À la mémoire de Samuel Paty, professeur

Vendredi 16 octobre, Samuel Paty, professeur, a été décapité parce qu’il enseignait. Réduire cet assassinat à un crime revient à esquiver le caractère politique de la visée hégémonique qu’il véhicule. Car cette atrocité se présente comme une exécution expiatoire menée au nom d’un ordre supérieur qui devrait supplanter non seulement les lois de l’association politique, mais aussi tout rapport autonome à la connaissance, à la pensée. Elle révèle aussi que la guerre menée contre la République a dépassé la période des tests politiques, ainsi que celle des commandos organisés terrorisant la société civile, pour atteindre un niveau alarmant de diffusion. En étendant les poches d’aisance où il il se meut « comme un poisson dans l’eau », le terrorisme islamiste contamine le corps social et menace de le submerger.

Si l’école est laïque, ce n’est pas seulement comme institution et parce qu’elle est un organe du dispositif républicain, c’est aussi parce qu’elle tire (ou devrait tirer) son autorité de la constitution des savoirs, laquelle échappe à toute transcendance, à toute imposition d’une parole ou d’un livre unique, et ne peut se construire qu’avec des esprits en dialogue. Voilà ce que tout professeur est chargé de travailler et de défendre, non pas dans la célébration d’un « vivre-ensemble » incantatoire et abstrait, mais avec et par le segment du savoir qu’il maîtrise et qu’on n’ose plus appeler « discipline ».

Installer chaque esprit dans ce dialogue fructueux et inquiet qui a pour condition première le dépaysement, la distance avec soi-même, voilà ce que faisait Samuel Paty, professeur. Il aurait dû pouvoir le faire normalement, en expliquant, en illustrant1, en argumentant dans une ambiance de sérénité assurée par l’institution : en somme en professant, protégé des pressions et mettant de ce fait ses élèves, avec lui, à l’abri du tourbillon social. Mais, comme des milliers de professeurs aujourd’hui et depuis bien des années, il le faisait malgré, contre les assauts qui renvoient sans cesse l’école à son extérieur, il le faisait en dépit des pressions qui, au prétexte de mettre les élèves (et les parents) au centre du dispositif scolaire, l’assujettissent à la férocité et à la fluctuation des demandes sociales. Ce qui devrait être un travail serein et somme toute ordinaire est devenu un acte d’héroïsme.

Samuel Paty a été assassiné et décapité pour avoir exercé sa fonction, parce qu’il enseignait : c’est en sa personne le professeur qui a été massacré. Par cette atrocité, sommation est faite à tous les professeurs d’enseigner et de vivre sous le régime de la crainte. Des groupes qui encouragent ces manœuvres d’intimidation à sévir au sein même de l’école s’engouffrent dans la brèche ouverte il y a maintenant trente ans, laquelle s’acharne à assujettir l’école aux injonctions sociales. On ne voit que trop à quelles extrémités celles-ci peuvent se porter. Non l’école n’est pas faite pour « la société » telle qu’elle est. Sa visée est autre : permettre à chacun, en s’appropriant les savoirs formés par l’humaine encyclopédie, de construire sa liberté, dont dépend celle de la cité. Il faut cesser de convoquer les professeurs à leur propre abaissement. Réinstaurer l’école dans sa mission de transmission des savoirs et protéger ceux qui la mettent en œuvre, voilà ce qu’on attend d’une politique républicaine. Sans cet élargissement qui appelle une politique scolaire exigeante et durable, l’hommage national qui doit être rendu à la personne martyrisée de Samuel Paty restera ponctuel.

Il est faux de dire que l’auteur de cet assassinat était un « solitaire », comme s’il fallait éviter de dire qu’il s’agit d’un acte de guerre. Un homme isolé n’est pas nécessairement un « solitaire ». En l’occurrence il se nourrit au fast food bien garni des exhortations, imprécations, intimidations et autres menaces qui, diffusées sur internet et dans certaines mosquées, partout étalées2, relayées, font de chaque assassin se réclamant de la cause islamiste un vengeur héroïque. Il y a bien longtemps que cette guerre a commencé. Elle a posé un jalon dès 1989, en s’attaquant déjà à la laïcité de l’école républicaine3. Elle a ensuite dépassé la période des tests politico-juridiques, puis celle des commandos organisés terrorisant la société civile à coups meurtriers de Kalashnikov pour atteindre aujourd’hui un niveau d’extension tel qu’aucune parcelle de la société ne peut assurer qu’elle est à l’abri de sa présence et de sa menace4. Pratiquant avec virtuosité le retournement victimaire et la culpabilisation à l’ « islamophobie », convertissant l’accusation impertinente de « blasphème » en pleurnicherie des « sensibilités offensées », tissant ses liens avec le « décolonialisme » et le néo-racisme, la forme idéologique de cette guerre gangrène l’université et se diffuse dans la société civile5.

