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Existe-t-il des « cimetières chrétiens » en France ?

La délaïcisation par accoutumance

Après la déplorable série récente de profanations de sépultures, on a pu constater que l’expression « cimetière chrétien » (sur le modèle du « cimetière juif » de Sarre-Union situé en Alsace-Moselle) a été employée sans précaution notamment pour désigner les cimetières de Saint-Béat (Haute-Garonne) et de Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse (Aude).

Pourtant, cette appellation est erronée : aucun cimetière chrétien, juif, musulman ou d’une autre confession n’existe sur le territoire de la République française, pour la bonne raison que c’est rendu impossible par la loi du 14 novembre 1881 dite « sur la liberté des funérailles »1.

Cela n’a pas empêché Cécile Deprade, procureur de la République de Saint-Gaudens, de déclarer, au sujet de Saint-Béat : « Il s’agit de dégradations dans un petit cimetière chrétien. Des plaques, des croix et des pots ont été cassés ».

Si l’on peut comprendre l’emploi approximatif du terme « cimetière » pour désigner des « sépultures » par un non-spécialiste, ou même (encore que moins excusable) par un journaliste pressé de remettre son papier, cet emploi ne peut en aucun cas être innocent dans la bouche d’un magistrat représentant l’État et (on l’espère) ayant quelques notions de droit.

C’est ainsi que la délaïcisation s’installe par petites touches et par gros mots d’une novlangue d’autant plus nocive qu’elle est inaperçue. On accoutume les gens à la norme religieuse qu’on transforme en norme sociale puis en norme politique, on feint de confondre la laïcité avec le « dialogue inter-religieux », et, par ces petites négligences de langage dont certaines sont soigneusement calculées, non seulement on encourage ce qu’on prétend combattre, à savoir le repli communautaire, mais on finit par exclure près de 40% de la population, qui se déclare indifférente à toute religion.

La circulaire du 19 février 20082 rappelle en ces termes la réglementation laïque des cimetières.

  • La loi du 14 novembre 1881, dite « sur la liberté des funérailles », a posé le principe de non-discrimination dans les cimetières, et supprimé l’obligation de prévoir une partie du cimetière, ou un lieu d’inhumation spécifique, pour chaque culte. Ce principe de neutralité des cimetières a été confirmé par la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des églises et de l’Etat.

  • Les cimetières sont des lieux publics civils, où toute marque de reconnaissance des différentes confessions est prohibée dans les parties communes. Seules les tombes peuvent faire apparaître des signes particuliers propres à la religion du défunt.

L’existence de cimetières confessionnels ne peut donc relever que d’un état antérieur à la législation de 1881, et aucun nouveau cimetière de ce type ne peut être créé après promulgation de la loi.

On peut s’étonner par ailleurs d’entendre parler de « carrés » confessionnels . Cela peut s’expliquer par les circulaires de 1975 et 1991 autorisant ces « carrés ». Mais la circulaire du 19 février 2008 abroge ces circulaires et revient à l’application de la loi du 14 novembre 1881. Il n’y a donc pas, à proprement parler, de « carrés musulmans » ou autres dans les cimetières. On continue à employer cette expression, car un maire peut procéder, en vertu de ses pouvoirs de police, à des regroupements de fait de sépultures pourvu que ces derniers ne soient pas identifiables par des signes dans les parties communes et pourvu que personne ne soit empêché ou obligé de s’y faire inhumer au motif de sa religion ou de sa non-religion. Mais là encore, l’emploi du terme « carré » est impropre, car il impliquerait l’existence de délimitations extérieures identifiables et suggère l’idée d’une discrimination exercée sur les défunts selon leur religion ou leur absence de religion3. Avec le lexique, c’est donc là aussi une accoutumance qui s’installe.

Mezetulle a déjà abordé ce sujet en ligne à deux reprises.

 

Notes

1 – À l’exception de l’Alsace-Moselle, les lois dites laïques ne s’y appliquant pas – d’où l’expression correcte de « cimetière juif » dans le cas de Sarre-Union. Précisons cependant que l’existence de cimetières ou de « carrés » confessionnels en Alsace-Moselle ne s’applique que pour les quatre cultes reconnus. Pour le culte musulman, ce sont, comme le précise très clairement la circulaire du 19 novembre 2008 (voir la référence note suivante), les conditions valides partout ailleurs qui s’appliquent : possibilité de procéder à des « regroupements de fait », mais non identifiables de l’extérieur. On peut donc se demander si le « cimetière musulman » inauguré en grande pompe en février 2012 par le maire de Strasbourg est conforme à cette disposition.

2 – Consultable en ligne sur le site du Bulletin officiel du ministère de l’Intérieur (année 2008) et directement téléchargeable sur legifrance http://circulaire.legifrance.gouv.fr/pdf/2009/04/cir_13981.pdf

3 – Sur la question, on consultera entre autres l’article suivant qui récapitule les étapes historiques de la législation des cimetières. Il est très intéressant du fait que son auteur Barbara Charbonnier regrette l’impossibilité légale de constituer des « carrés » : http://www.funeraire-info.fr/integration-des-carres-confessionnels-au-sein-des-cimetieres-communaux-28344/

 

Les religions relient-elles les hommes ou les séparent-elles ?

Religions, fanatisme et obscurantisme

« Suite aux tragiques événements de ce début d’année, une demi-journée d’étude et de rencontre », qui a été de grande qualité, a été organisée par l’inspection de philosophie. Mais l’intitulé « ressources philosophiques et spirituelles de l’Islam » étonne Jean-Michel Muglioni, d’autant plus que dans une autre académie il est proposé aux professeurs, certes dans un contexte de liberté d’esprit total, et pour la vraie défense des Lumières, « d’expliciter […] la valeur civilisatrice de toutes les religions ». L’auteur rappelle ici que l’histoire des religions est aussi l’histoire de l’intolérance et de ses crimes. Bref, il ne voit pas que la spiritualité telle qu’elle est comprise par le christianisme ou l’islam puisse nous apprendre à lutter contre le fanatisme et l’obscurantisme, ni qu’on puisse la considérer comme un substitut de la philosophie dans un enseignement laïque.

Les avatars du christianisme et de l’islam

Islam avec un I majuscule désigne une civilisation, avec un i minuscule, une religion, la religion musulmane. La civilisation ainsi nommée ne se réduit pourtant pas à la religion musulmane : comme dans le monde chrétien, religion et civilisation y furent souvent en conflit. Partons du XVIIe siècle. Descartes a la prudence d’aller vivre en Hollande pour échapper au sort que le catholicisme a réservé à Galilée. L’œuvre de Malebranche, le révérend père Malebranche de l’Oratoire, est mise à l’Index. Je ne parle pas de la persécution des homosexuels, ni du chevalier de La Barre, au XVIIIe siècle : en pays chrétien, la liste des horreurs est longue ! Changeons de monde. Averroès fut exilé comme hérétique et ses livres brûlés : or sa pensée entre dans la catégorie « philosophie islamique ». Faut-il définir l’Islam par les victimes de l’islam ? Définir la philosophie chrétienne par les auteurs condamnés par l’Église romaine ? Tel serait alors un Islam des Lumières, en un sens aussi critique à l’égard de l’islam que les Lumières au XVIIIe siècle à l’égard du christianisme.

Lire les philosophes comme philosophes ou pour leurs croyances religieuses ?

Mais si nous lisons Avicenne ou Averroès comme n’importe quel philosophe, c’est qu’ils sont intelligibles non pas seulement pour des musulmans mais aussi pour le philosophe chinois auquel s’adresse Malebranche. A ce titre, philosophes donc, ils n’appartiennent pas plus à l’Islam que Platon ou Aristote à la civilisation païenne : si au XVIIe siècle il allait de soi qu’on parle de Platon comme d’un philosophe païen, les historiens de la philosophie et les simples lecteurs ont aujourd’hui abandonné cette catégorie. Dès lors on peut s’étonner qu’on ait proposé une formation pour les professeurs de philosophie intitulée Ressources philosophiques et spirituelles de l’Islam. Il est sans doute bon que ceux qui connaissent les philosophes comme Averroès ou Avicenne, pour reprendre les mêmes exemples, soient mis à contribution pour éclairer leurs collègues. Mais que dirait-on d’une formation qui s’intitulerait « ressources philosophiques de la Chrétienté » ?

D’un certain usage des mots spirituel ou spiritualité

Et que se passerait-il si le ministère de l’Éducation nationale se mêlait de faire savoir aux professeurs de philosophie quelles sont les « ressources spirituelles de la Chrétienté » ? L’usage du terme spirituel dans cet intitulé ajoute à ma perplexité. Il est pris au sens que lui donne le discours religieux et non les textes philosophiques : il ne renvoie pas aux débats métaphysiques, c’est-à-dire à ce qu’il y a de philosophique chez tel ou tel philosophe de l’aire musulmane (ainsi un texte d’Averroès proposé à cette journée d’étude traite de la spiritualité de l’âme), mais il s’agit de la spiritualité entendue au sens de la vie religieuse, de la croyance en tant qu’elle est précisément d’un autre ordre que la philosophie. Chercher chez des philosophes des « ressources philosophiques » pour enrichir son enseignement, cela va de soi pour tout professeur de philosophie, mais des « ressources spirituelles » en ce sens ? Ajouter spirituel à philosophique, c’est comme vouloir compléter l’instituteur par le curé.

Au cours de son histoire, le christianisme a-t-il toujours été civilisateur ?

Or j’apprends que dans une autre académie cette demande est faite aux professeurs : « Je compte sur vous pour expliciter auprès de vos élèves et selon les formes que vous choisirez, la valeur civilisatrice de toutes les religions, la fonction émancipatrice du savoir et la radicalité intellectuelle et politique d’une défense inconditionnelle de la liberté de penser et de s’exprimer par l’ironie, l’impertinence, la critique – « paresse et lâcheté sont les causes qui… », mais d’abord l’importance du deuil, du respect et du besoin de paroles douées de sens. » L’allusion au texte de Kant, Réponse à la question qu’est-ce que les Lumières1, la liberté pédagogique et doctrinale laissée aux professeurs, tout ici s’inscrit dans la tradition de l’enseignement philosophique qui fait la spécificité du secondaire français. Toutefois, si là aussi l’intention est bonne, demander qu’on explicite « la valeur civilisatrice de toutes les religions » est pour le moins maladroit. Demandons-nous non pas seulement si les diverses religions ont civilisé les hommes, mais si elles ont contribué à les rendre ennemis les uns des autres, comme en témoignent les croisades et les guerres de religion entre protestants et catholiques ou entre shiites et sunnites : cette question serait sans doute plus appropriée à la situation tragique à laquelle il s’agit de faire face. Suffit-il en effet, pour comprendre les événements de janvier et pour s’opposer à l’idéologie des terroristes, de rappeler qu’il y a eu de grands penseurs musulmans, qui comprenaient l’islam autrement que les assassins qui s’en réclament ? Est-ce répondre au discours religieux qui justifie ces assassinats que montrer la « valeur civilisatrice de toutes les religions ? »

Car il n’est pas rare qu’on tue au nom de sa foi. Allez visiter le Musée du Désert à Mialet2 pour voir en quoi le catholicisme a contribué à la civilisation ! Et si le christianisme ne se réduit pas aux croisades, à l’inquisition, aux guerres de religion, à la mise à l’Index de la plus grande partie de ce qui a été écrit de grand en matière de science et de pensée, au refus de la liberté de conscience et de la démocratie jusqu’au XXe siècle, à sa complicité active avec le franquisme, au refus de l’accouchement sans douleur, etc., il n’empêche que tout cela appartient au christianisme. Autre exemple. Un film, qui a eu un certain succès, raconte l’histoire d’Averroès. Le Destin de Youssef Chahine, sorti en 1997, nous montre le philosophe persécuté réfugié chez les Gitans : beau mensonge, sans doute pour échapper à la censure, puisque les historiens nous apprennent qu’il s’agissait de Juifs. Les Juifs n’ont jamais pu vivre libres et égaux en droits ni dans la civilisation chrétienne, ni dans la civilisation islamique : faut-il en conclure que pogromes et civilisation vont de pair ?

Formation religieuse ou philosophique ?

Qu’on ne m’objecte pas que les crimes commis au nom d’une religion ne nous disent pas la vérité de cette religion ou des religions. Les exemples que j’ai extraits de l’histoire du christianisme ne sont pas tout le christianisme, mais ces crimes ont tous été commis au nom du christianisme et justifiés en leur temps par de grands esprits – et non pas par une simple minorité devenue folle. Ce ne sont pas des accidents. Qu’ils horrifient des chrétiens et des musulmans sincères ne signifie pas que leur religion n’y est pour rien : aujourd’hui, l’islam et l’Islam doivent se demander pourquoi le terrorisme se réclame de la religion musulmane. Pourquoi, comme l’écrit Lucrèce, la religion a conseillé tant de crimes3 : comprendre Avicenne, prendre la mesure de la grandeur de philosophes musulmans et savoir qu’il y a une « spiritualité » musulmane comme il y a une « spiritualité » chrétienne ne nous éclairera pas sur une constante de l’histoire des religions dont les événements de janvier sont un des avatars.

La diversité des religions

La première chose à apprendre à des élèves et même à des étudiants qui entendent par religion leur religion, qu’ils soient juifs, catholiques ou musulmans, c’est que précisément leur religion n’est pas la seule. Qu’il y a des religions sans Dieu. Qu’on peut être civilisé sans être chrétien ou musulman, et même sans avoir de religion. Qu’il y a eu une religion païenne polythéiste, elle aussi inséparable d’une civilisation et même de la civilisation à laquelle nous devons la démocratie : car la démocratie n’est pas née en pays monothéiste, et elle a dû chez nous être conquise contre l’Église romaine : faudrait-il la dire païenne ?

