Lettre d’André Perrin à Pierre Manent sur le livre « Situation de la France »

Le débat ouvert sur Mezetulle1 au sujet du livre de Pierre Manent Situation de la France s’enrichit avec une deuxième étape comprenant deux textes. Mezetulle publie ci-dessous le premier texte, signé par André Perrin.

En effet, parallèlement à la discussion entre C. Kintzler et Pierre Manent2, et indépendamment d’elle, André Perrin et Pierre Manent ont échangé une correspondance critique sur le même sujet. La lettre d’André Perrin publiée ci-dessous a été rédigée dès la parution du livre de Pierre Manent, en octobre 2015. La réponse de Pierre Manent (à peu près contemporaine de sa réponse à C. Kintzler), date de mars 2016 : les lecteurs la trouveront en suivant ce lien.

Que les deux auteurs soient vivement remerciés pour avoir bien voulu confier ces textes à Mezetulle.

Lettre d’André Perrin à Pierre Manent sur le livre Situation de la France
[Lire la réponse de Pierre Manent]

Cher Pierre,

Je dois en premier lieu faire état de mon total accord avec votre analyse de la situation de la France telle qu’elle découle du tournant de mai 68 et que je résume comme je la comprends : la paradoxale « victoire politique d’un mouvement essentiellement apolitique », ou, pour le dire autrement, la victoire de la société civile contre l’État qui entraîne la délégitimation des règles collectives et substitue au citoyen agissant l’individu jouissant dont l’État libéral moderne étend indéfiniment les droits. La dissociation des droits de l’homme et des droits du citoyen, voire la dissolution de ceux-ci dans ceux-là, conduit à un déclin du politique et à un affaiblissement de la nation, longtemps dissimulés par l’illusion de la « construction  européenne ». Corrélatif de ce déclin, il y a celui de la religion : les catholiques rasent les murs et vivent comme dans la clandestinité. Dans un tel contexte nous sommes incapables de concevoir que le religieux puisse être une force agissante.

Or en face de nous, à l’intérieur comme à l’extérieur, il y a l’islam, lui aussi engagé dans un processus de dépolitisation, mais en quelque sorte inverse du nôtre : non par l’extension indéfinie des droits individuels mais par le pouvoir illimité de la loi divine. La vivacité du religieux dans l’islam produit un double effet : une forte cohésion sociale que, privés de transcendance, nous avons perdue et une motivation pour l’action (dans le pire des cas sous la forme du terrorisme). Cette double dépolitisation se double d’une double passivité : passivité de l’islam (dans la rigidité de ses mœurs) et passivité de l’Europe (dans son ouverture à tous vents). Mais là encore il y a dissymétrie entre ces deux passivités car la passivité du repli sur soi a de la force tandis que celle de l’abandon à tous les courants n’est que faiblesse. Il en va de même dans l’opposition de l’archaïsme de leurs mœurs et du nihilisme des nôtres : le nihilisme a la puissance du rien tandis que l’archaïsme offre consistance et résistance.

La situation de la France c’est donc leur force contre notre faiblesse. La question est alors de savoir comment dans un tel rapport de forces nous pouvons intégrer les musulmans. Votre thèse est négativement que la laïcité républicaine est impuissante à le faire et positivement que les musulmans ne pourront s’intégrer à la société qu’en trouvant leur place dans la nation, ce qui suppose que celle-ci les reçoive en tant que communauté et non pas en tant qu’individus (au rebours de la fameuse formule de Clermont-Tonnerre).

Pourquoi la laïcité ne peut-elle être la solution au problème posé par l’islam ? On ne peut pas attendre que nous fassions aujourd’hui avec les musulmans ce que la IIIe République a fait jadis avec les catholiques pour deux raisons. D’une part parce que les premiers sont extérieurs à l’histoire nationale tandis que les catholiques n’avaient pas à être intégrés : ils étaient depuis toujours partie-prenante de l’histoire de France. D’autre part parce que notre État est beaucoup plus faible que la IIIe République : il est sans autorité et a détruit dans l’éducation tout ce qui avait le pouvoir de rassembler.

Tout cela est vrai. Faut-il en conclure que l’intégration sur la base de la laïcité est désormais impossible ou qu’elle est rendue beaucoup plus difficile ? Qu’il faut redoubler d’efforts ou renoncer ? Vous pensez qu’elle est impossible et qu’il faut « céder ». Céder, c’est-à-dire accepter franchement leurs mœurs, mœurs dont vous dites qu’ils ne peuvent guère se séparer.

