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Clarté, rigueur et précision : un livre de Michael Beaney lu par Thierry Laisney

Thierry Laisney1 a lu la récente « très brève introduction » (Analytic Philosophy. A Very Short Introduction, Oxford University Press, 2017) que Michael Beaney consacre à la philosophie analytique ; il en retrace le parcours semé d’exemples et d’exercices qui invitent à la réflexion. Cette excursion, en forme d’initiation, dans un domaine qui lui est peu familier offre à Mezetulle une occasion de se dépayser.

Clarté de la pensée, précision de l’expression, rigueur de l’argumentation. Ces vertus, la philosophie dite « analytique » n’en a pas le monopole, mais elles lui sont en quelque sorte inhérentes. Michael Beaney, professeur à Londres et à Berlin, vient de consacrer aux pionniers de la méthode analytique un petit ouvrage très intéressant2. Son livre sera une précieuse introduction pour ceux qui ne se sont pas encore intéressés à cette école de pensée ; et un rappel utile et agréable pour qui en serait un peu plus familier. Suivons-le dans les étapes de ce voyage initiatique.

Le nombre et l’existence

Si je déclare que mes amis sont sympathiques, je peux dire aussi que chacun d’entre eux est sympathique. Mais si j’affirme qu’ils sont nombreux, puis-je énoncer de la même façon que chacun de mes amis est nombreux ? Il arrive que, la grammaire étant trompeuse, la logique doive remédier à ses ambiguïtés. Être sympathique, c’est une propriété du premier ordre : elle s’applique à des objets. Être nombreux, c’est une propriété qui ne s’applique pas à des objets, mais à des ensembles d’objets, c’est-à-dire à des concepts – à chaque concept correspondant l’ensemble des objets qui « tombent » sous ce concept (son extension).

Cette distinction entre objets et concepts est au cœur de la pensée de Gottlob Frege (1848-1925), l’un des fondateurs de la philosophie analytique et le premier auteur que nous présente le livre de Beaney. Dans Les Fondements de l’arithmétique (1884), Frege soutient que les énoncés contenant des nombres sont des affirmations relatives à des concepts. Si je dis qu’il y a dix livres dans mon appartement, j’énonce (en plus d’un mensonge) que la propriété d’être un livre possède elle-même la propriété d’être instanciée dix fois en ce lieu. Les nombres sont, pour Frege, des propriétés de propriétés : des concepts du second ordre.

Certains ensembles comportent un nombre infini d’éléments. Il en va ainsi de l’ensemble des entiers naturels : {0, 1, 2, 3, 4, 5…}. Nous sommes alors confrontés au « paradoxe de Galilée ». Si je considère, par exemple, l’ensemble des carrés : {0, 1, 4, 9, 16, 25…}, il apparaît que ce second ensemble est un sous-ensemble du premier, lequel contient par définition plus d’éléments que lui. Pourtant, si j’observe qu’à chaque membre du premier ensemble correspond un et un seul élément dans le second, j’aurai tendance à penser que les deux ensembles ont le même nombre d’éléments. Il faut donc choisir l’un des deux critères, ce que le mathématicien Georg Cantor a traduit par la notion de « transfini » : il y a une infinité de façons d’être infini. Selon Beaney, c’est un bon exemple de la manière dont l’analyse proprement dite se prolonge dans une incontestable créativité conceptuelle.

Après le nombre, voici l’existence. Elle non plus n’est pas une propriété comme les autres. Les énoncés existentiels se rapportent eux aussi à des concepts et non à des objets. Quand nous produisons une assertion d’existence, nous n’attribuons pas un concept du premier ordre à un objet, mais un concept du second ordre à un concept du premier ordre. Et dénier l’existence, c’est affirmer d’un concept qu’il ne possède aucune instanciation. Le fameux « argument ontologique » s’en trouve ruiné : il confond une propriété du second ordre avec une propriété du premier ordre. Admettons – par hypothèse – que Dieu ait toutes les perfections ; on ne peut considérer que l’existence en fasse partie. Et l’on ne peut donc en inférer l’existence de Dieu.

