose. Alors ? Faudrait-il aussi ajuster la taille de la police aux mensurations de chacun ? Arrêtons là. Cela suffit à faire saisir combien parler de folie, concernant l’écriture « inclusive », n’est pas excessif. Ce qui est extrêmement inquiétant, c’est qu’elle fait florès dans de plus en plus d’administrations, qu’elle est installée dans le monde universitaire, lieu de savoir et de transmission. La pensée est décidément assaillie de toutes parts et, avec elle, notre humanité. Il est urgent d’arrêter ce délire.

Notes

1 – [NdE] Professeur agrégée de philosophie, docteur, auteur de plusieurs ouvrages (voir la notice bibliographique BnF). Ce texte prend place dans le dossier sur l’écriture inclusive, ouvert en 2014, dont on trouvera le sommaire dans ce Bloc-notes.

2 – Didier Anzieu, Le corps de l’œuvre, Paris, Gallimard, 1981, p. 183.

3 – Idem, p. 123.

4 – Idem, p. 344.

5 – Ibidem.

6 – Louis Wolfson, Le Schizo et les langues, Paris, Gallimard, 1970.

7 – Roland Gori, La preuve par la parole : sur la causalité en psychanalyse, Paris, PUF, 1996, p. 221.

8 – Ibidem.

9 – Ibidem.

10 – [NdE] C’est bien pourtant ce qui a été avancé récemment ! Voir cet article de Diapason du 29 mars 2021 https://www.diapasonmag.fr/a-la-une/des-professeurs-doxford-qualifient-la-notation-musicale-de-colonialiste-4761.html . Repris par Mezetulle dans le « poisson d’avril » de 2021 https://www.mezetulle.fr/une-blanche-vaut-deux-noires-typographie-et-musique/ . On pourra relire aussi celui de 2017, qui fait état d’une fiche de synthèse du Haut Commissariat à l’Égalité remontant à 2012 où est avancée (ironiquement ? on peut en douter…) l’orthographe « Egalité(E) ». On rappellera le délicieux livre de Nicole-Lise Bernheim et Mireille Cardot Mersonne ne m’aime : romance policière, Paris, Éditions des Autres, 1978.

5 thoughts on “Les délires de l’écriture « inclusive »

  1. Ping : Dossier sur l’écriture inclusive, mise à jour du 23 décembre 2025 - Mezetulle

  2. Niaux Viviane

    Votre article contient une intuition intéressante qui est celle de rappeler que le genre grammatical ne se confond pas avec le sexe et qu’il appartient d’abord à un système linguistique. Il me semble toutefois que votre démonstration repose, dans sa seconde partie, sur un glissement problématique. Vous insistez sur le fait que des objets inanimés reçoivent un genre (une table, un livre), ce qui est exact, pour en conclure que le masculin et le féminin grammaticaux sont totalement indépendants de toute réalité sexuée. Vous en tirez ensuite l’idée que toute tentative de questionner le masculin générique appliqué aux êtres humains serait absurde. C’est précisément là que se situe pour moi la difficulté qui est de mettre sur le même plan deux usages du genre qui ne relèvent pas du même niveau. D’un côté, vous avez un genre arbitraire appliqué à des objets sans enjeu de représentation, de l’autre, un genre utilisé pour désigner des groupes humains. Or, dans ce second cas, la question n’est pas seulement linguistique, elle devient aussi cognitive et sociale. La vraie question n’est donc pas de savoir si le masculin est “en soi” neutre, mais s’il est effectivement perçu comme tel. Je ne pense pas qu’on puisse affirmer que les formes linguistiques, parce qu’elles sont conventionnelles, sont sans effet sur les représentations mentales.
    Personne ne déduit quoi que ce soit du fait qu’une table est féminine ou qu’un livre est masculin. En revanche, lorsque l’on parle d’un groupe humain avec un masculin dit « générique », la question de l’image mentale produite reste ouverte. C’est un domaine que votre analyse laisse de côté. Or, dire que « le soleil » est masculin n’a aucun impact réel sur nos représentations mentales alors que dire « les ingénieurs » pour parler d’un groupe humain pose une question : « Seulement des hommes ? ».
    En somme, votre critique repose sur une distinction linguistique juste, mais elle en tire une conclusion qui excède ce que cette distinction permet d’établir. La question décisive qui est celle des effets du langage lorsqu’il s’applique aux êtres humains demeure, elle, entière.
    Je pense que la critique de l’écriture inclusive pourrait être formulée sur un terrain plus décisif. De fait, la question centrale n’est peut-être pas tant celle du statut du masculin grammatical que celle de la fonction que l’on attribue à la langue elle-même. L’écriture inclusive repose sur l’idée que la modification des formes linguistiques pourrait produire, à elle seule, un effet sur la réalité sociale mais l’effet voulu semble raté et cela tient moins à son intention qu’à ses conséquences sur la lecture. En introduisant une instabilité par son absence de fluidité et la surcharge de décodage qu’elle impose, elle rate la mission première de l’écriture qui est d’être immédiatement « lisible ».
    Pour moi, la confusion se situe entre deux niveaux : celui du langage, et celui des pratiques sociales. En faisant porter à la langue une fonction de transformation du réel, on tend à déplacer vers le plan symbolique des enjeux qui relèvent d’abord des institutions, des comportements et des rapports effectifs entre les genres.
    Un dernier point qui m’a gênée (et qui me gêne toujours dès que l’on aborde ce genre de sujet sensible) est le recours à un vocabulaire pathologisant (folie, délire, régression) auquel vous cédez. Vouloir disqualifier d’emblée une position me semble vain et contreproductif. Il donne au texte une portée polémique qui affaiblit l’argumentation, en substituant le jugement à l’analyse.