Mais quelles sont ces mœurs dont ils ne peuvent se séparer et que nous devons accepter ? Presque toutes semble-t-il puisque seules deux exclusions sont prononcées, celle de la polygamie et celle du voile intégral. Quel est donc le reste ? Vous ne dites rien de l’excision peut-être parce que vous considérez qu’elle ne fait pas partie des mœurs musulmanes, ce qui est vrai en droit, mais pas en fait. Il est vrai que le Coran ne prescrit pas plus l’excision que la circoncision, mais l’une et l’autre sont préconisées par des imams et des jurisconsultes qui s’appuient sur divers hadiths. Par ailleurs les 28 pays du Moyen-Orient et d’Afrique subsaharienne où l’excision est pratiquée sont des pays à forte majorité musulmane et c’est dans ceux qui sont à peu près exclusivement musulmans (Égypte, Mali etc.) que le taux de femmes excisées avoisine ou dépasse 90%. Vous ne dites rien non plus du droit à l’apostasie et des mariages forcés, peut-être parce que vous considérez que ces questions sont de toute façon réglées par le droit français. Vous donnez deux exemples, celui de la viande à la cantine et de la mixité à la piscine. Sur le premier je suis entièrement d’accord avec vous dès lors qu’il s’agit de menu unique et de porc obligatoire. J’ai d’ailleurs le sentiment qu’on cherche là à créer de toutes pièces un faux problème. Les fonctions que j’ai exercées dans les dernières années de ma carrière m’ont amené à déjeuner régulièrement dans les cantines des lycées et je n’y ai jamais vu de menu unique. En règle générale les élèves ont le choix entre deux ou trois plats aussi bien pour l’entrée que pour le plat de résistance et le dessert. Il ne doit pas être difficile de proposer, le jour où il y a du porc, un plat de poisson ou un plat végétarien. Il en irait différemment bien sûr si les musulmans exigeaient des menus hallal. Je suis plus réservé sur le second point qui engage la question des rapports des hommes et des femmes dans la civilisation européenne et qui a aussi des incidences sur l’École : faudra-t-il organiser la séparation des sexes dans les cours d’EPS ? Et quid du voile islamique dans les collèges et les lycées ? Dans la mesure où vous n’excluez que le port du voile intégral vous laissez supposer qu’il faudrait revenir sur la loi de 2004, c’est-à-dire sur une loi qui, loin de produire les effets catastrophiques annoncés par ses détracteurs, a été très rapidement bien acceptée et respectée. Quel bénéfice pourrait-on escompter de son abrogation ? On peut penser que les élèves chrétiens n’ayant jamais arboré des croix ostensibles et les élèves juifs ayant largement déserté l’école publique depuis une quinzaine d’années, le voile islamique serait le seul signe religieux à avoir droit de cité à l’école ; mais le voile islamique n’a pas une signification univoquement religieuse : il est tout autant politique et identitaire, de telle sorte qu’on peut craindre une surenchère. Quel argument opposerait-on à des élèves qui voudraient afficher leur identité à eux, par exemple celle d’une France « blanche et chrétienne » ? Une École où voisineraient des voiles islamiques, des flammes tricolores, voire des faucilles et des marteaux ne me semble propice ni à la « concorde civique » ni à la sérénité de l’enseignement.

Vous dites que « le contrat tacite de l’immigration ne comportait pas que les musulmans dussent adhérer à l’idée occidentale des relations entre les sexes » (p. 73). Dès lors qu’un contrat est tacite, il n’est pas très aisé de s’entendre sur ses termes. J’observe cependant que la floraison du voile est bien postérieure aux débuts de l’immigration. Dans les écoles en particulier le voile était totalement inconnu avant 1989. De même les problèmes posés aujourd’hui dans les hôpitaux par certains musulmans qui refusent que leurs épouses soient examinées et soignées par des médecins de sexe masculin sont, semble-t-il, récents. Je ne suis donc pas du tout sûr que nos compatriotes musulmans ne puissent pas se « séparer » de mœurs dont ils se sont fort bien séparés il n’y a pas si longtemps. Mais si c’était le cas faudrait-il donner tort à ces féministes musulmanes qui, depuis une dizaine d’années, luttent contre les pressions que les imams et les « grands frères » exercent sur les femmes dans les « cités » pour exiger le port du voile, proscrire le maquillage, punir la fréquentation de non-musulmans et imposer le respect du ramadan ?

Enfin je ne vois pas bien pourquoi des musulmans qui tiennent ces mœurs pour « obligatoires ou désirables » (p. 72) accepteraient la « liberté complète de pensée et d’expression » (p. 76) que nous exigerions à titre de compensation. Du reste vous convenez vous-même que cela leur sera sans doute difficile à accepter.

J’en viens maintenant au versant positif de votre thèse : il faut recevoir les musulmans comme selon vous ils le réclament, « non seulement comme des individus titulaires de droits égaux, mais comme une communauté … » (p. 141). J’avoue que j’ai du mal à voir ce que cette proposition implique concrètement, d’autant plus que vous rejetez en même temps le communautarisme, défini comme repli, séparation et non-participation (p. 148), tout en ajoutant qu’ « une certaine « communautarisation » est inévitable » (p. 165). S’agit-il d’un statut personnel musulman comme celui des Maorais à Mayotte ? D’ « accommodements raisonnables » comme au Québec ? Il ne le semble pas puisque vous dites que le dispositif que vous préconisez « n’est nullement contraire […] à la « séparation » libérale ou laïque » (p.147). Ce dispositif exige-t-il des modifications constitutionnelles ou législatives ? Le seul exemple que vous donnez est l’entorse faite à la loi de 1905 qui permet de financer indirectement le cultuel par le biais du culturel. Bref la question que je me pose est de savoir si vous appelez à un changement d’état d’esprit ou à un changement de la loi.