C’est maintenant au tour de Bertrand Russell (1872-1970) de faire son apparition dans l’ouvrage. Il pense, contrairement à Frege qui y voit des objets logiques, que les ensembles sont des fictions logiques. Pour nous faire comprendre cette notion, Beaney prend pour exemple la phrase : « La femme britannique moyenne a 1,9 enfant ». C’est une affirmation qui, de manière dissimulée, se rapporte à toutes les femmes britanniques, une affirmation qu’on peut reformuler ainsi : « Le nombre total d’enfants britanniques divisé par le nombre total de femmes britanniques est égal à 1,9 ». La « femme britannique moyenne » est évidemment une fiction logique (comme le disait Coluche : « j’ai pas trouvé la virgule »). Pour Russell, les ensembles sont des constructions logiques par rapport auxquelles les concepts sont « ontologiquement premiers ». Dire, par exemple, que l’ensemble des chevaux est un sous-ensemble de l’ensemble des animaux n’exige pas que de tels ensembles « existent » ; c’est de concepts qu’il s’agit en réalité : tout objet ayant la propriété d’être un cheval a également la propriété d’être un animal. (∀x) (Cx ⇒ Ax)

Le paradoxe que Russell mit au jour fit abandonner à Frege son projet logiciste (consistant à vouloir réduire l’arithmétique à la logique). La contradiction en cause se rattache à cette question (un peu malaisée à saisir immédiatement3) : l’ensemble de tous les ensembles qui ne sont pas membres d’eux-mêmes est-il ou non membre de lui-même ? S’il l’est, il ne l’est pas ; s’il ne l’est pas, il l’est. Russell a surmonté la difficulté en concevant sa « théorie des types ». Il existe une hiérarchie des objets et des ensembles : un ensemble ne peut être membre de lui-même mais seulement d’un ensemble de niveau supérieur.

Pour en revenir à l’existence, Beaney n’oublie pas de rappeler que Russell est célèbre également pour sa « théorie des descriptions ». Il a montré qu’une phrase comme « le roi de France est chauve » devait se décomposer de la façon suivante : 1. Il y a au moins un roi de France. 2. Il y a au plus un roi de France. 3. Tout ce qui est roi de France est chauve. L’assertion en question est donc fausse – et non dépourvue de sens comme le pensent certains – car le premier énoncé est faux ; elle n’est pas relative au roi de France mais au concept « roi de France », qui n’a aucune instanciation (pas plus aujourd’hui qu’à l’époque où Russell a envisagé le problème).

L’énigme de l’identité

En quoi la philosophie analytique mérite-t-elle ce qualificatif ? À un triple titre, selon Beaney. L’analyse est traditionnellement définie comme la décomposition d’un tout en ses éléments constitutifs ; et aussi comme l’opération réduisant ces éléments à un principe premier. Mais l’analyse a encore une dimension interprétative : elle vise à fournir des ressources conceptuelles plus riches permettant d’éclairer la signification d’un mot, d’une phrase, etc. L’auteur fait entrer en scène G. E. Moore (1873-1958), qui s’intéresse particulièrement, quant à lui, à l’épistémologie et à l’éthique. Dans ses Principia Ethica (1903), il défend l’idée que le bon (« good ») est un concept inanalysable, une qualité simple – comme peut l’être la couleur jaune, par exemple – que nous fait percevoir l’intuition. Ramener le bon à toute autre notion relèverait de ce que Moore appelle le « sophisme naturaliste ». La position de Moore conduit au « paradoxe de l’analyse » : aucune définition, semble-t-il, ne peut être à la fois exacte et instructive. Ou je dis A=A, ce qui est indiscutable mais ne m’apprend rien ; ou je dis A=B, mais comment une telle identité serait-elle possible4 ?

Frege est parvenu à résoudre l’énigme en distinguant le sens et la référence. Pour que A=B, il faut que A et B renvoient au même objet mais par des chemins différents. « L’étoile du soir est l’étoile du matin » : deux sens distincts (le sens est alors le mode de détermination de la référence) pour une référence unique (Vénus). Pour que le paradoxe de l’analyse se dissipe, note Beaney, il est donc nécessaire que celle-ci présente, en plus des caractères mentionnés plus haut, une dimension transformatrice.