    Répondre
    1. Nikol Abécassis via Mezetulle

      Mezetulle a reçu la réponse de Nikol Abécassis :
      *****
      Chère Madame,
      Je vous remercie pour votre lecture attentive. Vous me permettrez de faire une réponse qui suivra le cours de vos remarques qui ne manquent pas de relancer la réflexion.
      Ainsi je commencerai par faire écho à celle-ci, à savoir que je conclurais que « le masculin et le féminin grammaticaux seraient totalement indépendants de toute réalité sexuée ». Non, je ne conclus pas en ces termes : il est clair que la langue peut proposer des distinctions entre les femmes et les hommes en offrant, par exemple, le « il » et le « elle » sans sous-entendre le féminin du mot « femme » et le masculin du mot « homme » mais en se référant immédiatement à la physionomie ; mais “peut”, seulement ; cela n’est pas systématique : en allemand, par exemple, le pronom singulier sie est associé à une femme, tandis que le pronom pluriel sie désigne aussi bien les femmes que les hommes ; l’article die accompagne aussi bien des « mots » féminins au singulier que des « mots » au pluriel quel que soit le genre du mot au singulier ; ainsi l’homme se dit-il der Mann et les hommes die Männer ; la femme se dit die Frau. D’ailleurs la langue peut distinguer les sexes non exclusivement en ce qui concerne les êtres humains (c’est dans cette direction que vous semblez pourtant vouloir vous acheminer), mais aussi en ce qui concerne le vivant animal : elle distingue par exemple entre le cheval et la jument, etc. Mais que dire de l’escargot, mot masculin, alors qu’il s’agit d’un animal hermaphrodite simultané ? Que le masculin « l’emporte » sur le féminin, comme s’il était question d’une compétition, pour ne pas dire d’un combat ? Certainement pas, car l’on dit « la » limace pour cet autre animal qui est aussi un hermaphrodite simultané. Etc. Ainsi, je persévère à estimer qu’il n’y a aucune anomalie grammaticale lorsque l’on parle par exemple d’« un » utérus ou d’« une » verge.
      Mais ce qui fait le nerf de votre propos me semble ailleurs : vous voudriez faire reculer l’arbitraire du féminin et du masculin concernant non pas tant les réalités sexuées que les réalités sexuées exclusivement humaines, et ce, en mettant en avant l’argument selon lequel « la vraie question [ne serait] pas de savoir si le masculin est “en soi” neutre, mais s’il est effectivement perçu comme tel » ; et, ajoutez-vous : « Je ne pense pas qu’on puisse affirmer que les formes linguistiques, parce qu’elles sont conventionnelles, sont sans effet sur les représentations mentales ». Sur la deuxième partie de votre propos, je suis tout à fait d’accord avec vous. Les dictatures ne seraient pas attachées à produire des « novlangues » si la langue ne contribuait pas fortement à façonner les consciences. Qu’on se rappelle, par exemple, la pertinence des travaux de Viktor Klemperer sur la « langue » nazie. Mais à pousser trop loin dans ce sens, vous devriez vous-même être amenée à vous méfier aussi du masculin du “soleil” car n’oubliez pas qu’il est au centre du système ! Ce masculin ne véhiculerait-il pas une représentation sociale patriarcale ? Quand la Terre était estimée au centre, la considération de la femme était-elle plus assurée ? Faudrait-il, au nom d’un combat néo-féministe revanchard, exiger que le soleil devienne “la” soleil et la Terre, décentrée, “le” Terre ? Concernant votre attention à « ce qui est perçu », je serais, quant à moi, plus prudente car ce qui est perçu, outre d’être très variable, n’est pas moins exposé à l’idéologisation que ce qu’il s’agirait de modifier pour « coller » à un désir de réforme, voire de révolution, sociale. Ainsi demanderai-je : la langue est-elle bien une cible légitime ? Les Allemands devraient-ils s’offusquer que la fille soit « neutre » (a-sexuée ?) : das Mädchen ? Très vite on s’expose à des incohérences, semblant mettre l’accent tantôt sur la réalité du sexe (il y a des masseurs, mais aussi des masseuses), tantôt sur des exigences plus linguistiques (il y a des professeurs, mais aussi des professeuses… Non ! Ce -le mot !- n’est pas très joli : alors disons professeures !) ; pour auteurs, dirons-nous autrices ou auteures, ou encore auteuse… ? Lequel choisir ? On voit bien, là, que la langue a ses propres exigences qui ne collent pas à la question de la réalité sexuelle. Sur la fin de votre propos, vous dites : “En faisant porter à la langue une fonction de transformation du réel, on tend à déplacer vers le plan symbolique des enjeux qui relèvent d’abord des institutions, des comportements et des rapports effectifs entre les genres.” Vous imaginez bien que je suis tout à fait d’accord avec vous, mais je ne comprends guère cette remarque à la suite des précédentes. Ce qui pourrait permettre de ne pas détecter, là, une certaine contradiction serait d’interpréter votre remarque comme l’expression d’un regret, à savoir celui que l’écriture dite inclusive ne pourrait pas réussir à transformer la société, simplement pour cette raison qu’elle poserait des difficultés de lecture.
      Et pour finir vous manifestez votre gêne quant au fait que je parle de folie. Mais j’en parle très sérieusement, sur la base de mon analyse ! Je soutiens en effet que les ambitions de l’écriture dite inclusive relèvent du délire au sens clinique du terme. La confusion entre l’ordre du symbolique ou celui de l’imaginaire et l’ordre du réel sont des symptômes de pathologie psychotique. En me présentant sous le nom de Napoléon, je peux bien faire comme si j’étais Napoléon, mais je ne le suis pas pour autant ; si je crois que je le suis devenu, c’est que je suis fou. Ainsi, si je lis un papier sur la rencontre des ingénieurs, ayant appris la grammaire de ma langue, je sais bien qu’il n’y a peut-être eu que des hommes qui se sont réunis, ou bien des hommes et des femmes. Si je veux marquer qu’il n’y a que des femmes qui se sont réunies, je peux bien faire entrer dans le dictionnaire “ingénieuses” ou “ingénieures” afin de pouvoir écrire la rencontre des ingénieuses ou des ingénieures. Mais cette distinction entrée dans le dictionnaire n’impliquera aucunement que sur le terrain social le nombre de femmes “ingénieures” deviendra au moins aussi important que le nombre d’ingénieurs. “Inclut dans le dictionnaire” n’implique pas “inclut dans les écoles ou les usines”. Sans compter que l’inclusion sociale n’est pas qu’une affaire de sexe. Comme je le disais dans mon texte, si je devais inclure toutes les particularités afin de ne léser personne, il faudrait une langue associée à chaque être humain ! Une fois que j’aurai lu cher.e.s étudiant.e.s sur le portail numérique d’une université, pourrai-je être assurée que cette université n’exclura pas les étudiants juifs par exemple, qu’ils soient filles ou garçons ?

