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Que fait-on dans une école laïque ?

L’école de la République est-elle faite pour la République ?

Le 21 septembre 2015, une conférence publique a été organisée par le Grand Orient de France pour le 223e anniversaire de la République. Y sont intervenus, parmi d’autres1, trois des co-auteurs de l’Appel « Profs, ne capitulons pas ! » paru dans Le Nouvel Observateur en novembre 1989. J’ai présenté une communication consacrée à la laïcité scolaire, intitulée « Que fait-on dans une école laïque ? » aux côtés d’Alain Finkielkraut et d’Elisabeth de Fontenay que j’ai eu plaisir à retrouver. En voici le texte2.

La question de la laïcité scolaire : deux aspects

La question posée en 1989 lors de ce qu’on a appelé « l’affaire du collège de Creil » est celle de la laïcité de l’école républicaine. Un premier aspect a été largement abordé par les discussions qui ont suivi cette affaire et l’Appel des cinq « Profs ne capitulons pas! ». Il a été tranché par la loi de 2004 prohibant le port de signes religieux à l’école publique élémentaire et secondaire. Il consiste à se demander qui est concerné par le principe de laïcité, où et combien de temps, quelles sont les limites de ce principe.

Les élèves sont concernés parce qu’ils sont momentanément soustraits à la société civile. Ils ne vont pas à l’école pour consommer, ni pour accomplir une formalité administrative, ce ne sont pas des « usagers » d’un « service » : ils fréquentent l’école pour forger leur propre autorité, leur propre liberté, pour s’auto-constituer comme sujets du droit.

C’est ici qu’apparaît le deuxième aspect de la question, relatif à ce qu’on fait à l’école, à la nature de son activité. Et c’est le sens que je voudrais donner aujourd’hui à la question « Qu’est-ce qu’une école laïque ? ». Que fait-on dans une école laïque ?

Il semble aujourd’hui, surtout depuis les attentats de janvier, que la réponse soit politique, « citoyenne » comme on dit (comme si « citoyen » pouvait être autre chose qu’un substantif). À l’école bien sûr on apprend des choses, mais l’école de la République pour être laïque devra former des citoyens, former au « vivre-ensemble », inculquer des valeurs et même j’ai entendu des responsables politiques dire « transmettre des codes » ! Il n’est question que d’adhésion sans distance, dans un flot de bons sentiments.

Même si elle n’a que le mot « laïcité » à la bouche, une telle école est-elle vraiment laïque ? N’est-on pas au seuil d’une religion civile ?

L’école de la République est-elle faite pour la République ?

La question de la « formation du citoyen » et de l’orientation politique de l’instruction publique a été soulevée dans les violents débats qui se déroulèrent durant la Révolution française, entre les partisans d’une « éducation nationale » et ceux d’une « instruction publique ».

Ce n’est pas ici le lieu d’exposer le détail de ce débat. J’en résumerai les termes de façon sommaire par des catégories philosophiques. La question fondamentale est celle de l’autonomie. Régler l’école publique par une prescription extérieure aux objets mêmes du savoir (morale, religieuse, politique, sociale), c’est la placer sous un régime d’hétéronomie : elle trouverait alors sa loi ailleurs qu’en elle-même. La régler au contraire sur le développement intrinsèque de l’encyclopédie, sur la logique interne des savoirs qu’on y enseigne, c’est la placer sous le régime de l’autonomie. On voit bien les conséquences par exemple si on s’interroge sur la recherche scientifique : une recherche orientée par des impératifs extérieurs d’urgence ou d’utilité est asservie, on y abandonne la recherche fondamentale et finalement elle révèle sa fragilité. Les exemples célèbres sont nombreux de recherches apparemment « inutiles » qui se sont révélées ou se révèlent importantes : l’algèbre de Boole, la recherche sur les méduses…

Mais s’agissant de l’école, y compris au niveau élémentaire, les conséquences ne sont pas moins importantes.

Liberté des objets et des sujets du savoir

La notion d’élémentarité

Revenons à l’aube de la République, en 1791-1792. Lorsque Condorcet présente son projet d’instruction publique, il le fait en articulant conjointement la question de l’autonomie des savoirs et celle du citoyen. On enseigne à l’école ce qui est intrinsèquement libérateur : les savoirs eux-mêmes sont autonomes, ils existent comme des objets libres ; les êtres humains acquièrent la plénitude de leur propre liberté par la rencontre avec ces objets libres. Et cela se fait de manière progressive : on commence par ce qui est élémentaire. Souci de l’élémentarité et de la progessivité ; analogie entre les objets du savoir comme objets libres et la liberté de l’être humain : tels sont les deux piliers sur lesquels se construit une école laïque, c’est-à-dire une école qui n’est assujettie à aucune transcendance, une école qui a pour seule fin la liberté3.

Un savoir élémentaire doit se suffire à lui-même pour fournir l’indépendance intellectuelle à un individu, mais il doit aussi rester ouvert et donner les clés d’accès à un savoir plus étendu : c’est donc aussi un savoir qui permet à ceux qui se l’approprient de construire leur propre liberté et d’aller jusqu’au bout de leurs possibilités. La liberté s’entend ici dans ses deux sens : le sens formel (l’indépendance) et le sens ontologique (la plénitude d’un être). On enseignera donc à l’école élémentaire, non pas des « modules » destinés à une efficacité immédiate, ni des « compétences » qui ne présentent aucune garantie d’ouverture et de libéralité épistémologique, encore moins des « comportements » ou un « savoir-être », mais des éléments qui permettent de réfléchir en toutes circonstances pour juger et de s’approprier, au-delà, un maximum de connaissances.

Cela ne veut pas dire que tout le monde pourra parcourir la totalité du cycle des études disponibles, mais que l’instruction élémentaire doit à la fois construire l’autonomie de celui qui l’acquiert et être la base d’une instruction plus étendue : ce « à la fois » n’est pas un compromis, c’est une identité4.

Une pédagogie républicaine

Cela n’est pas indifférent non plus au sujet des méthodes : une pédagogie républicaine s’adresse prioritairement à la raison de chacun, elle écarte l’appel à l’affectivité, à la séduction, à la crainte, à la seule utilité, elle considère que l’intérêt ne précède pas ce qu’on apprend, mais qu’il en résulte5. On n’apprend pas les nombres parce que c’est utile pour compter, mais en apprenant les nombres, on se rend compte, outre que c’est utile pour compter, que c’est intéressant en soi.

Voilà, entre autres, pourquoi l’enfant n’est pas l’objet principal de l’école. L’école fait en sorte que l’enfant s’extraie de sa condition infantile et s’élève, prenne intérêt à des choses et des opérations qui sollicitent et construisent son autonomie en même temps qu’il en découvre la libéralité.

Voilà aussi pourquoi le choix entre une pédagogie sur objectifs et sur compétences (« être capable de »), qui se règle sur des normes extrinsèques au processus de la connaissance et une pédagogie sur programme (« avoir compris pourquoi, avoir pris possession de »), qui se règle sur la libéralité de ce processus, est loin d’être neutre. Je suis capable de bricoler une page html ou de farfouiller dans un moteur, mais je n’ai pas vraiment compris comment et pourquoi cela fonctionne ; ici ma liberté est une liberté d’habileté. La véritable liberté est différente, c’est celle d’un dieu, un dieu producteur, c’est une liberté génératrice – quand je comprends ce que je pense et ce que je fais, personne ne m’impose quoi que ce soit, je suis l’auteur de mes actes et de mes pensées. L’autonomie des savoirs est isomorphe à celle des sujets qui produisent ou s’approprient ces savoirs.

Autonomie du savoir et autonomie des esprits

Du point de vue philosophique, cela n’est pas nouveau. On n’a pas attendu la pensée de la laïcité pour se rendre compte que l’autonomie des savoirs est conjointe à l’autonomie de chaque esprit produisant ou s’appropriant ces savoirs6.

Ce qui est nouveau dans l’invention révolutionnaire de l’école publique, c’est la traduction institutionnelle dans un dispositif s’adressant à tous de cette coïncidence entre l’appropriation personnelle des savoirs et la constitution de l’autonomie des personnes.

L’instruction publique donne par là une forme institutionnelle à ce qui est le fondement de l’association politique laïque. L’association politique laïque ne recourt à aucune transcendance, elle est auto-fondatrice, comme sont auto-fondatrices la construction et l’acquisition de la connaissance. En d’autres termes, son fondement suppose en chaque citoyen le fonctionnement d’un jugement raisonné.

Je ne peux m’associer à d’autres et consentir à obéir aux lois qu’ils jugeront nécessaires que si j’ai de bonnes raisons de penser qu’ils jugent raisonnablement et que rien dans leurs décisions ne portera atteinte à mes droits : l’association ne repose pas sur un acte de confiance, elle ne repose pas sur un enthousiasme identitaire ni sur un contrat ni sur des « valeurs », mais sur un fonctionnement critique continué. La laïcité est un rapport à la pensée critique, qui comprend à la fois du doute et de la fermeté : tout savoir sérieux est issu d’une conjugaison entre doute et certitude. Pour démontrer quelque chose il faut savoir en douter, mais une fois la démonstration accomplie il faut avoir l’audace de dire « je sais ».

« Morale laïque » et prêchi-prêcha

Alors on va me dire : où sont les leçons de morale, est-ce qu’on ne parle jamais de laïcité dans cette école ? La morale laïque, ce n’est pas une matière scolaire : c’est la discipline même de l’école, celle qui rend possible l’enseignement de toutes les autres. On ne va pas l’aligner sur les autres disciplines en ajoutant une case de plus, on ne va pas ripoliner l’école avec des couches de bons sentiments présentés comme des absolus – c’est la manière la plus sûre de susciter l’ennui et la rébellion contre le prêchi-prêcha. 

On va d’abord installer les conditions physiques, intellectuelles et morales de l’enseignement laïque. Je me tiens tranquille, je ne hurle pas dans les couloirs, je ne mâche pas du chewing-gum, je ne jette pas de papiers par terre, je ne m’affale pas sur les tables, je ne prends pas la parole pour m’exprimer mais pour raisonner et questionner. Je me sens à la fois fragile et sûr, je me sens dépaysé et aussi libéré de tout ce qui ordinairement m’environne, je perçois l’autre non plus comme copain ou comme rival, mais comme un semblable, capable comme moi de se tromper et de comprendre. Cela n’a de sens que si on enseigne vraiment, si on apprend quelque chose : car tout cela resterait vide et arbitraire s’il n’y avait pas, au centre, des objets à comprendre. On rencontre vraiment sa propre liberté lorsqu’on peut s’émerveiller d’avoir compris quelque chose, d’avoir compris pourquoi on n’avait pas compris auparavant, et d’avoir compris que tout autre partage cette condition.

Alors, oui, à l’issue d’un tel parcours qui devrait être quotidien, le maître peut tirer une leçon morale et laïque en s’appuyant sur des exemples, il peut esquisser des questions morales fondamentales en faisant s’interroger les élèves sur leurs propres transformations. Qui suis-je ? Qui est autrui ? Quand on dit « Je comprends comment on fait une soustraction », que veut dire « je » ? Et est-ce que la liberté consiste à faire tout ce qu’on veut ? Ces questions très profondes et très difficiles sont pourtant simples à apercevoir et peuvent être abordées très tôt pourvu qu’on soit déterminé à enseigner, ce qui revient à faire faire aux élèves chaque jour la plus haute expérience de la liberté.

Car ce parcours transforme le groupe en petite république où règne la liberté par la discipline et la sérénité, où l’égalité est celle de sujets, où la fraternité ne se nourrit pas de jalousie. Mais une école où le maître s’épuise en préalables, négocie avec ses élèves et diffère le moment d’apprendre, n’est pas laïque, y compris lorsqu’elle se répand en bons sentiments : car on invoque alors la morale pour éviter l’enseignement, on invoque la liberté de l’extérieur, brouhaha qui masque le défaut de liberté constitutive, on y réduit la laïcité à son contraire, une religion civile.

Notes

1 Le programme de cette conférence avec l’ensemble des intervenants est dans l’Agenda, consultable ici.

2 Ce texte s’inspire en partie du chapitre II de mon Penser la laïcité (Minerve, 2014). Sur les points abordés, on consultera aussi  sur l’ancien site Mezetulle.net les articles de Jean-Michel Muglioni « La morale de l’instruction », « Quelques remarques sur la discipline » ; celui de Guy Desbiens « Les dilemmes de la morale laïque » et celui de Samuël Tomei « Instruction publique ou éducation nationale ?« 

3 Il est toujours opportun de débattre de ce qui doit être enseigné, mais d’abord il y a des invariants, et ensuite on ne peut le faire qu’en posant d’abord la question de ce qui est libérateur, et qui peut le demeurer à très long terme.

4 « En formant le plan de ces études comme si elles devaient être les seules, et pour qu’elles suffisent à la généralité des citoyens, on les a cependant combinées de manière qu’elles puissent servir de base à des études plus prolongées, et que rien du temps employé à les suivre ne soit perdu pour le reste de l’instruction. »  Condorcet, Second Mémoire sur l’instruction publique (1791). Talleyrand avait énoncé cette rencontre entre la liberté de l’objet épistémologique et la liberté politique : « dans une société bien organisée, quoique personne ne puisse parvenir à tout savoir, il faut néanmoins qu’il soit possible de tout apprendre. » Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, Rapport sur l’instruction publique (1791).

5 Expression empruntée à Jacques Muglioni L’Ecole ou le loisir de penser, Paris : CNDP, 1993, chapitre « La leçon de philosophie ».

6 Platon nous l’a appris, Descartes l’a reformulé avec la plus grande force, Hegel l’a porté à la dimension d’une gigantesque fresque géo-historique, Bachelard a développé le paradigme scolaire comme paradigme de la formation de l’esprit scientifique, et Molière en a souligné la grandeur un peu ridicule dans Le Bourgeois gentilhomme, II, 4 et III, 3.

© Catherine Kintzler, Mezetulle 2015.

Rancière à « Répliques » : misère de l’islamophilie politique

Samedi 13 juin 2015 Alain Finkielkraut avait invité Jacques-Alain Miller et Jacques Rancière à poursuivre la controverse qui les avait opposés dans la revue La Règle du jeu, consécutivement à une interview que Rancière avait donnée au Nouvel Observateur1. Les interventions de celui-ci dans l’émission « Répliques » méritent qu’on s’y arrête et nous nous proposons de les commenter en suivant, par commodité, l’ordre dans lequel elles se sont succédé.

Le coup d’envoi est donné (3’ 58’’) avec l’affirmation selon laquelle la laïcité qui, il y a un demi-siècle, se réduisait à la question de savoir si l’État devait ou non financer l’école privée, se réduit aujourd’hui à celle de savoir « ce que les gens doivent porter sur leur tête ». Passons sur le procédé rhétorique qui consiste à glisser insensiblement du fait de proscrire le port de signes religieux dans les collèges et les lycées, c’est-à-dire dans des espaces relevant de l’autorité publique et fréquentés par des mineurs, à celui de prescrire un habillement déterminé à on ne sait qui, on ne sait où, apparemment partout … Alain Finkielkraut lui ayant représenté qu’il y a un demi-siècle déjà dans les lycées publics on demandait aux jeunes filles qui portaient une croix de la glisser sous leur pull, Rancière va lui opposer successivement trois arguments.

En premier lieu (5’ 28’’) l’École publique était une école où on mangeait du poisson le vendredi et donc où l’on « obéissait à un rite qui est proprement celui de la religion catholique ». Détrompons Rancière. Les catholiques n’ont jamais été tenus d’obéir à une telle prescription ou de suivre un tel rite. L’Église médiévale avait fixé pour les chrétiens deux jours hebdomadaires de pénitence, le mercredi et le vendredi, au cours desquels il leur était demandé non pas de manger du poisson, mais de « faire maigre », c’est-à-dire de ne consommer ni viande, ni œufs, ni laitages. Cette règle a de fait disparu depuis un demi-siècle, précisément depuis le 17 février 1966, date de la publication par le pape Paul VI de la constitution apostolique Paenitemini sur la nouvelle discipline du précepte de pénitence qui confère aux conférences épiscopales le pouvoir « de remplacer le jeûne et l’abstinence, en totalité ou en partie, par d’autres formes de pénitence, spécialement des œuvres de charité ou des exercices de piété ». Tout cela est précisé dans les canons 1249 à 1253 du code de droit canonique. Toujours est-il que le poisson étant classé au Moyen Âge parmi les aliments maigres, l’habitude a été prise depuis des siècles, du moins par ceux qui en avaient les moyens, de substituer le poisson à la viande le vendredi, habitude qui a survécu à la montée de l’athéisme et au déclin de la pratique religieuse. Il y a belle lurette que les agnostiques et les athées mangent du poisson le vendredi en toute laïcité, de même qu’ils chôment le 15 août sans accuser l’État de les contraindre à honorer l’Assomption de la Sainte Vierge.

Le second argument (5’ 58’’) est une anecdote personnelle. Lorsqu’il a fait sa communion, le petit Rancière a distribué des images pieuses à ses copains de classe et ceux-ci les ont acceptées : « Je n’ai vu personne nous les jeter à la figure ». Mais on ne sache pas non plus que les jeunes filles porteuses de voile dans les établissements scolaires avant la loi de 2004 se les soient fait arracher par leurs condisciples. Quel rapport avec les dispositions institutionnelles émanant de l’autorité publique ?

La logique immanente à ces deux premiers arguments consistait à mettre sur le même plan, celui des symboles religieux, le voile islamique, les images pieuses et le poisson du vendredi : puisqu’on accepte les deux derniers, pourquoi refuser le premier ? Le caractère religieux du voile était ainsi présupposé. Le troisième argument de Rancière rompt avec ce présupposé et donc avec cette logique : « Le point décisif est de savoir si un mode d’habillement traditionnel est une forme de propagande religieuse » (6’ 15’’). Le voile islamique n’a pas de signification théologico-politique, il n’est qu’une coiffure traditionnelle, un peu comme un fichu de paysanne. Cependant tous ceux qui ont fréquenté des établissements scolaires avant la fin des années 80 savent parfaitement que cette « tradition » y était totalement inconnue et beaucoup n’ignorent pas que la floraison du voile peut être assez précisément datée. On aimerait donc que Rancière nous expliquât pourquoi et comment les jeunes musulmanes ont brutalement découvert la tradition en 1989. Suggérons-lui en attendant que certains imams et « grands frères » avaient peut-être eu vent de la réplique qu’on attribue au pape Jean XXIII, accusé de ne pas respecter les traditions : « Les traditions, je les aime tellement que j’en invente de nouvelles ».