Dire et montrer

Pour introduire Ludwig Wittgenstein (1889-1951), Michael Beaney se demande s’il y a des choses que nous ne pouvons logiquement dire ou penser. Nous avons déjà vu des limites de cette nature : pour Russell, un ensemble ne peut être un objet ; un ensemble ne peut être membre d’un ensemble de même type que lui. Prenons un exemple plus simple : le concept d’avoir faim. N’est-il pas tout aussi insensé de dire d’un ordinateur qu’il n’a pas faim que de dire qu’il a faim ? Certains concepts ne peuvent tout simplement pas subsumer certaines choses, à moins d’une erreur de catégorie. De même, Wittgenstein estime que Russell tente, à propos de la théorie des types, de dire quelque chose qui ne peut être dit : il n’y a pas de sens à énoncer qu’un ensemble n’est pas membre de lui-même. Ce sont là des choses qui peuvent être montrées mais pas dites. Ainsi, la distinction entre objet et concept ne peut être que montrée, par le fait que les termes utilisés dans l’un et l’autre cas opèrent de manière différente, comme le font, par exemple, les noms propres et les mots désignant des concepts (qui sont respectivement, selon Frege, des « expressions saturées » et des « expressions incomplètes »). Que le concept « avoir faim » ne puisse s’appliquer à autre chose qu’à un animal est montré par notre emploi de la locution verbale « avoir faim ».

Selon le premier Wittgenstein, une phrase n’a de sens qu’à la condition qu’elle dépeigne un état de choses possible ; n’y satisfaisant pas, les propositions logiques n’ont pas de sens : elles sont vraies de quelque façon que soit le monde. Ce sont des tautologies. Mais si elles n’ont pas de sens, elles ne sont pas pour autant des non-sens. Les propositions logiques montrent quelque chose. Par exemple, « P ou non-P » montre ce qu’on appelle la loi du tiers exclu. Pour qu’il y ait non-sens, il faut que soient transgressées les règles qui gouvernent l’usage de certaines expressions : « mon ordinateur a faim ». Une phrase comme « aucun concept n’est un objet » est un non-sens déguisé. Mais l’élucidation des raisons pour lesquelles c’est un non-sens montre quelque chose des caractéristiques de notre langage.

Quant aux tenants de l’empirisme logique, que l’auteur évoque brièvement, ils prônent la distinction entre propositions analytiques et propositions synthétiques, et le vérificationnisme : une proposition synthétique n’a de sens que si elle peut être vérifiée. Vraies ou fausses en vertu de la signification de leurs termes, les propositions de la logique sont analytiques. Et les propositions métaphysiques, qui ne sont ni analytiques ni synthétiques, sont dénuées de sens. Pour Rudolf Carnap, ce sont des pseudo-propositions.

La logique de tous les jours

Après ces figures illustres, Michael Beaney fait appel à une personnalité beaucoup moins célèbre aujourd’hui : Susan Stebbing (1885-1943), qui contribua à promouvoir le développement de la philosophie analytique en Grande-Bretagne. Stebbing fut aussi, nous apprend l’auteur, l’une des premières à répondre aux attaques qu’avait subies la métaphysique : aucune conception philosophique ne peut, selon elle, se dispenser de présupposés métaphysiques, comme la distinction entre objets et concepts (Frege), l’existence nécessaire d’objets pour que nous puissions user du langage de manière sensée (Wittgenstein), l’opposition absolue entre vérités analytiques et vérités synthétiques (empirisme logique), etc.

Si Beaney inclut Susan Stebbing dans sa présentation de la philosophie analytique, c’est manifestement pour insérer cette dernière au sein d’une démarche plus générale et, en quelque sorte, plus quotidienne. Stebbing, en effet, a écrit plusieurs ouvrages où, s’adressant à un large public, elle déjoue les erreurs de raisonnement dans lesquelles nous pouvons facilement tomber : analogies ou métaphores piégeuses, polysémie, etc. L’une des erreurs logiques les plus répandues tient à une application défectueuse du modus ponens, à la confusion entre l’implication et l’équivalence. Beaney a recours à un test (1966) dû au psychologue Peter Wason. Quatre cartes, chacune ayant une lettre sur une face et un nombre sur l’autre, sont disposées sur la table et laissent voir ceci : A, M, 3, 6. La question est de savoir quelle(s) carte(s) il faut retourner pour vérifier l’implication suivante : s’il y a une voyelle d’un côté, alors il y a un nombre impair de l’autre. Rares ceux d’entre nous qui répondent juste du premier coup. La carte M n’est pas en cause ; mais la carte 3 non plus : rien n’interdit à une consonne d’être associée à un nombre impair. En revanche, il faut retourner la carte A (la présence d’un nombre pair infirmerait la proposition) et la carte 6 (la présence d’une voyelle infirmerait la proposition). La présence d’un nombre impair est une condition nécessaire pour qu’il y ait une voyelle de l’autre côté de la carte. Mais ce n’est pas une condition suffisante.