      Répondre
  3. Niaux Viviane

    Chère Madame,
    Permettez moi de rectifier votre lecture qui a légèrement déplacé ma position. Je ne soutenais pas que le genre grammatical et la réalité sexuée sont indépendants en général, mais que cette indépendance (qui est largement admise pour les objets inanimés), reste une question ouverte pour les groupes humains, ce qui est différent.
    Aussi, les noms d’animaux hermaphrodites, ou encore le genre de certains substantifs comme « soleil », « utérus » ou « verge », relèvent précisément de cas où la question du sexe n’est pas pertinente pour l’usage linguistique. Les exemples que vous donnez pour l’allemand relèvent, pour leur part, de phénomènes grammaticaux distincts. Selon le souvenir de mes cours d’allemand première langue, tout substantif formé avec le suffixe diminutif -chen est automatiquement neutre, sans exception et sans considération d’aucune réalité biologique ou sémantique. Ainsi das Mädchen (la fille) est neutre par une simple règle mécanique. Les Allemands ne s’en offusquent pas mais il existe, en revanche, un débat très vif Outre-Rhin qui porte précisément sur le generisches Maskulinum et sur les solutions graphiques pour le contourner. Vos exemples sont justes mais ne touchent qu’au premier niveau d’analyse qui est celui de l’autonomie d’un système grammatical alors que mon propos portait sur un second niveau, à savoir les effets sur les représentations mentales du genre, lorsqu’il désigne des groupes d’êtres humains sexués.
    Mais je poursuis d’abord sur un autre point précis que vous enchaînez à vos exemples. En effet, j’ai eu du mal à comprendre votre gêne concernant la féminisation des substantifs et notamment sur le mot auteur/auteure/autrice. Il me semble qu’il existe en français une série morphologique bien établie où certains noms en -teur forment leur féminin en -trice, héritée du latin (-tor/-trix). Cette régularité est attestée et reconnue, même si elle ne s’applique pas à l’ensemble des mots en –teur, et la langue française l’a parfaitement intégrée sans en faire un usage arbitraire ni idéologique (ainsi : lecteur/-trice, acteur/-trice, traducteur/-trice, directeur/trice, inspecteur/-trice, etc.). Plus précisément, le terme « autrice » est attesté en ancien et moyen français. Il est tombé en désuétude à l’époque classique, avant de réapparaître dans les usages contemporains. Ce type de trajectoire n’a rien d’exceptionnel. Le problème que vous soulevez tient surtout dans le fait que l’évolution vers le féminin balbutie encore entre le langage populaire (« auteuse ») et le langage savant (« autrice »). Quoi qu’il en soit, le fait que la langue n’ait pas fixé de féminin pour certains substantifs ne saurait être invoqué comme un argument de principe contre leur formation. Ce que l’usage n’a pas encore tranché ne relève pas d’une impossibilité linguistique, mais d’un processus en cours. Refuser toute évolution au nom de l’état actuel de la langue revient à oublier que cet état est lui-même le produit d’évolutions passées et de multiples transformations.
    Sur l’argument de la variabilité de la perception, vous avez raison, mais cet argument est à double tranchant car il est symétrique. Il fragilise tout autant l’idée d’une prétendue neutralité du masculin que l’hypothèse inverse.
    Concernant mon propos conclusif, vous l’interprétez comme l’expression d’un regret quant à l’inefficacité pratique de l’écriture inclusive. Je n’ai sans doute pas été assez précise, ma position exacte étant que le langage peut accompagner et renforcer des transformations institutionnelles et comportementales, mais qu’il ne peut pas les remplacer.
    Votre analogie avec celui qui se prend pour Napoléon est logiquement incompatible avec ce que vous avez vous-même démontré en citant Klemperer. Si vous acceptez avec lui que la langue façonne les consciences, alors l’hypothèse selon laquelle modifier des formes linguistiques peut influer sur des représentations mentales n’est pas une confusion entre ordre symbolique et ordre du réel. On ne peut pas citer Klemperer et diagnostiquer simultanément une psychose à celui qui tire argument de ce même principe.
    Enfin, qualifier une position philosophique de « délire clinique » sans que cette position satisfasse aux critères effectifs de la psychiatrie, c’est disqualifier par le médical ce qui devrait être discuté sur le terrain des arguments. Souscrire à la pertinence de l’écriture inclusive ne relève pas d’un diagnostic psychiatrique. Je ne pense pas non plus qu’on puisse tomber dans la « folie » quand on suppose légitimes les bases intellectuelles et sociologiques qui ont aboutit à cette écriture. Que les solutions adoptées soient effectivement contestables ne justifie en rien le registre psychiatrique.
    Votre argument conclusif « d’une langue pour chaque individu » repose sur un glissement non justifié. Les langues n’ont jamais eu vocation à refléter toutes les différences, mais elles évoluent lorsqu’une distinction devient socialement saillante. C’est précisément ce point qui est en discussion.
    Pour résumer, votre analyse met justement en lumière l’autonomie du système linguistique, mais vous laissez de côté la question des effets du langage dans ses usages sociaux, question que j’estime centrale, et que votre propre référence à Klemperer rend difficile à écarter.
    Je vous remercie encore pour cet échange qui permet de préciser les termes d’un désaccord dont l’intérêt me paraît précisément tenir à ce qu’il oblige à distinguer des niveaux d’analyse que l’on confond trop souvent.