La fin de la laïcité

La panique qui a pris le Ministère de l’éducation nationale après les attentats de janvier 2015 risque de nous amener, avec l’empressement de fonctionnaires zélés et sous un discours moralisateur de défense de la laïcité, à la fin de la laïcité : au retour du religieux comme pièce maîtresse du lien social. Ainsi l’usage idéologique de l’islam par des organisations terroristes internationales a gagné la partie. Mais sa victoire vient de ce que depuis longtemps le rapport de l’État au religieux a cessé d’être laïque.

 

Notes

1  Au second alinéa, on lit en effet : « La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu’un aussi grand nombre d’hommes préfèrent rester mineurs leur vie durant, longtemps après que la nature les a affranchis de toute direction étrangère (naturaliter majores) ; et ces mêmes causes font qu’il devient si facile à d’autres de se prétendre leurs tuteurs. Il est si aisé d’être mineur !… »

3  De la nature, I, 101. Et sur la découverte du manuscrit de ce poème au début du XVe siècle on lira le remarquable ouvrage de Stephen Greenblatt, Quattrocento, illustration aussi de l’histoire de la religion romaine.

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2015.

Entretiens croisés « Quelle laïcité pour demain ? »

Dans L’Humanité du 13 février

Dans L’Humanité du 13 février1, une table ronde en forme d’entretiens croisés, intitulée « Quelle laïcité pour demain? », réunit André Tosel, Isabelle Saint-Martin et Catherine Kintzler. 

Dans une table ronde classique, les intervenants se succèdent et les derniers peuvent ajuster leur propos à ce qu’ils ont entendu. Il en va différemment ici : la formule « entretien croisé », qui procède par écrit, isole chacun des intervenants « en aveugle » devant les questions et les met tous dans les mêmes conditions de délai et de calibre. Chacun est donc renvoyé à ce qui lui importe essentiellement et le résultat est très intéressant.

Trois questions ont été proposées par la rédaction : 

1 – De vifs débats, assortis parfois de tensions, entourent les échanges touchant à la laïcité. Est-ce le signe d’un malentendu ou d’un malaise plus profond ?

2 – « Des ressources seront produites sur les pédagogies de la laïcité et pour l’enseignement du fait religieux », a déclaré récemment la ministre de l’Éducation. Ces mesures vous semblent-elles répondre à des lacunes et à une orientation souhaitable du système scolaire ?

3 – Quelle forme peut prendre, selon vous, une laïcité intelligente ?

On peut lire l’intégralité de l’entretien en ligne , avec une présentation bibliographique de chaque intervenant.

  1. Accès en ligne sur le site de L’Humanité pour les abonnés ou payant à l’unité []

Laïcité et école

Interview de C. Kintzler sur le site SE-UNSA

Un long entretien – réponses de Catherine Kintzler à six questions – publié sur le site du syndicat enseignant SE-UNSA1 sur le sujet « Laïcité et école ».  

Voici un extrait de la réponse à la première question – « Vous êtes spécialisée en philosophie de l’art. Comment en êtes-vous arrivée à la question de la laïcité ? » :

« [….] J’étais sur le point d’achever mes travaux de doctorat lorsque, à l’automne 1989, éclate l’affaire dite « de Creil » sur le port du voile islamique dans les établissements d’enseignement primaire et secondaire publics. Il aurait suffi, me semble-t-il, d’un peu de fermeté et de volonté politique de la part du ministre alors en exercice : réactiver les circulaires Jean Zay. Mais Lionel Jospin ne l’a pas entendu ainsi. En fait, je ne devrais pas dire qu’il a manqué de volonté politique car c’est bien une politique que de fermer les yeux sur le port de signes religieux à l’école publique par les élèves. Très vite, avec Elisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut et Elisabeth de Fontenay, nous avons écrit la « Lettre ouverte à Lionel Jospin », publiée dans Le Nouvel Observateur en novembre 1989. J’ai soutenu ma thèse sur l’opéra dans cette ambiance survoltée. Et j’ai ruminé la question de la laïcité, non pas de manière massive comme je l’avais fait avec celle de l’école, mais point par point, en publiant des articles qui m’étaient en quelque sorte « commandés » par les sujets d’actualité qui, à chaque fois, posaient un problème dont l’élucidation permettait de dissiper une ambiguïté et de mieux cerner le concept (la laïcité scolaire, l’affaire « du gîte d’Epinal », le financement des cultes, le port de la cagoule, les cimetières, etc.). Après avoir publié le bref essai « académique » Qu’est-ce que la laïcité ? (Vrin), en 2007, j’ai tenté une synthèse de cette démarche théorique et pratique dans Penser la laïcité (Minerve, 2014). […] »

Les autres questions :

  • Selon vous, en quoi la laïcité va-t-elle au-delà de la tolérance ?
  • De plus en plus de Français souhaiteraient bannir les signes religieux de l’espace public. Mais n’est-ce pas déjà le cas ? De quel « espace public » parle-t-on ?
  • L’École publique est le lieu par excellence de la laïcité. Quel est le statut de l’élève en son sein ?
  • À votre avis, la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école a-t-elle été efficace ? Pourquoi était-elle nécessaire ?
  • Comment analysez-vous les récents propos de Najat Vallaud-Belkacem concernant les accompagnateurs de sorties scolaires ?

Lire l’intégralité du texte sur le site SE-UNSA (accès gratuit en ligne). Version abrégée dans la revue L’Enseignant N° 183, février 2015, p. 16-17.

  1. Entretien réalisé le 2 janvier 2015, questions et présentation par Cyrille Chaleix. http://www.se-unsa.org/spip.php?article7536 accès gratuit en ligne []

Le multiculturalisme contre la laïcité

Charles Arambourou livre une analyse minutieuse, en forme d’explication de texte, des thèses « multiculturalistes » : une essentialisation ethnico-nationale de groupes humains imaginaires, triés en fonction de leur couleur de peau – un racisme politiquement correct1

Jean-Claude Sommaire, ancien secrétaire général du Haut Conseil à l’Intégration, propose ses solutions pour la « prévention de l’islamisme »2 : il s’agirait de reprendre le « chantier ouvert par Jean-Marc Ayrault » à partir du rapport Tuot « pour une République inclusive »3 de février 2013. Rappelons que les cinq rapports « sectoriels »4 qui en sont issus, proposant par exemple la suppression de la loi sur les signes religieux à l’école, avaient été discrètement retirés du site de Matignon devant les protestations des républicains et des laïques. Les voilà de retour, édulcorés mais frappés au coin du même sociologisme – risquons le mot : sommaire…

La sociologie détournée en « sport de combat » contre la laïcité

L’enseignement du « fait religieux » à l’école avait ouvert la voie : pour toucher à la laïcité sans en avoir l’air, il suffit de remplacer « religion » par « fait religieux ». Un « fait », n’est-ce pas, c’est objectif : il est interdit de l’ignorer, et obligatoire de lui faire sa place, sous peine de « déni de la réalité ». À la base, une idéologie politique sommaire : la République indivisible et la laïcité seraient des « abstractions », la sociologie au contraire nous décrirait la vraie société, qui est pluriculturelle et pétrie de racines religieuses, et détermine l’identité de tout individu.

A cela, les républicains opposent, depuis les Lumières et la Révolution, un discours cohérent : le citoyen, fondement de la République, est une construction politique partant d’une conscience émancipée, qui dépasse donc l’ensemble de ses particularismes « sociologiques » (communautaires, ethniques, religieux, etc.). La société est pluriculturelle, la République indivisible. Les individus sont croyants, incroyants, athées, indifférents… ; la République ne connaît que des citoyens.

J.-C. Sommaire pratique la novlangue du sociologisme. Il ne dit pas « multiculturalisme », mais « réalité pluriculturelle » ; ni « communautarisme », mais « fait communautaire ». Les concepts restent les mêmes, et il nous propose rien moins que de nous y adapter, au nom de la fameuse « laïcité d’inclusion », grâce à des « accommodements raisonnables » (dont l’exemple canadien a prouvé qu’ils amplifiaient en réalité communautarisme, ségrégation et intégrisme !).

Pour lui, le « réalisme » sociologiste commanderait de modifier nos lois, d’ailleurs « perçues comme punitives à leur égard par beaucoup de musulmans » – donc d’autoriser le port de la burqa dans la rue et celui des signes religieux par les élèves des écoles publiques (ce sont ses deux exemples). En un mot, d’en finir avec la laïcité ! Dans ces conditions, la brillante formule « réhabiliter le fait communautaire pour faire obstacle au communautarisme » n’est plus qu’un paralogisme : pour sauver la République, faut-il réhabiliter ce qui la tue ?

Les « issus de… », version politiquement correcte des « races »

Mais la sociologie utilisée mérite également qu’on s’y arrête. J.-C. Sommaire s’est déjà illustré par un article soulignant la « surdélinquance des jeunes issus de l’immigration d’origine maghrébine et africaine sub-saharienne »5, qui avait fait polémique. Aujourd’hui, il reprend exactement les mêmes termes (et en gros les mêmes solutions). En revanche, il nous précise que « beaucoup de jeunes issus des immigrations extra-coloniales portugaises, turques, tamoules, indo-pakistanaises, chinoises […] semblent s’insérer plus facilement ». Du coup, sa clé de lecture de l’immigration « post-coloniale »/« extra-coloniale » ne marche pas – à moins d’ignorer quelle colonisation ont subi les « indo-pakistanais » !

Pire, Sommaire oppose tous ces « issus de… » à « la majorité autochtone » : l’essentialisation ethnico-nationale suscite plus qu’un malaise. Le discours multiculturaliste risque fort de déraper vers un « différentialisme » (« chacun chez soi, chacun ses lois –mais pas chez moi ») aux résonances sinistres. J. C. Sommaire se réclame certes de convictions humanistes, mais il chausse de vielles lunettes déformantes. L’idéologie ne saurait tenir lieu de méthodologie. Soit sa formulation : « les jeunes générations issues de la diversité » ; d’où « sortent » les malheureux ainsi désignés (stigmatisés) ? La « diversité » n’est qu’un euphémisme grossier de la langue de bois multiculturaliste pour désigner « ceux qui ne sont pas blancs ». Synonyme : « les minorités visibles », essentialisation de groupes humains imaginaires, car triés en fonction de leur couleur de peau. Bref, un racisme chic qui va jusqu’à demander des « statistiques ethniques » (comme le faisaient –tiens !- les épigones de Tuot précités…).

Si les frères Kouachi et Coulibaly ont assassiné, ne cherchez pas : c’est à cause des discriminations infligées par la France à « nos jeunes compatriotes issus de l’immigration post coloniale ». Or ils étaient Français, nés en France et non « blédards », commandités et financés par des réseaux politiques internationaux, deux d’entre eux ayant été entraînés au Yémen : ni l’immigration, ni le « post colonialisme » ne sont donc facteurs explicatifs. Ni la misère. Citons Boualem Sansal, écrivain algérien :

« Je ne crois pas aux explications de ceux qui mettent en avant la misère sociale, comme terreau premier du djihadisme. Il existe un projet politique dans le monde pour propager l’islamisme et porter le djihad d’abord en terre musulmane, puis ailleurs, en terre chrétienne notamment. »6

Quant aux « discriminations », façon subtile et instruite de taire les « inégalités sociales », il suffit de rappeler que les « minorités visibles » n’en ont pas le monopole. Rappelons leurs principales victimes : les femmes, les homosexuels, les handicapés, les jeunes avant 25 ans, les personnes âgées, les salariés de plus de 50 ans, etc. La liste en est inépuisable ; les « minorités » additionnées représenteraient 90% de la population ! Pour toutes ces discriminations, l’origine étrangère non communautaire (réelle ou supposée), la couleur de peau, ou le lieu de résidence n’est qu’un facteur aggravant, et pas à sens unique : témoins les sur-discriminations infligées aux femmes et aux filles des quartiers communautarisés (tenue, sexualité, maternité, retrait des études ou du travail…) par leurs propres communautés.

Non, il n’y a pas un « bon usage des communautés »

A son tour, J.-C. Sommaire découvre « la réalité pluriculturelle de la société française » -sait-il que cela dure depuis la préhistoire ? D’où les trois « chantiers » qu’il propose.

1) Aborder le « fait communautaire » « en le distinguant du communautarisme », pour mieux le faire évoluer et « faciliter l’intégration » : pur verbalisme, car c’est exactement le contraire qui se produit sur le terrain. Toute concession au communautarisme fait le lit des extrémistes, et enferme définitivement dans la communauté celles et ceux qui veulent en sortir ! Il faut lire le témoignage de Pierre Bouchacourt, ancien élu municipal (PS) : « Quand le communautarisme municipal se heurte au fondamentalisme religieux »7 :

« J’ai vu […] les croyants sincères heureux de pouvoir prier dans leur nouvelle mosquée [subventionnée par la commune, NDLA] se faire doubler par des fondamentalistes, les tracts distribués dans la « mosquée pour un islam de la tolérance » qui appelaient au djihad. »

2) « Revisiter la question religieuse à la lumière d’une laïcité d’inclusion » (sic). Autrement dit, bricoler le principe de neutralité religieuse pour voir s’il n’est pas possible « dans les collectivités locales, les établissements scolaires, les centres sociaux et médico-sociaux » d’autoriser les repas halal, le port du voile, l’ouverture de salles de prières. Le tout « en fonction des caractéristiques de leur environnement » : communautarisme à Bobigny, laïcité à Neuilly ?

3) Développer les actions éducatives et sociales selon les « problématiques interculturelles » et les « méthodes de développement social communautaire ». On voit mal comment « des actions éducatives […] à vocation émancipatrice » pourraient être menées en assignant les individus à leur communauté ! Cerise sur le gâteau : « une approche laïque des questions religieuses » est recommandée : on croyait naïvement que la laïcité consistait précisément pour les pouvoirs publics à ne pas s’occuper des « questions religieuses » et à enseigner aux enfants à les laisser de côté à l’école publique…

A partir d’une analyse dangereuse, Sommaire propose des solutions qui ne le sont pas moins – la pratique l’a montré. On ne combat pas l’extrémisme communautarisé en « réhabilitant les communautés ».