Un livre réédité tout récemment inventorie un certain nombre d’erreurs logiques5. Outre celle que nous venons de voir, on y rencontre entre autres : la confusion entre disjonction exclusive et disjonction inclusive ; l’attribution au tout de propriétés qui n’appartiennent qu’aux parties ; les généralisations abusives ; la confusion entre les propriétés accidentelles et les propriétés essentielles ; la confusion du contraire et du contradictoire ; le fait de prendre pour une relation de cause à effet ce qui n’est qu’une succession dans le temps ; l’argument d’autorité ; la pétition de principe ; le renversement de la charge de la preuve, etc.

La libre expression des opinions supposant que ceux qui les émettent sachent exactement ce qu’ils disent, ayons tous à cœur de ne jamais enfreindre, si ce n’est par jeu, les règles de la logique : l’acquisition de ce qu’un philosophe d’autrefois6 appelait la « langue du raisonnement » devrait constituer le premier des apprentissages. Quant à Michael Beaney, il s’est magistralement acquitté de la tâche qu’il s’était fixée : révéler ou rappeler à son lecteur, d’une manière attrayante et concise, que la philosophie analytique cultive et prolonge cette exigence comme aucune autre discipline.

Notes

1 – Premier Prix du Conservatoire de Paris, Thierry Laisney a écrit de nombreux articles sur la musique dans La Quinzaine littéraire de Maurice Nadeau dont il fut le secrétaire de rédaction. Il a publié ici en août 2017 une recension du livre de Violaine Anger Sonate que me veux-tu ?

2 Michael Beaney, Analytic Philosophy. A Very Short Introduction, Oxford University Press, 2017.

3 – On peut prendre l’exemple de catalogues recensant les livres d’une bibliothèque, catalogues dont certains se répertorient eux-mêmes et les autres non. Imaginons qu’on établisse deux « méta-catalogues » les réunissant : celui des catalogues qui se répertorient eux-mêmes et celui des catalogues qui ne se répertorient pas eux-mêmes ; il est impossible de savoir si ce second catalogue doit ou non se répertorier lui-même.

4 – Dans un sketch, Coluche, décidément analytique, rétorque à un comparse qui lui a dit « donner c’est donner, reprendre c’est voler » : « donner c’est donner, reprendre c’est reprendre… c’est voler qu’est voler ».

5 – Laurence Bouquiaux et Bruno Leclercq, Logique formelle et argumentation, Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur, 2017.

6 – Pierre Laromiguière (1756-1837) ouvre ses Leçons de philosophie (1815) par un « Discours sur la langue du raisonnement ».

Le livre de Nedjib Sidi Moussa ‘La Fabrique du Musulman’

Recension

C’est à dessein, et non en vertu d’une négligence typographique assez répandue, que Nedjib Sidi Moussa met une majuscule à « musulman » dans son livre La Fabrique du Musulman. Essai sur la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale1. Faisant fi des singularités, de la variété et des divisions d’un ensemble qui ne comprend pas que des pratiquants, cette majuscule emphatique enveloppe une communauté coalisée et « fabriquée » par un mouvement qui, depuis des années, place les préoccupations identitaires au-dessus – ou plutôt à la place – des questions sociales. Non seulement ces dernières sont surclassées, mais elle sont instrumentalisées au profit d’une culture de l’excuse en vertu de laquelle un comportement identitaire, pourvu qu’il puisse être reconverti en termes de victimisation post-coloniale et/ou raciale, quelque violent et séparatiste qu’il soit, est encouragé.

Même si cette catégorisation en forme de « sous-nationalité de substitution », cette coalition identitaire au « confessionnalisme honteux dans le pays de la loi de 1905 », procède en partie de facteurs objectifs propres à la situation de l’immigration maghrébine et à l’évolution de la société française, elle a pour artisans principaux des « entrepreneurs communautaires » où l’on trouve militants associatifs, religieux, hauts fonctionnaires, élus, journalistes, éditeurs, universitaires.