Vous écrivez à propos des musulmans qu’ « on ne leur a laissé que le choix abstrait et passablement spécieux entre le communautarisme et la laïcité comprise comme neutralisation religieuse de la société » (p. 149) et vous demandez s’ils doivent ôter les signes de leurs mœurs (ibid.) ou « dérober à la vue les signes de leur appartenance religieuse » (p. 140). Mais précisément parce que la laïcité de l’État n’implique aucunement la laïcité de la société, on ne leur demande pas cela. Le port du voile n’est prohibé que dans les établissements d’enseignement public destinés à des élèves mineurs, nulle part ailleurs. Ni dans les lycées privés, ni dans les universités, ni dans les rues, ni à la poste ou à la préfecture, ni dans les hôtels, comme l’a mis en évidence l’épilogue judiciaire de l’affaire Fanny Truchelut. Partout dans l’espace public de la société civile le voile islamique a droit de cité au même titre que la soutane et celui-là est beaucoup plus courant que celle-ci ; et s’il s’agit du regard qui est porté sur ces signes religieux je dirai que le voile me paraît mieux accepté que la soutane : un prêtre ensoutané est immédiatement catalogué comme « intégriste » tandis que l’idée selon laquelle une jeune fille musulmane peut avoir bien d’autres raisons de se voiler a fait son chemin. Et je ne dis rien de la kippa dont le port est aujourd’hui à peu près impossible au-delà du périmètre de certains quartiers très « communautarisés ». Ainsi lorsque vous écrivez plus loin que « les musulmans formeront inévitablement une communauté visible et tangible dans la nation française » (p. 165), faut-il comprendre qu’elle sera visible et tangible comme la communauté des catholiques l’est aujourd’hui ou d’une autre manière ? Et dans ce dernier cas cela signifie-t-il que les catholiques se verront reconnaître le droit à une visibilité qu’ils n’ont pas aujourd’hui ? Et si oui, le rapport de forces entre catholiques et musulmans est-il tel que cette reconnaissance serait également favorable aux uns et aux autres ?

S’agissant de la laïcité il y a un autre point, plus théorique, sur lequel je ne parviens pas à vous suivre. Vous considérez que la thèse selon laquelle la laïcité étant inscrite dans le christianisme a préparé l’Europe à la séparation moderne de l’Église et de l’État, si elle comporte assez de vraisemblance pour devoir être prise au sérieux, est un « lieu commun » d’une faible utilité pour penser notre rapport au monde arabo-musulman (p. 91-92). Vous lui objectez que pour un principe « fondamental » il a mis bien du temps pour être reconnu et réalisé dans le monde chrétien. Comme principe constitué tel que nous le connaissons, c’est évidemment vrai, mais il n’en demeure pas moins que la constitution de ce principe a des conditions historiques de possibilité. Or la séparation du temporel et du spirituel s’est effectuée très tôt sous la forme du conflit du Pape et de l’Empereur, de la querelle des investitures, de l’opposition du gallicanisme et de l’ultramontanisme. Il n’y a rien eu d’équivalent à ma connaissance dans le monde islamique, dans cet islam que Maxime Rodinson a qualifié d’ « Église-État ». Et la rupture chrétienne avec le juridisme, le privilège accordé à l’intériorité de la conscience par rapport à l’extériorité de la loi (« le Sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le Sabbat ») à la fois expliquent que la laïcité soit née en terre chrétienne plutôt qu’en terre d’islam et permettent de penser encore aujourd’hui notre rapport à l’islam.

Je ne vous suis pas non plus lorsque vous ajoutez, et en italiques, que « ce qui est dit de l’homme et à l’homme par les déclarations des droits de l’homme n’a rien à voir avec ce que la prédication chrétienne dit de l’homme et à l’homme » (p. 93). Certes ce n’est pas exactement la même chose encore que la raison que vous donnez ne me convainque pas car la doctrine du péché originel ne contredit pas l’idée que Dieu a créé l’homme libre, absolument libre et même d’une liberté qui n’est pas moins grande que la liberté divine si, comme dit Descartes, « on la considère formellement et précisément en elle-même ». Dieu a créé l’homme libre de lui dire non, de lui tourner le dos et de s’engager délibérément vers le mal. C’est pourquoi la formulation « il est né esclave du péché » est terriblement équivoque : s’il était absolument impossible de ne pas pécher, quel péché y aurait-il à pécher ? Je tiens donc que l’autonomie du sujet moderne, dont il est question dans les droits de l’homme, a quelque chose à voir avec la liberté chrétienne, même si c’est à Dieu et non à notre autoconstitution que nous devons cette liberté, et au Christ que nous devons cette libération. Quant aux droits de l’homme ils ont bien une genèse et une histoire : ce n’est pas par génération spontanée que les idées de liberté, d’égalité et de fraternité ont pu émerger de sociétés esclavagistes et inégalitaires et finir par s’imposer. Hegel avait vu juste, je crois, en disant que si les Grecs et les Romains savaient que quelques-uns sont libres, c’est par le christianisme qu’on est arrivé à la conscience que tous sont libres, que la liberté de l’esprit constitue la nature propre de l’homme.