En étendant les poches d’aisance où il il se meut « comme un poisson dans l’eau », le terrorisme islamiste contamine le corps social et menace de le submerger. Un ordre moral féroce s’installe par accoutumance, à tel point qu’il devient « normal » et « compréhensible » pour un homme de songer à en assassiner un autre pour avoir osé une opinion contraire à une parole prétendue absolue, qu’il devient « normal » et « compréhensible » pour un groupe d’appeler à la vengeance. La banalisation des marqueurs religieux s’étend et prétend non pas simplement à la liberté pour elle-même, mais au silence de toute critique et de toute désapprobation la concernant. Et il se trouve de bonnes âmes pour comprendre, excuser et encourager cette abstention. L’appel au « respect de l’autre » est-il à ce point nourri de haine de soi qu’il doive prendre la forme d’une autocensure s’interdisant toute critique publique ? Est-il à ce point méprisant et paternaliste à l’égard de ceux qu’il prétend prendre sous son aile qu’il se croie obligé de leur épargner cette critique ? Est-il à ce point retors qu’il faille en son nom faire fonctionner la liberté d’expression à sens unique ?

Le sursaut nécessaire n’appartient pas qu’au politique : devant l’infusion sociale qui répand et banalise le totalitarisme islamiste, les nécessaires mesures politiques et juridiques qui sont appelées aujourd’hui de toutes parts, si fermes soient-elles, seront sans effet sans un mouvement civil issu des citoyens eux-mêmes. Cessons de courber l’échine ou de regarder ailleurs devant la culpabilisation, devant l’insolence et la violence du « République bashing » qui convertit la haine du colonialisme en haine de la République, qui confond universalisme et uniformisation, qui est prêt à sacrifier les individus sur l’autel antique des communautés et des ethnies, qui fétichise les appartenances et ne voit pas que sans la liberté de non-appartenance, il n’est pas d’appartenance valide. Aucun régime n’a été aussi libérateur que le régime laïque, aucune religion placée en position d’autorité politique ou ayant l’oreille complaisante de cette autorité n’a produit autant de libertés : osons la laïcité, osons la République. « Il nous faut reconquérir tout ce que la République a laissé faire »6.

Merci à Causeur pour la reprise de ce texte le 19 octobre en accès libre sur son site (avec des intertitres de la rédaction du magazine).

Notes

1 – L’expression « il a montré des caricatures de Mahomet » est un raccourci. Aucun professeur ne « montre » quoi que ce soit sous le régime épatant de l’exhibition. « Montrer », pour un professeur c’est, soit recourir à une illustration, utiliser un document, une ressource en l’incluant dans un ensemble explicatif et progressif, soit exécuter un geste, un exercice afin d’exposer et d’expliquer un modèle ou un exemple dont les élèves pourront s’inspirer.

2 – J’ai eu la surprise, en téléchargeant il y a deux jours l’édition de 1929 de L’Ethique de Spinoza (Garnier, traduction Appuhn) sur Amazon en accès libre, de la voir précédée et suivie de deux textes de propagande islamiste.

3Affaire dite des « foulards » au collège de Creil. Voir le manifeste dit « des Cinq » « Profs ne capitulons pas », Le Nouvel Observateur du 2 novembre 1989 sur le site du Comité laïcité République http://www.laicite-republique.org/foulard-islamique-profs-ne-capitulons-pas-le-nouvel-observateur-2-nov-89.html

4 – On se reportera, entre autres, aux deux ouvrages collectifs dirigés par Georges Bensoussan, Les Territoires perdus de la République (Paris, Mille et une nuits, 2004) et Une France soumise (Paris, Albin-Michel, 2017) ainsi qu’au collectif dirigé par Bernard Rougier Les territoires conquis de l’islamisme (Paris, PUF, 2020).