Aux manettes de ce rouleau compresseur qui prétend soumettre tout un pan de la société à une bigoterie impérative et régressive, qui contraint nombre de personnes de culture musulmane à dissimuler leurs convictions, qui jette aux oubliettes le mouvement émancipateur du combat social et des luttes ouvrières, bien sûr les communautaristes musulmans ne sont pas en reste, mais leur entreprise n’aurait pas eu tant d’efficacité sans le soutien actif d’intellectuels, de journalistes et de militants pas seulement de « la gauche de la gauche ».

L’introduction de l’ouvrage est explicite :

« […] en quête d’un prolétariat de substitution ou d’une nouvelle cause étrangère de proximité, ces activistes ont ainsi trouvé les ‘Musulmans’ quand ils ne les ont pas réinventés à leur image. Qu’elle récuse ou non le label ‘islamo-gauchiste’, cette gauche cléricale à tendance racialiste a substitué la lutte des races à la lutte des classes, en vouant aux gémonies le vieux combat contre l’oppression religieuse, sans oublier celui de la séparation des Églises et de l’État.
Ce faisant, cette gauche bien spécifique participe avec les racistes antimusulmans, les institutions étatiques et les entrepreneurs identitaires à la formation d’une communauté musulmane distincte des autres composantes de la société dans son organisation, ses objectifs et ses moyens d’expression politique » (p. 20-21)

Inspiré et éclairé par l’étude de ce qu’on doit toujours appeler du beau nom de « classiques du mouvement social ouvrier », le livre fait l’histoire de ce basculement, de cette subreption identitaire dont la victimisation est un des plus puissants leviers ; il en identifie les promoteurs avec une grande minutie, fournissant de nombreuses références. Pour effectuer le tour de ces mouvements de « fabrication » et de promotion, il remonte chaque fois à leur apparition, à leurs racines historiques, à leurs sources d’inspiration.

Après une présentation thématique (Introduction et chap. 1), l’analyse factuelle commence (chap. 2 et 3) par l’émergence du statut de « victime héréditaire » et celle de la « promotion de la race ». C’est le « moment postcolonial » avec le parcours des « Indigènes » depuis leur appel de 2005 jusqu’aux réunions de 2016 « pour le droit à la non-mixité », et celui de sa figure de proue Houria Bouteldja. Ce moment engage un travail ethnodifférentialiste qui promeut la conversion religieuse, l’endogamie raciale et la non-mixité. Cela à grand renfort de diatribes anti-Lumières dont Sidi Moussa fait remarquer l’impertinence « car ce genre de propos est réfuté par l’histoire du mouvement anticolonialiste en Algérie dont les dirigeants opposaient les principes de la Révolution française de 1789 à la France coloniale » (p. 59). J’ajouterais volontiers que ces propos rejoignent – la qualité littéraire en moins – les déclarations antirévolutionnaires développées outre-Manche et outre-Rhin au nom d’un ordre social distributif et de l’ordre naturel du Volksgeist que les Soldats de l’An deux sont venus troubler.

L’auteur s’intéresse (chap. 4) bien sûr à la dérive religieuse, réactionnaire et antisémite du soutien inconditionnel aux Palestiniens, corrélative de l’abandon par la gauche d’un internationalisme conséquent issu du mouvement ouvrier (p. 69). Cette dérive s’illustre notamment par les relations sinueuses entre Dieudonné et les Indigènes, qui finissent par le soutenir en 2014, à tel point que Bouteldja présente ce « mouvement de balancier vers la droite » comme une libération.

La notion d’ « islamophobie » en prend pour son grade (chap. 5). On trouvera une note très utile rappelant son origine – laquelle se situe au sein même du colonialisme français au début du XXe siècle2. Le terme s’est largement répandu depuis 2003, en se déportant sur l’objectif de censure qu’on lui connaît aujourd’hui et que Sidi Moussa n’est ni le premier ni le seul à souligner. Il le fait en ces termes :

« […] loin de se limiter aux discriminations ou violences contre les musulmans présumés – ce qui effectivement doit être combattu – elle engloberait les œuvres jugées « blessantes » et viserait à empêcher, sur le plan juridique, la critique de la religion musulmane. » p. 94

C’est l’occasion de rappeler la fondation et les lignes directrices de mouvements et d’organisations tels que le CCIF, le CRI (Coordination contre le racisme et l’islamophobie dont le président «Abdelaziz Chaambi fut le cofondateur en 1987 du groupe islamique Union des jeunes musulmans qui a manifesté à Lyon pour l’interdiction du livre de Salman Rushdie »), de l’OCI (Organisation de la Conférence islamique) qui en 2008 dénonce, après la publication des caricatures de Mahomet, « L’usage à mauvais escient de la liberté d’expression ». On n’oublie pas le rôle de représentants du NPA, du Front de gauche, du PCF, attesté notamment par leur présence active à la « Journée d’études internationales, enjeux et débats autour de la reconnaissance de l’islamophobie… » du 13 décembre 2013 à la Bourse du Travail de Paris.