J’en termine avec mes réserves sur un point de détail. À propos des musulmans français vous écrivez : « Certains d’entre eux, on le sait, désignent Européens et Américains comme les « croisés ». Il y a plus de vérité dans cette exagération que dans nos dénégations » (p. 152). J’avoue avoir du mal à voir la vérité de cette exagération. Passe encore pour les Américains, mais les Européens ? Mais les Français ? S’il s’agit des catholiques vous dites vous-même qu’ils rasent les murs, ce qui est une curieuse façon de partir en croisade, et vous ajoutez que l’Église catholique est aujourd’hui « la moins intolérante et la plus ouverte des forces spirituelles qui nous concernent » (p. 159). S’il s’agit de la société française dans son ensemble, outre qu’elle est largement déchristianisée, elle s’est massivement opposée à la seconde guerre d’Irak : à 80% selon les sondages de l’époque, 7% seulement des Français ayant souhaité un plus fort engagement, et 27% ayant déploré un trop fort engagement alors même que la France avait pris la tête avec Villepin de l’opposition à l’entreprise américaine.

Je voudrais enfin vous dire pourquoi je ne désespère pas de la laïcité et pourquoi je ne crois pas que l’intégration de nos compatriotes musulmans requière qu’on rabatte en quoi que ce soit de ses exigences. Comme je vous l’ai dit je partage à peu près entièrement votre analyse de la situation. En revanche je n’apprécie pas exactement de la même manière que vous le rapport des forces en présence. Lorsque vous opposez leur force à notre faiblesse vous ne sous-estimez assurément pas notre faiblesse, mais peut-être surestimez-vous leur force. Tout en reconnaissant l’hétérogénéité du monde musulman et ses divisions vous écrivez « Il reste que pour le plus grand nombre, en tout cas pour un nombre assez grand pour déterminer et fixer la forme de la vie commune, l’islam reste la règle évidente et obligatoire des mœurs » (p.59). C’est sans doute vrai à l’extérieur, mais à l’intérieur ? Un peu plus haut vous dites : « certains en nombre indéterminé peuvent même avoir abandonné la religion commune ou ne la plus suivre qu’épisodiquement ou superficiellement … ». Certes ce nombre n’est pas aisé à déterminer puisque l’établissement de statistiques ethniques et religieuses est problématique, mais nous disposons tout de même de quelques indications. Selon le ministère de l’intérieur et l’enquête INSEE/INED de 2010, 1/3 seulement des musulmans (c’est-à-dire des personnes d’origine musulmane) se déclareraient croyants et pratiquants. Le chiffre du sondage IFOP réalisé en juillet 2011 pour le journal La Croix est un peu plus élevé : 41%, mais selon ce même sondage seuls 25% des musulmans vont à la mosquée le vendredi et 6% ont fait le pèlerinage à La Mecque. 34% se disent croyants mais non pratiquants et 25% sans religion. À la question : « Accepteriez-vous que votre fille épouse un non-musulman ? », 76 % répondent qu’ils l’accepteraient sans difficulté comme une chose sans importance et 17% qu’ils l’accepteraient sans que cela leur fasse plaisir. Seuls 4% répondent qu’ils ne l’accepteraient en aucun cas.

Je pense pouvoir en déduire que le plus grand nombre des musulmans vivant en France – des personnes d’origine musulmane – est mûr pour la laïcité et que ce n’est pas le moment de les en priver, surtout lorsqu’ils la réclament. Déjà à l’époque où allait être votée la loi proscrivant les signes religieux dans l’enceinte de l’école, un sondage IFOP publié par le magazine Elle avait montré que la majorité des femmes musulmanes vivant en France étaient favorables à cette loi. Bien des élèves musulmanes, surveillées par des imams et des « grands frères » aux abords des établissements scolaires, aimaient dans l’École le seul lieu où elles pouvaient retirer leur foulard et souhaitaient tout sauf qu’on leur donne le droit de l’y porter, droit qui se fût inévitablement transformé en devoir. Par ailleurs il y a en France un taux de mariages et d’unions mixtes important, dix fois plus élevé qu’en Grande-Bretagne ou qu’en Allemagne. Sans doute ces chiffres doivent-ils être pondérés aujourd’hui comme le signale Michèle Tribalat, dans la mesure où les Français rejoints sont souvent eux-mêmes d’origine étrangère, de sorte que ces mariages mixtes ne sont pas véritablement exogames. Il n’en demeure pas moins que les unions entre Français d’origine européenne et maghrébins sont beaucoup plus fréquentes que celles entre Britanniques « de souche » et Pakistanais ou Allemands et Turcs. Le communautarisme d’outre-Manche n’a ni favorisé l’intégration, ni empêché les émeutes raciales, ni fait obstacle à la préparation d’actes terroristes. Déjà à la suite des émeutes de 2001 le rapport Cantle avait remis en cause la politique différentialiste. Aujourd’hui que David Cameron et Angela Merkel prennent acte l’un et l’autre de l’échec du multiculturalisme dans leurs pays, est-ce bien le moment de remettre en cause notre laïcité ?