Jacques-Alain Miller ayant évoqué, travaux de Bernard Lewis à l’appui, le « ratage » de l’Islam dans sa rencontre avec la modernité depuis la Renaissance et le sentiment d’humiliation qui s’en est suivi, Rancière déclare que ce « ratage supposé » depuis trois siècles porte le nom « de la colonisation européenne », « de la colonisation israélienne dans les territoires palestiniens » et « des guerres menées ces dernières années par les États-Unis, de ces nouvelles croisades ». (20’). Ainsi un déclin qui remonte, non pas exactement à trois siècles mais à la fin du Moyen Âge est explicable par des faits qui datent, eux, du XIXe et du XXe siècle. Et Rancière qui s’est défendu au cours de l’émission d’avoir une vision ramenant la politique à l’affrontement manichéen des dominants et des dominés explique l’humiliation des musulmans par des invasions américaines d’inspiration religieuse puisqu’il n’hésite pas, reprenant à son compte le vocabulaire des terroristes, à les qualifier de « nouvelles croisades ». On lui répondra que les rapports des États-Unis avec le monde musulman ne se laissent pas réduire à ces schémas simplistes. En 1956 lors de la crise de Suez, alors même que l’Égypte était militairement vaincue par la coalition israélo-franco-britannique, les États-Unis ont contraint celle-ci (plus juive, catholique et protestante que musulmane si l’on tient absolument à parler de croisade) à battre en retraite. De 1980 à 1989, après l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique, ce sont les moudjahidines de Hekmatyar et de Ben Laden que les États-Unis ont soutenus à hauteur de plus de 3 milliards de dollars contre des « croisés » russes, plus orthodoxes que musulmans, semble-t-il. Dans la dernière décennie du XXe siècle, en Bosnie puis au Kosovo, c’est encore pour défendre des musulmans que les États-Unis ont bombardé une Serbie elle aussi plus orthodoxe que musulmane. Quant aux deux guerres d’Irak auxquelles Rancière fait manifestement allusion, il ne faut pas oublier qu’elles ont été conduites contre certains musulmans au profit – et même à la demande – d’autres musulmans. Enfin, puisque Rancière est si prompt à débusquer l’idéologie d’extrême-droite derrière le refus républicain du voile islamique, il devrait se féliciter qu’aux États-Unis (où le nombre de mosquées a doublé depuis 20 ans) le port du voile soit mieux accepté que chez nous et il devrait féliciter le président Obama d’avoir, dans son discours du Caire, morigéné la France en la rappelant aux saines valeurs du multiculturalisme américain.

Nous n’en avons pas fini avec la malfaisance yankee puisque Rancière lui impute la montée du fondamentalisme islamique et en donne pour preuve le cas de l’Iran. Dans l’Iran des années 1950, nous explique-t-il, il y avait une volonté de modernisation, mais cela a été « balayé » parce que « malheureusement les Américains sont intervenus » (24’). Il y a là du rafraîchissant et du proprement stupéfiant. Rafraîchissante cette réhabilitation posthume du régime de Mohammad Reza Palahvi si l’on veut bien se souvenir de l’horreur que le Shah et sa sinistre Savak inspiraient à toute la gauche et à toute l’extrême-gauche de l’époque, et, corrélativement, du soutien résolu, voire de l’enthousiasme, avec lequel celles-ci accueillirent la révolution khomeiniste : au-delà de Michel Foucault et de ses fameux articles du Corriere della Sera, c’est le parti socialiste qui organisait le 23 janvier 1979 une réunion de soutien à la maison de la chimie et c’est son bureau exécutif qui saluait le 14 février ce « mouvement populaire d’une ampleur exceptionnelle dans l’histoire contemporaine ». Mais ce qui est proprement stupéfiant c’est d’apprendre que la modernisation entreprise par le Shah a été balayée par une intervention américaine. Voilà une croisade dont on n’avait pas entendu parler ! On n’ose croire que Rancière reproche aux Américains les pressions que Jimmy Carter exerça en 1977 sur le Shah en faveur des droits de l’homme, de la liberté d’association et de la libération de prisonniers politiques …

Au bout de 36’ Rancière revient sur la question du voile. Pour montrer à quel point la laïcité française est devenue agressive depuis 60 ans il a recours à l’argument suivant : « À l’époque de la colonisation le fait que les femmes étaient voilées, ça ne gênait pas les colons français […]. L’idée à l’époque qu’une femme ne devait pas être voilée pour s’occuper d’un enfant, par exemple, ça aurait été comique de dire ça à des colons français qui confiaient leurs enfants à des femmes musulmanes en Algérie ». On le voit, Rancière n’est pas seulement nostalgique du régime du Shah, mais aussi de la colonisation, en tout cas des aspects positifs qu’il lui reconnaît. Ah ! que la moukère était libre dans l’Algérie française ! Il semble seulement lui échapper qu’aujourd’hui encore en France aucune loi n’interdit à des parents de faire garder leurs enfants chez eux, et de les faire promener dans la rue, par une nounou voilée. Ce qui est interdit c’est le port du voile et des autres signes religieux dans l’enceinte de l’école publique (et des crèches publiques), y compris lorsque à l’occasion d’un déplacement scolaire, c’est l’école qui se déplace avec des parents qui assistent les professeurs dans la surveillance des élèves.

Alain Finkielkraut ayant alors invoqué l’autorité de Lévi-Strauss pour rappeler que les cultures ont le droit de se protéger les unes des autres afin de persévérer dans leur être, Rancière lui rétorque (40’) que s’il en est ainsi, cela vaut également pour les musulmans. Il ne lui vient pas à l’idée que dans l’esprit de Lévi-Strauss il ne s’agissait pas d’un droit pour des Nambikwara qui auraient émigré chez les Paressi de préserver la culture Nambikwara à l’intérieur de la culture Paressi. Il ne voit pas non plus que les musulmans s’entendent assez bien à préserver leur culture si l’on songe au sort réservé aux chrétiens d’Orient qui ne sont pourtant pas précisément des immigrés. Il n’est pas nécessaire d’aller en Irak, au Pakistan ou en Arabie Saoudite : plus près de nous, en Algérie, on met en prison pour prosélytisme des religieuses catholiques parce qu’elles possèdent plus d’un exemplaire de la Bible et en Égypte on brûle plus d’églises qu’on n‘en construit. Il semble que la politique préconisée par Alain Finkielkraut et Jacques-Alain Miller au cours de l’émission était moins brutale.

Alain Finkielkraut ayant enfin fait observer que dans la société multiculturaliste qui s’annonce, qui selon Rancière est déjà là, ce sont les juifs et non les musulmans qui quittent la France et Jacques-Alain Miller ayant ajouté que ce départ des juifs n’avait guère soulevé d’émoi à la gauche de la gauche, Rancière répond que les choses sont plus compliquées : « Que les juifs s’en aillent, c’est aussi ce que Netanyaou leur demande » (49’). Rancière est manifestement en délicatesse avec la chronologie bien qu’il ait été instruit à une époque où les programmes d’histoire lui accordaient une place plus grande qu’ils ne l’ont fait par la suite. L’appel de Netanyaou aux Français juifs date du 10 janvier 2015, c’est-à-dire du lendemain du massacre dans l’épicerie casher. La hausse significative de l’émigration de nos compatriotes juifs en Israël est consécutive à la vague d’attentats antisémites qui a frappé la France entre septembre 2000 et janvier 2002. Le nombre de départs annuels qui était de 1360 en 2000 est passé à 2480 en 2002. Une nouvelle hausse spectaculaire a eu lieu après la tuerie de Toulouse : on est passé de 3200 départs en 2013 à 7000 en 2014 et il devrait y en avoir plus de 10000 en 2015. Mais bien sûr tout cela n’a pas grand-chose à voir avec les trois semaines du supplice d’Ilian Halimi, ni avec l’assassinat des enfants de l’école Ozar-Hatorah de Toulouse, ni avec celui des clients de l’épicerie de la porte de Vincennes. Dans l’épistémologie de Rancière c’est l’effet qui précède la cause. Si les juifs quittent la France c’est pour faire plaisir à Netanyaou et l’aider à résoudre ses problèmes démographiques.

Écouter Rancière à « Répliques » aura permis de prendre la mesure du naufrage de la pensée critique lorsqu’elle conjugue islamophilie politique, américanophobie et antisionisme au service d’une révolte dont on ne perçoit, hélas, que trop bien la logique.

© André Perrin et Mezetulle, 2015.

Article CK dans Les Cahiers français « Penser la laïcité au XXIe siècle »

Article dans les Cahiers français n° 387 « Penser la laïcité au XXIe siècle ».

L’article est inclus dans un dossier-débat  :
Quelle conception de la laïcité en 2015 ?

  • 1 – La Laïcité en France : une approche de sciences humaines (Jean Baubérot)
  • 2 – Penser la laïcité au XXIe siècle (Catherine Kintzler)

Retour sur l’affaire de Charleville-Mézières : une « longue jupe » qui ne doit pas occulter l’abaya

Revenant sur l’« affaire de la longue jupe » au collège de Charleville-Mézières, Marie Perret s’interroge sur la notion de « signe religieux » en regard de la loi du 15 mars 2004. Elle distingue deux cas : celui dans lequel le signe est équivoque et où son caractère religieux ne peut être déterminé qu’en tenant compte du contexte, du comportement général de l’élève et de l’usage qu’il en fait (c’est le cas, comme on le verra, de la « longue jupe » à Charleville-Mézières) ; le cas où le caractère religieux du signe est incontestable, comme pour la kippa, la croix, le voile… et l’abaya1.

Dans les années 1990, les jeunes filles qui refusaient d’ôter leur voile à la porte de l’école revendiquaient leur liberté d’afficher leur appartenance religieuse tout le temps et partout. La loi du 15 mars 2004 est venue opportunément rappeler que l’école publique est un espace laïque dans lequel chacun est soumis à l’obligation de neutralité. Cette loi a eu au moins trois effets bénéfiques : elle a permis de clarifier les choses, d’apaiser les conflits et de protéger les personnels qui peuvent se prévaloir de la loi pour refuser l’accès à l’établissement d’un élève arborant un signe par lequel il manifeste ostensiblement son appartenance religieuse.

Mais force est de constater que, depuis quelques années, la laïcité scolaire est de nouveau « testée » et contestée. On l’a vu récemment à l’occasion de l’affaire de Charleville-Mézières : une jeune fille qui n’a pas pu rentrer dans l’enceinte du collège parce qu’elle ne voulait pas ôter son voile est revenue quelque temps après vêtue d’une « longue jupe ». L’équipe pédagogique lui a demandé de changer de tenue. Entre « l’affaire du voile » et ce qu’il est convenu d’appeler maintenant « l’affaire de la jupe », il faut souligner une différence notable : si le voile est un signe dont le caractère religieux est incontestable, la longue jupe est un signe plus équivoque puisque son port (comme journalistes et hommes politiques, dans une belle unanimité, n’ont cessé de le répéter) n’est pas réservé aux jeunes filles musulmanes. La « longue jupe » pouvait donc plus facilement se faire passer pour ce que, en l’occurrence, elle n’était pas : une tenue « à la mode », qui n’a aucun caractère religieux.

Il faut souligner le courage dont a fait preuve, dans cette affaire, Najat Vallaud-Belkacem, qui a soutenu la décision de la Principale du collège. Cette décision n’a rien de cocasse : la Principale du collège Léo Lagrange n’a fait qu’appliquer la loi puisque l’attitude de l’élève était très clairement provocatrice et son comportement, prosélyte.

Je m’étonne toutefois que, dans la déferlante de commentaires qui a suivi cette affaire de Charleville-Mézières, un mot ait été systématiquement évité : celui d’abaya. La « longue jupe » n’en est pourtant qu’un avatar. Cette affaire aurait dû être l’occasion de débattre d’un problème qui préoccupe depuis plusieurs années les personnels éducatifs, à savoir la présence de plus en plus nombreuse des jeunes filles qui portent l’abaya dans l’enceinte de l’école publique. Là est le véritable objet du débat. L’abaya est une robe qui se porte par-dessus les vêtements ordinaires, qui couvre tout le corps (hormis les pieds et les mains), et éventuellement les cheveux (un voile peut être cousu à l’encolure de la robe). On peut se procurer une abaya sur internet, où elles sont la plupart du temps présentées comme des robes musulmanes. Confrontée en 2011 à des jeunes filles portant l’abaya dans l’établissement où elle exerce, Sophie Mazet avait osé mettre les pieds dans le plat et rendre l’affaire publique. Dans un article publié dans la revue Hommes & migrations, elle explique que ces robes « correspondent exactement aux recommandations de cheikh Bin Oussaïmine, Bin Baz et du Jilbab-al-Mar-Al-Mouslima de cheikh Al Albani et plus généralement aux prescriptions de “savants” du wahhabisme d’Arabie Saoudite, un islam rigoriste et liberticide, désavoué d’ailleurs par la plupart des musulmans. » L’abaya n’est donc pas un vêtement « traditionnel » ou « ethnique » comme on voudrait nous le faire croire, elle est encore moins une question de « mode ». Cette robe est un signe dont le caractère religieux est incontestable. Il faudrait par conséquent que les pouvoirs publics aient le courage de dire que l’abaya est une tenue qui, parce qu’elle manifeste ostensiblement une appartenance religieuse, n’a pas droit de cité à l’école publique.

Il convient de distinguer deux cas de figure : le cas dans lequel le signe est équivoque et où son caractère religieux ne peut être déterminé qu’en tenant compte du contexte, du comportement général de l’élève et de l’usage qu’il en fait (la « longue jupe » entre à mes yeux dans cette catégorie) ; le cas où le caractère religieux du signe est incontestable, comme pour la kippa, la croix, le voile… et l’abaya. Quand un élève arrive dans un établissement scolaire public avec une kippa sur la tête, une croix trop voyante, ou encore un voile sur les cheveux, personne ne se demande si son attitude est prosélyte : ce ne sont pas ses intentions qui comptent, mais le signe ou la tenue, dont le caractère religieux est constitué. Il ne viendrait à l’idée de personne de demander à cet élève s’il est effectivement de confession juive, chrétienne ou musulmane. On lui demande simplement d’ôter sa kippa, de cacher sa croix, ou de retirer son voile, parce qu’il s’agit de « signes et de tenues […] dont le port conduit à se faire immédiatement reconnaître par son appartenance religieuse »2.

Il est précisé, dans la circulaire du 18 mai 2004, que « la loi est rédigée de manière à pouvoir s’appliquer à toutes les religions et de manière à répondre à l’apparition de nouveaux signes, voire d’éventuelles tentatives de contournement de la loi ». L’abaya correspond à la fois au deuxième et au troisième cas. Elle est un nouveau signe religieux, en France en tout cas, puisqu’elle a fait son apparition assez récemment dans les établissements scolaires publics. Mais elle est aussi une stratégie de contournement de la loi : le voile islamique étant un signe dont le caractère religieux ne prête plus à discussion, il suffit de revêtir l‘abaya et de faire passer cette tenue religieuse pour « une longue robe ». Le tour est joué : la laïcité est bafouée de façon spectaculaire et ceux qui s’en émeuvent sont priés de se taire.

Et pourtant, le malaise est patent. Du côté des chefs d’établissements qui craignent d’être lâchés par leur hiérarchie s’ils ont le courage d’appliquer la loi, et qui se résignent donc à ne pas faire de vagues ; du côté des professeurs, qui se retrouvent à faire la classe à de jeunes filles vêtues de ce qu’il faut bien appeler un uniforme intégriste ; du côté des élèves, enfin, qui ne comprennent pas toujours pourquoi la loi n’est pas appliquée de la même façon pour tous. Et je ne parle pas des élèves non croyants, ou d’autres confessions que musulmane : une élève est venue me voir un jour à la fin de l’heure un peu gênée pour me demander pourquoi on l’obligeait, elle, à enlever son voile à l’entrée du lycée alors qu’on laissait « des filles porter l’abaya ou le jilbab »3. J’aurais aimé pouvoir lui répondre.

© Marie Perret et UFAL-Infos, 2015

  1. Article publié le 10 mai 2015 sur le site de l’UFAL, repris ici avec les remerciements de Mezetulle. []
  2. Circulaire du 18 mai 2004 relative à l’application de la loi du 15 mars 2004. []
  3. Il suffit de taper « vêtements islamiques » dans un moteur de recherche pour voir ces robes []

Les « convictions laïques » existent : 12 en sont morts à Charlie

En développant, dans le dernier numéro d’UFAL-Info1, le thème des « convictions laïques », nous ne nous doutions pas, hélas, qu’elles pouvaient coûter la vie à certains de leurs défenseurs. L’article qui suit est un hommage aux morts de Charlie-Hebdo, et un appel au respect de leurs « convictions », clairement revendiquées par leur rédacteur en chef Charb. Puisse-t-il inciter à examen de (liberté de) conscience les « laïques qui se taisent », ou qui dénient leurs convictions : ceux-là se reconnaîtront sans qu’on les nomme, car la polémique ne sied pas au deuil.

« J’ai moins peur des extrémistes religieux que des laïques qui se taisent »
Charb, rédacteur en chef de Charlie-Hebdo, assassiné le 7 janvier 2015.

Parmi les « laïques qui se taisent », il y a les « négationnistes de la laïcité » !

Pour eux, la laïcité ne serait pas une opinion, mais le cadre juridique réservé à la seule « sphère publique » (pouvoirs et services publics), et strictement limité à la neutralité vis-à-vis des religions. Elle ne saurait être invoquée par des personnes privées : ainsi une association privée ne pourrait se dire « laïque ». Ce raisonnement, tenu à tort le 19 mars 2013 dans l’affaire Baby-Loup par la chambre sociale de la cour de cassation, a finalement été démenti le 24 juin 2014 par l’assemblée plénière de la Haute-juridiction.

Bêtement, mais logiquement, il découle de telles prémisses que seules les croyances religieuses constitueraient des « convictions ». Tant pis pour la liberté de conscience qui protège toutes « les opinions, même religieuses » . Ce déni d’une liberté fondamentale se retrouve dans les dispositions du code du travail interdisant seulement les discriminations pour « convictions religieuses » (raccourci saisissant qui cannibalise toute autre opinion !), voire du code pénal (cf. Ufal-Info n° 59, p. 5). En somme, la laïcité serait un monopole d’État, et les convictions un monopole des religions !

