Doit-on enseigner le « respect des convictions philosophiques et religieuses » d’autrui ?

Réflexions sur un passage du programme d’Enseignement moral et civique

Je me rappelle l’émission Répliques du 24 avril 20211 . Elle a mis en présence François Héran et Souâd Ayada2 au sujet de « la liberté d’expression », après l’assassinat de Samuel Paty et la publication de la Lettre aux professeurs de F. Héran. À un moment3, F. Héran a objecté habilement à S. Ayada que, le « respect des convictions religieuses d’autrui » figurant dans le programme d’enseignement moral et civique (EMC), on pouvait récuser légitimement le fait de « montrer » certaines caricatures4. S. Ayada dut se donner bien du mal pour soutenir la liberté du professeur de choisir ses moyens dans un tel cadre. Car, malheureusement, elle ne pouvait pas nier directement le fait : oui, le respect des convictions figure expressément dans le programme officiel… Ce qui appelle quelques remarques.

En effet, dans le programme d’Enseignement moral et civique de l’école et du collège, le respect des convictions est présenté dès le début du texte comme constitutif du respect d’autrui – première finalité de l’EMC :

« Respecter autrui, c’est respecter sa liberté, le considérer comme égal à soi en dignité, développer avec lui des relations de fraternité. C’est aussi respecter ses convictions philosophiques et religieuses, ce que permet la laïcité. »
Bulletin officiel de l’Éducation nationale du 26 juillet 2018, 2e alinéa du premier item5 .

Il y a là non seulement un gros « trou dans la raquette », mais aussi une absurdité.

1° Campée sur cette déclaration réglementaire, toute « conviction » peut exiger le « respect » au motif qu’elle existe en tant que conviction. Toute démarche critique à l’égard de quelque conviction est d’emblée condamnée, ce qui est à la fois contraire au droit et contraire à un enseignement émancipateur.

2° Soumis à une telle directive, comment un professeur peut-il éclairer la notion de blasphème et sa non-pertinence en droit républicain ? Osera-t-on répondre, comme cela a été insinué au sujet de Samuel Paty, que cette notion n’a pas à être abordée dans le cadre du programme d’EMC ? Le professeur devra-t-il se contenter de lieux communs et d’idées fausses sur une laïcité « interconvictionnelle » à laquelle cette directive semble inviter ? Non seulement ces idées sont erronées et vagues, mais cela confirmerait les préjugés de bien des élèves en prétendant leur apprendre ce qu’ils croient savoir déjà (« il faut être gentil avec toutes les convictions »). Et on s’étonne ensuite que les élèves s’ennuient et que le niveau baisse ; on s’étonne aussi que les professeurs pratiquent l’évitement et l’autocensure.

3° Le professeur est confronté à des injonctions contradictoires. En effet, ce « respect » que le professeur est censé valoriser et transmettre aux élèves dans l’EMC, on doit conjecturer qu’il doit l’observer lui-même et tenir compte des convictions religieuses de son auditoire. Mais quelle directive doit-il suivre dans l’ensemble de son travail : le programme d’EMC qui enjoint le respect des convictions (notamment religieuses) ou bien les autres programmes d’enseignement qui lui demandent d’expliquer et de transmettre un savoir, y compris lorsque celui-ci va à l’encontre de convictions présentes chez des élèves ? Les savoirs libres et substantiels (donc libérateurs) doivent-ils s’effacer devant la revendication abstraite et nombriliste de « la liberté de ne pas être froissé »6 ?