Je pense tout au contraire qu’il nous faut nous appuyer sur cette majorité de nos compatriotes musulmans qui, en dépit de leur origine, sont ouverts à la laïcité parce qu’ils en perçoivent bien les avantages et qui aspirent à nous rejoindre dans nos mœurs pour combattre la minorité – dont il ne faut certes pas sous-estimer la puissance – de ceux qui rêvent de nous imposer à travers les leurs un modèle de civilisation dont nous ne voulons pas.

Bien amicalement à vous,

André

© André Perrin et Mezetulle, 2016.

[Lire la réponse de Pierre Manent à André Perrin]

[Voir l’ensemble du débat publié sur Mezetulle]

Notes de l’éditeur

1 – La première étape de ce débat (amorcée par la reprise d’un article de Martine Storti « Le porc, les femmes et le philosophe ») réunit un article de C. Kintzler « Situation de la France de Pierre Manent : petits remèdes, grand effet » et la réponse de P. Manent « Pierre Manent répond à Catherine Kintzler ». Référence du livre de Pierre Manent : Situation de la France, Paris et Perpignan : Desclée de Brouwer, 2015.

2 – Voir la note précédente.

7 thoughts on “Lettre d’André Perrin à Pierre Manent sur le livre « Situation de la France »

  1. Ping : Débat sur le livre de Pierre Manent "Situation de la France" - Mezetulle

  2. piquet

    Curieux tout de même de faire remonter le problème, le malheur d’une prétendue « dissolution des droits de l »homme dans les droits du citoyen » au « tournant » de 1968… et de citer clermont tonnerre: cet étrange soixante huitard qui voulait tout accorder (aux juifs) comme individus!
    Tout ça pour dire que la laïcité n’est peut-etre pas l’essentiel du propos qui vous reunit, messieurs
    La marionnette de « l’individu jouissant de droits indefinis » (dont m. Manent nous parle toutes les cinq pages de son livre et dont vous enoncez la prolifération sur un ton qui -ne m’en veuillez pas- sent son dogmatique) nous renvoie aux sociologues américains de notre jeunesse (à tous les trois): ceux de la « lonely crowd ». -ll fut de bonne guerre de l’agiter pour rappeler au bon sens les chevelus et gauchos. Mais de là à s’accrocher au fétiche anti 68 pour interpréter maintenant nos rapports avec l’islam! Et pire encore: cela subitement, sous le coup d’un brigandage sanglant qui se réclame du coran et ne fait que s’en reclamer!
    Bref, croyez-vous sincèrement qu’une reprise de la vituperation suicidaire et quasi burkienne des droits de l’homme de 1789 soit à la hauteur?

    Cordialement
    Michel piquet

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    1. André Perrin Auteur de l’article

      J’avais écrit « La dissociation des droits de l’homme et des droits du citoyen, voire la dissolution de ceux-ci dans ceux-là, conduit à un déclin du politique … ». Je n’ai donc pas évoqué une « dissolution des droits de l’homme dans les droits du citoyen », mais tout au contraire une dissolution des droits du citoyen dans les droits de l’homme. Je faisais ainsi allusion à un texte de Pierre Manent antérieur de 15 ans à celui qui nous occupe : «puisque la Déclaration de 1789 était Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, on pourrait dire que les droits du citoyen l’avaient emporté sur ceux de l’homme, qu’au XIXème siècle et dans la première moitié du XXème, on s’intéressa davantage à l’inscription politique des droits humains dans le cadre d’un État national qu’à l’affirmation des droits en tant que tels. (…) Inversement, l’insistance mise sur les droits de l’homme aujourd’hui a incontestablement un accent antipolitique (…) on préfère l’homme au citoyen, on tend à rejeter les contraintes collectives liées à la citoyenneté ». (Cours familier de philosophie politique ch. IX Déclarer les droits de l’homme Fayard 2001 p. 165). Que nous ayons davantage tendance à nous penser comme des consommateurs exhibant des titres de créance à la société que comme des citoyens avant tout soucieux de servir la collectivité me paraît relever de l’observation quotidienne ; que 1968 ait été le « tournant » par lequel on est passé de la guerre, du programme du CNR, de la reconstruction et du gaullisme à la société libérale giscardienne puis mitterrandienne ne me paraît pas faux ; et mon propos concernait moins les « gauchos », chevelus ou non, qui seraient restés fidèles à leurs convictions que ceux qui sont passés du col mao au Rotary …