On trouvera ci-dessous un florilège de ce déni de liberté de conscience, en contradiction totale avec l’histoire de la République et des républicains… Ces laïques honteux de leurs convictions font pis que de « se taire » : ils donnent des armes aux ennemis de la laïcité.

Une réfutation sans appel vient –hélas- d’être opposée, de la façon la plus tragique qui soit, à ces petites arguties. Que leurs auteurs aient la décence de méditer l’exemple de Charlie.

C’est bien pour ses convictions laïques qu’on a voulu « tuer Charlie »

Personne ne soutiendra que Charlie-Hebdo était un organisme public. Pourtant, il se réclamait bien de la laïcité, explicitement par les propos de sa rédaction, et jusque devant la justice.

Lors du fameux procès des « caricatures du prophète » (février 2007 et mars 2008), les rédacteurs du journal ont affirmé haut et fort que, pour eux, il ne saurait y avoir de délit de blasphème, et que la religion n’était sacrée que pour ceux qui s’en réclament. La justice de la République a alors confirmé (en première instance, puis en appel) :

« Dans une société laïque et pluraliste, le respect de toutes les croyances va de pair avec la liberté de critiquer les religions, quelles qu’elles soient. »

En quittant les lieux de leurs crimes, le 7 janvier 2015, les frères Kouachi ont clamé : « Charlie est mort, le prophète est vengé ». Ils ne se sont pas trompés, eux, contrairement aux « laïques honteux » qui dénient encore que la laïcité puisse être aussi une conviction.

La laïcité : une conviction pas comme les autres, parce qu’elle les permet toutes

Répétons-le, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), et ce pour l’ensemble des pays signataires de la Convention européenne du même nom, a une fois pour toutes reconnu

« …les partisans de la laïcité sont en mesure de se prévaloir de vues atteignant le « degré de force, de sérieux, de cohérence et d’importance » requis pour qu’il s’agisse de « convictions » au sens de la Convention […] »

Les convictions laïques sont donc reconnues et protégées à égalité avec les religions. Devant l’assemblée plénière de la Cour de cassation (Baby-Loup, 24 juin 2014), le procureur général Marin est venu le rappeler (cf. UFAL-Info n° 59).

Que les républicains ou laïques inconséquents veuillent bien s’en souvenir ! Qu’ils fassent l’effort de penser qu’une opinion puisse avoir pour objet de permettre toutes les autres, ce qui fait des convictions laïques ce que nous avons nommé des « convictions paradoxales »

La laïcité, c’est comme la République : il lui faut des partisans pour vivre !

Certes, il convient de distinguer l’expression des opinions – y compris laïques – dans la société civile, du « principe de laïcité » s’imposant dans la sphère publique. Mais dans les deux cas, la laïcité de la République a besoin des « partisans de la laïcité » (comme dit la CEDH) !

L’espace civil (la rue, les magasins, les stades, etc.) est celui des libertés publiques définies par la loi. Mais sa configuration n’est pas le même dans une « République laïque » comme la France, que dans une démocratie multiculturelle ou communautariste (Europe du Nord, Royaume-Uni, USA…). Par exemple : le mariage civil est une fois pour toutes séparé de toute dimension religieuse ; la liberté d’expression inclut celle de critiquer les religions ; la notion de blasphème n’y a pas cours. Ainsi, dans l’espace civil, les convictions laïques de l’UFAL l’ont conduite à prendre position en faveur du mariage entre personnes du même sexe, aussi bien que pour l’abrogation du délit de blasphème en Alsace-Moselle.

Quant à la sphère publique, domaine réservé du principe de laïcité, il serait naïf de croire que la loi s’y applique d’elle-même, et que les citoyens « laïques » n’y auraient pas leur mot à dire ! La preuve : malgré quelques sursauts bienvenus (comme la loi du 15 mars 2004 sur les signes religieux à l’école), nos gouvernements (de droite comme de gauche) et certains juges (dont le Conseil d’État) ne cessent insidieusement de vider la laïcité de son contenu. Et n’oublions pas les collectivités locales, dont les édiles, par lâcheté et/ou clientélisme, subventionnent en toute illégalité associations et lieux de culte. Le principe de laïcité lui-même est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux seuls pouvoirs publics. Par exemple, à propos des parents accompagnateurs de sorties scolaires, l’UFAL a rappelé, avec d’autres, le principe constitutionnel de laïcité de l’enseignement public, face aux « accommodements (dé)raisonnables » prônés par le ministère. Nous n’avons pas, hélas, été entendus des pouvoirs publics : tel est l’état de déliquescence de notre laïcité, même « publique ».

Sans partisans animés de « vues atteignant le « degré de force, de sérieux, de cohérence et d’importance » nécessaire à l’action, le principe de laïcité s’éteindra.

Ce n’est pas par hasard que les communautaristes et les cléricaux s’attaquent en priorité à la sphère publique (école, mairies) pour imposer l’expression religieuse. Mais après tout, la République elle-même péricliterait, s’il n’y avait plus de citoyens animés de « convictions républicaines » : qui donc nierait l’existence et la nécessité de telles convictions, au motif que la République serait, seulement et une fois pour toutes, définie par la Constitution.

Florilège de citations négationnistes de la laïcité

Deux thèmes :

1 – admettre qu’elle soit une conviction « réduirait » la laïcité. 2 – c’est bon pour les Belges !

« La laïcité incarne la neutralité vis-à-vis du fait religieux. [Or] […] une adhésion […] à une idéologie, à une morale ou encore à une politique […] est le contraire de la neutralité. » (Un haut magistrat, mars 2013)

« […] la laïcité, principe supérieur et non simple opinion. » (Organisme gouvernemental, 15 octobre 2013)

« La laïcité, mode juridique de régulation des relations entre les cultes et l’Etat (…) se voit confinée dans un statut de « conviction ». (…) [Il s’agit d’une] régression concordataire ou inspirée du modèle belge (…) le principe de laïcité tel que défini par la Constitution ne saurait être réduit à une conviction (…) » (Association laïque, 29 novembre 2013)

« la laïcité n’est pas une religion ou une conviction philosophique parmi d’autres, c’est un principe d’organisation de la République, […] [il ne faut pas] ramener celle-ci à une conviction comme une autre, ou au même rang qu’une conviction religieuse. C’est la conception belge de la laïcité » (Article d’un militant laïque, 7 décembre 2013)

« La laïcité est-elle une religion ? » (Presse catholique, décembre 2013) ;

« … […] la laïcité ne saurait être une option, il s’agit d’un principe républicain(…) » (Avocats de collectivités locales, 10 janvier 2014).

« la laïcité française ne saurait être réduite à une simple tendance, opinion idéologique ou morale. En effet, nous ne sommes pas dans un système équivalent au système belge de « laïcité organisée ». (Organisme gouvernemental, 12 juin 2014.

Les 7, 8, 9 et 11 janvier 2015 n’ont pas été compris :

« la laïcité est un principe constitutionnel d’organisation de la société, pas une croyance » (Article d’un site laïque, 17 janvier 2015)

« la laïcité ne saurait être réduite à une conviction puisqu’il s’agit d’un principe d’organisation de l’État, impliquant que celui-ci garantisse la possibilité à chacun d’avoir sa propre conviction ou croyance. » (Un membre d’un organisme officiel, février 2015).

 

Faut-il avoir peur des Belges ?

Les négationnistes des convictions laïques brandissent comme un épouvantail « l’exemple belge » (voir « florilège de citations » ci-dessus). En Belgique, des subventions publiques sont versées à la « laïcité organisée » comme aux cultes, et des « directeurs de conscience humanistes » sont admis dans les prisons, hôpitaux, casernes, etc., concurremment aux aumôniers religieux. Curieusement, un organisme gouvernemental français, cité dans notre florilège, vient de prôner récemment des « conseillers humanistes » en milieu carcéral… allez comprendre !

En réalité, la Belgique est un Etat organisé selon un communautarisme officiel distinguant traditionnellement trois « piliers » : libéral (de droite et laïc), socialiste (de gauche et laïc), social-chrétien (religieux et centriste), avec chacun ses syndicats, mutuelles, associations, etc. Distinction à combiner avec les « communautés linguistiques » (wallonne, flamande, et allemande), de plus en plus prégnante. Surtout, la Belgique ne connaît pas de séparation des églises et de l’Etat : elle reconnaît et finance 6 cultes… ainsi que la « laïcité organisée » ; le dualisme scolaire (école officielle / école catholique, à égalité) y est institutionnel.

L’UFAL se félicite que des convictions laïques existent en Belgique – comme en France : nous entretenons les meilleurs rapports avec nos camarades laïques Belges ! La vraie différence est que la « laïcité organisée » y est reconnue et financée par l’Etat au même titre que les cultes – justement parce que le royaume n’est pas laïque ! En revanche, notre République, « indivisible » et « laïque », ne connaît qu’une seule communauté : celle des citoyens, abstraction faite de leurs « opinions – même religieuses ».

Cela dit, les Français seraient mal placés pour dédaigner « l’exemple belge ». Car ce royaume, bien que l’organisation des pouvoirs publics n’y soit pas laïque, est systématiquement en avance sur notre République dans tous les domaines où l’idée de laïcité a battu en brèche la domination idéologique des dogmes religieux sur la société : avortement, mariage des personnes du même sexe, fin de vie et euthanasie, etc. Comme quoi l’existence de convictions laïques fortes dans la société civile n’est pas moins efficace que la « laïcité monopole public ». L’idéal serait de combiner les deux : ayons autant de convictions laïques que les Belges, notre principe constitutionnel de laïcité n’en sera que mieux défendu !

Notes

1 – Le présent article, publié dans Ufal-Info n° 60, est repris ici avec l’aimable autorisation de la rédaction et les remerciements de Mezetulle. Lire l’article sur le site de l’UFAL.

© Charles Arambourou et UFAL-Info, 2015

La question de la « place des religions » est-elle pertinente et féconde pour l’avenir de la République ? (par Jean-Pierre Carlet)

La question de la « place des religions » dans la République envahit actuellement les propos médiatico-politiques ad nauseam. Jean-Pierre Carlet1 s’interroge sur la récurrence et la banalisation de cette confessionnalisation du discours public pour en souligner les enjeux profonds. Que la religiosité soit l’horizon indépassable de notre vie c’est, au fond, ce que croit tout fondamentalisme. Mais la notion de « République », lorsqu’on la prend au sérieux, n’offre-t-elle pas, à propos des croyances, d’autres questionnements plus pertinents ?2

Une étrange et insistante interrogation

Au soir du 11 janvier, les citoyens français, qui avaient défilé sans banderoles ni slogans partisans et qui s’étaient donc rassemblés seulement en tant que citoyens, étaient en droit d’attendre que leurs gouvernants d’abord, les média et les intellectuels ensuite, s’interrogent sur la valeur de la République. Car ce n’est pas seulement la liberté d’expression qui était atteinte par les meurtres de janvier, ce n’est pas seulement le vivre ensemble de communautés et de religions différentes, c’était aussi, dans les outrances du journal Charlie, la République. Il me semble en effet que ce journal avait pour notre République la fonction qu’avait le pamphlet du marquis de Sade pour la 1re République : « Français, encore un effort si vous voulez être républicains ! » (texte extrait de La Philosophie dans le boudoir). Notamment sur les questions de religion, de mœurs ou de politique, les journalistes de Charlie faisaient beaucoup d’efforts pour maintenir ce que Maurice Blanchot3 appelle « l’inconvenance majeure » : « tout dire » – « la folie de Sade – », comme si une République ne pouvait rester à la hauteur de ses promesses que si elle prenait le parti de ne ménager aucun groupe, aucune sensibilité, dès lors que ceux-ci prétendent faire la loi commune ou simplement l’infléchir.

Las, c’est le retour de la question de la place de la religion que l’on a dû subir. Il faudrait, pour établir objectivement ce fait depuis les attentats meurtriers, éplucher soigneusement les articles de journaux, les émissions de radio ou de télévision et, bien sûr, les programmes de formation pour les professeurs – par manque d’appétence pour la tâche, j’avoue me fier ici simplement à mon sentiment personnel ! C’est le divorce entre la mobilisation française et l’interrogation avancée qui paraît étrange, par contre la question en elle-même nous est familière depuis la fin des années 80 en France : c’est avec elle que nous, Français, étions sommés de devenir post modernes, c’est-à-dire ouverts aux autres, moins rigides en nos principes, plus tolérants, bref, mondialisés.

On remarquera toutefois que pareille interrogation de la part des démocraties se contente aujourd’hui de prendre à la lettre les déclarations et les prétentions des mouvements criminels : ce serait au nom d’une foi – ici, l’islam – que la guerre sans merci serait conduite, de la même façon que, jadis, les « croisés » occidentaux justifiaient l’entreprise de conquête, due en réalité aux déséquilibres démographiques de l’Europe du XIe siècle, par un idéal de piété : garantir la possession du tombeau du Christ ! Si tel était le cas, alors oui, il faudrait reprendre à notre compte la thèse de l’idéologue américain Samuel Huntington, celle d’un « clash – choc – des civilisations », avec les conséquences suivantes : des efforts soutenus pour des conflits extérieurs multiples, une gouvernance intérieure pour « gérer » les croyances ; dans les deux cas, les intérêts sociaux de l’organisation économique mondiale restent impensés et pour cela posés comme l’ordre inamovible des choses ; l’on assigne à des situations sociales traitées comme fatalités une identité religieuse qu’il convient, au mieux, d’amadouer.

Qu’il s’agisse d’un état de guerre permanent aux frontières de l’Europe ou d’une négociation intérieure continue avec les religions les plus menaçantes ou les plus influentes, c’est la réalité même d’une République laïque qui se trouve ainsi mise à mal : le commun de la vie des citoyens n’est plus défini par chaque membre autonome de la collectivité sociale, il est remis aux mains des représentants patentés des religions, au gré des rapports de force entre elles, chaque individu n’étant plus, même à son corps défendant, que le membre passif d’une identité collective toujours menacée – c’est la logique d’un « Tu nous appartiens », parfois exprimé publiquement par une pensée fasciste.

Faut-il donc croire à pareille question ? S’interroger sur la place des religions en une République n’est-ce pas, avant même toute réponse, croire que la religiosité est l’horizon indépassable de notre vie, croire que le vivre ensemble est déterminé par des croyances, croire que République et laïcité ne sont que l’habillement particulier, vieillot et obsolète d’une société foncièrement chrétienne ? Au fond, n’est-ce pas croire à ce que croit tout fondamentalisme ? La notion de « République », lorsqu’on la prend au sérieux, n’offre-t-elle pas, à propos des croyances, d’autres questionnements plus pertinents, plus fructueux aussi, ceux que, par ignorance ou intérêt, les dirigeants mondiaux n’ont pas su ou voulu entendre dans la mobilisation française du 11 janvier ?

Une singulière demande de reconnaissance publique de la part des religions

Posons tout d’abord le contexte : en France et dans le monde proche il ne semble pas que la violence sociale soit le fait d’une République intolérante ! – c’est ce que l’on pourrait appeler la rhétorique du renversement qui justifie toute agression par une agressivité supposée de l’autre. De même et symétriquement, ce n’est pas à cause de sa religion qu’une personne dont le nom a une consonance étrangère se voit, en notre pays, refuser un emploi, ce n’est que la manifestation d’un racisme rampant dont l’explication et le refus requièrent des raisons qui ne sont pas d’ordre religieux. Voilà pour les conditions objectives de la problématisation, celles qu’une recherche soucieuse de vérité et d’efficacité peut difficilement négliger.

Quant au contenu de la question de la place de la religion (mais le terme devrait inévitablement être mis au pluriel, avec la rivalité qui s’ensuit) en notre république, peut-être convient-il d’abord de rechercher si la mise en avant du terme de « religion » est opportune pour définir un espace public de liberté : l’oubli du sort des options que constituent l’agnosticisme et l’athéisme peut-il être indifférent aux enseignements de l’histoire, depuis le procès en impiété de Socrate jusqu’à notre actualité la plus récente (cf. délit de blasphème en nombre de pays, d’abord en nos départements d’Alsace-Moselle…) ? Je note en passant que cet oubli de ce qui est hors religion est insistant, non seulement dans les média mais aussi dans les sphères du pouvoir : projet (daté du 18 décembre 2014) de programme de l’Enseignement Moral et Civique pour les lycées4 en lequel l’expression « pluralisme des croyances » est censée introduire les élèves des classes terminales à la compréhension du principe de laïcité.

De même, puisque l’on parle de religion, dont le concept ne peut se limiter à celui de lien social, s’impose la nécessité d’une analyse de la croyance : à quoi bon nombre de gens croient-ils, et d’abord les fanatiques ? C’est pour Rousseau une interrogation première si l’on veut concevoir un Émile autonome :

« La foi des enfants et de beaucoup d’hommes est une affaire de géographie. Seront-ils récompensés d’être nés à Rome plutôt qu’à La Mecque ? On dit à l’un que Mahomet est le prophète de Dieu, et il dit que Mahomet est le prophète de Dieu ; on dit à l’autre que Mahomet est un fourbe, et il dit que Mahomet est un fourbe. Chacun des deux eût affirmé ce qu’affirme l’autre, s’ils se fussent trouvés transposés. Peut-on partir de deux dispositions si semblables pour envoyer l’un en paradis, l’autre en enfer ? Quand un enfant dit qu’il croit en Dieu, ce n’est pas en Dieu qu’il croit, c’est à Pierre ou à Jacques qui lui disent qu’il y a quelque chose qu’on appelle Dieu ; et il le croit à la manière d’Euripide :

O Jupiter ! car de toi rien sinon
Je ne connais seulement que le nom *. 

* [Note de Rousseau] Plutarque, Traité de l’amour, traduction d’Aymot. C’est ainsi que commençait d’abord la tragédie de Ménalippe ; mais les clameurs du peuple d’Athènes forcèrent Euripide à changer ce commencement. » 5

En nous permettant de distinguer entre crédulité et foi, entre rapport immédiat aux hommes de notre milieu et rapport authentique à Dieu, la pensée éducative de Rousseau nous invite à ne pas user inconsidérément du vocable « religions ».

Si l’on veut comprendre les causes d’affirmations identitaires et neutraliser ainsi leur potentielle violence, ne faut-il pas se défier du pouvoir toujours redoutable du terme « religion », aussi commode pour séduire rapidement des foules (« respect de la croyance » pour éviter de dire accommodement avec le fanatisme aveugle) que pour dissimuler telle ou telle passion (« islamophobie » pour ne pas dire racisme) ?