Le chapitre 6 intitulé « La représentation des musulmans » élargit la perspective historique en remontant à la diffusion de la dynamique djihadiste algérienne des années 1990, enclenchant la multiplication des mouvements identitaires, ce que l’auteur appelle l’« émulation communautariste ». Il rappelle la création du Parti des musulmans de France en 1997, puis le rassemblement pro-palestinien de novembre 2000 où l’on put entendre le slogan « Mort aux Juifs ! ». Ce chapitre propose une profusion d’informations sur les réseaux et mouvances islamistes, promouvant ou soutenant l’islam politique.

Enfin, le 7e et dernier chapitre boucle le cercle en évoquant « le flirt de l’extrême droite avec les islamo-conservateurs », en soulignant le rôle central d’Alain Soral dans l’élaboration de « visions partagées antisémites et différentialistes, séparatisme communautaire, traditionalisme, obsession alimentaire-identitaire.. » et antiféministes p. 137

La conclusion reprend la thématique de cette calamiteuse recomposition, en la caractérisant de manière oxymorique comme « processus d’intégration dans la séparation » et comme « subversion falsifiée ». Elle se place sous un régime critique appelant les militants du combat social à sortir de l’aveuglement et du paternalisme qui refuse chez les réactionnaires chrétiens ou juifs ce qu’il tolère chez leurs homologues musulmans. En voici, pour terminer, deux extraits :

« Habillage théorique d’une politique du ghetto, par le ghetto et pour le ghetto, l’ethnodifférentialisme ne peut devenir un point d’appui pour les partisans de l’égalité et de la liberté sauf à condamner définitivement ces idéaux. » p. 142

« L’antifascisme qui ne verrait le totalitarisme survenir que du côté d’une extrême droite classique commettrait une erreur d’appréciation de la situation qui exige d’associer à la vague brune-marine les plus larges masses, sans distinction d’origine ou de religion. En flattant leur misogynie, leur antisémitisme, leur bigoterie, leur homophobie, leur avidité ou leur complotisme, les fascistes cherchent à séduire les réactionnaires musulmans, politisés de façon superficielle et gavés de thèses confusionnistes, qui ne demandent qu’à manifester une francité rebelle, à défaut d’être révoltés. La subversion falsifiée fournit à la réaction des bras et des voix, tandis que les révolutionnaires font mine de ne pas comprendre pour ne pas combattre. » p.144-145.

  •  Nedjib Sidi Moussa, La Fabrique du Musulman. Essai sur la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale, Paris : Libertalia, 201
  • Je saisis l’occasion de rappeler le livre de Julien Landfried Contre le communautarisme (Paris, Armand Colin, 2007), qui analysait le phénomène des revendications identitaires, et démontait, exemples à l’appui, le mécanisme de victimisation sous l’angle d’une ontologisation des différences. Mezetulle en avait proposé une recension en novembre 2007, toujours en ligne sur le site d’archives : http://www.mezetulle.net/article-13849093.html
  • On peut lire un long entretien avec Nedjib Sidi Moussa sur le site Diacritik.
  • Voir aussi la recension du livre de Fatiha Agag-Boudjahlat Le Grand Détournement (Paris : Cerf, 2017).

Notes

1 – Paris : Libertalia, 2017.

2 – Cf. notamment Alain Quellien La Politique musulmane dans l’Afrique occidentale française, Paris, Émile Larose, 1910.

L’écriture inclusive séparatrice. Dossier récapitulatif

Faites le test « Bisous à tous deux »

Au moment où la discussion sur l’écriture dite « inclusive » semble atteindre son étale de haute mer, je propose ci-dessous une récapitulation des articles publiés sur Mezetulle (l’ancien et le nouveau) à ce sujet et sur la féminisation des termes. On trouvera dans les notes de ces différents textes d’autres références enrichissant la réflexion.
Je saisis l’occasion pour ajouter une pièce au dossier. Le test « Bisous à tous deux » révèle que l’écriture « inclusive » et généralement la novlangue acharnée à séparer les sexes non seulement sont exclusives, mais qu’elles procèdent à une « invisibilisation ».