      Je passe sur la question rhétorique qui vous tient lieu de péroraison : si je vous répondais que je crois sincèrement qu’une reprise de la vitupération suicidaire et quasi burkienne des droits de l’homme de 1789 est à la hauteur, vous seriez étonné, non ? Cependant, outre que ni le ton de Pierre Manent ni le mien n’est celui de la vitupération, si vous lisiez le chapitre dont j’ai cité un extrait, vous verriez que Pierre Manent n’y analyse les critiques des droits de l’homme de Burke et de Maurras que pour prendre ses distances avec elles et pour montrer que celle de Marx est beaucoup plus convaincante, en dépit de la sévérité du jugement que Claude Lefort a porté sur elle. Si Marx a été aveugle aux effets libérateurs de ces droits « abstraits » et de ces libertés « formelles » ou « bourgeoises », ce que Lefort lui reproche à juste titre, il a en revanche été lucide sur ses effets séparateurs. Que la logique des droits de l’homme soit individualisante et séparatrice, c’est ce que peuvent percevoir aussi bien des auteurs se rattachant à la tradition libérale que des auteurs se rattachant à la tradition marxiste – Pierre Manent et Jean-Claude Michéa, par exemple. Cela ne signifie pas qu’on nourrisse le projet de les abolir. De la même manière lorsque Marcel Gauchet dit que les droits de l’homme ne sont pas une politique, il ne veut pas dire qu’il faut renoncer aux droits de l’homme, mais qu’il ne faut pas renoncer à la politique.

      Quant à Clermont-Tonnerre en « étrange soixante-huitard », je me demande si vous plaisantez ou si je dois vous répondre sérieusement. Je n’ai pas fait allusion à sa fameuse formule à propos des droits de l’homme (comme le suggère frauduleusement le « et de citer »), mais à propos du communautarisme : elle signifie que la République reconnaît les juifs, les musulmans, les catholiques et les joueurs de pétanque en tant que citoyens et seulement en tant que citoyens, donc en tant qu’individus, et non en tant qu’ils appartiennent à telle ou telle communauté qui absorberait leur singularité.

      Répondre
  3. piquet

    Bonjour,
    Drame de la dyslexie! Bien sûr! C’est la dissolution de la citoyenneté qui vous diagnostiquez. Je vous prie d,accepter mes excuses.
    Sur le fond, tout me laisse penser que la véritable cible de. M.Manent, ce sont les droits de l’homme. OK pour la vituperation. Mais le harcèlement est la: cela ressemble à la méthode coue (pp. 23, 39, 44, 46, 62, 63, 93, 101, 110 ss, 144ss. 157, 160, etc.) « se mettre à ressembler aux autres, ie ne plus voir que ses droits et ses raisons » « l’extension continue des droits individuels (…) les stes européennes exposées au vertige d’une vie sociale privée de toute règle collective »
    Inutile d’insister.
    « La logique des droits de l’homme est individualisante et separatrice »
    – l’unanimite ideologique contre les droits de l’lhomme et du citoyen ne vous preoccupe-t-elle pas? Dans une société censée être le jouet de leur logique…
    – il m’arrive de partager nombre de vos convictions: moi aussi, par exemple,
    Je vois s’etaler l’anticitoyennete: je vois des français frauder le fisc-et le ministre des impôts lui-meme. Mais je n’y vois pas la main de 1789. En matière de conviction, il savooir suivre sa pente en la remontant.
    – le texte de marx (question juive) est bien plus un texte de morale (il critique l’égoïsme (sic)!) qu’un texte politique.
    On y voit bien que c’est plutot la lutte des classes qui n’est pas une politique. On sait comment lenine à pu/du improviser et à quel prix!, et c’est cette improvisation qui a donné la vérité de ce texte. Ce marx-la mérite surtout l’attention de ceux qui ont milite pour la lutte des classes et qui n’en reviennent pas d’avoir mis la main à tant d’horreurs. (ou tant de sottise, sous ce de gaulle si assoiffe de sang que les héros de la rue d’ulm refusaient de lui serrer la main). A titre de consolation. Le lecteur sérieux de la déclaration de 1789 n’a pas pu céder à ces sirènes: il n’est pas concerne.
    – « la logique des droits de l’homme »
    De deux choses l’une
    Ou vous entendez par la ce qui fut déclaré en 1789
    ou vous désignez ainsi toute l’histoire économique et sociale française voire européenne depuis 1789.
    Dans le 1er cas: rien n’était plus oppose à un individualisme égoïste et à la deliaison que ce guide de prévention des « malheurs publics » (sic), à partir des enseignements de l’histoire -et pas seulement au profit des droits individuels- que fut la déclaration. Je n’aurai pas l’outrecuidance de vous renvoyer au préambule de la déclaration de 1789! Ce n’est pas ici le lieu de pousser plus loin l »analyse de ce texte. Mais ce n’est pas m. Gauchet qui me convaincra du contraire en soulignant que ce texte répondait à un rapport de forces du moment! Comme si la portée d’un texte ne pouvait dépasser les intentions de ses auteurs!
    Dans le 2eme cas, ça ne colle pas davantage. Dire que les droits de l’homme ont été la logique de la « modernité », ça fait songer au
    « Nietzsche nazi »!
    C’est plutôt à une cascade d’infractions de plus en plus graves aux droits de l’homme que nous avons eu affaire depuis 1789 -et venant de tous les bords. Considérez simplement la séparation des pouvoirs: a-t-elle été observée, « déterminée » comme dit le texte? La république dont vous parlez dont m manent dénonce l’échec? mais ce n’est pas celle des droits de l’homme de 1789! etonnez-vous après cela qu’elle ait été si riche en malheurs publics!! On y voyait pendant des lustres les procureurs aux ordres de l’executif noter les magistrats du siège, on y acceptait l’instauration d’une justice administrative assurant à l’etat le rôle de juge de ses propres infractions! Aujourd’hui un procureur ne peut engager une procédure en matière fiscale sans l’accord du gouvernement…
    On n’a pas essayé les droits de l »homme et du citoyen