Avoir peur de la religion ? Pourquoi distinguer le théologique et le politique ?

Il y a certainement des phobies, peurs qui reposent sur des répulsions inconscientes et des rejets ethnocentriques ou racistes (pas spécialement religieux…) plutôt que sur des dangers objectifs. Mais les phobies ne doivent pas masquer les craintes, justifiées par un grand nombre d’actes connaissables par tous (c’est le sacrifice d’Iphigénie qui a valeur de modèle pour les penseurs de l’Antiquité) :

« Tant la religion put conseiller de crimes. » Lucrèce, De la Nature, I, vers 101.

Au nom de quoi, de quelle instance, faudrait-il régler la question de la place des religions dans la Cité ? C’est là une question essentielle, peut-être la question première de l’autorité, puisque, du côté des religions, ce qui fait l’instance suprême du jugement pour l’ensemble de la vie terrestre est la position d’une puissance indiscutable par les hommes parce que transcendante (« Je suis la voie, la vérité, la vie » dit le Christ selon Jean). Du reste, c’est significativement du concept d’autorité que les penseurs majeurs du XVIIe siècle (Galilée, Descartes, Hobbes, Pascal, Spinoza…) feront le centre de gravité de leur réflexion philosophique, le monopole ecclésial faisant obstacle au développement mondain de l’autorité de la raison. Bien sûr, l’évidence de la multiplicité des religions et des croyances, par la menace d’une guerre sans fin entre elles, s’oppose à pareille prétention et contraint tout pouvoir collectif un tant soit peu durable à distinguer entre le domaine théologique et le domaine politique, entre le salut des âmes et l’utilité de la vie commune, pour affirmer la primauté du second. Depuis le XVIe siècle, nous avons là un mouvement de sécularisation qui affecte toutes les sociétés, mais pas sans heurts ni refus. C’est donc la crainte d’un tel rapport à la vérité, propre à la religiosité, qui soutient la prévention à l’encontre des virtualités de la croyance religieuse – sans qu’il s’agisse d’une « phobie », comme on le dit maintenant en France et comme le soutient sans aucune critique Martha C. Nussbaum dans Les religions face à l’intolérance6, – : le fanatisme (absolu prétendument donné dans l’expérience et donc manipulable par les habiles), le cléricalisme (emprise des clercs autoproclamés de l’absolu sur « la populace »).

Je soutiendrai volontiers et, je l’espère, sans grande originalité que le régime de laïcité est l’aboutissement le plus consistant – mais le moins admis effectivement ! – de cette distinction salutaire, en ce qu’il contraint de différencier ce qui organise le pouvoir collectif, le « public », organe de l’institution des libertés, et ce qui appartient au domaine civil ou social (nommé de façon très équivoque espace « privé », mais le vocabulaire du Droit doit avoir des droits !), lieu de coexistence des libertés. La neutralité de l’agent de l’État laïque est à comprendre non comme un rejet (lecture « américaine » et intéressée d’une Martha C. Nussbaum7, qui valide la lecture non moins intéressée des fondamentalismes), mais comme un évidement ostentatoire. L’évidement peut être éclairé politiquement – le minimalisme moral ou l’abstention volontaire concernant le Bien de chacun -, psychanalytiquement – la loi de la castration ou l’impossibilité du discours du Maître – et philosophiquement – la position critique qui soumet toute certitude à l’examen et nécessite de façon vitale une école qui instruit. L’évidement définit le pouvoir commun pour que l’indéfini de la société civile puisse exister au grand jour et faire que toute option spirituelle, même singulière, reçoive au sein de la communauté un bon accueil. La confusion des deux caractérise très exactement l’instrumentalisation liberticide ou raciste de la laïcité et rejoint, par l’empêchement imposé à tel ou tel groupe social particulier, l’option théocratique.

« Nous tous » ou « Nous autres » ? La question de la place de la République pour chaque religion

Nul doute que la distinction entre démocratie et République est indispensable pour l’analyse critique de la question posée aujourd’hui et soutenue avec obstination par les média : si l’on se réfère seulement aux exigences formelles d’impartialité et d’équité dans la tolérance, toute conviction collective mérite reconnaissance – telle est la logique démocratique qui incite à se poser la question de la place des religions dans la Cité. La perspective républicaine, en revanche, ne reconnaît que des citoyens distincts – entre eux, aussi bien que relativement aux groupes sociaux dont ils sont issus – et la question des religions y est donc nécessairement subordonnée à celle des convictions essentiellement personnelles. Le « Nous tous », qui suppose de chacun un travail d’abstraction pour se définir comme citoyen, prévaut sur le « Nous autres », qui repose sur l’adhésion à une origine particulière. En République, il serait contradictoire de prétendre faire droit à la moindre obédience antérieure à l’association des citoyens. C’est ainsi que l’on peut comprendre le principe de laïcité comme la consécration des droits de chaque personne, individuellement considérée et rendue, par la loi et l’instruction, indépendante de toute appartenance passive à un ensemble préexistant (« la Nature ne crée pas des Nations mais des individus » dit Spinoza8) : le laos (un peuple qui s’assemble) est composé de n’importe qui et doit donc, pour son organisation, s’en remettre à la décision de chacun et de tous, échappant par là à toute forme d’emprise particulariste (un kleros) désignée par le mot « cléricalisme ». En régime de laïcité, comme le montre fort rigoureusement Catherine Kintzler dans son dernier livre9, le lien politique délie de tout lien social et l’on peut penser, conformément à ce qu’impose l’ordre des mots adopté dans la définition de la République française par plusieurs de nos constitutions, que la laïcité est le principe institutionnel grâce auquel la République a une chance de devenir enfin républicaine ! Vraisemblablement à l’adresse des politiques, peut-être aussi des intellectuels, ces analyses – auxquelles le présent texte est évidemment redevable – me semblent établir, fort opportunément aujourd’hui, deux choses : d’abord que, politiquement et moralement, l’on ne peut se dispenser de construire le concept de « laïcité », ensuite qu’un tel effort impartial ne peut que réfuter aussi bien les tentatives d’accommodement du principe que la déclamation facile et instrumentale du nom.

Il faut alors renverser la question proposée à cor et à cri par les média et le monde politique et demander aux religions non seulement si la « vérité » dont elles se réclament reconnaît la « vérité » des autres, si elles admettent une « psychologisation » de leur foi – ce que faisait magistralement et courageusement Locke pour définir un régime de tolérance -, mais d’abord si elles acceptent que leur « vérité » n’ait aucune valeur politique, car c’est la condition d’existence d’une véritable chose commune, car c’est cela, vivre en République. Cette proposition de renversement de la question a aussi un sens philosophique, celui d’un chantier de réflexion que je crois encore ouvert aujourd’hui : si les hommes n’ont plus le refuge d’une révélation publique de La Vérité, d’où peut leur venir la consistance d’une existence – relativisme désenchanté et si possible hédoniste, ou bien, désir/devoir de culture ?

Responsabilité politique et pressions religieuses

La question de la place des religions en une république me semble posée avec une insistance très dommageable pour l’avenir de la communauté des citoyens. Tout en réduisant fâcheusement la liberté de conscience à la liberté de religion, tout en réactivant la concurrence entre les religions ainsi que la tendance « cléricaliste » de chacune, cette question apparaît finalement comme l’effet d’un retrait de la République que pointait Régis Debray10 dès 1989 (cf. années 80, premiers effets de la mondialisation sur les esprits français) :

« Il n’est rien dont l’Europe ait aujourd’hui plus besoin : restituer aux individus leur dignité de citoyen. Si l’espace public ne leur confère plus cette dignité, ils iront la chercher ailleurs. Car il n’est pas de lien social sans référence symbolique. L’Etat commun à tous viendrait-il à perdre la sienne que les Eglises et les tribus le remplaceraient bientôt dans cette fonction unificatrice. Par simple appel d’air.
Quand une République se retire sur la pointe des pieds, ce n’est pas l’Individu libre et triomphant qui occupe le terrain. Généralement, les clergés et les mafias lui brûlent la politesse, tant il est vrai que chaque abaissement du pouvoir politique se paie d’une avancée politique des autorités religieuses, et d’une nouvelle arrogance des féodalités de l’argent. »

Corrélativement, on peut estimer qu’une telle interrogation empêche de poser les questions qui peuvent inciter chacun à un engagement en faveur d’une vie bonne : Quelle politique promouvoir pour que, par le moyen d’une égalité accrue, le droit de chaque personne de croire ce qu’elle veut ne soit pas, dans la violence, l’ultime manifestation d’une vie reléguée à tout autre égard ? Quelles institutions politiques devons-nous défendre pour que, émancipée de toute protection divine déclarée, la vie humaine garde une valeur ?

 

Notes

1 – Ancien professeur de philosophie (lycées, formation de professeurs, 1er cycle des universités, institut de travailleurs sociaux). Membre du bureau de l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public.

2 – L’ensemble du texte présent est issu d’une participation de l’auteur à une rencontre organisée par la Société Alpine de Philosophie autour de la question : « La place de la religion dans la République ». Cette rencontre a pris la forme d’une table ronde mentionnée sur le blog de la Société Alpine de Philosophie.

3 – Maurice Blanchot, L’inconvenance majeure, texte précédant le texte de Sade, Français, encore un effort si vous voulez être républicains, Jean-Jacques Pauvert, 1965.

5 – Jean-Jacques Rousseau, Émile, livre IV, [1762], éditions Flammarion, Paris 2009, p. 372-373.

6 – [2012] Climats Flammarion, 2013, chap. 1, 2 et conclusion.

7 – Martha C. Nussbaum, ouvrage cité : pour le rejet supposé de la religion, lire p. 186 « Etant donné la tradition d’anticléricalisme et l’attachement à la laïcité propre à ce pays [la France], il a été décidé que la religion ne devait pas intervenir dans le domaine public, qui, lui, peut avantager la non-religion au détriment de la religion. » ; pour le caractère missionnaire du livre, lire p. 94 « Elle [l’Europe] doit d’urgence adopter la solution américaine, même si les Européens ne sont pas convaincus (à tort, à mon avis) que cette solution est celle qu’exige la justice. ».

8 – Traité théologico-politique, chap XVII.

9 – Catherine Kintzler, Penser la laïcité, Minerve, 2014.

10 – Régis Debray, « République ou Démocratie », in Le Nouvel Observateur, 30 novembre 1989 ; in Contretemps, éditions Gallimard, 1992, p. 51-52.

© Jean-Pierre Carlet et Mezetulle, 2015.

Le paradoxe du prochain et le paradoxe du citoyen

La « diversité » : patchwork ou melting pot ?

Peut-on comparer une association politique avec un rassemblement fondé sur des affinités ? Vivre en république, est-ce se regrouper avec ses prochains, est-ce vouloir « vivre ensemble » parce qu’on se ressemble ? Est-ce même rassembler une diversité de communautés ? 

 

Pour penser la cité, il importe de distinguer entre lien social et lien politique. Le citoyen ne se pense pas en termes de proximité, et c’est précisément parce qu’il est pensé en termes d’éloignement qu’il s’agit d’un concept concret et efficace. Cette idée entraîne deux paradoxes symétriques : le paradoxe du prochain (sensible et abstrait), le paradoxe du citoyen (idéal et concret). Elle peut en outre éclairer deux questions aujourd’hui débattues : celle de l’éducation morale et civique à l’école publique, et celle des « statistiques ethniques » pudiquement rebaptisée « mesure de la diversité » – comme s’il n’y avait pas plus divers qu’un citoyen comparé à un autre citoyen, et comme si la diversité devait nécessairement désigner des groupes (patchwork) et non des individus (melting pot).

Lien social, lien politique

Rappelons d’abord que le lien social et le lien politique, pour être corrélatifs, n’en sont pas moins distincts. L’un se forme par imprégnation et proximité, l’autre par éloignement et intellectualité ; l’un suppose des origines et l’autre a besoin d’un commencement. Dans le bain coutumier, l’enfant trouve à la fois racines et repères ; il acquiert des mœurs. Cette indispensable socialisation peut disposer à l’association politique, mais elle ne la construit pas parce que le lien politique ne relève pas de la spontanéité sociale : il ne se constitue pas, mais s’institue, il ne relève pas des mœurs mais d’une moralité, il ne dérive pas de sentiments, mais de principes.

Prenons un exemple. Sans doute l’égalité n’aurait jamais vu le jour sans la rivalité et la jalousie originaires qui règnent entre les frères et qui les conduit à la raison calculatrice du bon partage de l’amour maternel : « puisque je ne puis l’avoir exclusivement, alors que l’autre n’en ait pas plus que moi ! ». Mais l’égalité des droits qui règne dans la cité suppose une rupture avec ce ressentiment dont elle s’est pourtant d’abord nourrie : « que chacun exerce pleinement ses forces et ses talents, pourvu qu’il ne nuise à personne ! ». Par cet exemple se mesurent à la fois la distance et la relation qui articulent la pitié et la solidarité, la charité et la justice, la fraternité de sentiment et la fraternité de principe. La relation est de l’ordre de la genèse, de l’origine ; la distance relève du commencement, de ce qui est requis de façon nécessaire et suffisante pour penser un concept. Pour retracer l’origine de l’égalité des droits, il faut remonter au tissu social. Pour en expliquer l’intelligibilité, il faut commencer par penser la personnalité juridique.

La limite constitutive du lien social se révèle à travers son mode de formation : c’est d’une identification (qui suppose aussi et nécessairement la différence) que le processus s’autorise, formant ce qu’on appellera des communautés (moi et les miens). L’identification est ici un processus de collection, elle invite à s’identifier aux caractères d’une collectivité.

Pour qu’un lien politique fondateur de la cité apparaisse, il ne suffit pas d’élargir ce mouvement initial sans en modifier la nature ; il faut aussi s’en écarter et l’élargissement qui résulte de cet écart n’est pas réductible à une simple extension. Une république au sens moderne du terme n’est pas une communauté, ni même une communauté élargie – car un tel élargissement suppose toujours l’identification de collection à son principe – ni même une communauté de communautés qui se contenterait de juxtaposer les groupes, ce qui revient à maintenir une forme de séparation. Une république ne réunit pas des proches en vertu d’une commune appartenance, elle ne réunit pas non plus des collections identitaires. Son principe n’est autre que la distinction du citoyen qui, pour être indépendant de tout autre, produit la chose publique en même temps qu’il y consent. Une république réunit des singularités et n’a d’autre fin que la liberté de chacune d’entre elles : c’est à cela que se mesure son élargissement universel et c’est cette fin qui rend ses citoyens solidaires sans exiger d’eux une forme de similitude.

L’identité comme citoyen est donc à l’opposé d’une identification à une collection : elle invite chacun à inscrire sa singularité au régime du droit républicain qui lui garantit notamment l’indépendance à l’égard de tout autre. La diversité y est de principe : celle-ci ne s’y décline pas grosso modo de façon statistique par la distinction de groupes sur des critères descriptifs (couleur de la peau, religion ?) ou sur des sentiments subjectifs d’appartenance, mais au contraire elle érige chacun en sujet singulier. Il n’y a donc rien de plus « divers » qu’un citoyen comparé à un autre citoyen : c’est précisément cette reconnaissance de leur singularité – qui se déploie grâce à des droits identiques pour tous – qui les rassemble. 

Prochain et citoyen : deux paradoxes symétriques

Ainsi on parvient à un paradoxe. La suspension possible du lien social n’est pas étrangère à la pensée du lien politique. Si chacun peut appartenir à une communauté, il faut aussi que chacun puisse s’y soustraire ou s’en abstraire pour se penser comme citoyen, c’est-à-dire comme singularité de droit.

Ce noyau paradoxal engendre deux paradoxes symétriques que l’on peut introduire en opposant deux formes de séparation. Se fonder sur une appartenance préalable (le lien social), c’est certes former rassemblement, mais c’est aussi accréditer les séparations identitaires, toujours données de l’extérieur : un tel rassemblement est exclusif. Se fonder sur la séparation du citoyen, c’est certes admettre comme principe une forme de dissolution, mais c’est aussi former une cité qui ne ferme la porte à personne.

Les deux paradoxes apparaissent alors dans leur symétrie. Il n’y a rien de plus immédiatement perceptible et en même temps rien de plus abstrait que « mon prochain » – puisque celui-ci se définit par ses qualités sensibles et que le rassemblement qui en résulte est nécessairement oublieux de celui qui pourrait ne pas avoir ces qualités, c’est un rassemblement qui s’effectue autant par agglomération de ceux qui se ressemblent que par exclusion des autres qui n’ont pas les propriétés requises pour former l’agglomérat. L’abstraction consiste ici à considérer l’humanité en la fractionnant, en s’y rendant aveugle comme humanité. Symétriquement, il n’y a rien de plus intellectuel, de plus idéal et en même temps rien de plus concret que « mon concitoyen » – puisque celui-ci se définit non par des qualités sensiblement présentes, mais par des propriétés juridiques et politiques qui ont pour effet, en s’aveuglant aux particularités, d’inclure quiconque, quelles que soient par ailleurs ses propriétés descriptives. Le concret réside ici dans l’efficacité des droits pour chacun.

C’est ainsi, par exemple, que l’on peut distinguer la tolérance (qui se contente d’articuler des courants de pensée existants actuellement en les reconnaissant positivement, et qui n’est pas incompatible avec une religion d’État) et la laïcité  – qui se fonde sur une thèse minimaliste : l’absence de reconnaissance positive et la suffisance du droit commun fondent la coexistence non pas des courants de pensée existants mais de tous les courants possibles, passés, présents et futurs, ce qui est incompatible avec une religion d’État, même civile. 

Éducation civique et « diversité » : la barbarie des cœurs tendres

Voilà qui permet de réfléchir, entre autres, sur la question de l’éducation morale et civique à l’école publique et sur la notion de « diversité ».

En effet, même si l’idée du prochain prépare le concept du citoyen et y dispose, elle ne le fonde pas.

« Ils avaient l’idée d’un père, d’un fils, d’un frère et non pas d’un homme […]. De là les contradictions apparentes qu’on voit entre les pères des nations : tant de naturel et tant d’inhumanité, des mœurs si féroces et des cœurs si tendres […] » (Jean-Jacques Rousseau, Essai sur l’origine des langues, chapitre 9, p. 84-85 de l’édition GF, Paris, 1993). 