6 – Citation extraite du discours prononcé par Emmanuel Macron, président de la République, aux Mureaux le 2 octobre 2020. Voir une brève analyse et la référence sur ce site : https://www.mezetulle.fr/discours-des-mureaux-sur-le-separatisme-e-macron-brise-un-tabou-ideologique-mais-la-politique-suivra-t-elle/ .

22 thoughts on “À la mémoire de Samuel Paty, professeur

  1. AvatarBaltazar

    La guerre poursuivie par Macron et Blanquer contre la République, contre l’instruction, contre l’esprit critique, contre l’enseignement de la philosophie a lieu actuellement en France dans un silence total. Lisez Karl Kraus, La troisième nuit de Walpurgis sur la trahison ou la lâcheté des « élites. » Regardez l’état du système scolaire américain, privatisé, inégalitaire et corrompu. Regardez l’état de la société américaine avec Trump au pouvoir. Ouvrez les yeux Madame.

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    1. MezetulleMezetulle

      1° Relisez le texte de plus près, il semble qu’un ou deux paragraphes vous aient échappé.
      2° Trente ans (et +) de lutte contre le pédagogisme et la destruction de l’instruction, renseignez-vous : je n’ai pas à recevoir de leçons sur ce sujet ! Et il est bon qu’il y ait une relève. Mais nous vous avons, J.M. Muglioni et moi, déjà répondu à ce propos : https://www.mezetulle.fr/la-fausse-representativite-de-la-convention-sur-le-climat/#comment-20195

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    2. AvatarRahab

      Vous vous trompez de cible Balthazar, la vie sociale de Catherine Kintzler a été en partie consacrée à la lutte quant à la restauration de l’instruction publique à l’abri de la fluctuation des pouvoirs politiques. Sa lecture de la laïcité est un exemple de construction intellectuelle précise et sans équivoque.

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  2. AvatarMARCHELLI

    Merci infiniment pour cet article !
    Dans ce maelstrom ambiant,intelligence,clairvoyance et courage rassurent et stimulent la résistance et le combat de chaque citoyen contre cette idéologie folle et criminelle qu’est l’islamisme!
    Après vous avoir lue,j’ai le sentiment qu’en fait,si nous osons parler ,nous sommes forts !
    Gisèle Marchelli

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  3. Avatarsenik

    vous écrivez « Non l’école n’est pas faite pour « la société » telle qu’elle est.
    Je crois au contraire que l’école n’est pas faite SEULEMENT pour la transmission des connaissances, mais que l’école de la République est faite pour intégrer les élèves à notre culture, aux principes, aux valeurs et aux moeurs de la société française telle qu’elle est.

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  4. AvatarCHIOSO

    Encore un très grand merci Madame Kintzler! Il est tellement difficile depuis vendredi de penser. Et vous parvenez une nouvelle fois à tracer les perspectives et à nous éclairer. Oui vous nous rendez plus forts.

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  5. AvatarWilfried

    Merci pour votre article qui est toujours excellemment rédigé.
    Je suis en accord avec vous, un degré nouveau vient d’être atteint. En effet, faire appel à une personne terriblement dangereuse pour régler le sort d’une personne c’est effrayant. C’est en plus un appel en meute et je ne vois pas comment tout cela va disparaître . C’est même l’inverse qui va se produire.
    En plus la France se retrouve seule pour gérer cette situation incontrôlée. En effet, c’est le seul état laïque au monde et le seul à défendre de telles valeurs. Que croyez-vous qu’il va advenir? Déjà la presse anglo-saxonne nous regarde de haut, considérant que nous harcelons une certaine religion. Ils doivent considérer que le professeur l’a bien cherché et que nos principes nous font aller droit dans le mur. J’ai peur que la France soit durement touchées la première avant que les autres sociétés ne le soient également quand leur tour viendra.