    – et la laïcité non plus: elle n’a pas fait la preuve de son impuissance comme condition nécessaire d’une amitié avec l »islam (aucun laïque ne prétendant qu’elle en est la condition suffisante, m. manent)! Oui ou non la laïcité est-elle responsable de la survenue d’attentats à prétexte musulman ? La ficelle n’est-elle pas un peu grosse? Un peu comme celle de la persécution des sudetes selon les nazis? Ces attentats n’y changent rien. Ils ne tiennent pas à nos excès de laïcité inefficace (notre loi debre et ses variantes, le rejet ostentatoire par l’eglise de la déclaration de 1789 et son refus de participer au centenaire de 1789, et donc d’un texte d’ailleurs soutenu en son temps par la majorité du clergé), la justification publique par un professeur français juif (levinas finkielkraut) de la condamnation de spinoza) ce ne sont « que » des signes? (comme, pour les droits de l’homme, l’affaire dreyfus; petit problème de procédure!)
    Mais la laïcité, ce n’est pas un acquis, c’est une vigilance. Ce n’est pas un « complot de la calotte » qui a produit la loi debre, ce fut un politique et non par piété catholique, mais pour s’epargner une refonte sérieuse de l’enseignement public…
    Elle aussi, la laïcité, essayons-la vraiment avant de la déclarer impuissante
    -un dernier mot sur 1968: le programme du cnr avait été abandonné bien avant ce monome l’etat providence et ses dégâts en matière de deliaison remontent à la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 avec son droit économique et social traite indûment comme droits fondamentaux.
    Merci de votre indulgence
    michel piquet

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    1. André Perrin Auteur de l’article

      Que vous puissiez voir une « unanimité idéologique contre les droits de l’homme et du citoyen » me laisse pantois. Que répondre à cela ? Que signifieraient du reste toutes les protestations contre les violations des droits de l’homme, réelles ou imaginaires, dont vous vous faites l’écho si elle existait ?

      Par ailleurs je fais d’autant moins remonter à 1789 la logique individualisante et séparatrice que j’ai distingué entre droits de l’homme et droits du citoyen et que j’ai donné acte à Pierre Manent que jusqu’au milieu du XXème siècle « les droits du citoyen l’avaient emporté sur les droits de l’homme ».

      La question juive n’est pas « un texte de morale » : la doctrine de l’État du premier chapitre y prépare la doctrine du second chapitre où Marx oppose à Bauer que si l’émancipation politique des juifs par la laïcisation de l’État est possible, elle est insuffisante et que l’émancipation des juifs suppose que la société et l’humanité elle-même soient émancipées du judaïsme. Vous donnez au mot « égoïsme » une connotation morale qui n’a aucun sens pour Marx. Dans la préface du Capital Marx écrit que son point de vue « peut moins que tout autre rendre l’individu responsable de rapports dont il reste socialement la créature, quoi qu’il puisse faire pour s’en dégager ». (Le Capital GF, 1969, p. 37) Qu’est-ce que la morale sans responsabilité individuelle ? Au chapitre VIII de La sainte famille Marx dit de la morale qu’elle est « l’impuissance mise en acte ». Et avez-vous lu sa lettre à Friedrich Albert Sorge du 19 octobre 1877 ? Il s’en prend à cette « bande d’étudiants sans maturité et de docteurs trop savants qui veulent donner au socialisme une « tournure idéale plus haute », c’est-à-dire remplacer la base matérialiste (…) par la mythologie moderne avec ses déesses de justice, liberté, égalité et fraternité ». (Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt Éditions sociales, 1972, p. 124). Les interprètes de Marx ne s’y sont pas trompés, ni Althusser qui écrivait dans Pour Marx que « la morale est le traitement imaginaire des problèmes réels », ni Raymond Aron selon qui rien n’est plus étranger à Marx que l’opposition « entre l’être et le devoir-être » (Le marxisme de Marx Ed. de Fallois, 2002, p.96).

      Enfin, que la laïcité ne soit ni responsable du terrorisme, ni un obstacle à l’amitié avec nos compatriotes musulmans, ce n’est pas moi qu’il faut chercher à en convaincre.