Rousseau résume ici le paradoxe de la barbarie. La tendresse du cœur, si elle forme le terrain de toute sociabilité, ne saurait faire la matière exclusive d’une éducation morale et civique sous peine d’engendrer la férocité des mœurs. Tel est le problème qui se pose à toute éducation, mais que l’école publique ne peut éviter d’affronter sous peine de perdre son lien avec la cité.

La question est d’autant plus aiguë que l’effondrement des liens sociaux est aujourd’hui réel et dangereux. Parce que trop d’enfants, du fait de la précarisation et de la pauvreté, sont privés du plus élémentaire tissu familial et communautaire, jetés sans mœurs et sans repères dans un monde qui ne leur laisse que l’alternative de l’anéantissement ou de l’héroïsme, la tentation est grande de demander à l’école de reconstituer le tissu déchiré en se substituant aux familles et aux communautés défaillantes. L’école en se faisant « lieu de vie », passerait ainsi du statut d’institution à celui de milieu. C’est ce qu’indique entre autres le vocabulaire de proximité et même d’intimité qui envahit l’école et remplit le Bulletin officiel de l’Éducation Nationale depuis une bonne vingtaine d’années à grands renforts de « communautés éducatives », « équipes », « partenaires »1, etc.

Une telle orientation relève d’une triple confusion.

Confusion sur la nature du lien social, qui ne dérive nullement d’une institution programmatique, volontaire, distincte, renouvelable et récusable, mais d’une fermentation spontanée, permanente, englobante et diffuse.

Confusion sur la nature du lien politique ensuite, qui se verrait alors sacrifié sur l’autel de la société.
Ce n’est pas la réalité sociale – laquelle n’a aucune autorité légitime – qui doit produire le lien politique, c’est au contraire la volonté politique qui doit se saisir des réalités sociales pour les infléchir et les corriger. Bien plus avisée sur ce point sera une politique de l’emploi, de la protection sociale, de la sécurité, de la présence visible et efficace des services publics (bureaux de poste, pompiers, crèches) et d’urbanisation cohérente (encouragement à l’établissement de commerces et d’associations).

Confusion sur l’institution scolaire enfin, qui n’a pas pour fonction de produire du social ni d’adapter à lui, mais d’élever et d’instruire à l’universel humain par le détour encyclopédique. Sous prétexte que trop d’enfants ne maîtrisent pas bien l’oralité d’une langue maternelle, faut-il que l’école se borne au parler nourricier et renonce à toute langue écrite et littéraire ? Sous prétexte de rendre habile au calcul, faut-il renoncer à enseigner la démonstration ? Sous prétexte d’éduquer à l’image, faut-il renoncer à l’alphabet et à la cartographie ? Sous prétexte de faire entendre la prose, faut-il rendre sourd au vers ?

À trop s’intéresser à l’enfant tel qu’il est, on perd de vue l’élève. À trop s’intéresser au prochain, on s’expose à perdre de vue le citoyen. 

Il en va de même pour la question de la « diversité », entendue en un sens collectif et statistique. À trop s’intéresser aux ethnies, on s’expose à perdre de vue les droits des peuples politiques formés d’individus souverains (lesquels peuvent librement s’affilier par ailleurs aux appartenances de leur choix). C’est d’un tel court-circuit que procède l’opinion bien-pensante largement diffusée aujourd’hui et qui, on peut le craindre, prétend au rang d’éducation morale et civique. C’est ce même court-circuit qui, voulant cerner les discriminations « au plus près », les érige en collectant les « sentiments d’appartenance » dans des statistiques qui risquent d’avoir les effets séparateurs qu’elles prétendent conjurer. On a vu naguère comment les flots de bons sentiments qui tiennent lieu d’éducation civique ont vite fait de transformer les enfants en dangereux apôtres du lien social, véhicules d’un discours de conformation morale qui les utilise et les aliène. Avec quel zèle ne les a-t-on pas naguère chargés d’un secourable « grain de riz» qui s’est aussitôt transformé en grenade offensive !

Mais un exemple vécu suffira à montrer la nocivité de cette morale à la fois féroce et pleine de bons sentiments, à la fois fusionnelle et séparatrice : alors, que faisant la queue devant un guichet, je faisais observer sans aménité à un resquilleur qu’il devait prendre son tour, avec quelle assurance un adolescent m’a gratifiée d’une leçon d’antiracisme – car l’incriminé était noir ! Cet adolescent sentencieux avait déjà tout compris de l’utilité morale des statistiques ethniques et de l’usage féroce de la « diversité». 

Patchwork ou melting pot ?

Oui, des cœurs tendres, bien regardants, qui avant l’homme voient le Noir et le Blanc, le chrétien et le musulman, le mâle et la femelle, les miens et les tiens, et qui, invités à confondre l’humanité avec leurs « potes », sont bientôt sourds au principe même de l’humain. L’impératif de « ne pas toucher à mon pote » se retourne en prescription de s’en prendre à celui qui n’est pas mon pote ! Les rendre hypersensibles au particulier abstrait, c’est les perdre pour l’universel concret, et les transformer en militants d’une nouvelle discrimination qui s’en prend volontiers et sans risque aux amateurs de foie gras, de fourrure ou de corrida, mais qui s’agenouille devant toute iniquité pourvu qu’elle se réclame d’une forme de conscience religieuse ou identitaire.

Gardons-nous de répandre à l’école et ailleurs cette barbare religion civile qui érige en dogmes sacrés le chaleureux lien de sentiment et l’évidence du prochain au détriment du concept d’autrui. Gardons-nous même de faire des droits de l’homme une parole d’Évangile qu’il faut adorer et croire : ce serait oublier que la loi est toujours positive et a besoin, pour être et pour être respectée, d’un minimum d’objectivation, d’extériorité et de distance. On ne sait que trop ce que donnerait une loi, non pas écrite en caractères littéraux, extérieurs et révisables, mais gravée dans le cœur des « braves petits cœurs ».

S’il faut enseigner la morale et le civisme à l’école, n’oublions pas qu’il s’agit d’abord d’instruire et de juger pour accéder aux principes, en effectuant un détour réfléchi et critique : pour avoir de l’esprit, rien ne vaut le passage par la lettre. S’il faut être attentif à l’égalité pour tous et même intraitable sur les discriminations, il ne faut jamais oublier que la racine des discriminations est toujours dans une vision fractionnée du peuple qui le désagrège en coalitions d’appartenance et de non-appartenance : pour former un peuple politique, ce ne sont pas des groupes qu’il faut rassembler et mixer en grosses molécules, mais des individus souverains, atomes irréductibles, libres et égaux – car le patchwork est ici la négation du melting pot. L’institution du citoyen n’a de sens que si elle détourne les cœurs tendres de leur penchant pour les mœurs féroces.

© Catherine Kintzler, (article publié initialement sur Mezetulle.net en mai 2009) nouvelle version 2015.

  1. Et même, on l’a vu récemment, de « mamans » []

Recadrage de l’évêque aux armées

Comment Mezetulle a vu s’échapper un poisson d’avril

Dans le cadre de son ministère, l’évêque aux armées a récemment tenu des propos publics dénonçant l’IVG, le mariage entre personnes du même sexe, le droit à une fin de vie digne, celui à la liberté d’expression et de caricature, et invitant ses ouailles à ne pas les cautionner. 

Les propos de l’évêque sont consultables dans le numéro de février de la revue Egmil (Revue mensuelle de l’aumônerie militaire catholique aux armées), publication portant le logo officiel du Ministère de la défense1.

On lit notamment dans la rubrique «Propos de l’évêque» ce parallèle surprenant :

« L’idéologie islamique vient de faire 17 victimes en France. Mais l’idéologie de la bienpensance fait chaque année 200 000 victimes dans le sein de leur mère. L’IVG devenue droit fondamental est une arme de destruction massive. Alliés pour la France avec d’autres, nous devons faire front contre les attaques terroristes explicites. Mais, pour autant, nous ne devons pas cautionner les folies de l’euthanasie, du mariage pour tous et autres caricatures de Charlie-Hebdo.  » (p. 2)

Et de poursuivre un peu plus loin, après une pique contre la laïcité dite « agressive » :

« Comment aussi demander aujourd’hui à des musulmans droits et de bonne volonté de s’intégrer à une France qui leur est présentée comme une somme de valeurs libertaires, irréligieuses, amorales ? » (p. 4)

Certes, personne n’est tenu d’approuver les lois ni de les aimer, on doit les respecter et ne pas faire obstacle à leur application. De tels propos, s’ils étaient tenus par un citoyen ou une association quelconque, publiés dans un organe n’ayant aucune part à la puissance publique, relèveraient de la liberté d’expression qui veut, en même temps qu’on en tolère l’existence, qu’on puisse aussi les critiquer – c’est ce que Mezetulle ne manque pas de faire.

Mais, justement, ce n’est pas le cas : ces propos appelant ouvertement leurs lecteurs à se détourner (pour ne pas dire plus) de lois en vigueur sont tenus et publiés dans le cadre d’une fonction officielle installée par l’État (existence d’aumôneries notamment auprès des armées, des prisons, des hôpitaux). Et en tout état de cause, même en dehors de ce domaine, la loi de 1905 encadre de manière claire les déclarations faites par les ministres des différents cultes dans l’exercice de leur ministère, c’est l’objet de l’article 35 :

« Si un discours prononcé ou un écrit affiché ou distribué publiquement dans les lieux où s’exerce le culte, contient une provocation directe à résister à l’exécution des lois ou aux actes légaux de l’autorité publique, ou s’il tend à soulever ou à armer une partie des citoyens contre les autres, le ministre du culte qui s’en sera rendu coupable sera puni d’un emprisonnement de trois mois à deux ans, sans préjudice des peines de la complicité, dans le cas où la provocation aurait été suivie d’une sédition, révolte ou guerre civile. » 2

Habituée à l’absence de fermeté laïque de la part des pouvoirs publics, Mezetulle pensait avoir un bon sujet de poisson d’avril en annonçant aujourd’hui des déclarations fracassantes de désaveu officiel et de rappel à l’ordre.

Mais plouf, le petit poisson se noie. Alertés par diverses associations laïques, féministes et LGBT, les pouvoirs publics n’ont pas tardé à réagir superbement et très courageusement. Qu’on en juge : le Ministère de la Défense a interdit à l’avenir l’apposition de son logo sur la couverture de la revue Egmil3, ce qui est, on le reconnaîtra, une sanction très lourde.

Alors maintenant que faire pour pêcher un poisson plus important que cette énorme prise qui vient de m’échapper ? Annoncer que le Ministère de l’Intérieur a saisi l’occasion, dans une circulaire publiée dans son Bulletin Officiel et envoyée à l’ensemble des autorités religieuses, de rappeler l’existence de l’article 35 de la loi de 1905 ? Annoncer que même l’Observatoire de la laïcité s’est senti obligé de faire une déclaration par laquelle il s’alarme de propos invitant à s’opposer à la loi, tenus publiquement par un représentant d’un culte dans l’exercice de son ministère ? Non, je ne vais pas faire ça, ce serait au-dessous du minimum de vraisemblance nécessaire à une bonne blague : tout le monde verrait que, là, vraiment, j’exagère et que c’est un poisson d’avril.

Notes

1 – Voir l’article sur le site de l’UFAL relayant une information du journal en ligne Yagg.com

2 – Notons au passage que cet article permet un contrôle a posteriori des religions strictement limité aux entraves qu’elles tenteraient de mettre à l’application des lois. Son existence (pourvu qu’il soit appliqué) rend superflu (et montre la dangerosité de) tout projet de contrôle a priori comme ceux qu’on a entendus récemment au sujet d’une prétendue « formation des imams » officiellement reconnue ou d’un « islam de France » organisé avec le concours de la puissance publique. Ce n’est pas à la République de mettre son nez dans les cultes et à les régenter de l’intérieur : seul un régime de non-séparation ou un régime de type concordataire peuvent se permettre une telle ingérence contraire à la liberté des cultes.

3 – Information diffusée par le site Radio-Notre-Dame

© Mezetulle, 2015.

Conférence laïcité Montmorency

Issu des Lumières, relayé par la pensée républicaine, le concept de laïcité est régulièrement mis à mal. Auteur de Penser la laïcité (Minerve, 2014), Catherine Kintzler nous invite à remonter aux sources philosophiques de la pensée laïque et à la confronter aux questions d’aujourd’hui.

Femmes et laïcité : la question de l’assignation

Texte de l’audition de C. Kintzler à la Délégation aux droits des femmes du Sénat

Le 19 mars 2015, j’ai été invitée par la Délégation aux droits des femmes du Sénat, présidée par Chantal Jouanno, à parler des enjeux de la laïcité pour les droits des femmes. Voici le texte de mon intervention, qui fut suivie par un échange chaleureux et fructueux. Dans un exposé qui doit être bref, il est impossible de faire un « tour d’horizon » (ce qui réclamerait des compétences multiples que je n’ai pas). J’ai donc choisi de concentrer mon propos sur le concept d’assignation, qui m’a semblé fondamental1.

Même dans un État de droit, les femmes sont quotidiennement aux prises avec deux questions apparemment anecdotiques, mais symptomatiques.

  • Pouvoir sortir de l’intimité et se trouver dans un lieu public sans avoir à répondre du motif de leur présence. L’urbanité, c’est le fait de pouvoir être dehors, dans la rue, sans avoir quelque chose de spécial à y faire, être là juste pour être là sans être l’objet de questions et de soupçons – ce qui va de soi pour les hommes, mais pas pour les femmes.
  • Ne pas être tenues de justifier leur existence par le fait d’avoir un ou plusieurs enfants – question adressée « naturellement » aux femmes et subsidiairement aux hommes.

Ces deux questions renvoient à un point plus profond. Elles posent celle de l’assignation à une extériorité, à une finalité qui prétend vous définir et se substituer à votre intériorité ; c’est un déni d’autonomie et de singularité. Voilà le point d’appui, me semble-t-il, de tout ce qui fait obstacle aux droits des femmes. C’est de cette assignation que la laïcité délivre toute personne, et c’est pourquoi les femmes ont tout particulièrement intérêt à vivre dans une association politique laïque. 

Je commencerai par un résumé du fonctionnement du concept de laïcité avant d’en déduire une fonction de respiration, laquelle suppose, a contrario, une définition de l’intégrisme.

Le lien politique est-il de nature fiduciaire ?

L’affaire des signes religieux à l’école publique (Creil) et ses corollaires (accompagnateurs scolaires, université..), le vote de la loi de 2004, l’affaire du gîte d’Épinal, celle du port du masque dans les lieux publics, les tentatives de « toilettage » de la loi de 1905, celle des cimetières, la récupération de la thématique laïque par l’extrême droite, l’affaire de la crèche Baby-Loup… : j’ai voulu proposer une construction philosophique du concept de laïcité capable de rendre intelligible cet ensemble d’objets épars et de faire face aux questions d’aujourd’hui.

Paradoxalement, c’est à la fin du XVIIe siècle que j’ai trouvé le noyau conceptuel de cette construction. Je constatais que l’une des attaques les plus efficaces contre la laïcité dite « à la française » consiste à lui opposer (et à lui substituer) le régime de la tolérance à l’anglo-saxonne, réputé plus « ouvert » et « accommodant » : or ce régime est largement appuyé sur l’évidence sociale du fait religieux. Le noyau conceptuel est une question de philosophie politique : celle de la nature et de la forme du lien rendant possible l’association politique.

La question de la nature du lien politique fut posée par John Locke, le plus grand théoricien du régime de tolérance ; il la pose en même temps qu’il y répond : il faut exclure, dit-il, les athées de l’association politique. Pourquoi ? Parce qu’ils ne sont pas fiables dans leurs serments du fait qu’ils ne croient à rien. Le problème avec les non croyants, c’est qu’ils sont par définition déliés. Le motif avancé par Locke permet de poser la question fondamentale : pour faire la loi, faut-il se régler sur le modèle de la foi ? le lien politique s’inspire-t-il d’une adhésion préalable dont le modèle est la croyance ? Locke répondait oui, mais ce grand esprit a vu le cœur de la question, il a de ce fait tracé le champ conceptuel sur lequel va s’installer la laïcité.

Il faut retourner la réponse pour obtenir la laïcité, mais la question de Locke est structurante : non ce n’est pas nécessaire de croire à quoi que ce soit pour construire l’association politique. La loi n’a pas besoin du modèle de la foi, elle ne s’inspire d’aucun lien préexistant et ne suppose aucune forme de croyance ou d’appartenance préalable. C’est un courant de la Révolution française – incarné par Condorcet – qui a opéré ce retournement, alors même que le mot laïcité n’existait pas encore.

Un de mes collègues à Princeton m’a suggéré cette comparaison avec un système de numération : « Nous les Anglo-Saxons, nous partons de 1. Les Français partent de zéro ». Partir de 1, c’est s’appuyer sur les religions, les courants et les communautés existants pour les fédérer dans ce qu’ils ont de commun. Partir de zéro c’est ouvrir un espace plus large qui pourra accueillir toutes les positions, y compris celles qui n’existent pas, et qui fait de la liberté des cultes un cas particulier de la liberté de conscience.

Quelques conséquences

  • La puissance publique est installée sur le moment zéro. Elle ne dit rien sur les croyances et les incroyances. Cette abstention s’applique partout où la constitution des droits est engagée – assemblées nationales et locales, tribunaux, école publique… C’est ce qu’on appelle à strictement parler le principe de laïcité.
  • Mais ce principe de laïcité rend possible, dans la société civile – partout ailleurs, dans la rue, dans les lieux publics, les transports, les commerces, etc ; – l’application du principe de libre expression, de libre affichage. On peut avoir la croyance ou l’incroyance qu’on veut, la manifester publiquement, pourvu que cela respecte le droit commun.
  • Ainsi le régime de laïcité combine les deux principes, mais il fait du principe de libre expression un principe subordonné au principe de laïcité parce que rendu possible par lui : on place un bandeau sur les yeux de la puissance publique pour rendre possible le déploiement des libertés du côté de la société civile.
  • La laïcité n’est pas contraire aux religions ni aux formations communautaires : elle s’oppose seulement aux religions et aux communautés lorsqu’elles veulent faire la loi, lorsqu’elles ont des visées politiques.

On peut déduire de ce point de départ les deux principales déformations de la laïcité, ses deux dérives : la laïcité « adjectivée » et l’extrémisme laïque.