Notes

1Texte publié en ligne sur le site de l’UFAL le 5 février 2015, repris avec les remerciements de Mezetulle.

2  http://www.tsa-quotidien.fr/action-sociale/vos-chroniques/c-345529/prevention-de-l-islamisme-repenser-notre-modele-francais-d-integration.html

3 Téléchargeable sur le site de la Documentation française http://www.vie-publique.fr/actualite/alaune/societe-vers-refondation-politique-integration-20131125.html

4  Connaissance reconnaissance ; Faire société commune dans une société diverse ; Mobilité sociale ; Protection sociale ; L’habitat, facteur d’intégration ». Téléchargeables sur le site de la documentation française (voir lien note précédente)

5 Obs-Rue 89, 11 janvier 2013 http://rue89.nouvelobs.com/2013/01/11/aborder-de-front-la-surdelinquance-des-jeunes-issus-de-limmigration-238521

6 Boualem Sansal « La France doit se réveiller face à la propagation de l’islamisme », Le Progrès, 29 janvier 2015 http://www.leprogres.fr/lyon/2015/01/29/la-france-doit-se-reveiller-face-a-la-propagation-de-l-islamisme

7 Pierre Bouchacourt « Quand le communautarisme municipal se heurte au fondamentalisme religieux » http://www.huffingtonpost.fr/pierre-bouchacourt/societe-religion-communautarisme-fondamentalisme_b_6560908.html Huffington Post, 1er février 2015. Voir le commentaire par Mezetulle « Elus et complaisances communautaristes » http://www.mezetulle.fr/elus-et-complaisances-communautaristes/

© Charles Arambourou et UFAL.

Actes antisémites en Grande-Bretagne : triste record 2014

L’information avait été diffusée le 20 janvier 2015 par le site Le Monde.fr : en 2014 en Grande-Bretagne les actes antisémites recensés n’ont jamais été aussi nombreux (plus d’un millier) depuis… 1984, date de création de ce recensement.

On se demande bien pourquoi cette information « peu commentée jusqu’à présent » selon la formule éloquente utilisée par Le Monde.fr, refait surface aujourd’hui, reprise par de nombreux sites d’information.

Le « multiculturalisme » aurait-il quelque chose à voir avec ça ? Non, non, certainly not : cela est uniquement dû à la recrudescence des affrontements au Moyen-Orient voyons ! En revanche tout le monde sait bien, au contraire, que, en France, les actes antisémites sont principalement dus au détestable « modèle laïque », of course.

Références : 

Le Monde.fr http://www.lemonde.fr/religions/article/2015/01/20/inquietude-dans-la-communaute-juive-britannique_4559589_1653130.html?xtmc=grande_bretagne_attentats_antisemites&xtcr=1

Voir également le site du Parisien.fr http://www.leparisien.fr/flash-actualite-monde/royaume-uni-nombre-record-d-actes-antisemites-en-2014-05-02-2015-4508489.php

Élus et complaisances communautaristes

Les langues se délient

Je découvre sur le site du Huffington Post un article poignant 1 décrivant la « dérive » par laquelle des élus locaux (le texte parle du PS mais on n’aura aucun mal à croire que d’autres partis, et pas seulement de gauche, sont concernés) se sont fourvoyés, au prétexte de « tolérance », dans une complaisance clientéliste envers des revendications communautaristes religieuses de plus en plus envahissantes.

Le texte, qui se présente comme un mea culpa – car l’auteur est lui-même ancien élu municipal -, est accablant :

« Je me suis, moi aussi, perdu dans les demandes toujours plus importantes qui ne faisaient en définitive que renforcer les particularismes, creuser un fossé entre les administrés et mettre à mal la laïcité. »

Il ajoute (c’est moi qui souligne) :

« Dans l’action, dans la nécessité de répondre aux injonctions du patron politique local, je n’ai pas pris le recul nécessaire pour dire suffisamment clairement que nous étions en train de nous fourvoyer. Que nous participions directement au délitement républicain. Que faute de travailler au renforcement du modèle républicain émancipateur, clé de voûte de la stabilité dans une société en crise économique et sociale, et en perte de repères, nous avons, en liant naïveté et opportunisme, fait le jeu de ceux qui, plus ou moins consciemment, refusaient ce modèle et qui se sont retranchés dans leur identité particulière. Plus grave, nous avons piégé les citoyens qui cherchaient à s’extraire de la contrainte communautaire, nous avons trahi la promesse républicaine. Faute d’avoir travaillé à renforcer notre modèle républicain et laïc, à inventer de nouveaux outils capables de dépasser ces replis, ces élus se sont au contraire vautrés dans ce clientélisme à la petite semaine. »

Oui, on en apprend de belles ! les langues se délient. Mais ne savions-nous pas que cette politique « accommodante » fut il n’y a pas si longtemps non seulement tolérée, mais ouvertement exposée et promue au sommet de l’État ? On se souvient des « Rapports sur la fondation de la politique d’intégration » initiés par le « Rapport Tuot » et remis en automne 2013 à Jean-Marc Ayrault qui recommandaient, en une novlangue très révélatrice , cette même politique discriminatoire et particulariste au niveau national. Ils ont été présentés élogieusement à l’époque sur le site du Premier Ministre. Malgré mes efforts, je ne les y ai pas retrouvés et les liens donnent sur une page d’erreur ; on peut comprendre que Manuel Valls – et c’est tout à son honneur – ait promptement fait disparaître de ce site des textes qui faisaient honte à la République. Mais on les trouve toujours sur le site de la Documentation française, du reste Mezetulle les avait enregistrés à l’époque et les met à la disposition des lecteurs2.

Enfin ! quelques élus et « décideurs » (voir par exemple Malek Boutih) ont le courage de briser le silence, le « pas-de-vagues ». Saluons leur honnêteté, et souhaitons-leur de ne pas être recouverts par la chape de plomb des appareils qui s’obstinent, contre vents et marées, à soutenir des mesures propres à démanteler l’association politique républicaine.

 

1 – « Quand le communautarisme municipal se heurte au fondamentalisme religieux » par Pierre Bouchacourt, Huffington Post,1er février 2015.

Image, alphabétisation, laïcité

Jean-Michel Muglioni entend montrer qu’il y a un refus de l’image qui est aussi idolâtre que l’idolâtrie – c’est-à-dire la sacralisation de l’image – et que seule la parole et donc la maîtrise d’une langue peut nous en délivrer : l’alphabétisation seule peut libérer les hommes. Mais à cet égard la leçon des assassinats de janvier à Paris ne semble toujours pas comprise.

 

On ne peut se coucher sur l’image d’un lit

J’ai appris lors de mes études platoniciennes que nous commençons par prendre l’apparence pour la réalité. Nous croyons avoir prise sur les choses mêmes, alors que nous n’en tenons que les images. Ces images sont des simulacres, c’est-à-dire non pas des images se donnant pour telles et par là nous apprenant quelque chose sur ce dont elles sont des images, mais des trompe-l’œil, qui nous font croire en la présence d’un objet pourtant inexistant. L’image, comprise comme telle, peut nous rappeler ce dont elle est l’image : il faut pour cela que nous ayons conscience de ce qui la distingue de son modèle et qu’elle-même n’en soit pas le double ni ne cherche à l’être. Le simulacre au contraire passe pour la réalité. Comme si par exemple nous croyions qu’il y a un lit dans la chambre que l’aubergiste nous propose alors qu’il s’agit seulement d’un lit peint sur un mur. Platon, qui imagine cette plaisanterie, nous demande si nous pourrions nous étendre sur un tel lit. Or nous ne cessons en matière de politique de nous laisser séduire par des images qui passent pour la réalité, des simulacres, des illusions, et nos faiseurs d’illusions ne savent peut-être pas eux-mêmes qu’ils sont coupés du réel : ils sont naïvement réalistes.

 

La difficulté de distinguer l’image et ce dont elle est l’image

En faisant un cours de philosophie à des jeunes gens de 17 ou 18 ans, j’ai appris à quel point Platon a visé juste, tant la confusion de l’image et de son objet est enracinée dans les esprits. Il m’est arrivé de ne pas pouvoir faire comprendre que l’image de ma pipe – c’était le temps où nous fumions tous – et ma pipe sont deux choses différentes. J’avais dessiné au tableau la pipe que je tenais à la main pour bien montrer cette différence ; j’avais même dit que je ne pouvais pas fumer mon croquis – je n’avais pas pensé alors au célèbre tableau de Magritte intitulé La Trahison des images connu surtout par sa légende « Ceci n’est pas une pipe ». Rien n’y fit, un jeune homme normalement intelligent ne comprenait pas. Très poliment il me dit que mon dessin était grossier et que sur une photographie, il n’y aurait pas de différence entre ma pipe et son image. Comment le délivrer de cette confusion ? Il faut dans de tels cas s’improviser pédagogue. Avez-vous, lui demandai-je, la photo de votre petite amie ? Oui, me répondit-il en me la montrant. Eh bien faites-vous avec sa photographie la même chose qu’avec elle ? Cette question produisit une illumination et comme cela se passait dans des temps anciens, je n’ai reçu pour mon indiscrétion aucune plainte, ni de l’administration, ni des parents d’élèves.

 

Nous sommes submergés d’images

La photographie, le cinéma, la télévision, et tous les écrans dont nous disposons ne peuvent que cultiver en nous la confusion de l’apparence et de la réalité. Ce qu’on appelle le virtuel, qui peut avoir une fonction technique et même scientifique remarquable, nourrit cette illusion dans les esprits incultes. Écoutez journalistes et politiques, et vous verrez que pour eux tout est une question d’image ; l’image, objet de multiples sondages, est la seule réalité dont ils parlent, sans jamais la distinguer de la réalité elle-même. Si je passe pour malhonnête parce que j’ai menti, on ne dira pas que je dois cesser de mentir mais que je dois « changer mon image ». Si la politique d’un gouvernement échoue, son image doit changer, non cette politique. Il est vrai que la politique est affaire de propagande et donc d’image, que la rhétorique joue sur les passions par les images et compte sur les passions pour donner l’apparence de réalité aux images. En ce sens il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Il me semble toutefois que beaucoup de ceux qui devraient apprendre à se défier des images et des simulacres sont eux-mêmes séduits par tant d’apparences.

 

Le refus des caricatures : une idolâtrie

Mais l’affaire des caricatures de Mahomet est révélatrice d’une confusion plus profonde peut-être, qui affecte les iconoclastes : ils sont plus idolâtres encore que les idolâtres. Les iconoclastes veulent en effet détruire les images parce que prendre une image pour un dieu ou quelque chose de sacré est impie. Et il est vrai qu’une image de Dieu n’est pas Dieu : la prendre pour sacrée rabaisse Dieu. Les religions juives, chrétiennes et musulmanes ont donc justement condamné l’idolâtrie. C’est pourquoi il est interdit aux juifs et aux musulmans de représenter Dieu, et aux seuls musulmans, selon une tradition importante, leur prophète. D’où la colère d’un grand nombre d’entre eux, à la parution des caricatures de Mahomet, moins parce qu’elles sont des caricatures que parce qu’elles sont des images. Or n’y a-t-il pas dans la violence avec laquelle ils ont réagi à ces croquis le comble de l’idolâtrie ? Car enfin ce ne sont pas des représentations du prophète qui prétendraient nous dire ce qu’il est en tant que prophète de l’islam : ce ne sont pas des images du prophète au sens où les idolâtres prétendent devant une statue avoir affaire à leur dieu. Tout se passe donc comme si, contrairement aux caricaturistes eux-mêmes et aux lecteurs habitués de leur journal, certains musulmans prenaient l’image du prophète qui figure sur le journal pour le prophète lui-même : ils sont plus idolâtres encore que les adorateurs du veau d’or. Cette manière de confondre l’image et le sacré qu’elle caricature revient encore à confondre l’image et ce dont elle est l’image. Platon savait quelle illusion il analysait et quelles en sont les conséquences tragiques.

 

La parole contre l’image

Or je ne vois pas d’autre manière de se délivrer de cette illusion que la parole, à condition qu’à son tour elle ne se réduise pas à la répétition d’un texte sacré dont on ne peut rien dire, à condition qu’on ne sacralise pas une formulation de telle manière qu’on ne puisse en proposer une autre, même allant dans son sens. C’est la raison pour laquelle la question de l’interprétation de l’écriture est essentielle et peut donner lieu à des luttes à mort.

Le discours n’est pas un livre d’images. Les signes linguistiques ne sont pas des images ni même des symboles (au sens où le lion peut être le symbole de la majesté)1. Et s’il arrive à Platon de comparer les noms à des images, c’est pour montrer qu’ils sont différents de ce dont ils sont les noms et qu’à cette condition seulement ils peuvent remplir leur fonction. Toute parole doit pouvoir disparaître et être remplacée par une autre qui dira la même chose, mais en d’autres termes, et il convient donc de ne pas sacraliser l’écriture. La vraie mémoire est mémoire du sens et non de la formulation particulière qui nous a permis d’y accéder. Les signes écrits ne sont que des notes permettant à celui qui a compris de se ressouvenir d’un sens qui est en lui. Ils ne sont pas plus le sens que l’image d’une pipe n’est une pipe.

 

Il faut une école pour délier la parole elle-même

Ainsi le discours qui est tenu sur les images qu’on nous présente sur des écrans est essentiel. Faire prévaloir le discours sur l’image qu’il commente, montrer toujours qu’il est possible de dire autrement ce qu’on a déjà formulé, délier la parole et par la parole : par là seulement nous pouvons nous délivrer de l’idolâtrie et nous rendre indifférents aux représentations qu’on nous donne du sacré, puisque nous savons alors qu’aucune n’est le divin lui-même. Mais pour cela il faut maîtriser au moins une langue, ce qui suppose une école : l’usage vernaculaire ne suffit pas, un usage réflexif et donc d’abord scolaire est nécessaire. L’apprentissage de l’écriture est essentiel à cette fin, d’autant qu’il donne accès aux textes qui jusque-là n’étaient que des mots répétés sans jamais être questionnés.