Tout récemment, en écrivant un mél à un couple ami – composé, cela a son importance, d’un homme et d’une femme – je me suis rendu compte non seulement que je ne pouvais pas m’adresser à eux comme couple en pratiquant l’écriture inclusive, mais aussi que la diffusion de celle-ci risque de rendre difficile une expression vraiment inclusive même pour ceux qui ne la pratiquent pas.

« Chers tous deux » : c’est ainsi que j’ai l’habitude de commencer les courriels que je leur envoie. Mais la novlangue politiquement correcte réclamant la spécification sexuée jette le discrédit sur cette formule, au motif qu’elle « invisibilise » le féminin. Si cette novlangue se répand et devient norme, l’usage extensif (désignant les deux genres et en l’occurrence les deux sexes) au pluriel du genre non-marqué (dit improprement masculin) ne sera plus compris. De sorte que la formule « Chers tous deux » se ratatinera sur un sens intensif ; elle ne pourra être utilisée que pour s’adresser à deux personnes de sexe masculin…

Bien sûr je peux pratiquer l’évitement absolu et écrire « Cher X, chère Y », mais je pourrais aussi bien m’adresser ainsi à deux personnes ne formant pas un duo (en l’occurrence un couple). Parler d’un duo composé d’un homme et d’une femme ou s’adresser à lui : c’est vraiment le moment d’être inclusif ! Alors essayons de recourir à l’écriture inclusive et voyons si elle inclut tant que ça.

Je me lance. Pas facile. En plus il y a ce fichu accent sur « chère »1… . En plus qu’est-ce que je vais faire du « t » qui n’apparaît pas au pluriel du genre non-marqué et qui apparaît au genre marqué aussi bien au singulier qu’au pluriel ?
J’évite la difficulté technique en optant pour la simplification : d’emblée je mets l’ensemble au pluriel. « Chers·ères tous·tes deux ». Ouf, ça semble tenir la route !

Mais on n’a pas avancé pour autant. Avec cette formulation chiffrée, je ne m’adresse pas davantage à deux personnes de sexe différent : je ne fais que reproduire et figer cette fois dans l’écriture, par un encodage savant, la difficulté que je signalais plus haut. Une fois décryptée, l’écriture inclusive va en effet me faire dire successivement et lourdement d’abord « chers tous deux » cette fois au sens intensif et restrictif ( = deux personnes de sexe masculin), puis « chères toutes deux ». Autrement dit en privant le genre non-marqué (dit masculin) de la fonction extensive, elle en restreint l’usage : il ne désigne plus alors que le masculin, le vrai, celui qui a des couilles. Mais cette privation fait également disparaître la fonction extensive : en prétendant enrichir et préciser la langue, on l’appauvrit2.

Avec « Chers·ères tous·tes deux » le duo formé de deux personnes de sexe différent est « invisibilisé » ! On s’adresse soit à un duo homosexué dont le sexe est indéterminé, soit à un ensemble de duos homosexués dont l’un au moins est de sexe différent de l’autre ou des autres.

Résultat de ces tentatives : on ne sait plus comment s’y prendre pour désigner conjointement un couple ou un duo de personnes dont l’une est de sexe masculin et l’autre de sexe féminin3. Alors qu’avec un genre extensif4 c’était tout simple, intelligible par tous, économique et élégant.

CQFD : l’écriture dite inclusive est exclusive – et en cette occurrence sa belle volonté de « visibilité » la voue à un sexisme délirant qui fait obstacle à la désignation de couples hétérosexués. Strictement partageuse elle sépare les sexes, et n’envisage pas qu’on puisse les inclure dans un même genre, non seulement lorsqu’on les rassemble dans un groupe pas forcément pair (« chers lecteurs, chers auditeurs, chers amis, chers adhérents.. »), mais aussi quand on les considère en duo ou quand ils se réunissent en paires amoureuses. On peut s’interroger sur les prétendus objectifs de « visibilisation » et de « diversité » impliquant une telle discrimination.

Que faudra-t-il comprendre désormais au sujet des « amants désunis » du poème de Prévert dont il est dit qu’ils vivaient « tous les deux ensemble » ?
Et faites gaffe quand vous écrirez « bisous à tous deux » dans un sms.