Régime laïque et principe de laïcité. Deux dérives symétriques et complices

Le régime de laïcité articule donc d’une part le principe de laïcité au sens strict, qui gouverne la puissance publique et ce qui participe d’elle par l’abstention en matière de croyances et de non croyances, et d’autre part le principe de liberté d’expression qui s’étend à tout le reste, à l’infinité de la société civile, dans le respect du droit commun.

Les fluctuations politiques que nous observons en matière de laïcité sont intelligibles à la lumière de cette dualité, ou plutôt à la lumière de sa méconnaissance.

  • La première dérive a pris des noms variés, je l’appellerai la laïcité adjectivée (laïcité plurielle, ouverte, positive, raisonnable, apaisée, etc. ). Elle consiste à vouloir étendre au domaine de l’autorité publique ou à une de ses portions le principe qui régit la société civile. Autrement dit, elle récuse le caractère neutre et minimaliste de la puissance publique républicaine, faisant de l’opinion religieuse une norme, autorisant les propos religieux au sein de l’Etat lui-même, et aboutissant à légitimer la communautarisation religieuse du corps politique. Elle a été notamment désavouée par le vote de la loi de mars 2004. 
  • La seconde dérive, l’extrémisme laïque, consiste symétriquement et inversement à vouloir durcir le domaine de la société civile en exigeant qu’il se soumette à l’abstention qui devrait régner dans le domaine de l’autorité publique. Elle a refait surface récemment dans le cadre d’une réaction à la première dérive, et la déplorable affaire dite du gîte d’Epinal fin 2007 lui a donné son moment critique.

Ces deux courants se sont relayés et ont offert la laïcité à l’extrême droite, l’un en désertant le terrain laïque pendant de longues décennies, au prétexte de l’assouplir et de le moderniser, l’autre en l’investissant avec des propositions durcies et réactives, les deux en épousant le fonds de commerce des politiques  d’extrême-droite, à savoir la constitution fantasmatique de « communautés » (en l’occurrence « les musulmans ») que les premiers révèrent en criant à la « stigmatisation » et que les seconds abhorrent en criant à l’« invasion ».

Il me semble que les élus et plus généralement le personnel politique sont très sensibles – à juste titre – à la seconde dérive. Mais ils sont très perméables à la première qui se présente sous forme de « pensée naturelle », et ils ne voient pas que ces deux mouvements s’autorisent mutuellement et sont structurellement de même nature.

La respiration laïque et les droits des femmes : pouvoir sortir de l’assignation

Cette analyse permet de définir très simplement l’intégrisme ; elle souligne combien la laïcité est favorable aux droits des femmes.

Les femmes sont particulièrement visées par tous les intégrismes. Pourquoi ? Parce que l’intégrisme, quelle que soit son origine, par définition, prétend à une vision intégrale qui unifie tous les espaces de la vie : politique, civile, intime. Il exige une uniformisation, il ne connaît pas de distinction. Et s’agissant des femmes, il exerce cette uniformisation en rabattant l’ensemble de la vie et des mœurs sur leur assignation à la fonction d’épouses et de mères, à une extériorité qui prétend les définir et épuiser leur existence. Il n’y a pas de répit, pas de respiration.

La laïcité offre, à cet égard, deux points de résistance qui permettent aux femmes de lutter pour leurs droits et de les faire respecter.

1° Elle suppose un régime politique où le droit des individus a toujours priorité sur les droits collectifs. En régime laïque, l’appartenance préalable à une communauté n’est pas nécessairement contraire au lien politique, mais elle n’est jamais requise par lui : il n’y a pas d’obligation d’appartenance. Et si une appartenance entend priver ses « membres » des droits ou les exempter des devoirs de chacun, l’association politique la combat (on parle alors de communautarisme). On voit alors que, si l’intégrisme peut encore s’accommoder d’une association politique « moléculaire » où les communautés en tant que telles sont politiquement reconnues, il ne peut que haïr celle qui réunit des individus, qui accorde aux communautés un statut juridique jouissant d’une grande liberté mais leur refuse celui d’agent politique ès qualités. Or, chaque fois que le droit des femmes est bafoué ou dénié, c’est sur un fondement qui leur refuse la pleine singularité, une par une, comme sujet du droit et / ou comme sujet moral. Il faut parler ici de la vertu émancipatrice de la laïcité. Je donnerai l’exemple du mariage civil : ses propriétés sont de plus en plus évidemment disjointes de tout mariage religieux ou coutumier et à chaque moment de distinction, la question du droit des femmes est décisive (le consentement libre, le droit d’échapper au mariage arrangé, le droit à l’administration des biens, le droit unilatéral à la contraception, le droit à l’avortement).

2° La dualité installée par le régime laïque traverse la vie de chacun et rend concrète une respiration redoutée par l’intégrisme. D’une part, le principe de laïcité proprement dit applique le minimalisme à la puissance publique et à ce qui participe d’elle : on s’y abstient de toute manifestation, caution ou reconnaissance en matière de cultes, de croyances et d’incroyances. D’autre part ce principe d’abstention, ce moment zéro, n’a de sens qu’à libérer tout ce qu’il ne gouverne pas : l’infinité de la société civile, y compris les lieux accessibles au public, jouit de la liberté d’expression et d’affichage dans le cadre du droit commun. Chacun vit cette distinction concrètement : l’élève qui ôte ses signes religieux en entrant à l’école publique et qui les remet en sortant fait l’expérience de la respiration laïque, il échappe par cette dualité aussi bien à la pression sociale de son milieu qu’à une uniformisation officielle d’État. C’est cette alternance (savoir quand on doit s’abstenir, savoir quand la liberté la plus large s’exerce) qui constitue la respiration laïque, un peu comme une partition musicale. Croire qu’une femme voilée serait incapable de comprendre cette articulation, la renvoyer sans cesse à l’uniformité d’une vie de « maman voilée », c’est la mépriser et la reléguer dans un statut d’intouchable ; c’est aussi désarmer celle qui entend échapper au lissage de sa vie.

Pourquoi cette respiration est-elle favorable aux droits des femmes ? Parce que tout simplement c’est un échappement. Ce point de fuite, tout le monde peut en jouir, mais les femmes y sont particulièrement sensibles parce qu’elles sont particulièrement exposées à l’uniformisation de leur vie, que celle-ci soit forcée ou (presque pire) qu’elle soit consentie sous la forme du confort qu’offre la servitude volontaire. J’ai écrit dans mon livre que le déraciné est le paradigme du citoyen. La laïcité invite chacun à sortir : elle fonctionne comme un dépaysement. Pour les hommes, sortir est un acte auquel on ne pense même pas, il va de soi. Pour les femmes, c’est fondamental : pouvoir sortir sans être sommée à chaque instant de rentrer, s’entendre dire qu’on n’a rien à faire là, ou que si on est là sans avoir rien à faire, c’est qu’on se prostitue. C’est aussi simple que cela : le Promeneur solitaire n’est pas possible sans le Contrat social. Certes le régime laïque n’est pas le seul, heureusement, à rendre possible la sortie des femmes, mais il aménage cette sortie jusqu’à son point de fuite fondamental : sortir aussi de sa propre condition, de l’assignation qui vous y fixe. Car l’assignation, à mon avis, est le point central qui fait obstacle aux droits des femmes. Trop souvent être une femme c’est être assujettie à une appartenance d’autant plus féroce qu’elle se prétend « naturelle ». Cela implique un volet moral – puisqu’il faut que chacun soit capable de s’estimer assez pour se soutenir lui-même, et puisse penser ses appartenances comme des décisions révocables et non comme une destinée implacable.

© Catherine Kintzler, 2015.

  1. Les 3 premières parties de ce texte reprennent des propositions plus longuement exposées dans mon Penser la laïcité. []

François Hollande met la loi de 1905 sens dessus dessous

Dans sa 5e conférence de presse du 5 février 2015, le président de la République, interrogé sur la laïcité, déclarait : « Il n’est pas question de modifier la loi de 1905 »1. On a applaudi. Apparemment, un mois après, il aurait changé d’avis ?

En effet, dans un entretien avec les lecteurs du Parisien publié le 4 mars2, il déclare :

« La République française reconnaît tous les cultes ».

Ce qui est l’exact inverse de l’article 2 de la loi de 1905 qui dispose : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ».

Même le Concordat d’Alsace-Moselle ne reconnaît pas tous les cultes ! Ce serait donc un scoop énorme.

Et ce n’est pas fini. Poursuivant sur l’enseignement, il ajoute « Il faut un enseignement des religions à l’école » (on suppose qu’il s’agit de l’école publique) mais, précise-t-il, « un enseignement laïc [sic] ». Je vois bien comment un enseignement abordant le phénomène religieux peut être laïque, mais je ne vois pas comment un enseignement des religions peut être laïque : il ne peut être que religieux ! 

Les services de l’Elysée ignorent-ils la loi au point de ne pas corriger – ou du moins expliquer et nuancer car les propos ont été tenus en public  – des approximations qui pourraient être dues à une fatigue bien compréhensible de la part d’un homme surmené ? 

Il faut peut-être envisager une autre hypothèse.
Je me souviens de la proposition 46 du candidat Hollande en 2012 qui, précisément au sujet de la loi de 1905, déclarait à la fois « A » et « non-A »3.

Ce serait  : la continuité dans l’incohérence.

 

  1. Voir la vidéo sur le site de l’Elysée, le passage se trouve à 1h 46′ 56′ []
  2. Le Parisien, 4 mars 2015, p. 4 ; voir en ligne http://www.leparisien.fr/politique/francois-hollande-il-faut-un-enseignement-des-religions-a-l-ecole-04-03-2015-4574593.php []
  3. téléchargeables sur le site du PS. Rappel de la proposition 46 « Je proposerai d’inscrire les principes fondamentaux de la loi de 1905 sur la laïcité dans la Constitution en insérant, à l’article 1er un deuxième alinéa ainsi rédigé : « La République assure la liberté de conscience, garantit le libre exercice des cultes et respecte la séparation des Églises et de l’État, conformément au titre premiede la loi de 1905, sous réserve des règles particulières applicables en Alsace et Moselle. » » []

Existe-t-il des « cimetières chrétiens » en France ?

La délaïcisation par accoutumance

Après la déplorable série récente de profanations de sépultures, on a pu constater que l’expression « cimetière chrétien » (sur le modèle du « cimetière juif » de Sarre-Union situé en Alsace-Moselle) a été employée sans précaution notamment pour désigner les cimetières de Saint-Béat (Haute-Garonne) et de Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse (Aude).

Pourtant, cette appellation est erronée : aucun cimetière chrétien, juif, musulman ou d’une autre confession n’existe sur le territoire de la République française, pour la bonne raison que c’est rendu impossible par la loi du 14 novembre 1881 dite « sur la liberté des funérailles »1.

Cela n’a pas empêché Cécile Deprade, procureur de la République de Saint-Gaudens, de déclarer, au sujet de Saint-Béat : « Il s’agit de dégradations dans un petit cimetière chrétien. Des plaques, des croix et des pots ont été cassés ».

Si l’on peut comprendre l’emploi approximatif du terme « cimetière » pour désigner des « sépultures » par un non-spécialiste, ou même (encore que moins excusable) par un journaliste pressé de remettre son papier, cet emploi ne peut en aucun cas être innocent dans la bouche d’un magistrat représentant l’État et (on l’espère) ayant quelques notions de droit.

C’est ainsi que la délaïcisation s’installe par petites touches et par gros mots d’une novlangue d’autant plus nocive qu’elle est inaperçue. On accoutume les gens à la norme religieuse qu’on transforme en norme sociale puis en norme politique, on feint de confondre la laïcité avec le « dialogue inter-religieux », et, par ces petites négligences de langage dont certaines sont soigneusement calculées, non seulement on encourage ce qu’on prétend combattre, à savoir le repli communautaire, mais on finit par exclure près de 40% de la population, qui se déclare indifférente à toute religion.

La circulaire du 19 février 20082 rappelle en ces termes la réglementation laïque des cimetières.

  • La loi du 14 novembre 1881, dite « sur la liberté des funérailles », a posé le principe de non-discrimination dans les cimetières, et supprimé l’obligation de prévoir une partie du cimetière, ou un lieu d’inhumation spécifique, pour chaque culte. Ce principe de neutralité des cimetières a été confirmé par la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des églises et de l’Etat.

  • Les cimetières sont des lieux publics civils, où toute marque de reconnaissance des différentes confessions est prohibée dans les parties communes. Seules les tombes peuvent faire apparaître des signes particuliers propres à la religion du défunt.

L’existence de cimetières confessionnels ne peut donc relever que d’un état antérieur à la législation de 1881, et aucun nouveau cimetière de ce type ne peut être créé après promulgation de la loi.

On peut s’étonner par ailleurs d’entendre parler de « carrés » confessionnels . Cela peut s’expliquer par les circulaires de 1975 et 1991 autorisant ces « carrés ». Mais la circulaire du 19 février 2008 abroge ces circulaires et revient à l’application de la loi du 14 novembre 1881. Il n’y a donc pas, à proprement parler, de « carrés musulmans » ou autres dans les cimetières. On continue à employer cette expression, car un maire peut procéder, en vertu de ses pouvoirs de police, à des regroupements de fait de sépultures pourvu que ces derniers ne soient pas identifiables par des signes dans les parties communes et pourvu que personne ne soit empêché ou obligé de s’y faire inhumer au motif de sa religion ou de sa non-religion. Mais là encore, l’emploi du terme « carré » est impropre, car il impliquerait l’existence de délimitations extérieures identifiables et suggère l’idée d’une discrimination exercée sur les défunts selon leur religion ou leur absence de religion3. Avec le lexique, c’est donc là aussi une accoutumance qui s’installe.

Mezetulle a déjà abordé ce sujet en ligne à deux reprises.

 

Notes

1 – À l’exception de l’Alsace-Moselle, les lois dites laïques ne s’y appliquant pas – d’où l’expression correcte de « cimetière juif » dans le cas de Sarre-Union. Précisons cependant que l’existence de cimetières ou de « carrés » confessionnels en Alsace-Moselle ne s’applique que pour les quatre cultes reconnus. Pour le culte musulman, ce sont, comme le précise très clairement la circulaire du 19 novembre 2008 (voir la référence note suivante), les conditions valides partout ailleurs qui s’appliquent : possibilité de procéder à des « regroupements de fait », mais non identifiables de l’extérieur. On peut donc se demander si le « cimetière musulman » inauguré en grande pompe en février 2012 par le maire de Strasbourg est conforme à cette disposition.

2 – Consultable en ligne sur le site du Bulletin officiel du ministère de l’Intérieur (année 2008) et directement téléchargeable sur legifrance http://circulaire.legifrance.gouv.fr/pdf/2009/04/cir_13981.pdf

3 – Sur la question, on consultera entre autres l’article suivant qui récapitule les étapes historiques de la législation des cimetières. Il est très intéressant du fait que son auteur Barbara Charbonnier regrette l’impossibilité légale de constituer des « carrés » : http://www.funeraire-info.fr/integration-des-carres-confessionnels-au-sein-des-cimetieres-communaux-28344/

 

Les religions relient-elles les hommes ou les séparent-elles ?

Religions, fanatisme et obscurantisme

« Suite aux tragiques événements de ce début d’année, une demi-journée d’étude et de rencontre », qui a été de grande qualité, a été organisée par l’inspection de philosophie. Mais l’intitulé « ressources philosophiques et spirituelles de l’Islam » étonne Jean-Michel Muglioni, d’autant plus que dans une autre académie il est proposé aux professeurs, certes dans un contexte de liberté d’esprit total, et pour la vraie défense des Lumières, « d’expliciter […] la valeur civilisatrice de toutes les religions ». L’auteur rappelle ici que l’histoire des religions est aussi l’histoire de l’intolérance et de ses crimes. Bref, il ne voit pas que la spiritualité telle qu’elle est comprise par le christianisme ou l’islam puisse nous apprendre à lutter contre le fanatisme et l’obscurantisme, ni qu’on puisse la considérer comme un substitut de la philosophie dans un enseignement laïque.

Les avatars du christianisme et de l’islam

Islam avec un I majuscule désigne une civilisation, avec un i minuscule, une religion, la religion musulmane. La civilisation ainsi nommée ne se réduit pourtant pas à la religion musulmane : comme dans le monde chrétien, religion et civilisation y furent souvent en conflit. Partons du XVIIe siècle. Descartes a la prudence d’aller vivre en Hollande pour échapper au sort que le catholicisme a réservé à Galilée. L’œuvre de Malebranche, le révérend père Malebranche de l’Oratoire, est mise à l’Index. Je ne parle pas de la persécution des homosexuels, ni du chevalier de La Barre, au XVIIIe siècle : en pays chrétien, la liste des horreurs est longue ! Changeons de monde. Averroès fut exilé comme hérétique et ses livres brûlés : or sa pensée entre dans la catégorie « philosophie islamique ». Faut-il définir l’Islam par les victimes de l’islam ? Définir la philosophie chrétienne par les auteurs condamnés par l’Église romaine ? Tel serait alors un Islam des Lumières, en un sens aussi critique à l’égard de l’islam que les Lumières au XVIIIe siècle à l’égard du christianisme.

Lire les philosophes comme philosophes ou pour leurs croyances religieuses ?

Mais si nous lisons Avicenne ou Averroès comme n’importe quel philosophe, c’est qu’ils sont intelligibles non pas seulement pour des musulmans mais aussi pour le philosophe chinois auquel s’adresse Malebranche. A ce titre, philosophes donc, ils n’appartiennent pas plus à l’Islam que Platon ou Aristote à la civilisation païenne : si au XVIIe siècle il allait de soi qu’on parle de Platon comme d’un philosophe païen, les historiens de la philosophie et les simples lecteurs ont aujourd’hui abandonné cette catégorie. Dès lors on peut s’étonner qu’on ait proposé une formation pour les professeurs de philosophie intitulée Ressources philosophiques et spirituelles de l’Islam. Il est sans doute bon que ceux qui connaissent les philosophes comme Averroès ou Avicenne, pour reprendre les mêmes exemples, soient mis à contribution pour éclairer leurs collègues. Mais que dirait-on d’une formation qui s’intitulerait « ressources philosophiques de la Chrétienté » ?