Des peuples entiers réagissent aux images par la violence parce qu’ils sont maintenus dans l’ignorance et l’illettrisme par leurs chefs religieux et politiques. Les hauts-parleurs des minarets ne cessent de leur hurler les mêmes mots, et leur fureur est aussi nourrie d’images, que les plus démunis d’entre eux reçoivent sur des écrans connectés au cœur des déserts les plus éloignés.

 

Pas de laïcité possible ni de « morale » sans instruction véritable, et d’abord sans maîtrise de la langue

Faut-il s’étonner qu’en France, des élèves des écoles en soient au même point ? La lutte contre l’analphabétisme a été abandonnée, comme parfois la vaccination : sa réussite a fait croire que c’était gagné et qu’il était inutile de continuer. Mais si une génération ou même une partie d’une génération est privée d’école, alors la société tout entière peut en pâtir. Le combat d’un Hugo pour l’alphabétisation des peuples est aussi urgent aujourd’hui qu’hier, et il en sera de même à l’avenir.

Parler de morale n’a aucun sens devant un enfant incapable d’écouter, pour quelque raison que ce soit. Rien n’est possible s’il ne respecte pas une discipline élémentaire avant même de comprendre et de se mette ainsi en mesure d’apprendre. Mais alors, une fois qu’il a pris l’habitude d’écouter et qu’il a commencé à s’instruire, une fois devenu élève, a-t-il besoin qu’on lui fasse la morale ? Un enseignement de la morale, même laïque, produira au mieux de l’indifférence, au pire de la haine, sur des esprits que la maîtrise de la langue n’aura pas délivrés – étant donné l’état actuel de l’école, étant donné sa doctrine. Un enseignement du « fait religieux » sera au mieux inintelligible, au pire « blasphématoire » pour qui ne sait pas distinguer mythe et raison, pour qui n’a pas appris à lire des fables comme des fables, c’est-à-dire comme des images qu’on ne confond pas avec ce dont elles sont les images. Parler de « fait religieux » est en soi aussi blasphématoire que n’importe quelle image et ne peut être accepté qu’à la condition qu’un regard critique soit porté sur la parole sacrée de celui qu’on tient pour un prophète. On sait donc déjà qu’aucun des remèdes proposés jusqu’ici par les autorités françaises n’aura d’effet, puisqu’il n’a toujours pas été question de revenir sur ce qui fait que l’école n’apprend pas le français à ses élèves (s’ils ne le parlent pas déjà dans leurs familles). Mais quel politique aujourd’hui osera dire que le français n’est pas la langue de la rue, des réseaux sociaux et des médias, et qu’il n’a de réalité effective que par l’école et la littérature ?

 

1 Voir C. Kintzler « L’alphabet, machine libératrice », notamment la fin de l’article sur symbole et écriture alphabétique.

© Jean-Michel Muglioni

Contre l’intégrisme, choisissons la respiration laïque

A lire sur le site du Monde (libre accès)

L’intégrisme ne peut pas souffrir les points de fuite par lesquels on peut échapper à son exigence d’uniformisation de la vie et des mœurs. Tout ce qui troue ce tissu qu’il veut intégral, ordonné à une parole unique, lui est odieux. Rien d’étonnant à ce qu’il s’en prenne à la liberté d’expression, et généralement à toute altérité.

Les États de droit sont naturellement dans le viseur de son tir ; on se souvient des caricatures au Danemark, de Theo van Gogh, de Rushdie, de Redeker, de Toulouse. Avec les assassinats de Paris, où un parcours sanglant des figures de la liberté a été tracé []

Lire la suite sur le site du Monde.fr (article en libre accès)

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Dossier : les sorties scolaires et leurs accompagnateurs

Un ensemble de textes sur la question des accompagnateurs de sorties scolaires (école publique) porteurs de signes religieux très visibles. La question a été ravivée par la prise de position (octobre 2014) de la ministre de l’Éducation nationale qui, sans toutefois abroger la circulaire Chatel, a « recommandé » de ne pas appliquer le principe de neutralité aux « mamans » voilées.

Lire les articles (en ordre chronologique), actualisée le 8 juin 2019 : 

N.B. Les commentaires de ce billet récapitulatif sont désactivés. Merci aux lecteurs de placer leurs éventuels commentaires sur les articles proprement dits.  

Une sénatrice « laïque » fait campagne en faveur des accompagnatrices scolaires porteuses de signes religieux

La sénatrice Françoise Laborde, prix national de la laïcité décerné par le Comité Laïcité République en 2012 – alors que le dessinateur Charb présidait le jury – a accordé un entretien plus qu’étonnant à Libération le 21 janvier 2015. Après avoir rappelé utilement quelques points élémentaires au sujet de la laïcité, elle se déclare en faveur des accompagnatrices scolaires porteuses de signes religieux visibles, reprenant la position compassionnelle évoquée et critiquée récemment sur Mezetulle 1.

Je lui ai envoyé un courrier électronique ce matin 24 janvier, dont voici le texte.

Chère Françoise Laborde,

J’ai pris connaissance avec plus que de l’étonnement de votre « témoignage » au sujet de la laïcité publié dans Libération du 21 janvier 2015 2 . Après avoir rappelé utilement quelques idées élémentaires, vous vous déclarez favorable aux accompagnatrices scolaires portant un signe religieux très visible.

Ainsi vous apportez une importante contribution au genre littéraire fort pratiqué ces derniers temps « Oui scrogneugneu il faut être ferme sur la laïcité. MAIS… continuons à produire et à entretenir les ghettos scolaires ». On fait semblant de claquer la porte, et on met le pied pour qu’elle reste bien ouverte à toutes les tentatives de grignotage. 

Je suis étonnée de voir un « prix de la laïcité »3 tenir un discours compassionnel sur les accompagnatrices scolaires. Ce discours a pour fonction de vouer l’école à son extériorité et pour effet d’accentuer la pression intégriste sur les femmes musulmanes qui luttent pour échapper au voile et pour échapper momentanément à la sempiternelle condition de « maman » ! En acceptant cela, l’école accrédite la thèse selon laquelle « il est normal pour une musulmane de porter le voile » et désarme celles qui ne le portent pas. 

Je suis atterrée de constater qu’une élue semble méconnaître ce qu’est l’école, et qu’elle ne voie pas en l’occurrence que la laïcité distingue les espaces, les temps et les fonctions. La laïcité scolaire offre aux élèves un moment de respiration, un moment où ils ont droit à une double vie. C’est ce moment qui leur permet un pas de côté et qui les préserve de l’assignation à laquelle ils sont constamment soumis. Faut-il que l’école renforce cette dernière ? Faut-il qu’elle se conduise en manager étouffant, complice de la pression sociale ?

Quand une activité scolaire « sort », c’est l’école elle-même qui sort, et non les élèves qui sortent de l’école : il suffit de regarder les règles de sécurité pour le savoir 4. Les parents d’élèves qui participent à l’encadrement se voient confier les enfants d’autrui : ont-ils le droit de les traiter comme s’ils étaient leurs propres enfants ? Davantage : n’ont-ils pas le devoir, dans ce cadre, de traiter leurs propres enfants comme s’ils étaient ceux d’autrui ? Et que répondre aux parents qui se plaindront que leur enfant a été mis en présence d’une manifestation religieuse indiscrète ? Que vouloir préserver la sérénité de l’école pour tous, c’est être « islamophobe » ?

Le résultat est inévitablement que les écoles qui acceptent ces manifestations religieuses seront plus que jamais désertées par tous ceux, croyants et non-croyants, qui sont attachés à la laïcité, par les classes moyennes dont on fait tant de cas, la main sur le cœur, dans les discours sur la mixité sociale. Quelle bonne recette pour créer et renforcer des « zones » communautarisées !

On mélange tout dans la plus grande confusion d’idées, et on enfonce un coin compassionnel qui n’a d’autre fonction que de forcer l’école à se plier devant son extérieur, devant ce qui la nie en lui enjoignant de s’agenouiller sous le poids des pressions sociales. Et c’est une élue « laïque » qui tient la cognée pour enfoncer ce coin !

Il serait au contraire plus avisé et plus conforme à l’idéal républicain de donner l’occasion aux femmes accompagnatrices qui portent le voile de pratiquer concrètement la distinction libératrice des lieux et des fonctions  – car l’intégrisme inversement exige qu’on soit constamment et partout soumis à la même règle coutumière, uniformément, sans répit. En conséquence, on devrait plutôt leur donner un insigne honorifique qu’elles porteraient fièrement pendant les sorties scolaires en échange d’un abandon momentané du voile… qu’elles peuvent porter en toute liberté dans une autre partie de leur vie y compris en public. Il s’agit de les placer durant ce temps scolaire à la même hauteur que les enseignants qu’elles ont pour tâche de seconder : ce qui est exactement l’inverse d’une vexation et d’une « stigmatisation ». 

Bien cordialement à vous, CK

 

3 Françoise Laborde a reçu en 2012 le « prix national de la laïcité » décerné par le Comité Laïcité République. Le prix international a été attribué la même année à Djemila Benhabib. Le dessinateur Charb, assassiné le 7 janvier 2015 par les frères Kouachi, était alors président du jury. Voir détails sur le site du CLR http://www.laicite-republique.org/prix-de-la-laicite-2012-deux.html

4 Et de lire l’étude du Conseil d’Etat du 19 décembre 2013 jusqu’au bout ! Citée dans cet article : http://www.mezetulle.fr/laccompagnement-sorties-scolaires-il-confie-mamans/

Le sens de la marche du 11 janvier : sursaut ou soumission ?

Une affaire Calas mondialisée

Le sens d’un rassemblement populaire dépend de son avenir. La manifestation d’unité nationale du 11 janvier 2015 sera aussi insignifiante que la manifestation des champs Elysées après la victoire de l’équipe de France de football, si elle n’est pas suivie par une politique réellement républicaine et d’abord par un sursaut laïque de la part du gouvernement français, c’est-à-dire d’une gauche qui a abandonné la laïcité depuis déjà longtemps, comme nous sommes nombreux à l’avoir écrit sur Mezetulle. La France est devant une affaire Calas mondialisée1 : comment défendre la liberté d’expression que combattent par le crime non pas seulement quelques terrorismes mais des peuples prisonniers du fanatisme religieux et politique ?

1. Suffit-il d’avoir défilé ?

1-1. Comment interpréter une manifestation ?

Interpréter la mobilisation d’un peuple est chose délicate. L’unité des slogans (dimanche 7 janvier 2015, on lisait partout : je suis Charlie) ne signifie pas que tous les manifestants ont les mêmes mobiles. Des racistes allergiques à toute forme d’immigration pouvaient grossir les rangs de partisans du multiculturalisme hostiles à la laïcité. Je ne parle pas des simples suiveurs ou des curieux. Des intérêts parfois assez bas peuvent se mêler à des idéaux véritables. On se souvient des foules amassées à Paris autour de Pétain métamorphosées en rassemblement gaulliste six mois plus tard. Il ne suffit donc pas que quatre millions de personnes aient manifesté pour que nous soyons sûrs que le peuple français a retrouvé sa tradition républicaine et que les promeneurs étaient là en tant que citoyens, c’est-à-dire non pas simplement, par exemple, par compassion, mais en vertu d’une volonté éclairée et résolue.

1-2 Un sursaut populaire

Certains signes, et d’abord le nombre considérable des manifestants et leur calme, c’est-à-dire leur résolution, laissent toutefois penser que nous n’avons pas eu seulement affaire à un conglomérat d’émotions diverses ou contradictoires ni à une manipulation des médias et des politiques. Mais le sens de ce mouvement sera ce qu’en feront les gouvernements français et européens : si rien ne change dans leur politique, tout sera vite oublié ; si au contraire des mesures radicales sont prises, alors on pourra dire que ces rassemblements ont été essentiels.

 

2. La liberté d’expression

2-1. Il y a un islam fanatique

Quelles mesures ? Sans doute des mesures policières et judiciaires. Mais elles ne peuvent par elles-mêmes éradiquer le fondamentalisme musulman. Or il s’agit bien d’un intégrisme musulman, comme il y a des intégrismes juifs ou chrétiens, mais qui s’en distingue aujourd’hui par les attentats qu’il prône et qu’il commet et par le soutien de certaines autorités musulmanes dans le monde et de certains États. L’union des organisations islamiques de France (UOIF) a intenté un procès contre les caricatures de Charlie Hebdo, les tenant pour blasphématoires. Elle a perdu son procès puisque en pays laïque, il n’y a pas de loi contre le blasphème (en première instance 2006, en appel en 2008). Le roi du Maroc n’a pas envoyé de représentant à la manifestation du 7 janvier, en raison de la présence des caricatures. Je n’ai vu aucune réaction officielle des chefs d’État présents et la France elle-même n’a pas su trouver là l’occasion d’une mise au point solennelle. Des foules entraînées par leurs chefs religieux manifestent, dans certains pays, comme le Pakistan ou le Niger, et crient vengeance après la publication du numéro de Charlie Hebdo qui a suivi l’attentat. De tels mouvements ne sont pas spontanés mais organisés par des autorités religieuses, c’est-à-dire musulmanes. Des États entiers sont soumis à leur loi et refusent absolument la liberté d’expression non seulement chez eux, mais chez les autres, et l’appel au meurtre contre quiconque parle librement y est ordinaire. Il ne suffit donc pas que les Français de religion musulmane condamnent cette conception et cette pratique de leur religion et disent publiquement leur horreur de ces menaces et de ce refus de la liberté d’expression. Il faut que l’islam de France s’organise pour s’opposer aux musulmans fanatiques ; cette tâche lui incombe, puisqu’il s’agit de montrer dans un cadre religieux et théologique que la tolérance convient à la pratique de l’islam.