    Répondre
    1. Nikol Abécassis via Mezetulle

      Mezetulle a reçu la réponse de Nikol Abécassis :
      ****

      Chère Madame,

      Il n’y a décidément rien de plus enrichissant, en matière de développement des idées, que le dialogue et je vous remercie de l’engager car vous me donnez l’occasion de pousser plus loin ma réflexion et de préciser encore davantage ma pensée.

      Je souhaiterais tout d’abord clarifier un point important qui vous dérange, à savoir mon diagnostic de « folie ». Soyez assurée que ce ne sont pas les personnes qui soutiennent le projet d’écriture « inclusive » que je juge cliniquement folles (je les juge juste inconséquentes), mais le programme, et ce, encore une fois, sur la base de la confusion que je repère à son fondement entre l’ordre du symbolique et l’ordre du réel et que je juge en effet régressive pour les raisons développées dans mon article initial. Le principe de la démarche repose tout de même sur le fait que, grammaticalement, le masculin « l’emporte » sur le féminin, particularité grammaticale qui est interprétée comme le reflet d’une société patriarcale non favorable à l’égalité sociale et politique entre hommes et femmes, de sorte qu’il serait nécessaire, pour « réparer » cette injustice, entre autres d’agir sur la langue car la langue, aimez-vous à reconnaître, contribue à façonner les consciences.
      Bien des articles, dont le mien, s’attachent à procéder à une sorte de démonstration par l’absurde pour invalider la démarche de l’écriture « inclusive ». Et incontestablement, elle se révèle très vite inconséquente, voire risible. Le problème est que, en fonction de l’ouverture d’esprit (et je ne doute aucunement de la vôtre car vous êtes favorable à l’échange), à un moment plus ou moins avancé de la démonstration, on peut s’entendre dire : « Il ne faut tout de même pas exagérer ». Mais alors il faut que notre lecteur (ou notre interlocuteur) nous dise « au nom de quoi » il y aurait, à un moment donné, exagération et quelle serait donc la limite à définir au-delà de laquelle à il serait admis que le projet deviendrait « fou ». Si le principe visé est que, grammaticalement, le masculin l’ « emporte » sur le féminin (dans les accords, dans le manque de « féminisation » de certains mots désignant les métiers, etc.), alors il faut en assumer les implications !

