Le porc, les femmes et le philosophe (par Martine Storti)

Reprise d’un article critique du livre de P. Manent « Situation de la France »

Alors que je travaillais à une prochaine critique du livre de Pierre Manent Situation de la France1, j’ai lu l’article « Le porc, les femmes et le philosophe » que Martine Storti a publié en ligne2. À partir de l’angle d’attaque des droits et des luttes des femmes, elle y analyse le compromis que selon P. Manent il serait opportun de passer avec « les musulmans ». Cet éclairage, loin de réduire le propos, est révélateur du projet politique avancé par P. Manent. J’y reviendrai prochainement.
Je remercie Martine Storti pour l’acuité de son analyse, et pour m’avoir autorisée à reprendre ce texte.
Mezetulle

 

Le philosophe Pierre Manent propose, dans son récent ouvrage Situation de la France, un compromis avec les musulmans, seule manière, selon lui, de créer avec eux « une amitié civique » et de leur donner au sein de la nation française la place qu’ils méritent sans les obliger à abandonner leur être musulman, à la fois de religion, de culture et surtout de mœurs.

Qui dit compromis dit ce qui est négociable et ce qui ne l’est pas. L’une des propositions de Manent est que la République « cède sur les mœurs », qui comprennent par exemple le porc à la cantine et la place des femmes. Sous cet angle, deux interdictions doivent être clairement énoncées : celle de la polygamie et celle du voile intégral. « Pour le reste, les relations entre les sexes sont d’un sujet d’une telle complexité et délicatesse, nous explique ce philosophe, qu’il est sans doute déraisonnable de damner une civilisation sur cette question. »

On appréciera la mise à peu près sur le même plan de la question du porc dans les menus scolaires et celle des femmes, dont la «complexité » n’est soulignée que pour mieux la minorer puisque que ce n’est pas cette aune-là qu’on peut juger une civilisation.

Deuxième remarque : est ici reprise la sempiternelle réduction de la question des femmes à un enjeu de mœurs dont la fonction première est de priver l’égalité entre les femmes et les hommes, la liberté des femmes et plus largement leur émancipation, de leur caractère politique, c’est-à-dire un enjeu qui ne concerne pas que les femmes mais qui a à voir avec l’organisation de la cité, avec la démocratie et avec la République.

Plus grave encore, une telle proposition signe l’abandon des femmes musulmanes qui, ici ou ailleurs, hier et aujourd’hui, se battent – quelquefois au prix de leur vie – contre leur assujettissement et pour leur libération. Une libération que bien des femmes ont dû conquérir dans l’Occident chrétien, au fil des siècles, contre leur culture, contre les mœurs en vigueur, et contre la religion dominante. De surcroît, en faisant des musulmans de France une communauté homogène que nulle différence et nul désir de changement ne traverserait « quant aux mœurs », il légitime le discours qui ne voit dans l’émancipation des femmes qu’une forme de néocolonialisme et d’occidentalisme, et donc pour celles qui s’en réclament, une trahison de leur communauté.

Le philosophe chrétien et conservateur qu’est Pierre Manent devrait prendre sa carte au Parti des Indigènes de la République, à moins qu’il ne préfère ouvrir un séminaire d’études postcoloniales !

© Martine Storti, 2015

Lire l’article sur son site d’origine
Sur le même sujet, lire « Situation de la France de Pierre Manent : petits remèdes, grand effet. Un brûlot anti-laïque et anti-républicain » par Catherine Kintzler

[Edit du 16 avril 2016. Voir l’ensemble du débat publié sur Mezetulle]

1– Desclée de Brouwer, 2015. [Edit du 19 décembre 2015 : l’analyse critique du livre que j’annonçais est en ligne ici].

2 Voir le site de Martine Storti. L’article a été également publié en ligne par le Huffington Post.

 

3 réflexions au sujet de « Le porc, les femmes et le philosophe (par Martine Storti) »

  1. Incognitototo

    Serait-ce un signe qu’une « Storti » démonte ce qui procède d’une pensée tordue ? 😉 Tordue par une « culture » du libéralisme qui pourrait faire croire que c’est par toujours plus de « liberté » – dans le sens du laisser-faire-n’importe-quoi pas de l’émancipation des carcans pulsionnels par la loi – que les problèmes vont s’arranger tous seuls…
    Mais on le sait bien, les « compromis » (qui impliquent des « concessions » réciproques ; et si j’étais un perfide lacanien, je mettrais bien un tiret après la première syllabe de chacun de ces mots) ont toujours la cote pour ceux qui ne veulent pas affronter les problèmes… On en a de multiples exemples dans l’histoire, tous ont généré des guerres et/ou des malheurs encore plus grands que ce qu’ils étaient censés résoudre…

    Alors, non M. Manent, pas de compromis avec l’obscurantisme, pas plus qu’avec tout ce qui constituerait non seulement une régression, mais pire une autorisation à se prévaloir de la « liberté » (celle qui permettrait de faire n’importe quoi) pour attaquer la Liberté (celle qui émancipe de sa culture, de ses origines, de ses déterminismes, et cetera).
    J’espère que M. Manent arrivera un jour à faire la différence, toute son oeuvre (notamment sur la pensée libérale) devrait en être bouleversée.

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  2. èric le goff

    Passer un compromis ? Il faudrait aussi travailler sur le compromis qu’on devra passer avec le FN dans quelques années ? Un détail si j’osais ? vu les tendances diverses chez les musulmans ? plusieurs compromis ? Les catholiques intégristes ? La scientologie ? les news borns et les futurs par GPA ou autres ? Après la cinquième république ? la sixième ? mais la sixième quoi ? Après le four de la politique actuelle , je pense à cette Europe , le four de la prochaine ? mais dans le cadre de la COP 21 ? bien sur ? Un peu d’ironie , pour masquer la peur , ou du moins l’inquiétude , Gémir n’est pas de mise , aux marquises ou ailleurs .. une piste ? peut être ? élaborer une charte des devoirs , dont découlerait des droits ….car l’état de droit sans devoirs ? comme à l’école ? bien amicalement …

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  3. Malkwitz

    Merci madame pour cet éclairage! Ce n’est pas seulement révélateur, cela entérine la clairvoyance de M.Houellebecq. Qui doit « prendre le maquis » alors, les femmes? Et les femmes, les philosophes, et celles du gouvernement… qu’en disent-elles, que font-elles, ont-elles un pouvoir décisif là-dessus?

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