2-2. L’interprétation des textes « sacrés »

Le texte du Coran contient des appels à la guerre : quel livre sacré ne contient rien de tel, ni rien que la conscience condamne ? Il est pourtant possible de proposer des interprétations qui délivrent d’une lecture littérale. Les guerres de religion ont chez nous pendant longtemps donné lieu à des massacres abominables pour des questions de vocabulaire. Il a fallu du temps pour que l’Église romaine admette que la terre tourne, et au XIXe siècle elle s’est opposée aux travaux de Champollion parce qu’ils avaient pour conséquence une nouvelle datation des événements d’avant notre ère qui remettait en cause le caractère historique des récits bibliques. L’islam de France devrait donc pouvoir travailler à montrer pourquoi il est possible d’être musulman et de penser que la Terre tourne, ce que le Coran ne peut certes avoir dit ! Cet exemple paraîtra caricatural, mais il rend compte d’une histoire sanglante, il rend compte de la difficulté inextricable où se trouve toute religion qui sacralise un livre. Et là encore, la liberté d’expression est un préalable à la liberté d’interpréter.

2-3. Quand une religion admet la liberté d’expression

La difficulté est d’autant plus grande que la religion musulmane n’est pas la seule à craindre la liberté d’expression. Le caractère sacré du religieux semble interdire qu’on y touche de quelque façon que ce soit. Dans la préface de la première édition de la Critique de la raison pure, en 1781, Kant écrit : « Notre siècle est proprement le siècle de la critique à laquelle tout doit se soumettre. La religion par sa sainteté et la législation par sa majesté veulent ordinairement s’y soustraire. Mais alors elles éveillent contre elles un juste soupçon et ne peuvent prétendre à ce respect sincère que la raison accorde seulement à ce qui a pu soutenir son libre et public examen. » Il a fallu un long combat pour admettre cette vérité, pour obtenir le droit de l’écrire, et enfin pour institutionnaliser la liberté de pensée et d’expression. Je lis dans l’Obs en ligne qu’un site jésuite publie des caricatures de Jésus. Le site de la revue Études, fondée sous la direction de deux jésuites, publie plusieurs caricatures de « Charlie Hebdo » se rapportant au catholicisme. En Israël furent publiées des caricatures de Moïse, et l’on pouvait en trouver bien avant ces événements dans la vitrine d’une boutique qui propose par ailleurs ce que j’appellerai irrespectueusement des bondieuseries juives. Il arrive donc que des croyants aient retenu la leçon des Lumières et admettent qu’un non-croyant n’éprouve pas de respect pour ce qu’ils considèrent comme sacré.

2-4. François condamne Voltaire

Or très peu de médias anglo-saxons ont montré la une de l’hebdomadaire, à cause de la caricature de Mahomet, qui pourtant n’a rien de « méchant ». Le pape ayant proclamé qu’il était absurde de tuer au nom de Dieu, a aussitôt ajouté que le sacré est une limite de la liberté d’expression : il ne faut pas insulter la foi, ni s’en moquer. Or on insulte un homme, on n’insulte pas une croyance. Je peux donc considérer que ce qu’un chrétien appelle sa foi est une superstition, ou comme les stoïciens soutenir que ce qu’il considère comme une vertu, l’espérance, est folie et non sagesse. Pourquoi même ne pas s’en moquer ? Est-il interdit de trouver tel ou tel rite ridicule ? Voltaire ne s’en est pas privé. Le pape le condamne donc une fois de plus. Comment dans ces conditions s’opposer aux fanatiques du Niger, qui, sinistre ironie de l’histoire, brûlent à cette occasion des églises et s’en prennent aux chrétiens ? Car ils ne considèrent pas que ce soient des lieux sacrés : « leur » sacré seul est sacré. Qui en effet reconnaît un dieu oublie généralement que ce qu’il tient pour sacré ne l’est pas pour ceux qui élisent une autre ou d’autres divinités ou qui n’en reconnaissent aucune. J’ai vu une protestante horrifiée dès qu’on lui parlait de la Vierge Marie… Le pape veut-il rallumer les guerres de religion ? Faudra-t-il, pour déterminer la limite de la liberté d’expression, dresser non pas un index des livres interdits, mais une liste de tout ce qui est tenu pour sacré dans le monde ?

2-5. Le droit de choquer

Et certes, Voltaire blesse ! Mais j’ai moi-même été blessé par les propos d’un prêtre qui devant un enfant mort glorifiait la résurrection et promettait le paradis à ses parents effondrés parce que leur malheur signifiait qu’ils étaient élus. Il faut donc dire aux croyants blessés par les caricatures qu’en effet elles sont blessantes pour eux, et qu’on ne leur demande pas de les aimer, ni d’acheter le journal qui les publie, que même ils peuvent manifester publiquement leur réprobation, en défilant dans les rues, et selon tous les moyens prévus par la loi. Mais un monde où l’on interdit une parole blessante parce qu’elle s’attaque à des croyances, quelles que soient ces croyances, est un monde où plus personne ne peut plus rien dire, de peur de blesser son voisin. Un fanatique refusera qu’on sonne les cloches près de chez lui, parce que ce signe religieux le choque, un autre fera raser les minarets, etc. Dans un tel monde aucune erreur ne peut être corrigée et aucun progrès des sciences n’est possible : tout simplement, on y cessera de penser, comme le veulent les fondamentalistes de toutes les religions. Et je crains qu’au fond d’eux-mêmes les « religieux » en apparence les plus libéraux, comme le chef de l’Église romaine, craignent toujours la pensée, c’est-à-dire la pensée libre.

2-6. La liberté d’expression, droit naturel

La vérité blesse. La découvrir est difficile moins en raison de sa complexité que des passions qui nous la font refuser. Et quiconque réfléchit ne cesse de se demander si ce qu’il prend pour vrai n’est qu’illusion. Osons dire ce que nous considérons comme vrai, même si cela doit blesser : rien n’est si sacré qui ne puisse être soustrait à la critique, laquelle est le cœur même de la pensée. La limitation de la liberté d’examiner toute croyance, toute doctrine, toute idéologie, porte atteinte à l’humanité et débouche inéluctablement sur la barbarie, le racisme et l’antisémitisme, comme on vient de le voir.

Que signifie en effet la liberté d’expression ? En France même, certains disent qu’une caricature du prophète Mahomet est un message de haine : comme si, dans ce pays, où les caricaturistes sont libres et se moquent de toutes les institutions et de tout le monde, et particulièrement du catholicisme, nous nous haïssions les uns les autres ! La liberté d’expression ne se réduit nullement au droit de dire ce qu’on veut2. Celui qui le proclame ne fait pas que revendiquer pour lui-même la liberté, il la veut pour tous, parce qu’elle est constitutive de la nature humaine ; il la veut pour ceux qui croient et pour ceux qui ne reconnaissent pas le caractère sacré de tel ou tel dieu. Ce droit fait prévaloir sur la représentation religieuse de l’humanité, d’où qu’elle vienne, une idée de l’homme et de sa liberté qui procède de la raison et non de la foi : la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen appartient à ce qu’on appelle le droit naturel3, formulé par la philosophie des Lumières, où naturel s’oppose à surnaturel, comme rationnel à révélé. S’il est vrai que l’Ancien ou le Nouveau Testament, le Coran ou tout autre texte tenu pour sacré par un peuple, exprime l’exigence de liberté, il faut s’en réjouir. Mais cette exigence ne s’impose pas à tous en tant qu’elle est biblique, évangélique ou coranique : elle s’impose à tous en tant qu’elle est rationnelle et humaine.

 

3. Combattre le racisme et l’antisémitisme

3-1. Combattre la propagande islamiste pour combattre le racisme

Il convient donc d’être d’autant plus ferme contre toutes les manifestations de racisme envers les musulmans ou tous les immigrés et enfants ou petits-enfants d’immigrés qui peuvent passer pour musulmans, qu’il ne faut pas tolérer le moindre soutien aux fondamentalistes qui refusent la liberté d’expression. Il faut maintenir ensemble deux exigences, le refus de stigmatiser les musulmans, le refus de laisser la propagande fondamentaliste déferler sur eux. Les islamistes font tout pour attiser la haine contre les musulmans, ils font tout pour que l’islamophobie les mobilise contre la République. Ils savent provoquer des réactions postcoloniales partout dans le monde et en France même, avec parfois le secours d’une partie de la gauche qui s’en prend à la laïcité, et une partie de la droite qui avec l’extrême-droite voit dans l’immigration l’origine de tous nos maux. Combattons donc l’islamisme, qui est lui-même raciste, qui alimente le racisme, qui se nourrit du racisme. Je n’ai pas de compétence pour dire quelles mesures techniques permettraient de rendre plus efficace le travail des renseignements et de contrôler les réseaux sociaux, cela dans le cadre du droit ; pour le reste, la loi suffit qui sanctionne le racisme et l’apologie de terrorisme.

3-2. L’antisémitisme

L’antisémitisme consubstantiel aux mouvements islamistes radicaux trouve un écho dans l’antisémitisme ordinaire, dans celui d’une extrême-gauche qui assimile étrangement les Palestiniens à l’islam, et dans celui que renouvellent Dieudonné et d’autres. S’en prendre aux Juifs seulement parce qu’ils sont juifs, c’est vouloir les éliminer parce que juifs, comme le fit le nazisme. Hitler avait annoncé clairement son programme, celui des fondamentalistes est lui aussi public. La lutte contre l’antisémitisme relève du droit. Si la République française continuait de tolérer qu’un Juif ne puisse pas marcher dans les rues de sa ville sans être l’objet d’injures et de menaces, si elle admettait encore que l’histoire de la dernière guerre peut ne pas être enseignée dans certains établissements, si partout où la moindre trace d’antisémitisme apparaît, si au moindre soutien aux fondamentalistes elle ne prenait pas des mesures radicales, les manifestations qui ont suivi les attentats de janvier 2015 n’auraient servi à rien. Et le chômage, avec la désocialisation qu’il produit, n’est pas la cause de l’antisémitisme, même si l’antisémitisme sert de bouc émissaire à des populations abandonnées et parfois quasiment analphabètes.

 

4. Refonder vraiment l’école

4-1. Que signifie l’expression « école de la république » ?

Pour remédier à tant de maux, il faudra un travail de longue haleine. Il est heureux qu’on s’accorde aujourd’hui partout à dire que l’école doit en être le lieu privilégié. Seulement on y a conseillé jusqu’ici une prudence lâche. Si un enfant ou un adolescent refusent d’écouter un cours sur la Shoah, qu’on ne nous dise pas qu’il y a là un conflit à gérer ! Instruisons-le ! Encore faut-il qu’il écoute. L’autorité de la loi ne peut être reconnue si à l’école l’autorité des professeurs ne l’est ni par les élèves, ni par leurs parents ; et l’école elle-même ne peut obtenir qu’on y respecte l’autorité des maîtres si l’autorité de la loi est bafouée. Il faut une république pour qu’il y ait une école et une école pour qu’il y ait république : ce cercle, compris dans l’expression « école de la république », rend compte de la difficulté de la tâche qui nous incombe maintenant, étant donné l’état des lieux.

4-2. Pratique et non enseignement de la laïcité

On sait depuis longtemps que dans certaines classes les élèves ne peuvent pas rester assis et écouter un cours : comment, dans ces conditions, peut-on y apprendre quoi que ce soit ? Comment s’étonner qu’à quinze ans de nombreux élèves ne disposent que de cinq cents mots ? Il faut n’avoir pas peur du ridicule pour croire que les choses iraient mieux si l’on enseignait la laïcité, quand jusqu’ici on a tout fait pour que ces élèves ne puissent pas comprendre ce qu’on leur dit, quand on a tout fait pour que la laïcité soit oubliée : nous sommes nombreux sur Mezetulle à avoir analysé la catastrophe scolaire systématiquement organisée par le Ministère de l’Éducation nationale depuis longtemps, quelle que soit la couleur du ministre. La laïcité n’est pas et n’a pas à être d’abord un objet d’enseignement : elle a à être pratiquée par tous à l’école. Cette pratique n’y renaîtra pas d’un débat. Les programmes contiennent depuis longtemps tout ce qu’il faut apprendre pour comprendre pourquoi et comment la laïcité a été institutionnalisée, quelles guerres de religion la France a subies, etc., mais trop d’établissements ne sont plus des lieux de calme et de sérénité, précisément préservés par la laïcité, où apprendre serait possible. Osons dire que l’ouverture de l’école sur la vie et la place qu’on y donne aux parents d’élèves et que le ministre voudrait encore plus grande est contraire à la laïcité. Mais on se garde bien d’aider ceux d’entre eux qui ne le parlent pas à apprendre le français. Que les enfants et leurs parents obéissent à certaines règles et reconnaissent l’autorité des maîtres, cela ne relève pas d’un contrat qu’on pourrait ou non passer, comme lorsqu’on achète une maison ou une voiture. Le respect de ces règles est déjà compris dans le seul fait d’être citoyen (c’est en un sens comparable que nul n’est censé ignorer la loi). Et l’enfant n’étant pas encore législateur, il est inévitable qu’il commence par obéir sans comprendre. Alors le respect de la laïcité rendra possible l’instruction et le débat.