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  6. Avatarbraize

    Merci pour cet article, merci infiniment.
    Quant audit Baltazar (pauvre Roi mage…) je ne comprends pas la division qu’il sème dans cette situation. C’est pathétique s’il n’est que stupide ou lamentable s’il veut détourner les regards sur autre chose que cette horreur islamique.
    Vous avez mon entier soutien.
    Pour celles et ceux qui s’intéressent à ce qu’il est possible de prévoir en droit dans une démocratie dans notre situation voir mon propre billet d’hier :
    https://francoisbraize.wordpress.com/2020/10/18/maintenant-ca-suffit/?blogsub=confirmed#blog_subscription-2

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  7. Ping : Complices ! | CinciVox

  8. AvatarG. Bruno

    Je trouve votre hommage à la fois très pertinent et très profond : sur ce que ce meurtre horrible révèle de notre présent, de notre République, de notre École, du sens de la laïcité, merci ! A propos de l’École, beaucoup de réactions officielles semblent se souvenir aujourd’hui de son sens émancipateur, mais aucune n’évoque la question de sa nature, à la différence de votre réflexion. Or, l’on peut aisément poser que la plupart des fascismes à étendard religieux ne refusent pas l’École en général ; ils semblent même favorables à l’acquisition et l’évaluation de savoir-faire, de compétences, ne serait-ce que pour l’usage d’Internet… Ce qu’ils veulent assassiner c’est une École qui instruit chacun des raisons du monde. De ce point de vue, les tendances des réformes scolaires en cours ne peuvent guère faire barrage à la désignation de leurs cibles : tout professeur, toute discipline promouvant la dimension réflexive.

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  9. AvatarVitte

    Merci pour ce texte

    Hélas , dans des périodes troublées, les esprits simples sont atteints.

    Par la manipulation , le plus noir de l’homme se révèle pour des causes réelles ou prétextes et passe à l’acte.

    Je pense à ce qu’à dit De Gaulle à Propos de Brasillach: c’est à dire que ceux qui influencent les gestes sont plus criminels que celui qui exécute. Il faut donc influencer des idées de laïcité au plus grand nombre.

    Bonne journée

    Richard

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  10. AvatarClaustaire

    Merci pour ce texte et la cohérence de son argumentation.

    J’espère qu’avec beaucoup d’autres de la même hauteur il sera lu et entendu dans les sphères du Pouvoir afin que les décisions urgentes y soit prises, à la fois pour commencer à (tenter de) mettre notre République à l’abri du prosélytisme théocratique mortifère en cours et éviter que, faute de résultats et dans une espèce de désespoir haineux, le peuple ne se tourne dans deux ans vers l’extrême droite et les surtensions haineuses que cela ne pourra alors qu’entraîner.

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  11. Ping : À la mémoire de Samuel Paty, professeur – LABORATOIRE LOIRET DE LA LAÏCITÉ

  12. AvatarBINH

    La chasse à l’islamophobie, très en vogue chez bon nombre de personnes se prétendant « de gauche » ou « progressistes » (si la peur peut-être mauvaise conseillère, elle est en tout cas absolument nécessaire pour prévenir certains dangers..), combinée à la valorisation de nouveaux discours racialistes à la limite du racisme, nous mène inexorablement à cette barbarie. Une bonne partie de la Gauche et de l’Extrême Gauche françaises est complice de cette évolution réactionnaire. Ce ne sera pas la première, que les aveuglements idéologiques des militants de « bonnes » causes (le socialisme, la défense des « identités » culturelles, le soutien aux États dits « anticolonialistes » du Tiers Monde, etc) conduiront ces militants à détruire l’idéal qu’ils entendent promouvoir (ici, la défense des pauvres identifiés aux musulmans). En l’espèce, devant cette horreur, tout pousse à penser que l’islamophobie va au contraire trouver de quoi alimenter sa progression: et on le comprend. La peur ici, s’avère absolument nécessaire pour éviter un danger qui peut vite devenir incontrôlable. Je ne peux pas non plus m’empêcher de rappeler que l’habitude est prise en France de ne plus respecter la loi, ni la règle majoritaire, dès qu’on est mécontent d’une situation qui nous apparaît « injuste »: cette mécanique funeste française atteint donc les plus jeunes qui se justifient maintenant sans scrupule de casser ou agresser au regard de ce qu’ils voient à la télévision ( les casseurs infiltrés chez les Gilets Jaunes ont été gagnants). Et puis, impossible à taire: la libération de l’otage française au Mali a donné des ailes aux Djihadistes et à tous ceux qui rêvent de le devenir. La soumission de la France à la rançon terroriste a peut-être encouragé à de futures décapitations de « Mécréants ».