D’un certain usage des mots spirituel ou spiritualité

Et que se passerait-il si le ministère de l’Éducation nationale se mêlait de faire savoir aux professeurs de philosophie quelles sont les « ressources spirituelles de la Chrétienté » ? L’usage du terme spirituel dans cet intitulé ajoute à ma perplexité. Il est pris au sens que lui donne le discours religieux et non les textes philosophiques : il ne renvoie pas aux débats métaphysiques, c’est-à-dire à ce qu’il y a de philosophique chez tel ou tel philosophe de l’aire musulmane (ainsi un texte d’Averroès proposé à cette journée d’étude traite de la spiritualité de l’âme), mais il s’agit de la spiritualité entendue au sens de la vie religieuse, de la croyance en tant qu’elle est précisément d’un autre ordre que la philosophie. Chercher chez des philosophes des « ressources philosophiques » pour enrichir son enseignement, cela va de soi pour tout professeur de philosophie, mais des « ressources spirituelles » en ce sens ? Ajouter spirituel à philosophique, c’est comme vouloir compléter l’instituteur par le curé.

Au cours de son histoire, le christianisme a-t-il toujours été civilisateur ?

Or j’apprends que dans une autre académie cette demande est faite aux professeurs : « Je compte sur vous pour expliciter auprès de vos élèves et selon les formes que vous choisirez, la valeur civilisatrice de toutes les religions, la fonction émancipatrice du savoir et la radicalité intellectuelle et politique d’une défense inconditionnelle de la liberté de penser et de s’exprimer par l’ironie, l’impertinence, la critique – « paresse et lâcheté sont les causes qui… », mais d’abord l’importance du deuil, du respect et du besoin de paroles douées de sens. » L’allusion au texte de Kant, Réponse à la question qu’est-ce que les Lumières1, la liberté pédagogique et doctrinale laissée aux professeurs, tout ici s’inscrit dans la tradition de l’enseignement philosophique qui fait la spécificité du secondaire français. Toutefois, si là aussi l’intention est bonne, demander qu’on explicite « la valeur civilisatrice de toutes les religions » est pour le moins maladroit. Demandons-nous non pas seulement si les diverses religions ont civilisé les hommes, mais si elles ont contribué à les rendre ennemis les uns des autres, comme en témoignent les croisades et les guerres de religion entre protestants et catholiques ou entre shiites et sunnites : cette question serait sans doute plus appropriée à la situation tragique à laquelle il s’agit de faire face. Suffit-il en effet, pour comprendre les événements de janvier et pour s’opposer à l’idéologie des terroristes, de rappeler qu’il y a eu de grands penseurs musulmans, qui comprenaient l’islam autrement que les assassins qui s’en réclament ? Est-ce répondre au discours religieux qui justifie ces assassinats que montrer la « valeur civilisatrice de toutes les religions ? »

Car il n’est pas rare qu’on tue au nom de sa foi. Allez visiter le Musée du Désert à Mialet2 pour voir en quoi le catholicisme a contribué à la civilisation ! Et si le christianisme ne se réduit pas aux croisades, à l’inquisition, aux guerres de religion, à la mise à l’Index de la plus grande partie de ce qui a été écrit de grand en matière de science et de pensée, au refus de la liberté de conscience et de la démocratie jusqu’au XXe siècle, à sa complicité active avec le franquisme, au refus de l’accouchement sans douleur, etc., il n’empêche que tout cela appartient au christianisme. Autre exemple. Un film, qui a eu un certain succès, raconte l’histoire d’Averroès. Le Destin de Youssef Chahine, sorti en 1997, nous montre le philosophe persécuté réfugié chez les Gitans : beau mensonge, sans doute pour échapper à la censure, puisque les historiens nous apprennent qu’il s’agissait de Juifs. Les Juifs n’ont jamais pu vivre libres et égaux en droits ni dans la civilisation chrétienne, ni dans la civilisation islamique : faut-il en conclure que pogromes et civilisation vont de pair ?

Formation religieuse ou philosophique ?

Qu’on ne m’objecte pas que les crimes commis au nom d’une religion ne nous disent pas la vérité de cette religion ou des religions. Les exemples que j’ai extraits de l’histoire du christianisme ne sont pas tout le christianisme, mais ces crimes ont tous été commis au nom du christianisme et justifiés en leur temps par de grands esprits – et non pas par une simple minorité devenue folle. Ce ne sont pas des accidents. Qu’ils horrifient des chrétiens et des musulmans sincères ne signifie pas que leur religion n’y est pour rien : aujourd’hui, l’islam et l’Islam doivent se demander pourquoi le terrorisme se réclame de la religion musulmane. Pourquoi, comme l’écrit Lucrèce, la religion a conseillé tant de crimes3 : comprendre Avicenne, prendre la mesure de la grandeur de philosophes musulmans et savoir qu’il y a une « spiritualité » musulmane comme il y a une « spiritualité » chrétienne ne nous éclairera pas sur une constante de l’histoire des religions dont les événements de janvier sont un des avatars.

La diversité des religions

La première chose à apprendre à des élèves et même à des étudiants qui entendent par religion leur religion, qu’ils soient juifs, catholiques ou musulmans, c’est que précisément leur religion n’est pas la seule. Qu’il y a des religions sans Dieu. Qu’on peut être civilisé sans être chrétien ou musulman, et même sans avoir de religion. Qu’il y a eu une religion païenne polythéiste, elle aussi inséparable d’une civilisation et même de la civilisation à laquelle nous devons la démocratie : car la démocratie n’est pas née en pays monothéiste, et elle a dû chez nous être conquise contre l’Église romaine : faudrait-il la dire païenne ?

La fin de la laïcité

La panique qui a pris le Ministère de l’éducation nationale après les attentats de janvier 2015 risque de nous amener, avec l’empressement de fonctionnaires zélés et sous un discours moralisateur de défense de la laïcité, à la fin de la laïcité : au retour du religieux comme pièce maîtresse du lien social. Ainsi l’usage idéologique de l’islam par des organisations terroristes internationales a gagné la partie. Mais sa victoire vient de ce que depuis longtemps le rapport de l’État au religieux a cessé d’être laïque.

 

Notes

1  Au second alinéa, on lit en effet : « La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu’un aussi grand nombre d’hommes préfèrent rester mineurs leur vie durant, longtemps après que la nature les a affranchis de toute direction étrangère (naturaliter majores) ; et ces mêmes causes font qu’il devient si facile à d’autres de se prétendre leurs tuteurs. Il est si aisé d’être mineur !… »

3  De la nature, I, 101. Et sur la découverte du manuscrit de ce poème au début du XVe siècle on lira le remarquable ouvrage de Stephen Greenblatt, Quattrocento, illustration aussi de l’histoire de la religion romaine.

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2015.

Entretiens croisés « Quelle laïcité pour demain ? »

Dans L’Humanité du 13 février

Dans L’Humanité du 13 février1, une table ronde en forme d’entretiens croisés, intitulée « Quelle laïcité pour demain? », réunit André Tosel, Isabelle Saint-Martin et Catherine Kintzler. 

Dans une table ronde classique, les intervenants se succèdent et les derniers peuvent ajuster leur propos à ce qu’ils ont entendu. Il en va différemment ici : la formule « entretien croisé », qui procède par écrit, isole chacun des intervenants « en aveugle » devant les questions et les met tous dans les mêmes conditions de délai et de calibre. Chacun est donc renvoyé à ce qui lui importe essentiellement et le résultat est très intéressant.

Trois questions ont été proposées par la rédaction : 

1 – De vifs débats, assortis parfois de tensions, entourent les échanges touchant à la laïcité. Est-ce le signe d’un malentendu ou d’un malaise plus profond ?

2 – « Des ressources seront produites sur les pédagogies de la laïcité et pour l’enseignement du fait religieux », a déclaré récemment la ministre de l’Éducation. Ces mesures vous semblent-elles répondre à des lacunes et à une orientation souhaitable du système scolaire ?

3 – Quelle forme peut prendre, selon vous, une laïcité intelligente ?

On peut lire l’intégralité de l’entretien en ligne , avec une présentation bibliographique de chaque intervenant.

  1. Accès en ligne sur le site de L’Humanité pour les abonnés ou payant à l’unité []

Laïcité et école

Interview de C. Kintzler sur le site SE-UNSA

Un long entretien – réponses de Catherine Kintzler à six questions – publié sur le site du syndicat enseignant SE-UNSA1 sur le sujet « Laïcité et école ».  

Voici un extrait de la réponse à la première question – « Vous êtes spécialisée en philosophie de l’art. Comment en êtes-vous arrivée à la question de la laïcité ? » :

« [….] J’étais sur le point d’achever mes travaux de doctorat lorsque, à l’automne 1989, éclate l’affaire dite « de Creil » sur le port du voile islamique dans les établissements d’enseignement primaire et secondaire publics. Il aurait suffi, me semble-t-il, d’un peu de fermeté et de volonté politique de la part du ministre alors en exercice : réactiver les circulaires Jean Zay. Mais Lionel Jospin ne l’a pas entendu ainsi. En fait, je ne devrais pas dire qu’il a manqué de volonté politique car c’est bien une politique que de fermer les yeux sur le port de signes religieux à l’école publique par les élèves. Très vite, avec Elisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut et Elisabeth de Fontenay, nous avons écrit la « Lettre ouverte à Lionel Jospin », publiée dans Le Nouvel Observateur en novembre 1989. J’ai soutenu ma thèse sur l’opéra dans cette ambiance survoltée. Et j’ai ruminé la question de la laïcité, non pas de manière massive comme je l’avais fait avec celle de l’école, mais point par point, en publiant des articles qui m’étaient en quelque sorte « commandés » par les sujets d’actualité qui, à chaque fois, posaient un problème dont l’élucidation permettait de dissiper une ambiguïté et de mieux cerner le concept (la laïcité scolaire, l’affaire « du gîte d’Epinal », le financement des cultes, le port de la cagoule, les cimetières, etc.). Après avoir publié le bref essai « académique » Qu’est-ce que la laïcité ? (Vrin), en 2007, j’ai tenté une synthèse de cette démarche théorique et pratique dans Penser la laïcité (Minerve, 2014). […] »

Les autres questions :

  • Selon vous, en quoi la laïcité va-t-elle au-delà de la tolérance ?
  • De plus en plus de Français souhaiteraient bannir les signes religieux de l’espace public. Mais n’est-ce pas déjà le cas ? De quel « espace public » parle-t-on ?
  • L’École publique est le lieu par excellence de la laïcité. Quel est le statut de l’élève en son sein ?
  • À votre avis, la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école a-t-elle été efficace ? Pourquoi était-elle nécessaire ?
  • Comment analysez-vous les récents propos de Najat Vallaud-Belkacem concernant les accompagnateurs de sorties scolaires ?

Lire l’intégralité du texte sur le site SE-UNSA (accès gratuit en ligne). Version abrégée dans la revue L’Enseignant N° 183, février 2015, p. 16-17.

  1. Entretien réalisé le 2 janvier 2015, questions et présentation par Cyrille Chaleix. http://www.se-unsa.org/spip.php?article7536 accès gratuit en ligne []

Le multiculturalisme contre la laïcité

Charles Arambourou livre une analyse minutieuse, en forme d’explication de texte, des thèses « multiculturalistes » : une essentialisation ethnico-nationale de groupes humains imaginaires, triés en fonction de leur couleur de peau – un racisme politiquement correct1

Jean-Claude Sommaire, ancien secrétaire général du Haut Conseil à l’Intégration, propose ses solutions pour la « prévention de l’islamisme »2 : il s’agirait de reprendre le « chantier ouvert par Jean-Marc Ayrault » à partir du rapport Tuot « pour une République inclusive »3 de février 2013. Rappelons que les cinq rapports « sectoriels »4 qui en sont issus, proposant par exemple la suppression de la loi sur les signes religieux à l’école, avaient été discrètement retirés du site de Matignon devant les protestations des républicains et des laïques. Les voilà de retour, édulcorés mais frappés au coin du même sociologisme – risquons le mot : sommaire…

La sociologie détournée en « sport de combat » contre la laïcité

L’enseignement du « fait religieux » à l’école avait ouvert la voie : pour toucher à la laïcité sans en avoir l’air, il suffit de remplacer « religion » par « fait religieux ». Un « fait », n’est-ce pas, c’est objectif : il est interdit de l’ignorer, et obligatoire de lui faire sa place, sous peine de « déni de la réalité ». À la base, une idéologie politique sommaire : la République indivisible et la laïcité seraient des « abstractions », la sociologie au contraire nous décrirait la vraie société, qui est pluriculturelle et pétrie de racines religieuses, et détermine l’identité de tout individu.

A cela, les républicains opposent, depuis les Lumières et la Révolution, un discours cohérent : le citoyen, fondement de la République, est une construction politique partant d’une conscience émancipée, qui dépasse donc l’ensemble de ses particularismes « sociologiques » (communautaires, ethniques, religieux, etc.). La société est pluriculturelle, la République indivisible. Les individus sont croyants, incroyants, athées, indifférents… ; la République ne connaît que des citoyens.

J.-C. Sommaire pratique la novlangue du sociologisme. Il ne dit pas « multiculturalisme », mais « réalité pluriculturelle » ; ni « communautarisme », mais « fait communautaire ». Les concepts restent les mêmes, et il nous propose rien moins que de nous y adapter, au nom de la fameuse « laïcité d’inclusion », grâce à des « accommodements raisonnables » (dont l’exemple canadien a prouvé qu’ils amplifiaient en réalité communautarisme, ségrégation et intégrisme !).

Pour lui, le « réalisme » sociologiste commanderait de modifier nos lois, d’ailleurs « perçues comme punitives à leur égard par beaucoup de musulmans » – donc d’autoriser le port de la burqa dans la rue et celui des signes religieux par les élèves des écoles publiques (ce sont ses deux exemples). En un mot, d’en finir avec la laïcité ! Dans ces conditions, la brillante formule « réhabiliter le fait communautaire pour faire obstacle au communautarisme » n’est plus qu’un paralogisme : pour sauver la République, faut-il réhabiliter ce qui la tue ?

Les « issus de… », version politiquement correcte des « races »

Mais la sociologie utilisée mérite également qu’on s’y arrête. J.-C. Sommaire s’est déjà illustré par un article soulignant la « surdélinquance des jeunes issus de l’immigration d’origine maghrébine et africaine sub-saharienne »5, qui avait fait polémique. Aujourd’hui, il reprend exactement les mêmes termes (et en gros les mêmes solutions). En revanche, il nous précise que « beaucoup de jeunes issus des immigrations extra-coloniales portugaises, turques, tamoules, indo-pakistanaises, chinoises […] semblent s’insérer plus facilement ». Du coup, sa clé de lecture de l’immigration « post-coloniale »/« extra-coloniale » ne marche pas – à moins d’ignorer quelle colonisation ont subi les « indo-pakistanais » !

Pire, Sommaire oppose tous ces « issus de… » à « la majorité autochtone » : l’essentialisation ethnico-nationale suscite plus qu’un malaise. Le discours multiculturaliste risque fort de déraper vers un « différentialisme » (« chacun chez soi, chacun ses lois –mais pas chez moi ») aux résonances sinistres. J. C. Sommaire se réclame certes de convictions humanistes, mais il chausse de vielles lunettes déformantes. L’idéologie ne saurait tenir lieu de méthodologie. Soit sa formulation : « les jeunes générations issues de la diversité » ; d’où « sortent » les malheureux ainsi désignés (stigmatisés) ? La « diversité » n’est qu’un euphémisme grossier de la langue de bois multiculturaliste pour désigner « ceux qui ne sont pas blancs ». Synonyme : « les minorités visibles », essentialisation de groupes humains imaginaires, car triés en fonction de leur couleur de peau. Bref, un racisme chic qui va jusqu’à demander des « statistiques ethniques » (comme le faisaient –tiens !- les épigones de Tuot précités…).

Si les frères Kouachi et Coulibaly ont assassiné, ne cherchez pas : c’est à cause des discriminations infligées par la France à « nos jeunes compatriotes issus de l’immigration post coloniale ». Or ils étaient Français, nés en France et non « blédards », commandités et financés par des réseaux politiques internationaux, deux d’entre eux ayant été entraînés au Yémen : ni l’immigration, ni le « post colonialisme » ne sont donc facteurs explicatifs. Ni la misère. Citons Boualem Sansal, écrivain algérien :

« Je ne crois pas aux explications de ceux qui mettent en avant la misère sociale, comme terreau premier du djihadisme. Il existe un projet politique dans le monde pour propager l’islamisme et porter le djihad d’abord en terre musulmane, puis ailleurs, en terre chrétienne notamment. »6

Quant aux « discriminations », façon subtile et instruite de taire les « inégalités sociales », il suffit de rappeler que les « minorités visibles » n’en ont pas le monopole. Rappelons leurs principales victimes : les femmes, les homosexuels, les handicapés, les jeunes avant 25 ans, les personnes âgées, les salariés de plus de 50 ans, etc. La liste en est inépuisable ; les « minorités » additionnées représenteraient 90% de la population ! Pour toutes ces discriminations, l’origine étrangère non communautaire (réelle ou supposée), la couleur de peau, ou le lieu de résidence n’est qu’un facteur aggravant, et pas à sens unique : témoins les sur-discriminations infligées aux femmes et aux filles des quartiers communautarisés (tenue, sexualité, maternité, retrait des études ou du travail…) par leurs propres communautés.

Non, il n’y a pas un « bon usage des communautés »

A son tour, J.-C. Sommaire découvre « la réalité pluriculturelle de la société française » -sait-il que cela dure depuis la préhistoire ? D’où les trois « chantiers » qu’il propose.

1) Aborder le « fait communautaire » « en le distinguant du communautarisme », pour mieux le faire évoluer et « faciliter l’intégration » : pur verbalisme, car c’est exactement le contraire qui se produit sur le terrain. Toute concession au communautarisme fait le lit des extrémistes, et enferme définitivement dans la communauté celles et ceux qui veulent en sortir ! Il faut lire le témoignage de Pierre Bouchacourt, ancien élu municipal (PS) : « Quand le communautarisme municipal se heurte au fondamentalisme religieux »7 :

« J’ai vu […] les croyants sincères heureux de pouvoir prier dans leur nouvelle mosquée [subventionnée par la commune, NDLA] se faire doubler par des fondamentalistes, les tracts distribués dans la « mosquée pour un islam de la tolérance » qui appelaient au djihad. »

2) « Revisiter la question religieuse à la lumière d’une laïcité d’inclusion » (sic). Autrement dit, bricoler le principe de neutralité religieuse pour voir s’il n’est pas possible « dans les collectivités locales, les établissements scolaires, les centres sociaux et médico-sociaux » d’autoriser les repas halal, le port du voile, l’ouverture de salles de prières. Le tout « en fonction des caractéristiques de leur environnement » : communautarisme à Bobigny, laïcité à Neuilly ?