4-3. La catastrophe scolaire et l’obsession du social

Les lecteurs de Mezetulle ne seront donc pas étonnés : je ne compte guère sur un sursaut du Ministère de l’Éducation nationale. Si la parole se libère un peu dans les médias et que l’ampleur de la catastrophe scolaire paraît au grand jour, elle n’est vue que par ceux qui veulent bien la voir. On continue d’invoquer « l’échec scolaire » entendu comme problème social, et non pas comme conséquence de la politique de l’école. Oui, il n’y a pas de république possible si des quartiers entiers ou des campagnes sont abandonnés à eux-mêmes : c’est donc aussi une question d’aménagement du territoire. Mais d’où vient l’abandon de l’idée républicaine ? Elle ne s’explique pas seulement par le libéralisme économique qui érige la cupidité en principe et qui est la négation de l’idée même d’intérêt général. La subordination de l’exigence républicaine et laïque à des considérations sociales est depuis le XIXe siècle la faute majeure des différents socialismes. C’est ce qui retarda l’intervention de Jaurès lui-même dans la défense de Dreyfus. C’est ce qui fit tenir la lutte pour la laïcité pour une diversion dans la lutte sociale. C’est encore ce qui donne mauvaise conscience aux politiques et aux intellectuels : « il ne faut pas désespérer Billancourt ! », ce mot célèbre en dit long. Ainsi il ne faut pas désespérer les banlieues en imposant à l’école une discipline rigoureuse et un enseignement exigeant4. Mes propos sur la discipline m’ont fait passer pour « fasciste ». Certains vont même jusqu’à considérer l’idée républicaine comme l’expression du colonialisme occidental. J’avais, il y a plus de trente ans, des collègues qui considéraient que nous étions les chiens de garde d’une culture bourgeoise, instrument de domination du prolétariat. Aujourd’hui le même type de raisonnement et de ressentiment (comme hier fondé sur de réelles inégalités et cette fois sur un réel racisme subi par les musulmans ou descendants de musulmans) fait dire que toute invocation des Lumières est en réalité une manière qu’a l’homme blanc occidental d’imposer sa domination. Il faudrait un Nietzsche pour décrire le même ressentiment à l’œuvre dans le sophisme qui voit dans la critique du terrorisme taxée d’islamophobie la cause des attentats islamistes et du soutien dont ils peuvent être l’objet – ce qui revient à prendre l’effet pour la cause.

 

5. La défense de la République

5-1. Un désaccord fondamental

Qu’au moins les choses soient claires : les uns soutiennent que la laïcité ayant été trahie, des pans entiers du pays ont été abandonnés aux fondamentalistes ; les autres au contraire que la laïcité fait le jeu des fondamentalistes parce qu’elle ne tolère pas les musulmans. Les uns soutiennent que le pédagogisme et la politique scolaire ont détruit l’école, les autres au contraire que la conception de l’école que je soutiens sur Mezetulle exclut toute une frange de la population. Pour les uns la cause du mal est ce que les autres considèrent comme un remède et inversement. Cette opposition, ici résumée, se retrouve, au sein de la gauche française, dont une partie en effet, celle qui a fait la politique de l’école, est atteinte de ce que Lénine en 1920 appelait « la maladie infantile du communisme », gauchisme d’autant plus puissant que le parti communiste lui-même est réduit à presque rien (ce que je ne regrette certes pas). Gauchisme pédagogiste et islamo-gauchisme vont de pair. Le débat sera-t-il tranché, et sans hypocrisie ? Il faut pour cela qu’on cesse de soutenir qu’il n’est pas vrai qu’il y ait là deux camps, les pédagogistes et les républicains.

5-2. La Marseillaise a raison !

J’ai encore entendu dire que les paroles de La Marseillaise avaient quelque chose de gênant. Et en effet c’est un chant de guerre, de guerre « contre la tyrannie » : il a fallu tuer trois terroristes et il est donc vrai qu’un « sang impur » a coulé. On peut discuter le choix de la métaphore de la pureté. Mais qu’on me dise quand, dans notre histoire, la lutte contre les fanatismes religieux et politiques s’est faite sans que coule le sang. Ce chant est un chant révolutionnaire universel, chanté dans d’autres pays que la France : il est beaucoup plus qu’un hymne national. Les manifestations qui ont eu lieu dans le monde entier la semaine de l’attentat et où il a été repris, exprimaient l’universalité de la défense de la liberté que les Lumières et la Révolution ont proclamée. Ainsi la guerre contre la tyrannie n’est pas une guerre nationaliste – et l’instrumentalisation nationaliste ou militariste de La Marseillaise ne doit pas nous le faire oublier. C’est aussi en ce sens que le premier ministre a parlé de guerre contre le terrorisme5.

5-3. L’avenir républicain

La lutte contre le fondamentalisme suppose que les États mobilisent leurs peuples au lieu de croire qu’on peut les protéger comme des mineurs sous tutelle. Qu’ils rappellent que la république est le règne de la loi et non pas de l’émotion et des bons sentiments, que dès l’école, l’ordre républicain doit être imposé, et que la laïcité ne souffre aucune exception. Tout ne relève pas de la discussion ! La marche du peuple a mobilisé les gouvernants du 7 au 11 janvier : à eux maintenant de maintenir la mobilisation des citoyens dans tous les domaines. Le sursaut du peuple ces jours-là doit être suivi d’un sursaut des politiques. L’avenir seul, et non le passé, donne sens à l’histoire : les nostalgiques qui pleurent tous les jours autour de nous n’ont rien compris. La république est une construction permanente : nous avons vu qu’il y avait encore des républicains en France, quoi qu’on en pense. Cette construction est donc possible.

 

1 En 2005 les caricatures de Mahomet ne pouvaient toucher que les lecteurs d’un journal danois. On n’en aurait rien su en dehors de ce petit pays si les musulmans déboutés par les tribunaux danois n’en avaient appelé aux musulmans du monde qui ont demandé la mort des journalistes. C’est la raison pour laquelle d’autres journaux d’Europe sont intervenus. De même Charlie hebdo est un journal satirique à tirage limité sans rayonnement international : le monde entier est amené à voir les caricatures qu’il a publiées grâce à l’attentat qui a massacré sa rédaction. On ne saurait donc accuser les caricaturistes français ou danois de cette « mondialisation » des caricatures ; elle est l’œuvre des musulmans fanatiques qui veulent nous forcer par la terreur à modifier notre législation.
Un pays peut-il se laisser dicter ainsi ses lois ? C’est une question de politique étrangère. Mais il suffit peut-être de se souvenir que nous sommes tributaires du pétrole et du gaz de beaucoup des pays concernés pour comprendre pourquoi la politique étrangère de nos gouvernements n’a pas pu s’opposer à leurs menaces directes ou indirectes.

2 Rappelons qu’elle n’est pas absolue : la loi en définit précisément les « abus ». Par exemple on ne peut pas s’en prendre à des personnes, ni appeler à la violence, ni faire l’apologie du crime.

3 Attention ici à ne pas jouer sur les mots. Il s’agit de la nature de l’homme par laquelle il se distingue des autres êtres de la nature. Autrement dit la force, par exemple, peut bien être dite naturelle, mais c’est en un tout autre sens. Et la nature ainsi comprise n’est pas de l’ordre du droit mais du fait.

4 Je connais le cas d’un professeur d’histoire qui, il y a quelques années, devait se battre contre un meneur pour pouvoir parler de l’islam. Il a dû donner raison à l’élève sur ordre du chef d’établissement qui lui-même ne faisait qu’appliquer les directives ministérielles. Comment dans ces conditions envisager un enseignement du fait religieux ?

5 Toutefois, ce qui se passe sur notre territoire relève d’abord de l’application du droit pénal. La police ne suffit pas, il faut l’armée, il faut des interventions militaires à l’étranger : il n’y a pas à proprement parler guerre, c’est-à-dire guerre entre deux États. L’intervention de Mireille Delmas-Marty sur ce que peut le droit contre le terrorisme est fort instructive et claire. France Culture le 12 janvier, La grande table.

© Jean-Michel Muglioni, 2015

Rester Charlie

Après le moment de la sidération, après le moment de la colère, est venu le moment de l’union : des millions de personnes sont descendues dans la rue dimanche pour dire « je suis policier », « je suis juif », « je suis Charlie ».

Les journalistes de Charlie Hebdo sont morts parce qu’ils ne sont pas laissé impressionner, parce qu’ils n’ont pas voulu céder sur les principes qui sont au fondement de la République laïque, à savoir la liberté de conscience et la liberté d’expression. L’Ufal a appelé à la mobilisation. Une telle unité est salutaire. Car, au moment de l’affaire des caricatures de Mahomet, trop de voix s’étaient faites entendre pour dire que Charlie Hebdo avait été trop loin, qu’il convenait de faire « bon usage » de la liberté d’expression et de ne pas allumer le briquet à proximité de matière explosive. Comme si les musulmans étaient des barils de poudre, régissant mécaniquement à des phénomènes physiques, et non des sujets libres, capables de réfléchir, de se diviser, et de comprendre ce qu’est la liberté d’expression. Comme toutes les libertés qui sont garanties par le droit, la liberté d’expression est une liberté formelle, vide, qui n’a pas de contenu substantiel, seulement des limites qui sont définies par la loi. Une liberté qui prescrirait a priori les usages qu’il faut en faire ne serait tout simplement pas une liberté. La liberté d’expression comprend aussi le droit de rire du sacré, c’est-à-dire de désacraliser tout ce que l’on peut fétichiser ; la liberté d’expression n’interdit pas qu’on profère des sottises ou des absurdités ; elle n’interdit pas que l’on affirme que telle religion est la plus conne du monde, que toutes les religions sont connes, pas plus qu’elle n’interdit qu’on dise publiquement qu’il est con de soutenir de telles assertions.

Moment d’union salutaire, donc, qui convoque chacun à ses responsabilités. Pour que ces morts ne soient pas vaines, il faut davantage qu’un moment d’indignation « à chaud ». Il faut que l’attentat contre Charlie Hebdo ferme définitivement une parenthèse, celle des renoncements et du silence coupable. Il faut qu’il y ait un avant et un après. Il faut que les discours se clarifient. Il faut qu’à l’avenir, plus personne ne puisse alléguer la sociologie de salon pour, sinon excuser, du moins trouver des circonstances atténuantes aux appels au meurtre contre des militants de la laïcité ou aux autodafé contre des journaux satiriques. Il faut qu’à l’avenir on ne confonde plus jamais la critique de l’intégrisme islamique avec l’islamophobie. Il faut qu’à l’avenir les citoyens se mobilisent pour soutenir tel ou tel intellectuel faisant l’objet d’une fatwa, au lieu de se boucher le nez, d’ergoter et d’en conclure qu’ « il l’a bien cherché ». Il faut qu’à l’avenir, tout citoyen reste Charlie : qu’ils apportent un soutien sans arrière-pensée à ceux qui font l’objet de menace de mort pour avoir usé de leur liberté d’expression.

Liberté de conscience et respect de la laïcité (par Jean-Paul Scot)

Dans ce texte, publié par L’Humanité du 9 janvier 1, l’historien Jean-Paul Scot2 rappelle avec fermeté combien la laïcité, qu’il était de bon ton de « ringardiser » il y a peu, est plus que jamais à l’ordre du jour. Mais encore ne faut-il pas la confondre avec un vague « respect » envers les religions qui vise à bâillonner toute critique, ni avec une prétendue « laïcité européenne » ou « accommodante » qui reviendrait à s’aligner sur de nombreux pays où une législation sur le blasphème est en vigueur.

Charb, Cabu, Wolinski et Charlie Hebdo ont-ils été châtiés pour avoir blasphémé ? Non ! Ils ont été assassinés pour avoir défendu, par l’humour mais jusqu’au sacrifice, la liberté de conscience, de pensée et d’expression critiques contre tous les obscurantismes, tous les fanatismes, tous les intégrismes religieux et politiques. Ils n’ont pas été massacrés par des musulmans, fussent-ils radicaux, mais par des terroristes barbares et fascisants.

En France, le dernier supplicié pour blasphème fut en 1766 le jeune chevalier de La Barre car ce délit n’existe plus depuis la Révolution. L’article 10 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 stipule : « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public. » Le délit de blasphème, comme celui de régicide, fut rétabli par la monarchie restaurée en 1815 mais abrogé dans les années 1830. La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de presse le supprime définitivement, même si « la provocation aux crimes et aux délits » et « l’incitation à la haine et à la violence » restent susceptibles de poursuites et de sanctions. Ce qui peut être sanctionné par la loi, c’est l’injure ou la diffamation de personnes ou de groupes de personnes.

Le blasphème a été défini par l’Eglise catholique comme « tout propos ou acte irrespectueux contre Dieu » et comme « une défaillance dans l’expression de la foi ». La notion de blasphème n’a donc de sens que du point de vue des religions. Ce sont elles qui déterminent en effet ce qui est injurieux ou diffamatoire envers elles-mêmes. Ce sont elles qui interdisent le blasphème car elles prétendent avoir le monopole de la vérité et du sacré Ce sont elles qui diabolisent ce que les croyants d’autres religions ou les incroyants considèrent comme de simples moqueries irrévérencieuses ou des critiques intellectuelles. Ce sont elles qui font appel au pouvoir politique des Etats pour punir les apostats et les blasphémateurs. Et les Etats conservateurs et autoritaires font de l’apostasie et du blasphème des délits, voire même des crimes, parce que ces pratiques remettent en cause l’ordre politique et social. En République laïque et démocratique le blasphème n’existe pas.

En effet, le droit de blasphémer a été conquis comme un corollaire de la liberté de conscience et de pensée. Pierre Bayle, ce philosophe protestant mort en exil en 1706, affirma le premier que « le blasphème n’est scandaleux qu’aux yeux de celui qui vénère la réalité blasphémée ». Le blasphème n’a en effet de sens que pour ceux qui partagent les mêmes croyances religieuses. Venant des non-croyants, des propos blasphématoires ne sauraient atteindre des croyants dans leur foi ; ils les mettent seulement à l’épreuve. Punir les blasphèmes et réduire les hérésies n’aboutit qu’à mettre les croyants en contradiction avec leurs religions de vérité et d’amour.