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  13. Avatarjacques variengien

    Bonjour Madame,
    Merci pour tout ça. Vous ouvrez une piste qu’il serait bon d’explorer.
    Ils sont « comme des poissons dans l’eau », « l’infusion sociale.. » ; vous décrivez là une stratégie militaire, celle qui consiste à se comporter comme l’eau, plus exactement comme un liquide inflammable. Par la proximité identitaire, l’omniprésence, la persistance, le ressentiment indépassable, mais aussi la peur et la contrainte, ils pénètrent et se mélangent. Un proverbe africain dit : les mauvaises paroles sont comme l’eau dans le sable.
    Comment retirer cette haine puissante qui trouble le regard sur les choses et les autres ? Haine qui éclabousse le quotidien (stratégie et torture du goutte à goutte) ; haine dont ils veulent nous déborder (stratégie du raz de marée et de l’inflammation). Par une digue de lois ? Je ne crois pas aux lignes Maginot, mais j’espère me tromper. Par la force ? Pas si elle est aveugle. Par les mots ? Mais s’ils se sont bouchés les oreilles ! Par la raison ? Mais s’ils l’ont déposée au pied de leur dieu qui réclamait ce sacrifice !? Par la fin des inégalités sociales (enfin) ? Puisque nous serions dans une République laïque et/donc sociale, par et pour le peuple. Hors débat – circulez y’a rien à voir – de plus l’argument de l’inégalité peut être spécieux : la religion et le fanatisme ne sont pas le refuge des pauvres. Par un nouveau récit sociétale ? Mais nos propositions sont misérables au regard de celles grandioses de dieu. Ne négligez pas la jouissance héroïque du sacrifice. Par le coca cola le Mc Do Netflix et les filles ? Je veux dire, sans blesser personne, par l’avilissement. Nous le faisons avec tous et avec le succès que l’on sait ! Notre humanité en est atteinte.
    Par l’amour alors ? Oui mais il faudrait qu’il soit rédempteur alors, c’est-à-dire sans ambivalence. Un peu comme un dieu qui serait miséricordieux ? Comme si nous étions des anges (qui n’ont pas de sexe parait-il), dans une ultime sécularisation. On voit bien que se transformer en papiers buvards contrits ça ne marche pas. Il y a toujours des salauds qui gâchent tout.
    Que nous reste-t-il alors face à cette stratégie du liquide inflammable ? Peut-être tenir en haute estime tous nos enfants, au point d’en être exigeant. La laïcité libère certes – je lui dois tout – mais c’est une sacrée exigence. C’est d’une violence symbolique importante que nous n’arrivons pas toujours à assumer.
    « Le sursaut nécessaire n’incombe pas qu’au politique.. ». Je souscris.

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  14. AvatarFlorence Guignard

    Merci Madame pour votre clairvoyance et votre courage. Nous ne nous en sortirons qu’en étant courageux et honnêtes, c’est-à-dire, en osant admettre que nous sommes dans une situation d’urgence dramatique et qu’il ne sert à rien d’accuser les autres ni de prétendre que nous savons tout et surtout, comment nous sortir de cette catastrophe. Rester scientifique exige de reconnaître qu’on a peur – il y a de quoi – c’est chercher de nouveaux moyens sans relâche, ne pas se laisser obnubiler et continuer à penser, à imaginer, à essayer, encore et encore. C’est au CP que les instituteurs et institutrices devraient avoir le DEVOIR – et donc, le DROIT – de parler de l’histoire des religions, de faire réfléchir les enfants sur ce que c’est que la croyance, le besoin de croire, ainsi que sur la différence entre la chose et le symbole qui la représente. Six ans est un âge où il est spontané de faire la différence entre penser et faire, entre le rêve et la réalité. Treize ans est l’âge des turbulences pubertaires, mes pensées très admiratives et affectueuses vont à tout le corps professoral et à tous les élèves, tout spécialement ceux de 4ème.

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  15. Ping : À la mémoire de Samuel Paty, professeur, par Catherine Kintzler - Hiram.be