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      1. piquet

        Ce qui importe, c’est le comportement des institutions et de leurs agents.
        manifestement, vous croyez vivre dans une société régie par les droits de l’homme. Et même d’une certaine manière, déréglée voire pervertie par un droitdel’hommisme individualiste et destructeur plus ou moins sournois de toute autorité.
        Un jour, M. Manent m’a objecté: « Mais enfin, en quoi les droits de l’homme vous paraissent-ils menacés dans la France d’aujourd’hui? »
        Reconnaissez au moins que la France d’aujourd’hui 2018 piétine la séparation des pouvoirs. M. Manent et vous n’avez visiblement pas eu affaire à un policier, un procureur, à un juge judiciaire ou administratif etc. Je ne vous le souhaite pas. Sachez que cela peut vous arriver demain pour une simple éraflure sur un pare- choc d’automobile..
        Comme moi, après huit heures d’interrogatoire, vous constaterez physiquement que le pouvoir exécutif et son administration règnent comme « juge et partie » dans ce qui touche aux plus décisives libertés du citoyen (et pas seulement de l’individu). Que vous n’avez aucun recours contre leurs comportements et actes. Connaissez-vous le détail du comportement du « juge d’Outreau »? L’impunité et la douillette sinécure qui lui ont été assurées par la Magistrature?
        Vous connaissez, Messieurs, le pur scandale du « verrou de Bercy »? On en parle bien peu dans les cours de philosophie politique (je n’ai jamais entendu M. Manent l’évoquer). Et que pensez-vous des condamnations récurrentes de la France devant les instances internationales, notamment pour le statut français des procureurs comme magistrats, que le monde anglo-saxon rejette et dénonce catégoriquement au motif que ce sont de simples fonctionnaires du Ministère de la justice.? De la nomination des procureurs de la République toujours soumise en dernier ressort au président de la République? De l’insignifiance -pour ne pas dire plus, du juge des libertés et de la détention en matière de garde à vue.(voir protestations récentes sur ce point du Sénat, et de la Cour de Cassation elle-même ).
        Démontrez-moi, je vous en prie, que tout cela et le reste résulte d’une intoxication par les droits de l’homme
        P.S. On voit souvent, ces temps-ci, des juges couverts de décorations et médailles, ie de gratifications du pouvoir. Ceux d’avant la Révolution ne se risquaient pas à s’afficher ainsi, de peur de recevoir des pierres…
        Faut-il adopter la recommandation du Président Montesquieu: « Si l’on m’accusait d’avoir volé les tours de Notre Dame, je commencerais par prendre la fuite? »

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        1. André Perrin Auteur de l’article

          Il y a des atteintes aux droits de l’homme et des violations de ces droits dans les sociétés démocratiques les plus soucieuses de les défendre et de les protéger. Cela n’autorise pas à mettre ces sociétés sur le même plan que les États tyranniques ou totalitaires qui les bafouent systématiquement et où où leur violation, consubstantielle au régime politique, est la règle et non l’exception. Si vous prenez la peine de lire les rapports annuels des organisations de défense des droits de l’homme, vous verrez qu’entre l’état des droits de l’homme en France, en Allemagne ou au Danemark d’une part et en Chine, au Pakistan ou en Arabie Saoudite d’autre part, il y a une différence qui n’est pas de degré, mais de nature. Il en résulte que dans des États dont la violence institutionnelle rend la vie politique impossible, la lutte pour les droits de l’homme est une lutte politique : elle vise à rendre la vie politique possible. En revanche, là où la vie politique est réelle, donc possible, il reste sans doute important de défendre les droits de l’homme, mais cette défense des droits de l’homme ne suffit pas à faire une politique et, si l’on n’y prend pas garde, elle peut même nous détourner du politique. Voilà ce que dit Pierre Manent, comme le disent, chacun à sa manière, Marcel Gauchet et Jean-Claude Michéa, et c’est aussi ma position.

          Il n’est pas exact qu’il n’y ait aucun recours contre les excès de pouvoir de l’administration : chaque jour les décisions des tribunaux administratifs en apportent la preuve. Il n’est pas exact qu’il n’y ait pas de recours contre les erreurs judiciaires : la désastreuse affaire d’Outreau, que vous évoquez, l’a montré. Quant au « verrou de Bercy », dispositif dérogatoire qui constitue en effet une exception au principe de la séparation des pouvoirs, il a fait l’objet d’une QPC et le Conseil Constitutionnel l’a jugé conforme à la Constitution le 22 juillet 2016. Vous pouvez certes déplorer cette décision – vous n’êtes pas le seul – mais elle ne résulte pas de l’arbitraire du pouvoir. Elle a été prise dans le cadre d’un État de droit par une instance qui veille à ce que les lois de la République n’entrent pas en contradiction avec ses principes fondateurs. Du reste, que ce dispositif soit conforme à la Constitution n’empêchera évidemment pas une nouvelle majorité de l’abroger, si les citoyens le décident.

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