4° Cette phrase pleine de bons sentiments et apparemment anodine, non seulement est contraire à l’idée même d’instruction en ce qu’elle place la croyance au-dessus du savoir, mais encore elle introduit implicitement (et donc force à admettre) le présupposé de l’indissociabilité de la conviction et de la personne qui s’en prévaut7. Ce qui est une absurdité philosophique et juridique. Se défaire d’une conviction ou en changer, ce n’est pas pour autant se dissoudre ou devenir une autre personne. Si on enseigne aux élèves que « moi, je m’identifie à mes convictions, je suis ce que sont mes convictions », on les livre à l’assignation et à la fragmentation communautaire, on réduit et on fixe leur « moi » à une série de convictions fournies par leurs appartenances, on sacralise le déterminisme social dont on prétend par ailleurs les libérer, on nie leur singularité et leur liberté. On oriente et on entrave toute réflexion ultérieure sur le concept de sujet : l’étude des grandes philosophies modernes devient pour le moins problématique.

Cette phrase, dont les conséquences considérables n’ont peut-être pas été mesurées au moment où elle a été écrite (c’est de ma part une lecture généreuse), a-t-elle sa place dans un programme officiel de l’école laïque ? Non ! Elle est contraire à l’idée des « valeurs de la République » que le programme d’EMC fait sonner pourtant bien fort, elle souscrit à un état archaïque et bien peu républicain du droit, elle repose sur une absurdité contraire aux concepts de liberté et d’émancipation, enfin elle est un obstacle à l’acte même d’enseigner et à celui de s’instruire.

Notes

2 – François Héran, professeur au Collège de France. Souâd Ayada, inspectrice générale, présidente du Conseil supérieur des programmes. Pour une discussion des positions de F. Héran au sujet de la liberté d’expression après l’assassinat de Samuel Paty, voir sur ce site le texte de Gwénaële Calvès « Vous enseignez la liberté d’expression? N’écoutez pas François Héran ! » et celui de Véronique Taquin « Liberté de croyance et liberté d’expression selon François Héran ».

3 – Exactement à 25’22’’.

4 – Je mets des guillemets à « montrer », car jamais aucun professeur ne se contente de « montrer » : voir  À la mémoire de Samuel Paty, professeur .

5https://cache.media.education.gouv.fr/file/30/73/4/ensel170_annexe_985734.pdf . C’est moi qui souligne le passage en question.

6 – David di Nota, J’ai exécuté un chien de l’enfer…, Paris : Cherche-Midi, 2021, p. 57. Voir la recension https://www.mezetulle.fr/jai-execute-un-chien-de-lenfer-rapport-sur-lassassinat-de-samuel-paty-de-david-di-nota-lu-par-c-kintzler/

7 – Voir des développements dans les articles consacrés au « blasphème », récapitulés dans ce dossier : https://www.mezetulle.fr/sur-lexpression-droit-au-blaspheme-dossier-sur-la-liberte-dexpression/

5 thoughts on “Doit-on enseigner le « respect des convictions philosophiques et religieuses » d’autrui ?

  1. Claustaire

    Merci de nous signaler cette curieuse, surprenante et paradoxale “finalité” de l’EMC en primaire et au collège, qui par la demande expresse de “respecter les convictions philosophiques et religieuses” (de l’élève) semble interdire à l’enseignant la maïeutique même que supposerait un tel enseignement.

    [Il serait d’ailleurs utile de pouvoir comparer ces instructions de 2018 avec des instructions précédentes (rédigées par exemple sous un gouvernement de la présidence Hollande) ]

    Cependant, il faut noter qu’il s’agit d’instructions destinées à des enfants et adolescents de moins de 16 ans, auxquels on doit assurément moins enseigner la dialectique philosophique que les dissuader de se moquer d’autrui pour ses origines ou croyances (le terme de “convictions” est d’ailleurs assurément hyperbolique pour des enfants de cet âge, notamment pour des éventuels adolescents déjà bien assez encombrés des questions existentielles dont on est souvent frappé à cet âge).