  16. AvatarMuglioni Jean-Michel

    Catherine Kintzler expose clairement les raisons qui font que nous en sommes arrivés au point où le métier de professeur est devenu impossible. Ou plutôt, interdit.
    Peut-on espérer un sursaut ? On peut en douter. Je connais une élève d’une dizaine d’années qui avait quelques difficultés scolaires. Voilà que cette année son institutrice tient sa classe, corrige tous les cahiers tous les jours, fait vraiment lire et écrire, etc. : la petite est plus heureuse que jamais d’aller à l’école, c’est-à-dire heureuse d’apprendre. Les parents d’élèves se rendent compte de la qualité de cet enseignement et s’en réjouissent. Mais comment formulent-ils leur approbation ? « C’est une maîtresse à l’ancienne ». Ce genre d’éloge dit bien où nous en sommes : instruire des enfants, il va de soi que c’est rétro ! Le poids de l’idéologie est tel qu’une classe où règne un ordre fondé sur la volonté d’apprendre paraît archaïque à ceux-là même qui l’approuvent. Comment l’école peut-elle dans ces conditions ne pas être submergée par les préjugés et les fanatismes de la société et des parents d’élèves ? Pourquoi dès lors s’étonner que l’obscurantisme l’emporte ? La laïcité de l’école ne signifie pas seulement que nul, maître ou élève, ne doit y faire état de ses croyances religieuses ou politiques, mais que l’enseignement ne peut avoir d’autre fondement que le savoir et non quelque idéologie que ce soit. L’école assujettie à la société civile n’est plus républicaine.
    Ce n’est pas la présence de musulmans ou la misère de certains quartiers qui explique l’état de l’école, mais la démission de l’institution. Ce qui reste d’école à l’école tient par la volonté de quelques hommes et femmes courageux. Et l’on ne peut s’en prendre à ceux qui ont renoncé, puisque c’est ce qu’on leur a appris, et déjà la plupart n’ont jamais connu de véritable école. Relisez Mezetulle et les ouvrages écrits du début des années 80 qui y sont cités : vous verrez que tout y est clairement dit. Depuis des dizaines d’années, tout le monde le sait, l’administration n’a généralement eu qu’un souci, en cas de conflit entre un professeur et les parents d’élèves ou un élève : « pas de vagues ». Était-ce lâcheté ? Sans doute, mais il fallait beaucoup de courage pour ne pas céder à la pression idéologique et oser soutenir que l’école est faite pour instruire.

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  17. Avatarsirius

    Avec ma vive reconnaissance pour cette page magistrale, chère Catherine.
    Pas un mot à ajouter sauf à insister sur quelques points.
    1: quant à l’angélisme du « vivre ensemble »: comment peut-on croire que des adultes fanatisés qui s’approprient leurs enfants pourraient souhaiter « faire société » avec l’école?
    2:quant à la « communauté éducative »: pour quelle raison avoir permis aux parents d’exiger des professeurs une justification de leur enseignement et leur avoir octroyé la latitude de mettre en cause les programmes?
    Il serait avisé de soumettre à obligations restrictives la présence des parents à l’école: hors programme, à tout le moins.
    3: quant au totalitarisme: il nomme bien la nature de l’islamisme politique puisque, loin de soucis éthicoreligieux ,ses fins proclamées sont bien de conquête qui érigent en ennemi à abattre nos libertés, nos institutions et nos moeurs.
    Or l’intelligence rusée de nos ennemis a été amplement sous évaluée: entrisme général, maîtrise des réseaux dits sociaux, extrême talent au renversement. La divulgation de l’idéologie nazie aurait pu nous permettre de voir à temps que le renversement constitue une arme magique pour effectuer le rapt des émotions: les assassins sont les victimes, les mensonges des réseaux sont vérités, les faits établis en histoire, en biologie, en astronomie, sont des mensonges-
    Voilà donc de nouveau que les professeurs pervertissent la jeunesse .

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  18. AvatarLhuillery Alain

    Merci Madame. Et oui Mr Muglioni vous avez raison. Ne cachons pas la destruction de l’école depuis des dizaines d’années derrière un autres drame qui est celui de l’islamisme. La République a disparue dans les deux cas et ce n’est pas le citoyen libre et triomphant qui occupe le terrain . Généralement les clergés, les tyrans lui brûlent la politesse.(R. Debray, je crois) Depuis l’ assassinat de de Samuel Paty, je relis Condorcet et l’indispensable ouvrage de C.Kintzler,( Condorcet; l’instruction publique et la naissance du citoyen)
    Faute de lumières et de pensée réflexive, un peuple souverain est exposé à devenir son propre tyran..il ne peut être vraiment libre que par la rencontre avec les objets du savoir…il appartient à la puissance publique d’organiser un telle rencontre.(extrait 4eme de couverture) Aujourd’hui c’est la société du spectacle et du paraitre qui est sur les bancs..! Moi simple citoyen, que puis-je faire pour vous aider à porter votre message( à part Mezetulle, bien sûr!) Merci encore de me donner la force d’expliquer à mes petites filles, la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la laïcité; La République éxigente.
    A.Lhuillery

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  19. AvatarVAN CAMPO

    Merci Catherine pour ce texte qui fait écho à ceux d’A.Bauer , et celui de Guy Arcizet que j’avais invité (tout comme toi) pour un Café Philo à St Maur et qui écrivait en 2013 = la raison critique est indissociable de la révolte contre l’injustice et les effets pervers du
    communautarisme.
    Amitiés.JF VAN CAMPO.