3) Développer les actions éducatives et sociales selon les « problématiques interculturelles » et les « méthodes de développement social communautaire ». On voit mal comment « des actions éducatives […] à vocation émancipatrice » pourraient être menées en assignant les individus à leur communauté ! Cerise sur le gâteau : « une approche laïque des questions religieuses » est recommandée : on croyait naïvement que la laïcité consistait précisément pour les pouvoirs publics à ne pas s’occuper des « questions religieuses » et à enseigner aux enfants à les laisser de côté à l’école publique…

A partir d’une analyse dangereuse, Sommaire propose des solutions qui ne le sont pas moins – la pratique l’a montré. On ne combat pas l’extrémisme communautarisé en « réhabilitant les communautés ».

Notes

1Texte publié en ligne sur le site de l’UFAL le 5 février 2015, repris avec les remerciements de Mezetulle.

2  http://www.tsa-quotidien.fr/action-sociale/vos-chroniques/c-345529/prevention-de-l-islamisme-repenser-notre-modele-francais-d-integration.html

3 Téléchargeable sur le site de la Documentation française http://www.vie-publique.fr/actualite/alaune/societe-vers-refondation-politique-integration-20131125.html

4  Connaissance reconnaissance ; Faire société commune dans une société diverse ; Mobilité sociale ; Protection sociale ; L’habitat, facteur d’intégration ». Téléchargeables sur le site de la documentation française (voir lien note précédente)

5 Obs-Rue 89, 11 janvier 2013 http://rue89.nouvelobs.com/2013/01/11/aborder-de-front-la-surdelinquance-des-jeunes-issus-de-limmigration-238521

6 Boualem Sansal « La France doit se réveiller face à la propagation de l’islamisme », Le Progrès, 29 janvier 2015 http://www.leprogres.fr/lyon/2015/01/29/la-france-doit-se-reveiller-face-a-la-propagation-de-l-islamisme

7 Pierre Bouchacourt « Quand le communautarisme municipal se heurte au fondamentalisme religieux » http://www.huffingtonpost.fr/pierre-bouchacourt/societe-religion-communautarisme-fondamentalisme_b_6560908.html Huffington Post, 1er février 2015. Voir le commentaire par Mezetulle « Elus et complaisances communautaristes » http://www.mezetulle.fr/elus-et-complaisances-communautaristes/

© Charles Arambourou et UFAL.

Actes antisémites en Grande-Bretagne : triste record 2014

L’information avait été diffusée le 20 janvier 2015 par le site Le Monde.fr : en 2014 en Grande-Bretagne les actes antisémites recensés n’ont jamais été aussi nombreux (plus d’un millier) depuis… 1984, date de création de ce recensement.

On se demande bien pourquoi cette information « peu commentée jusqu’à présent » selon la formule éloquente utilisée par Le Monde.fr, refait surface aujourd’hui, reprise par de nombreux sites d’information.

Le « multiculturalisme » aurait-il quelque chose à voir avec ça ? Non, non, certainly not : cela est uniquement dû à la recrudescence des affrontements au Moyen-Orient voyons ! En revanche tout le monde sait bien, au contraire, que, en France, les actes antisémites sont principalement dus au détestable « modèle laïque », of course.

Références : 

Le Monde.fr http://www.lemonde.fr/religions/article/2015/01/20/inquietude-dans-la-communaute-juive-britannique_4559589_1653130.html?xtmc=grande_bretagne_attentats_antisemites&xtcr=1

Voir également le site du Parisien.fr http://www.leparisien.fr/flash-actualite-monde/royaume-uni-nombre-record-d-actes-antisemites-en-2014-05-02-2015-4508489.php

Élus et complaisances communautaristes

Les langues se délient

Je découvre sur le site du Huffington Post un article poignant 1 décrivant la « dérive » par laquelle des élus locaux (le texte parle du PS mais on n’aura aucun mal à croire que d’autres partis, et pas seulement de gauche, sont concernés) se sont fourvoyés, au prétexte de « tolérance », dans une complaisance clientéliste envers des revendications communautaristes religieuses de plus en plus envahissantes.

Le texte, qui se présente comme un mea culpa – car l’auteur est lui-même ancien élu municipal -, est accablant :

« Je me suis, moi aussi, perdu dans les demandes toujours plus importantes qui ne faisaient en définitive que renforcer les particularismes, creuser un fossé entre les administrés et mettre à mal la laïcité. »

Il ajoute (c’est moi qui souligne) :

« Dans l’action, dans la nécessité de répondre aux injonctions du patron politique local, je n’ai pas pris le recul nécessaire pour dire suffisamment clairement que nous étions en train de nous fourvoyer. Que nous participions directement au délitement républicain. Que faute de travailler au renforcement du modèle républicain émancipateur, clé de voûte de la stabilité dans une société en crise économique et sociale, et en perte de repères, nous avons, en liant naïveté et opportunisme, fait le jeu de ceux qui, plus ou moins consciemment, refusaient ce modèle et qui se sont retranchés dans leur identité particulière. Plus grave, nous avons piégé les citoyens qui cherchaient à s’extraire de la contrainte communautaire, nous avons trahi la promesse républicaine. Faute d’avoir travaillé à renforcer notre modèle républicain et laïc, à inventer de nouveaux outils capables de dépasser ces replis, ces élus se sont au contraire vautrés dans ce clientélisme à la petite semaine. »

Oui, on en apprend de belles ! les langues se délient. Mais ne savions-nous pas que cette politique « accommodante » fut il n’y a pas si longtemps non seulement tolérée, mais ouvertement exposée et promue au sommet de l’État ? On se souvient des « Rapports sur la fondation de la politique d’intégration » initiés par le « Rapport Tuot » et remis en automne 2013 à Jean-Marc Ayrault qui recommandaient, en une novlangue très révélatrice , cette même politique discriminatoire et particulariste au niveau national. Ils ont été présentés élogieusement à l’époque sur le site du Premier Ministre. Malgré mes efforts, je ne les y ai pas retrouvés et les liens donnent sur une page d’erreur ; on peut comprendre que Manuel Valls – et c’est tout à son honneur – ait promptement fait disparaître de ce site des textes qui faisaient honte à la République. Mais on les trouve toujours sur le site de la Documentation française, du reste Mezetulle les avait enregistrés à l’époque et les met à la disposition des lecteurs2.

Enfin ! quelques élus et « décideurs » (voir par exemple Malek Boutih) ont le courage de briser le silence, le « pas-de-vagues ». Saluons leur honnêteté, et souhaitons-leur de ne pas être recouverts par la chape de plomb des appareils qui s’obstinent, contre vents et marées, à soutenir des mesures propres à démanteler l’association politique républicaine.

 

1 – « Quand le communautarisme municipal se heurte au fondamentalisme religieux » par Pierre Bouchacourt, Huffington Post,1er février 2015.

Image, alphabétisation, laïcité

Jean-Michel Muglioni entend montrer qu’il y a un refus de l’image qui est aussi idolâtre que l’idolâtrie – c’est-à-dire la sacralisation de l’image – et que seule la parole et donc la maîtrise d’une langue peut nous en délivrer : l’alphabétisation seule peut libérer les hommes. Mais à cet égard la leçon des assassinats de janvier à Paris ne semble toujours pas comprise.

 

On ne peut se coucher sur l’image d’un lit

J’ai appris lors de mes études platoniciennes que nous commençons par prendre l’apparence pour la réalité. Nous croyons avoir prise sur les choses mêmes, alors que nous n’en tenons que les images. Ces images sont des simulacres, c’est-à-dire non pas des images se donnant pour telles et par là nous apprenant quelque chose sur ce dont elles sont des images, mais des trompe-l’œil, qui nous font croire en la présence d’un objet pourtant inexistant. L’image, comprise comme telle, peut nous rappeler ce dont elle est l’image : il faut pour cela que nous ayons conscience de ce qui la distingue de son modèle et qu’elle-même n’en soit pas le double ni ne cherche à l’être. Le simulacre au contraire passe pour la réalité. Comme si par exemple nous croyions qu’il y a un lit dans la chambre que l’aubergiste nous propose alors qu’il s’agit seulement d’un lit peint sur un mur. Platon, qui imagine cette plaisanterie, nous demande si nous pourrions nous étendre sur un tel lit. Or nous ne cessons en matière de politique de nous laisser séduire par des images qui passent pour la réalité, des simulacres, des illusions, et nos faiseurs d’illusions ne savent peut-être pas eux-mêmes qu’ils sont coupés du réel : ils sont naïvement réalistes.

 

La difficulté de distinguer l’image et ce dont elle est l’image

En faisant un cours de philosophie à des jeunes gens de 17 ou 18 ans, j’ai appris à quel point Platon a visé juste, tant la confusion de l’image et de son objet est enracinée dans les esprits. Il m’est arrivé de ne pas pouvoir faire comprendre que l’image de ma pipe – c’était le temps où nous fumions tous – et ma pipe sont deux choses différentes. J’avais dessiné au tableau la pipe que je tenais à la main pour bien montrer cette différence ; j’avais même dit que je ne pouvais pas fumer mon croquis – je n’avais pas pensé alors au célèbre tableau de Magritte intitulé La Trahison des images connu surtout par sa légende « Ceci n’est pas une pipe ». Rien n’y fit, un jeune homme normalement intelligent ne comprenait pas. Très poliment il me dit que mon dessin était grossier et que sur une photographie, il n’y aurait pas de différence entre ma pipe et son image. Comment le délivrer de cette confusion ? Il faut dans de tels cas s’improviser pédagogue. Avez-vous, lui demandai-je, la photo de votre petite amie ? Oui, me répondit-il en me la montrant. Eh bien faites-vous avec sa photographie la même chose qu’avec elle ? Cette question produisit une illumination et comme cela se passait dans des temps anciens, je n’ai reçu pour mon indiscrétion aucune plainte, ni de l’administration, ni des parents d’élèves.

 

Nous sommes submergés d’images

La photographie, le cinéma, la télévision, et tous les écrans dont nous disposons ne peuvent que cultiver en nous la confusion de l’apparence et de la réalité. Ce qu’on appelle le virtuel, qui peut avoir une fonction technique et même scientifique remarquable, nourrit cette illusion dans les esprits incultes. Écoutez journalistes et politiques, et vous verrez que pour eux tout est une question d’image ; l’image, objet de multiples sondages, est la seule réalité dont ils parlent, sans jamais la distinguer de la réalité elle-même. Si je passe pour malhonnête parce que j’ai menti, on ne dira pas que je dois cesser de mentir mais que je dois « changer mon image ». Si la politique d’un gouvernement échoue, son image doit changer, non cette politique. Il est vrai que la politique est affaire de propagande et donc d’image, que la rhétorique joue sur les passions par les images et compte sur les passions pour donner l’apparence de réalité aux images. En ce sens il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Il me semble toutefois que beaucoup de ceux qui devraient apprendre à se défier des images et des simulacres sont eux-mêmes séduits par tant d’apparences.

 

Le refus des caricatures : une idolâtrie

Mais l’affaire des caricatures de Mahomet est révélatrice d’une confusion plus profonde peut-être, qui affecte les iconoclastes : ils sont plus idolâtres encore que les idolâtres. Les iconoclastes veulent en effet détruire les images parce que prendre une image pour un dieu ou quelque chose de sacré est impie. Et il est vrai qu’une image de Dieu n’est pas Dieu : la prendre pour sacrée rabaisse Dieu. Les religions juives, chrétiennes et musulmanes ont donc justement condamné l’idolâtrie. C’est pourquoi il est interdit aux juifs et aux musulmans de représenter Dieu, et aux seuls musulmans, selon une tradition importante, leur prophète. D’où la colère d’un grand nombre d’entre eux, à la parution des caricatures de Mahomet, moins parce qu’elles sont des caricatures que parce qu’elles sont des images. Or n’y a-t-il pas dans la violence avec laquelle ils ont réagi à ces croquis le comble de l’idolâtrie ? Car enfin ce ne sont pas des représentations du prophète qui prétendraient nous dire ce qu’il est en tant que prophète de l’islam : ce ne sont pas des images du prophète au sens où les idolâtres prétendent devant une statue avoir affaire à leur dieu. Tout se passe donc comme si, contrairement aux caricaturistes eux-mêmes et aux lecteurs habitués de leur journal, certains musulmans prenaient l’image du prophète qui figure sur le journal pour le prophète lui-même : ils sont plus idolâtres encore que les adorateurs du veau d’or. Cette manière de confondre l’image et le sacré qu’elle caricature revient encore à confondre l’image et ce dont elle est l’image. Platon savait quelle illusion il analysait et quelles en sont les conséquences tragiques.

 

La parole contre l’image

Or je ne vois pas d’autre manière de se délivrer de cette illusion que la parole, à condition qu’à son tour elle ne se réduise pas à la répétition d’un texte sacré dont on ne peut rien dire, à condition qu’on ne sacralise pas une formulation de telle manière qu’on ne puisse en proposer une autre, même allant dans son sens. C’est la raison pour laquelle la question de l’interprétation de l’écriture est essentielle et peut donner lieu à des luttes à mort.

Le discours n’est pas un livre d’images. Les signes linguistiques ne sont pas des images ni même des symboles (au sens où le lion peut être le symbole de la majesté)1. Et s’il arrive à Platon de comparer les noms à des images, c’est pour montrer qu’ils sont différents de ce dont ils sont les noms et qu’à cette condition seulement ils peuvent remplir leur fonction. Toute parole doit pouvoir disparaître et être remplacée par une autre qui dira la même chose, mais en d’autres termes, et il convient donc de ne pas sacraliser l’écriture. La vraie mémoire est mémoire du sens et non de la formulation particulière qui nous a permis d’y accéder. Les signes écrits ne sont que des notes permettant à celui qui a compris de se ressouvenir d’un sens qui est en lui. Ils ne sont pas plus le sens que l’image d’une pipe n’est une pipe.

 

Il faut une école pour délier la parole elle-même

Ainsi le discours qui est tenu sur les images qu’on nous présente sur des écrans est essentiel. Faire prévaloir le discours sur l’image qu’il commente, montrer toujours qu’il est possible de dire autrement ce qu’on a déjà formulé, délier la parole et par la parole : par là seulement nous pouvons nous délivrer de l’idolâtrie et nous rendre indifférents aux représentations qu’on nous donne du sacré, puisque nous savons alors qu’aucune n’est le divin lui-même. Mais pour cela il faut maîtriser au moins une langue, ce qui suppose une école : l’usage vernaculaire ne suffit pas, un usage réflexif et donc d’abord scolaire est nécessaire. L’apprentissage de l’écriture est essentiel à cette fin, d’autant qu’il donne accès aux textes qui jusque-là n’étaient que des mots répétés sans jamais être questionnés.

Des peuples entiers réagissent aux images par la violence parce qu’ils sont maintenus dans l’ignorance et l’illettrisme par leurs chefs religieux et politiques. Les hauts-parleurs des minarets ne cessent de leur hurler les mêmes mots, et leur fureur est aussi nourrie d’images, que les plus démunis d’entre eux reçoivent sur des écrans connectés au cœur des déserts les plus éloignés.

 

Pas de laïcité possible ni de « morale » sans instruction véritable, et d’abord sans maîtrise de la langue

Faut-il s’étonner qu’en France, des élèves des écoles en soient au même point ? La lutte contre l’analphabétisme a été abandonnée, comme parfois la vaccination : sa réussite a fait croire que c’était gagné et qu’il était inutile de continuer. Mais si une génération ou même une partie d’une génération est privée d’école, alors la société tout entière peut en pâtir. Le combat d’un Hugo pour l’alphabétisation des peuples est aussi urgent aujourd’hui qu’hier, et il en sera de même à l’avenir.

Parler de morale n’a aucun sens devant un enfant incapable d’écouter, pour quelque raison que ce soit. Rien n’est possible s’il ne respecte pas une discipline élémentaire avant même de comprendre et de se mette ainsi en mesure d’apprendre. Mais alors, une fois qu’il a pris l’habitude d’écouter et qu’il a commencé à s’instruire, une fois devenu élève, a-t-il besoin qu’on lui fasse la morale ? Un enseignement de la morale, même laïque, produira au mieux de l’indifférence, au pire de la haine, sur des esprits que la maîtrise de la langue n’aura pas délivrés – étant donné l’état actuel de l’école, étant donné sa doctrine. Un enseignement du « fait religieux » sera au mieux inintelligible, au pire « blasphématoire » pour qui ne sait pas distinguer mythe et raison, pour qui n’a pas appris à lire des fables comme des fables, c’est-à-dire comme des images qu’on ne confond pas avec ce dont elles sont les images. Parler de « fait religieux » est en soi aussi blasphématoire que n’importe quelle image et ne peut être accepté qu’à la condition qu’un regard critique soit porté sur la parole sacrée de celui qu’on tient pour un prophète. On sait donc déjà qu’aucun des remèdes proposés jusqu’ici par les autorités françaises n’aura d’effet, puisqu’il n’a toujours pas été question de revenir sur ce qui fait que l’école n’apprend pas le français à ses élèves (s’ils ne le parlent pas déjà dans leurs familles). Mais quel politique aujourd’hui osera dire que le français n’est pas la langue de la rue, des réseaux sociaux et des médias, et qu’il n’a de réalité effective que par l’école et la littérature ?

 

1 Voir C. Kintzler « L’alphabet, machine libératrice », notamment la fin de l’article sur symbole et écriture alphabétique.

© Jean-Michel Muglioni

Contre l’intégrisme, choisissons la respiration laïque

A lire sur le site du Monde (libre accès)

L’intégrisme ne peut pas souffrir les points de fuite par lesquels on peut échapper à son exigence d’uniformisation de la vie et des mœurs. Tout ce qui troue ce tissu qu’il veut intégral, ordonné à une parole unique, lui est odieux. Rien d’étonnant à ce qu’il s’en prenne à la liberté d’expression, et généralement à toute altérité.

Les États de droit sont naturellement dans le viseur de son tir ; on se souvient des caricatures au Danemark, de Theo van Gogh, de Rushdie, de Redeker, de Toulouse. Avec les assassinats de Paris, où un parcours sanglant des figures de la liberté a été tracé []

Lire la suite sur le site du Monde.fr (article en libre accès)

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