    Ayant été prof de français en collège pendant des décennies, je peux témoigner que par le choix de nos lectures (parmi le vaste panel prévu par les instructions officielles) nous ne manquons pas d’occasions de proposer à nos élèves des sujets de discussion, de réflexion, voire de philosophie (?) où, sans évoquer les convictions de nos élèves, mais celles des héros (bons ou mauvais) des livres étudiés, nous pouvons excellemment les faire réfléchir à la cohérence (ou non) des valeurs ou convictions de ces héros. Ce qui, s’adressant à la réflexion de chacun, en appelle à ses convictions intimes (qui pourront ainsi éventuellement intimement évoluer) sans que celles-ci n’aient même à être évoquées, ni éventuellement choquées.

    Bien à vous. Et merci pour votre pertinente intervention lors du récent colloque proposé à la Sorbonne.

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  2. Binh

    Nul doute que ce fameux « respect des convictions philosophiques et religieuses » d’autrui va être invoqué par les « hidjabeuses » qui manifestent le WE prochain pour que le port du voile soit autorisé par la FFF lors des maths de foot officiels….!
    Et si ce « respect » est accordé par la FFF et l’État français, on verra cette invocation utilisée pour promouvoir ce port dans les piscines, dans les lieux publics, etc. Donc partout.
    Et le « non-respect » de ce port sera alors automatiquement qualifié d’agression ou de …phobie persécutrice à l’égard de toute action identifiée comme simple « conviction philosophique et religieuse.
    Bref. On voit la logique.
    C’est celle utilisée par tous les militants qui veulent imposer, sans dialogue, sans critique, sans débat, leur conviction religieuse, politique, scientifique, etc.

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  3. Tarnacois sans caténaire

    Chère hôtesse, il faudra vous y résoudre ! Le chevalier de la Barre n’était qu’un sinistre malotru !
    Le comble est que c’est l’école de la République qui réhabilite ses juges et ses bourreaux de l’ancien régime. Un comble mais pas une surprise. Quand on a une constitution qui n’est pas laïque et prêche elle-même , dans son deuxième article, le respect des religions ( Et uniquement des religions) , il ne faut pas s’étonner de retrouver cette ineptie dans le programme d’instruction civique

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    1. Braize

      Même si je partage le même écoeurement sur ce fichu « respect » que l’on nous met à toutes les sauces et maintenant celle des programmes scolaires, je suis toujours stupéfait que l’on prête à notre Constitution des mots qu’elle n’a pas. A minima convient-il d’aller relire (ou lire…) les articles que l’on entend accuser… Non ?

      En effet, et ce sera utile aux lecteurs de ce site, contrairement à ce qu’affirme le commentaire (Tarnacois), l’article deuxième de notre Constitution ne prône pas le respect des religions, ni encore moins uniquement d’elles. Il suffit d’aller le lire pour éviter l’erreur grossière que de prétendre le contraire. Il ne traite même pas de ce sujet mais des attributs de la République au travers de sa langue, de son emblème, de son hymne national, de sa devise et de son principe de gouvernement…

      C’est en revanche l’article 1er de notre constitution qui qualifie notre République, outre d’indivisible, démocratique et sociale, de laïque et en tire les conséquences pour la liberté de conscience. D’où tirer dès lors, comme le fait le commentaire, que notre constitution ne serait pas laïque ? Elle dit donc le contraire de ce qu’allègue le commentaire mais encore faut-il avoir pris la peine d’aller la lire…

      En outre, cet article ne fait que rappeler l’exigence républicaine de « l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion » et le nécessaire respect à cette fin « de toutes les croyances », sans quoi la République n’est plus elle même mais devient un régime théocratique ou totalitaire.
      D’ailleurs, les dispositions de l’article 1er, comme l’a rappelé le Conseil constitutionnel lors de sa validation de la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école, interdisent à quiconque de se prévaloir de ses croyances religieuses pour s’affranchir des règles communes. Contresens donc en outre du commentaire…

      Donc, que l’on évite de prêter à notre Constitution des mots qu’elle n’a pas et que l’on n’en travestisse les dispositions. Ce serait déjà un progrès de l’esprit public.

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