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  20. AvatarAlain CHAMPSEIX

    Pourquoi il se pourrait bien que rien ne change.

    Rien à dire sur la cérémonie de la cour de la Sorbonne : elle était belle, sobre et juste. Comment, par exemple, ne pas aimer ce magnifique texte de Jean Jaurès lu par un ami proche de Samuel Paty, si ému et si digne ?

    Mais les mesures à envisager seront-elles à sa hauteur ?

    Il semble que l’Etat prenne quelque peu conscience d’une nécessaire action judiciaire et policière mais suffira-t-elle ?

    Notons tout de même et tout d’abord deux faits troublants.
    Pourquoi, en même temps, étaient projetées sur la façade d’un immeuble, les caricatures de Charlie Hebdo ? Entendons-nous bien : il y a, bien sûr un lien entre les crimes de janvier 2015 et celui d’octobre 2020, il est évidemment inadmissible d’être tué pour avoir publié des dessins et, enfin, la liberté d’expression n’a pas à être limitée sauf par la loi mais, même en ce cas, elle est limitée pour être rendue possible. La diffamation est ainsi interdite précisément pour que les arguments de tout un chacun puissent être avancés et que l’on ne confonde pas les idées avec les personnes. Seulement, ce qu’a fait le professeur d’histoire-géographie est tout autre chose, selon son style à lui et à partir de sa réflexion – c’est cela la liberté et la responsabilité pédagogiques, il a voulu traiter le programme d’EMC en présentant diverses formes d’expressions publiques. Il ne s’agissait pas pour lui de se faire la courroie de transmission d’un organe de presse. Ses élèves ne s’y sont pas trompés puisque ce ne sont pas eux qui se sont plaints de la « séance » comme on dit de nos jours. Corrélativement, je ne comprends pas pourquoi les professeurs auraient à présenter le lundi de la rentrée les dessins de Charlie Hebdo pour défendre la liberté d’expression. Est-ce bien le rôle d’un enseignant ? Et même, est-ce judicieux ? N’est-ce pas, en effet, prendre les choses à l’envers ? Ne s’agit-il pas tout d’abord de faire comprendre la nature de ladite liberté d’expression, son lien avec un État républicain et de la lier au savoir ? Dans les milieux islamistes on répète à l’envi que la musique est un péché, un acte impie mais un professeur peut parler de l’histoire de l’Islam, de la brillante culture arabo-andalouse, de la poésie persane (certes, sunnites et chiites ne peuvent se souffrir mais il en est longtemps allé de même pour les catholiques et le protestants, cela s’apprend) ou, pour prendre en considération un exemple plus récent, de la chanteuse libanaise Fayrouz qui arrachait des larmes à son public. Le second fait tient aux déclarations du ministre de l’intérieur sur les rayons Halal et Cacher des grandes surfaces de distribution. Outre que c’est idiot en soi-même – lui viendrait-il à l’esprit de reprocher à bien des chrétiens de s’abstenir de manger de la viande le vendredi ? -, c’est extrêmement grave concernant le sens même de la notion de République et la notion de laïcité qui lui est liée. Par quoi prennent-elles sens en effet sinon par l’union civile, la paix selon les lois communes, l’égalité de traitement pour tous, toutes choses qui n’ont rien d’incompatibles avec la diversité des croyances et des mœurs et qui, même, les préserve dans la mesure où l’on ne saurait unir en uniformisant ? Seul ce qui menace la liberté suppose de la part d’un régime républicain la sévérité la plus intransigeante. Dans la situation actuelle, la partie de ce couplet de l’hymne national prend un relief singulier : « Contre nous de la tyrannie, L’étendard sanglant est levé ! (bis).» Seulement, usage de la force, passage par la sanction et exigence de l’ordre ne sont pas des fins mais des moyens. Seules celles-ci importent : les différences de croyance ne peuvent prévaloir mais elles ne sauraient non plus être exclues. Article 1er du titre premier de la loi de 1905 portant sur la « séparation des Églises et de l’État » : « La République assure la liberté de conscience. » Comment donc défendre la République si l’on commence par la mécomprendre en profondeur ? N’est-ce pas ouvrir une voie royale à ses ennemis ?