Voilà pourquoi les philosophes des Lumières ont dénié aux religions le droit d’imposer leurs dogmes à toute la société, aux croyants d’imposer leurs croyances aux agnostiques et aux athées. Les normes politiques et civiles doivent être déliées, séparées, indépendantes des normes religieuses. La justice publique n’a pas à faire respecter les dogmes religieux. La liberté de blasphémer est un droit découlant de la liberté de pensée et d’expression. La liberté de pensée est absolue ou elle n’est pas. En proclamant la liberté de conscience et l’égalité des droits entre tous les hommes, l’Assemblée constituante a jeté les bases, non de la tolérance mais de la laïcité que la loi de séparation des Eglises et de l’Etat a consacrée en 1905.

Certains prétendent aujourd’hui qu’il faudrait limiter la critique des religions au nom du respect qui leur serait dû en raison des fonctions qu’elles assurent dans la société et qui peuvent favoriser l’intégration et maintenir la paix civile. En 1991, Mgr Lustiger demandait la pénalisation de publications antireligieuses au nom du « respect d’autrui » et d’ « atteinte grave au pacte social ». Le député UMP Eric Raoult proposa en 2006 le rétablissement du délit de blasphème. Nicolas Sarkozy entendit répondre « aux attentes des grandes religions » pour des raisons d’intégration sociale et de sécurité intérieure. Des néo-cléricaux invoquent un alignement sur une « laïcité européenne ». Il est vrai que le délit de blasphème subsiste plus ou moins dans le code pénal de nombre d’Etats de l’Union européenne (Allemagne, Autriche, Espagne, Finlande, Grèce, Italie, Irlande, Malte, Norvège, Pologne, Royaume Uni) même si la sécularisation des sociétés en limite les recours. Les Pays-Bas l’ont abrogé en 2013.

Il ne faudrait donc pas confondre tolérance et laïcité. La tolérance est une concession du prince à certains sujets, de l’Etat à des communautés, pas la reconnaissance d’un droit naturel, plein et entier, égal pour tous les citoyens et irrévocable. Jaurès, qui n’appréciait pas un certain anticléricalisme grossier mais qui respectait absolument la liberté de critique, ne s’y trompait pas : « Nous ne sommes pas, disait-il en 1910, le parti de la tolérance – c’est un mot que Mirabeau avait raison de dénoncer comme insuffisant, comme injurieux même pour les doctrines des autres – Nous n’avons pas de la tolérance, mais nous avons, à l’égard de toutes les doctrines, le respect mutuel de la personnalité humaine et de l’esprit qui s’y développe. »

Le respect est dû aux personnes, aux croyants, pas aux croyances, pas aux religions qui sont à soumettre à la critique de la raison et de la science, du rire et de l’humour.

 

1  Également en ligne sur L’Humanité.fr  http://www.humanite.fr/liberte-de-conscience-et-respect-de-la-laicite-562193 . Mezetulle remercie l’auteur et L’Humanité pour cette autorisation de reprise.

2 Jean-Paul Scot, derniers ouvrages parus : Jaurès et le réformisme révolutionnaire, Seuil, 2014 ; « L’Etat chez lui, l’Eglise chez elle ». Comprendre la loi de 1905, Seuil, 3e édit, 2015.

La sénatrice du Bas-Rhin et le Concordat

Invitée politique de Mathilde Munos sur France-Info le 30 décembre 2014, Fabienne Keller, sénatrice du Bas-Rhin, secrétaire nationale de l’UMP chargée de l’environnement, s’exprime sur les feux de cheminée, les transports, la neige, etc. Entretien plutôt agréable et sans surprise. Mais ce sont les deux dernières minutes, sur un tout autre sujet – à savoir le Concordat-, qu’il fallait écouter.

Rien de bien novateur ni de passionnant dans les déclarations de Fabienne Keller. Elle critique sans surprise le PS au sujet de la récente volte-face pour l’interdiction des feux de cheminée à Paris, c’est son « job ».  J’écoute néanmoins car je suis frappée par son aisance, son ton équilibré, la rationalité de ses propos et surtout (cela devient tellement rare) par l’élégance et la correction de son expression dans une langue limpide, fluide, agréable à entendre, débarrassée de bien des clichés et de la novlangue habituelle.
Je ne m’intéresse pas spécialement à ce qu’elle dit, je n’y adhère pas nécessairement, mais je l’écoute avec un certain plaisir, elle se promène et domine les questions.

Mais cet ancien maire de Strasbourg, à la fin de l’entretien, est bien obligée d’aborder (on sent qu’elle a décidé d’en parler coûte que coûte) un petit couplet local, particulièrement sur la ville de Strasbourg « parée de ses atours de lumière en ce moment » 1

Et là, le moyen de ne pas parler du Concordat ? D’autant que le sujet a été réactivé récemment par le Grand Orient de France et que, de son côté, le Comité Laïcité République a adressé une Lettre ouverte aux citoyens d’Alsace et de Moselle 2. In extremis, alors qu’il reste à peine deux minutes, F. Keller fait l’éloge de ce régime d’exception et sort, sur un ton d’une urbanité exquise, comme si c’était un joli gâteau alsacien, quelques pièces d’artillerie clientéliste. D’abord Strasbourg est une « ville du dialogue inter-religieux » car en Alsace « on a la chance d’avoir beaucoup de communautés religieuses » (comme si c’était différent sur le reste du territoire national). Il y a mieux : « le Concordat permet le dialogue inter-religieux régulier » – comme si les religions ne pouvaient pas beaucoup mieux dialoguer entre elles sur le reste du territoire national (où elles sont indépendantes de l’État) qu’elles ne peuvent le faire en régime concordataire.

Fabienne Keller n’explique pas (de toute façon elle n’a pas le temps : il faut bien que quelqu’un d’autre le fasse alors je m’y colle) que seuls quatre cultes 3 sont reconnus en Alsace-Moselle, que les cultes n’y sont pas libres puisque la puissance publique a droit de regard sur eux, que la liberté de conscience n’y est pas respectée puisque l’enseignement religieux est dispensé à l’école publique et que pour s’y soustraire il faut effectuer une démarche officielle, enfin – cerise sur le Kouglof – qu’une législation sur le blasphème y est toujours en vigueur4. Pour le dialogue, même inter-religieux, c’est plutôt encadré !

Je n’arrive pas à concevoir comment cette élue très raisonnable, responsable, pondérée et extrêmement précise dans ses propos, peut ainsi inviter les auditeurs (n’étant pas tous alsaciens-mosellans ils ne sont pas forcément au fait) à associer l’idée d’une grande liberté des cultes avec le régime concordataire alors que ce régime est par définition contraire à une telle liberté. Elle me déçoit, mais je ne m’y fais pas : je m’obstine à chercher une rationalité dans ses déclarations.

J’ai beaucoup réfléchi et, après avoir soigneusement réécouté l’enregistrement, je crois avoir trouvé quelque chose qui tient la route. Dans sa concision, Fabienne Keller parle très juste, ses propos sont rigoureux, chaque mot est réfléchi, pesé, et le mot le plus important dans cet éloge laconique du « dialogue inter-religieux » en régime concordataire, c’est le mot régulier – elle parle en effet d’un dialogue inter-religieux qu’elle qualifie de « régulier ». Décryptage : mais oui, le dialogue est régulier du fait qu’il a un statut institutionnel public, autrement dit parce que la puissance publique « le permet » (expression soft employée par F. Keller) – pour ne pas dire l’organise.

Et là tout s’éclaire et reprend de la hauteur ! Les propos de F. Keller sont parfaitement adéquats, elle ne se trompe pas, elle ne dit rien de faux, car il convient en l’occurrence de donner au terme régulier toute sa force. Effectivement, en régime concordataire, la règle veut que les religions (les religions reconnues) soient soutenues par la puissance publique, avec les deniers des contribuables – y compris ceux de « la France de l’intérieur » mais ça c’est un détail. On comprend alors comment le « dialogue inter-religieux » peut être « régulier » : les ministres des cultes étant salariés de la puissance publique, celle-ci a toute facilité (n’allons pas jusqu’à dire toute autorité) pour orchestrer leur dialogue.

 

1 – Elle prend un risque en disant cela un 30 décembre, car Strasbourg s’est naguère illustrée – c’est le cas de le dire –  par de remarquables incendies de voiture à la St Sylvestre. Mais bon, apparemment ça a l’air de s’être mieux passé cette année, tant mieux pour les Strasbourgeois et pour F. Keller.

2 – Voir 25 Propositions du GODF sur la laïcité, particulièrement les propositions 7, 8 et 9. Voir aussi la lettre de Patrick Kessel, président du Comité Laïcité République Concordat : pour une nouvelle nuit du 4 août.

3 – Catholique, luthérien, calviniste et israélite. [Note du 2 janvier 2015]

4 – Pour être tout à fait exact, la répression du blasphème (art. 166 et 167 du Code pénal local)  a pour origine la législation allemande pendant l’annexion de 1871 à 1918. Elle n’est toujours pas abrogée. Voir à ce sujet le blog de Michel Seelig où plusieurs articles sont consacrés à ce sujet. [Note du 3 janvier 2015]

© Mezetulle, 2015

Laïcité : plus de liberté pour tous ! de B. Teper (par Pierre Hayat)

Bernard Teper a récemment publié Laïcité : plus de liberté pour tous ! (éd. Eric Jamet, 2014): ramassée en 130 pages, une réflexion synthétique sur la relation essentielle entre le combat laïque et le combat social, éclairée par une longue pratique militante au sein de l’éducation populaire et nourrie par des lectures. 

La laïcité n’est pas un principe « surplombant » : sa promotion engage l’ensemble des préoccupations humaines, de sorte que « il n’y a pas d’avancée laïque sans lien dialectique avec le développement de l’humanité ».

Mezetulle reprend ci-dessous, en remerciant l’auteur et le journal en ligne Respublica, l’article d’analyse que Pierre Hayat a consacré à cet ouvrage.

Lire Laïcité : plus de liberté pour tous !, de Bernard Teper (par Pierre Hayat)

« On ne trouvera pas dans ce livre l’exposé dogmatique de ce qu’est la laïcité et de ce qu’elle n’est pas. Ni des propos lénifiants sur une laïcité diluée dans de bons sentiments. Moins encore des jérémiades sur la fin de la laïcité de naguère. Ni même une prétendue vision inédite de la laïcité… Alors ? Laïcité : plus de liberté pour tous ! est d’abord l’ouvrage d’un militant de gauche, membre du comité de rédaction du journal en ligne ReSpublica, et d’un militant efficace de la laïcité qui a œuvré dès 1989 pour ce qui deviendra la loi scolaire du 15 mars 2004.Mais ce livre de combats et de débats, se singularise d’abord par la façon dont les idées y sont exposées. Tout le livre semble porter la trace des discussions et des conférences que notre ami Bernard Teper mène inlassablement depuis longtemps. Les arguments font penser à des réponses qu’il a pu apporter à ses interlocuteurs et à des clarifications qu’il a proposées pour ne pas s’embrouiller ou se faire piéger. Dans la crise systémique que nous traversons, ce livre témoigne d’une volonté obstinée d’armer intellectuellement ceux qui se demandent comment agir pour que le mouvement émancipateur reprenne vigueur.

« L’ouvrage se singularise aussi par une thèse soutenue avec force : la laïcité qui est un principe d’organisation politique, est également un principe d’organisation sociale. La laïcité est faible et incomplète si elle se réduit à émanciper l’autorité politique de la tutelle religieuse tout en garantissant la liberté de croire et de ne pas croire. Sa visée populaire d’union dans un monde commun, quelle que soit l’origine de chacun, a besoin d’institutions sociales qui la concrétisent : un service public solide, une école républicaine préservée, une protection sociale solidaire, des structures de santé sans but lucratif…

« Cette thèse qui traverse tout l’ouvrage est d’une grande efficacité pour démasquer l’alliance qui se noue aujourd’hui entre le communautarisme religieux et une politique néo-libérale qui privatise les services publics, harmonise les systèmes de protection sociale par le bas, privatise les gains et fait peser les pertes sur la collectivité. Les religions politiques qui s’emparent du pouvoir d’État sont le résultat sinistre des religions sociales à qui le politique a sous-traité la solidarité, la protection et l’éducation. Par là s’expliquent aussi les difficultés des révolutions arabes et les impasses dans lesquelles s’enferme une gauche aveuglée par les charlatans du communautarisme qui ne porte aucun tort au capital. Du coup, l’histoire de la laïcité ne ressemble pas avec Teper à un long fleuve tranquille mais à des luttes opiniâtres et complexes. Car les combats laïques n’ont jamais été menés en dehors des autres combats politiques, sociaux et culturels. La laïcité perd du terrain dans les phases historiques régressives et gagne en puissance lors des percées démocratiques, comme, par exemple, au cœur du XXe siècle français, pendant le régime de Vichy puis avec le programme du Conseil national de la Résistance. Ce mode de lecture de l’histoire de la laïcité permet également de comprendre qu’un processus de sécularisation, généralement favorable à la laïcité, s’accompagne aujourd’hui d’une montée de l’intégrisme religieux qui défie frontalement la laïcité. Car le néo-libéralisme qui livre les peuples à la précarité extrême laisse le champ libre aux violences et à l’irrationalité des fondamentalismes religieux. On trouve des pages particulièrement éclairantes (pp. 35-38) sur les sources historiques de cette collusion contemporaine du néo-libéralisme mondialisé et des intégrismes religieux, où l’on observe la concomitance à la fin des années 1970 de régressions socio-politiques et d’avancées intégristes (Opus Dei, Frères musulmans, orthodoxes israéliens, etc.).

« Cette mise en situation matérialiste et historique du combat laïque ne conduit heureusement pas Bernard Teper à diminuer l’importance du combat laïque ni sa valeur rationaliste et internationaliste. « Le référentiel laïcité, conclut-il, est indispensable pour toute avancée émancipatrice », vers plus de liberté, plus d’égalité et plus de solidarité. Les enjeux de la laïcité sont ceux de notre siècle. Et, comme le souligne Teper, Taslima Nasreen a vu juste en traduisant en anglais le mot « laïcité » par laicity plutôt que par secularism. Tandis que la sécularisation définit un phénomène sociologique objectif, l’effacement du religieux dans la vie sociale, la laïcité exprime une idée émancipatrice, à transcrire dans le droit. »

Lire l’article de Pierre Hayat sur son site d’origine.