      Pour faire écho à votre dernier commentaire, je crois qu’il importerait tout d’abord de distinguer entre l’écriture dite « inclusive » et ce que vous convoquez et qui semble, finalement, renvoyer à ce qui serait plutôt de l’ordre d’une langue « inclusive ». Par exemple, vous exprimez la nécessité, pour travailler à renverser une mentalité « patriarcale » (car seul est votre combat, ici), qu’une femme se fasse appeler « autrice » plutôt qu’ « auteur », et ce, afin de bien marquer qu’il s’agit là d’une femme qui écrit (et, sur le fond : qu’il n’y a pas que les hommes -les mâles- qui peuvent réussir à bien écrire) ; que, rendant compte d’un rassemblement d’ingénieurs, on prenne la peine, s’il y avait aussi des femmes présentes, de dire ingénieurs et ingénieuses (?) -ingénieuses afin, s’il s’agit d’un compte-rendu oral, de ne pas sembler se répéter : « étaient présents des ingénieurs et des ingénieures »- ; mais vous préféreriez peut-être que l’on dise « étaient présents des ingénieurs et étaient présentes aussi des ingénieuses »), etc. Ainsi, et sur la base de cette langue « inclusive », sur les portails d’université, vous préféreriez peut-être lire « les étudiants et les étudiantes » plutôt que les « étudiant.e.s », « les élèves ingénieurs et les élèves ingénieuses, » plutôt que les « élèves ingénieur.eu.r.s.es ».
      Mais dans cette logique, resterait encore bien du travail, car si « étudiantes ingénieuses » (voilà qui est ambigu, alors choisissons finalement « ingénieures ») est totalement féminisé, le mot « élèves » ne dit pas son genre : « élèves ingénieures » (« Pouvez-vous répéter : ingénieurs ou ingénieu-reux ?). Passe pour « ingénieurE ». Cela devient plus compliqué pour « médecin » : « étudiants médecins et étudiantes médecines »… On se demande pourquoi peu de docteurs en médecine qui sont des femmes sont peu promptes à se servir dans ce qui existe déjà ; je pense ici au mot « doctoresse. » Il faudrait bien sûr n’exclure aucun métier de ce projet de transformation : « éboueur » n’existe encore qu’au masculin et c’est bien injuste car pourquoi exclure que des femmes puissent aussi exercer ce métier ? Comment dirions-nous, alors ? Éboueuse, éboueure… ? Mais je ne suis pas sûre que les partisans de la féminisation des noms qui n’existent qu’au masculin soient très intéressés par la féminisation de tous les mots désignant des métiers… Le combat pour la féminisation des noms de métiers me semble quelque peu sélectif, visant les métiers jugés plus prestigieux par la société. Un autre combat d’égalité en vue, donc ? Pour « cafetière », « cuisinière », « jardinière »…, il faudrait être d’avis de changer les « féminins », car il faudrait craindre que ne subsiste, dans les consciences, des résidus de considération de la femme comme « femme-objet ». « Péripatéticien » a bien son féminin, « péripatéticienne », mais je doute que les deux genres renvoient bien à la même représentation, à savoir que la femme soit immédiatement reconnue par-là, au même titre que l’homme -le mâle-, capable de rejoindre le cercle des philosophes aristotéliciens. Bref, on n’en finirait pas de repérer des anomalies dans ce projet de changer favorablement les consciences par la langue. Je vous renvoie à l’article d’André Perrin (28 oct. 2014) sur ce site même, qui convoque judicieusement des noms de métier féminisés en usage au Moyen-âge, époque qui, ma foi, ne réservait pas aux femmes un sort très enviable.

      Mais allons plus loin, le principe de base justifiant l’entreprise de modification de la langue m’y autorisant. Dans cette logique, il faudrait aussi publier un double dictionnaire : un qui classe les noms dans l’ordre alphabétique au masculin et un autre qui classe les noms dans l’ordre alphabétique au féminin, car demeurerait une trace de patriarcat dans le fait d’opter pour la « priorité » au masculin : instituteur, trice : « personne (?), homme ou femme, femme ou homme (dois-je prendre la peine d’inscrire les deux ordres afin de témoigner de mon souci d’égalité ? Et en commençant par lequel ?), qui enseigne aux enfants dans les classes primaires ». Deux dictionnaires ou un double dictionnaire ? S’il s’agit d’un double dictionnaire, il faudrait le diviser en deux et classer les mots masculins et les mots féminins en inversant les couvertures et les pages, afin, encore une fois, de ne pas donner la priorité à l’un ou à l’autre. Ce serait tout de même bien embêtant car, entre les mots renvoyant à l’humain, il faudrait intercaler les choses : la table, la testicule, la girafe, – qu’elle soit mâle ou femelle -, etc. du côté du « féminin », et le sac, le féminin, le blaireau – qu’il soit mâle ou femelle -, etc. du côté du « masculin ». Et pensons-y aussi : il faudrait modifier la devise de l’État français : « Liberté, égalité, fraternité, sororité » ou « Liberté, égalité, sororité, fraternité ». Sauf que le sens serait là tout à fait perdu et que la devise, pour le coup, deviendrait sacrément sexiste. En effet, il ne s’agit pas, par « fraternité », d’exclure les femmes du lien de proximité prôné ! En ajoutant « sororité », on signifierait que d’un côté les hommes devraient être proches les uns les autres, de l’autre que les femmes devraient être proches les unes des autres… Une « devise-vestiaire », excusez-moi l’expression. Et quid de la proximité de tous les êtres humains (que sous-entend le mot unique de « fraternité ») ? Mais j’arrêterai là ma tentative de prendre au sérieux le projet de langue « inclusive » dont je persévère à dire qu’il est fondamentalement déraisonnable.