    Lors de cet hommage, pour la première fois depuis fort longtemps, on a dit « Monsieur le professeur » et non « prof » comme s’il y avait un début de réminiscence mais si l’on voulait réellement d’une société libre, ne faudrait-il pas commencer par réviser entièrement ce qu’est devenue l’Éducation nationale ? S’aperçoit-on en haut lieu que ce qu’expliquait Jaurès à propos du lien entre enseignement et République est directement bafoué dans les faits ? Mes collègues de l’enseignement technique me disent souvent qu’ils ont des élèves qui ne comprennent même pas ce que veut dire « diviser par 10 » ou ce qu’est le calcul de l’aire d’un rectangle. On peut entrer en Terminale générale sans savoir construire une phrase même simple et en ignorant la plupart des temps et des modes de la conjugaison. Si les élèves étaient responsables d’une telle situation, elle ne serait pas aussi massive mais on n’en serait jamais arrivé là si bien des éléments ne s’étaient accumulés non seulement pour ne pas la voir mais plus encore pour la provoquer. On peut en citer trois à titre d’exemples. 1) La fascination pour la technologie. On a cru qu’il suffisait que les élèves possèdent des ordinateurs et aient accès à toutes les sources du savoir via internet pour qu’ils apprennent grâce à des méthodes nouvelles. Des Conseils régionaux ont fourni de nombreux financements à cette fin sans se rendre compte que les nouvelles technologies favorisent surtout les communications les plus instantanées et les plus indigentes et qu’elles ne suscitaient même pas un intérêt pour leur compréhension. 2) Le fait de la « massification », appelée, parfois, « démocratisation ». Pour être à la hauteur de la scolarisation nettement plus étendue qu’auparavant – chose dont il est difficile de ne pas se réjouir, on a clairement estimé qu’il fallait non pas amener au niveau le plus élevé possible toutes ces jeunes personnes mais au contraire adapter le monde enseignant à eux. Lorsque ce dernier faisait valoir que l’on abandonnait souvent ainsi toute exigence (il est bien connu qu’au baccalauréat les consignes inspectoriales, non écrites évidemment, dans certaines disciplines sont on ne peut plus claires : pas de moyenne générale en dessous de 12 !), on lui rétorquait qu’il était réactionnaire, englué dans des temps anciens (ceux de Jaurès ?), sa propre formation, voire ses préjugés de privilégié ? Notons que l’étude des langues anciennes a considérablement reflué au collège notamment en raison de sa dernière réforme (2016) alors que des gens comme Diderot, Vallès, Hugo, Rimbaud ou Jaurès même n’étaient pourtant pas ce que l’on peut qualifier de « réactionnaires ». 3) La généralisation de la pédagogie transdisciplinaire au détriment de la didactique disciplinaire. Pour le dire clairement, on s’est mis à définir l’enseignant non pas comme quelqu’un qui instruit parce qu’il a du savoir, chose que l’on ne possède que si on l’enrichit sans cesse, mais comme une sorte de médiateur. Il est à noter que cette idéologie peut prendre des appuis divers. Pendant quelques décennies, on a estimé que le maître était avant tout quelqu’un nourri en sciences de l’éducation alors qu’actuellement il serait plutôt à considérer comme le transmetteur d’un contenu prédéfini élaboré en amont par d’autres personnes. Les professeurs de langues sont censés, par exemple, être de moins en moins maîtres de leurs cours. Un progrès scientifique semble ainsi accompli. C’est à se demander comment Louis Germain a pu être enseignant sans cela.

    Face à la barbarie, pour les Lumières, on commence à dire qu’il faut que le rôle de l’enseignant soit à nouveau reconnu. Seulement, si l’on ne remet pas en cause ce qui a détruit ce rôle – et, de cela, il n’est nullement question, nous ne sommes en présence que de paroles creuses et trompeuses. Si vous voulez que les enseignants soient respectés, commencez par respecter l’enseignement !

    En attendant, il y aura, de toute façon, d’autres meurtres, d’autres martyrs de la liberté.

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