Sorties scolaires (suite) : le témoignage d’un « papa » (par Jean-Dominique)

Jean-Dominique a posté le texte suivant le 12 novembre, sous forme de commentaire à l’article L’accompagnement scolaire est-il confié à des « mamans » ? Je le publie dans le Bloc-notes, avec mes vifs remerciements à son auteur. Un témoignage de terrain qui est aussi une réflexion sur le statut et le rôle de l’école.

« Je prends connaissance de votre article au moment où l’on vient de m’en conseiller la lecture.

« Je passe volontairement sur l’aspect philosophique dont l’examen n’est pas sans intérêt mais qui, pour le coup, me paraît un peu court pour résoudre cette question. Nous sommes ici sur le terrain de l’expérience et du tâtonnement empirique qu’aucune théorie ne saurait recouvrir sans faille.

« Je vais me limiter à mon expérience et aux réflexions qu’elle m’inspire.

« Je suis un homme, donc un papa dirait-on. J’ai accompagné, et continue de le faire, nombre de sorties scolaires des classes de mes trois enfants.

« Qui suis-je à cet instant ? Je suis un auxiliaire de l’école, en l’occurrence de l’enseignant. Je me conforme d’ailleurs à ses consignes, je n’émets aucune réserve, l’enseignant est le patron de la sortie scolaire. Je ne suis ni un papa, ni même un père d’élève, je suis un bénévole de l’école qui, il est vrai, se sent plus concerné qu’un autre mais qui admet que, pour l’instant de la sortie, il n’est plus dans la situation de parent. Je veille d’ailleurs à ce qu’on ne me confie pas systématiquement le groupe d’élèves dont mon enfant fait partie. Je ne me mêle en rien des remarques que l’enseignant peut faire à mon propre enfant et quand son regard cherche mon soutien, mon doigt lui désigne l’enseignant ! J’observe donc une neutralité que j’estime nécessaire pour la bonne marche de la sortie et j’avertis d’ailleurs mes enfants préalablement en conséquence.

« La sortie scolaire est un déplacement de l’école, ce n’est pas un déplacement hors de l’école. L’espace scolaire est maintenu dans le groupe qui se déplace et l’on y observe d’ailleurs les mêmes consignes que dans les locaux de l’école : on lève le doigt, on se met en rang. Il en va de même pour toutes les institutions de la République : un tribunal qui se réunit dans un gymnase pour un gros procès reste un tribunal, un convoi militaire qui circule hors des enceintes militaires reste soumis à toutes les règles militaires. L’école qui se déplace au musée reste l’école. Pour des raisons de sécurité, des bénévoles sont parfois nécessaires mais à la condition qu’ils restent dans le cadre scolaire et qu’ils ne se déportent pas dans le cadre intime de la famille.

« Admettre une immixtion de l’intime dans l’espace scolaire au motif qu’il est dans l’obligation de recourir à des bénévoles n’est donc pas admissible pour des tas de raisons. Nous focalisons sur le voile mais que dire d’un parent qui accompagnerait la classe cradingue et puant au motif qu’il est comme ça chez lui ? Que dire du parent qui arborerait un T-Shirt avec un message politique ? Un logo de la CGT ? Du FN ? Une caricature du président de la République ? Tout serait dès lors permis alors qu’à l’évidence, tout ne l’est pas.

« Or la tolérance dont serait l’objet un signe religieux provient d’une compréhension erronée de la laïcité : la religion ne serait pas une opinion comme une autre, les comportements qu’elle induirait serait plus impérieux que d’autres opinions. Qui en décide ? Certainement pas la République qui « ne reconnaît aucun culte ». Alors qui fixe le curseur ? Pourquoi accepter le signe religieux et pas le signe politique ? Il est donc plus prudent de n’autoriser aucun signe ostentatoire d’aucune opinion, quelle qu’elle soit. Admettre la supériorité du sentiment religieux face aux autres opinions au point que celui-ci pourrait se placer hors du champ de la loi commune à toutes les expressions d’opinion, c’est précisément ce que revendiquent les chefs religieux. N’en déplaise aux tenants d’une laïcité positive, la République n’embrasse pas toutes les religions, elle n’en a aucune.

« Concernant les « mamans », il convient tout de même de remonter plus loin. Certes on nous sert la compassion pour mieux faire avaler la pilule amère du voile mais ce discours n’est possible que parce qu’antérieurement, la maternalisation de l’école et son corollaire, l’infantilisation des élèves, est un phénomène ancien et bien ancré. Il y a de moins en moins d’hommes à l’école et ils sont priés de se conformer au maternalisme ambiant. Ce qui est encore admissible au primaire devient proprement insupportable au secondaire, davantage encore au lycée. Je me suis vu un jour, en présence de ma fille de 17 ans dans un bureau administratif de son lycée demander à la fonctionnaire jusqu’à quel âge elle s’estimait en droit de tutoyer une élève presque majeure alors que celle-ci ne disposait pas de ce droit. A en croire l’œil équarquillé de la dame, je venais d’une autre planète. On materne jusqu’au bac minimum. Or cette maternalisation est parfaitement contraire aux objectifs d’émancipation de l’esprit à l’école : elle infère qu’une autre structuration de l’espace scolaire se substitue à l’indifférenciation et au respect des fonctions, une structuration où la maman, transposée dans le fonctionnaire, institue un arbitraire du respect, délaissant sa logique purement hiérarchique qui prévalait avant et qui prescrit qu’il n’existe pas de hiérarchie entre les individus mais uniquement entre les statuts ou fonctions.

© Jean-Dominique et Mezetulle, 2014

Sorties scolaires : l’argumentaire juridique de Charles Arambourou

Sous le titre « Autorisation de l’affichage religieux dans les sorties scolaires : le Service après-vente de la ministre », apparemment polémique, c’est un argumentaire très sérieux que fournit Charles Arambourou aux lecteurs du site de l’UFAL (Union des familles laïques). Mezetulle souhaite vivement en faire bénéficier ses lecteurs qui peuvent en télécharger en bas de ce billet la version développée, que l’auteur a bien voulu lui confier.

Le côté polémique du texte ne doit pas abuser. Oui, c’est une réponse à Caroline Fourest, à Jean-Louis Bianco, à la Ligue de l’enseignement, qui avec des talents inégaux ont assuré le « service après-vente » de la ministre de l’Éducation nationale en faveur de l’affichage religieux par les accompagnateurs de sorties scolaires. Mais cette réponse n’est pas ad homines. C’est une leçon de lecture juridique dont chacun peut profiter. Charles Arambourou y rappelle deux éléments fondamentaux, superbement (sciemment?) ignorés par ce « Service après-vente » :

  • La laïcité scolaire n’est pas régie par la loi de 1905 (à laquelle elle est juridiquement antérieure), elle relève notamment du Préambule la Constitution et des grandes lois Ferry-Goblet. L’ignorance de ces références fausse l’ensemble des « lectures » proposées par le « service après-vente ».

  • La question des accompagnateurs scolaires n’est pas celle de leur statut, mais celle de la nature de l’activité à laquelle ils participent.

L’auteur souligne en outre qu’il faut lire intégralement, et non avec des caches, l’étude du Conseil d’État brandie par la ministre et son « service après-vente ». Enfin, Mezetulle savoure particulièrement la fin du texte, où est dénoncée la confusion entre scolaire, périscolaire et parascolaire.

Lire la version en ligne sur le site de l’UFAL.

Télécharger la version développée du texte de Charles Arambourou (consultable dans le document ci-dessous).

L’accompagnement des sorties scolaires est-il confié à des « mamans » ?

La question de l’affichage de signes religieux par des accompagnateurs de sorties scolaires est envenimée par une déclaration récente de la ministre de l’Éducation nationale. Contrairement à ses prédécesseurs Luc Chatel et Vincent Peillon, Najat Vallaud-Belkacem avance que, en matière d’accompagnement scolaire, la «règle » doit être l’acceptation de l’affichage religieux, et l’exception son refus1. Il est significatif, ce faisant, qu’elle ait tenu à parler de « mamans », invitant à déplacer la question sur le terrain compassionnel.

La récurrence du terme « maman »2 attire mon attention et fait refluer des souvenirs… de 1989. Lorsque éclata l’affaire dite « de Creil », un vocabulaire analogue « de proximité » et de banalisation fut alors manié par les partisans de l’affichage religieux à l’école publique. Plutôt que d’élèves, ils préféraient parler de « petites filles » ou de « jeunes filles » ; plutôt que voile islamique, ils utilisaient l’expression « petit fichu ».

Le film, on l’a déjà vu. Il s’est déplacé, tout simplement. Son enjeu demeure : la tendance la plus rétrograde de l’islam entend banaliser le port du voile et l’introduire particulièrement à l’école publique. Ainsi s’accentue, plus généralement, la pression sur les femmes musulmanes qui ne le portent pas.

L’accompagnement des sorties scolaires3 est-il forcément confié à des « mamans » ? Non !

Un citoyen quelconque peut assurer cette tâche, à condition d’être agréé par le chef d’établissement4. Bien sûr, les parents d’élèves sont au premier chef concernés et sollicités, ce qui est une très bonne chose.

Une mère d’élève accompagnatrice reste-t-elle une « maman » ? Non !

Le choix de ce terme, pour dire « parent d’élève » ou en l’occurrence « mère d’élève », suggère une importation de l’intime au sein de l’école. L’école est-elle destinée à prolonger l’intimité du cocon maternel ? N’est-elle pas, par définition, destinée à en faire sortir l’enfant qui, de « gamin », devient alors un élève ? En devenant élèves et en fréquentant l’école les enfants accèdent au luxe d’une double vie. Et les mères d’élèves qui accomplissent cette démarche effectuent un pas remarquable vers l’extérieur du monde des « mamans » duquel on peut imaginer qu’elles souhaitent sortir.

Il faut en outre rappeler une évidence. L’accompagnateur scolaire accompagne, par définition, les enfants d’autrui que sont les élèves – et cela sans exception, y compris lorsque ses propres enfants sont au nombre des accompagnés. L’accompagnateur n’a donc pas à traiter les élèves comme s’ils étaient ses propres enfants. Réciproquement il doit traiter ses propres enfants, dans ce cadre scolaire, comme s’ils étaient ceux d’autrui.

Que se passera-t-il si des parents se plaignent qu’un affichage religieux indiscret a été imposé à leurs enfants par un responsable dans le cadre scolaire5 ? Faudra-t-il que les parents rappellent à l’école son obligation de laïcité ?

On m’objectera qu’une sortie hors de l’école mettra les élèves en présence de tels affichages – églises, tenues religieuses, etc. Raison de plus pour rendre claire et pratiquer concrètement la distinction entre ce qui relève de l’école et ce qui n’en relève pas, entre les responsables qui encadrent et les rencontres extérieures, entre l’institution publique et la société civile : voilà qui serait une éducation à la tolérance autrement plus efficace et plus élevée que celle dont on nous rebat les oreilles.

Continuons la projection du remake du film (vu durant les quinze ans qui ont précédé le vote de la loi de 2004 prohibant le port de signes religieux à l’école publique). Un second thème compassionnel est avancé ad nauseam : celui de l’humiliation, de la stigmatisation et de la maltraitance par les méchants laïcards… On aura reconnu le thème condescendant, plein d’onction et de violence, de l’intouchable. Car croire qu’une femme, parce qu’elle est voilée, serait incapable de comprendre qu’il existe des espaces et des situations distincts, relevant de réglementations différentes, c’est la mépriser. La demande qui lui est alors faite de s’abstenir d’affichage religieux, loin de l’humilier, la met à la même hauteur que le professeur dont elle partage momentanément la tâche ; loin d’être un impératif blessant et réducteur, elle est un honneur et une marque de considération.

En écrivant ces lignes, j’ai bien conscience de leur étrangeté. Elles supposent une conception de l’école que les réformes qui se sont succédé depuis quelque trente ans ont ruinée. Dans une école « lieu de vie » que la sempiternelle réforme ne cesse d’imposer, on se soucie moins d’instruire que d’accoutumer à la réalité sociale telle qu’elle est et de la banaliser. Aussi préfère-t-on y convier des « mamans » pour s’occuper d’« enfants » plutôt que des citoyens, pères et mères, pour assister des élèves et contribuer à les conduire à la hauteur qui leur est due.

© Catherine Kintzler, 2014

Notes [voir aussi ci-dessous en annexe un choix de textes officiels]

1 Déclaration lors d’une audition à l’Observatoire de la laïcité le 21 octobre 2014 . Mme Vallaud-Belkacem s’appuie sur une étude du Conseil d’État rappelant notamment qu’il n’existe pas de catégorie juridique désignant les collaborateurs temporaires d’un service public : les « mamans » voilées resteraient donc des « usagers » du service public durant l’accompagnement des élèves. Mais la même étude rappelle (p. 32 et suiv.) que ces « usagers » lorsqu’ils collaborent au service peuvent néanmoins être soumis à l’exigence de neutralité d’affichage religieux, et cite expressément le cas de l’Éducation nationale. Ce qui confirme la « circulaire Chatel » du 27 mars 2012 ainsi que l’a précisé le ministre V. Peillon en décembre 2013. Voir l’analyse des textes dans cet article de Charles Arambourou

2 Réitéré notamment par la ministre lors de la réponse à la question d’un député à l’Assemblée nationale le 5 novembre, en une formule significative : « Hors ces comportements prosélytes, faut-il interdire par principe à une maman portant le foulard d’accompagner ses enfants en sortie scolaire ? » [c’est moi qui souligne].

3 En plus du professeur dont la présence est obligatoire.

5 Voir par exemple cet échange de courrier sur le site de l’Union des familles laïques (UFAL).

 

Annexe  : choix de textes réglementaires et officiels