      J’ai envie de dire : quittons, Queneau, Tardieu… et passons aux choses sérieuses. Sincèrement, je veux bien accorder les meilleurs sentiments à ceux qui mettent beaucoup d’énergie à tenter de modifier la langue afin de rendre les consciences plus favorables à l’égalité, mais je leur demande avec gravité : pourquoi vous accaparer la langue pour mener un combat d’égalité qui exclut les autres combats d’égalité ? Pourquoi, par exemple, la langue ne serait-elle pas modifiée au service du combat contre le racisme ou l’antisémitisme ? Dois-je vous rappeler que lors d’une récente manifestation de néo-féministes favorables à l’écriture « inclusive », les femmes juives (pourtant femmes, dois-je insister ?) se sont fait violemment exclure de la marche ? Un exemple parmi tant d’autres.
      Ainsi j’en arrive à mon évocation, dans ma réponse antérieure, du travail et de la thèse de Viktor Klemperer. A vous lire j’aurais donné le bâton pour me faire battre. Je vous remercie sincèrement d’avoir mis en avant cette référence car elle me permet de développer un point que je juge essentiel. Précisément, lorsque Klemperer décrypte les distorsions que le nazisme fait subir à la langue allemande en vue de manipuler (avec un certain succès incontestable) les consciences, il ne fait absolument pas état d’une évolution de la langue mais bien d’une action volontaire opérée sur la langue (et partant superficielle) idéologiquement orientée, avec, par exemple, et comme s’y prête parfaitement la langue allemande, la création de mots-valises (par exemple Artfremd à la place de fremd, qui « biologise » le terme : « étranger » devenant « étranger-à-la-race »), puis le retour de mots issus du vieux germanique (Sippe à la place de Deutsch, qui appuie sur l’idée d’une nation-famille liée par le sang, et renverse celle, politique, d’État composé de citoyens), etc. Mais tout cela n’a rien à voir avec une évolution (que l’on qualifie parfois de « naturelle ») de la langue ! Ce qui est en jeu, c’est bien la « novlangue », laquelle relève toujours d’un coup de force idéologique.
      Il serait instructif, ici, de rappeler ce que Hegel appelle l’Esprit des peuples et l’Esprit objectif. L’esprit objectif ne se décrète pas, ne se forge pas, mais se déploie au cours du temps sur la base d’une multiplicité de facteurs en relation ; en cela il dépasse les peuples eux-mêmes. L’histoire est faite par les hommes, mais c’est le propre des croyances complotistes que de croire qu’elle relève exclusivement des volontés. Ce qui fait une époque, son « esprit », c’est, encore une fois, un ensemble d’éléments ou liberté et volonté ont une place mais ne sont pas tout-puissants. Dès lors que l’on croit pouvoir façonner cet « esprit » (ou les consciences) par volonté, on entreprend des actions qui visent à faire plier toute résistance. La langue appartient à tous, tandis que la langue « inclusive » souhaite la prendre en otage ; elle est le moyen par lequel, par le dialogue qui n’a pas peur de la contradiction, les hommes peuvent travailler à réformer leurs sociétés. C’est par ses discours qui ont utilisé la langue telle qu’elle était que Simone Veil a fait avancer certaines causes sociales favorables aux femmes, et non en distordant la langue, laquelle suit son chemin et, en effet, évolue dans le temps, mais sur un temps long. Et encore devrai-je ajouter : si les discours de Simone Veil ont porté leurs fruits, ce n’est pas parce que Simone Veil aurait eu un pouvoir exceptionnel, mais parce que le « terrain » était devenu favorable pour que des graines plantées depuis des siècles, par d’autres, pussent enfin fructifier. Je reprendrai ici une phrase du philosophe Alain qui concerne les lois : « Les vraies lois se font et poussent de la société des hommes comme des rejetons poussent d’un rosier » ; et je l’appliquerai à la langue : « Les modifications profondes de la langue se font et poussent de la société des hommes comme des rejetons poussent d’un rosier ». On peut mettre cette phrase en relation avec cette idée de Comte selon laquelle les hommes sont davantage gouvernés par les morts que par les vivants. Ainsi, ce qui se dit, là, c’est que les fondements de la vie sociale et politique échappent au règne exclusif des décisions à courte vue. La volonté de procéder autrement a historiquement donné le nazisme et le stalinisme.

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.