Récapitulation

« L’écriture inclusive pour les malcomprenant·e·s » par CK (9 oct 17)

« Féminisation, masculinisation et égalité(E) » par Mezetulle (1er avril 2017)

« La langue française : reflet et instrument du sexisme ? » par André Perrin (28 oct. 2014)

« Madame le président et l’Académie française » par CK (15 oct. 2014)

« Novlangue : comment dit-on « la victime » au masculin ? » par CK (4 août 2014)

Sur le site d’archives :

« La langue est-elle sexiste? » par Jorge Morales (18 sept. 2014)

« Humanité, différence sexuelle et langue » par Alain Champseix (21 août 2014)

Edit du 17 décembre 2017. Je me permets de signaler la chronique de Sabine Prokhoris dans Libération du 14 décembre « Le trompe-l’œil de l’écriture inclusive« .

Notes

1 – Je repense à la réplique du personnage incarné par Jean-Pierre Bacri dans le film d’Agnès Jaoui Le Goût des autres. Entendant les premiers mots de Bérénice, il soupire : « P… en plus, c’est en vers ! ». Eh oui, p…, le français est une langue accentuée !

2 – On a vu dans un précédent article que le genre non-marqué (dit « masculin ») n’a pas le monopole de cette fonction extensive puisqu’il existe en français bien des substantifs de genre marqué (dit « féminin »), comme « la personne », « la victime », qui la remplissent.

3 – Effet restrictif et discriminant que produisent aussi les formules d’un personnel politique s’obstinant à réitérer la séparation avec « celles et ceux », « toutes et tous », « nombreuses et nombreux ». Mais ajoutons une note rassurante : il en faudra sans doute davantage pour rendre les lecteurs insensibles à la subtilité d’une Amélie Nothomb lorsqu’elle écrit à la page 10 de son roman Frappe-toi le cœur (Paris : Albin Michel, 2017) : « Le plus beau garçon de la ville s’appelait Olivier. […] Gentil, drôle, serviable, il plaisait à tous et à toutes. Ce dernier détail n’avait pas échappé à Marie. » On ne peut ramener plus nettement et plus drôlement la formule faussement inclusive tous et toutes à sa fonction séparatrice.

4 – Voir la note 2.

L’écriture inclusive pour les malcomprenant·e·s

L’écriture inclusive est à la mode. J’essaie de m’y mettre, avec bien du mal. Il faut dire que je traîne un lourd handicap, séduite que j’étais par les raisonnements de l’Académie française. Elle prétend que genre grammatical et genre naturel sont disjoints, et qu’il existe en français un genre marqué et un genre non marqué ayant valeur extensive1. J’en étais encore là lorsque j’ai publié mon affreux poisson d’avril 2017 imprégné de malveillance et nourri par ces arguments ringards. Maintenant que j’ai pris de bonnes résolutions pour la rentrée, je fais des exercices de rééducation. Mais il y a encore des choses que je n’arrive pas à faire ou que je ne comprends pas.
Voici par exemple deux difficultés.

1° Je ne sais pas expliquer à un petit garçon qui vient d’entrer en CE1 comment on doit prononcer une séquence écrite ainsi :

« les instituteur·rice·s conseillent à leurs nouveau·elle·x·s élèves d’être travailleur·euse·s »

J’espère que c’est correct : je tente d’appliquer les recommandations du manuel qui fournit la formule de composition des mots avec le « point milieu » et où on trouve également des listes de transcriptions2. C’est ainsi que, tentée d’abord d’écrire « nouveaux·elles », j’ai renoncé et observé plus scrupuleusement la règle indiquée page 7 du Manuel, ce qui donne dans mon application de malcomprenante : «  nouveau·elle·x·s ». Inutile de préciser que, d’ordinaire excellente dactylo en écriture « normale » (oops, pardon, en écriture macho), j’ai mis pas mal de temps à taper la séquence. J’excepte bien sûr le temps passé à trouver le code pour obtenir le « point milieu » : on nous rassure, les claviers vont bientôt remédier à ce défaut. N’empêche que même avec cette touche supplémentaire, il va falloir acquérir d’autres automatismes de frappe.

Revenons à notre séquence. Une partie se déchiffre en lecture alphabétique (en voyant ce qui est écrit, on sait quels sons on doit émettre3) mais une autre partie ne peut pas se lire ainsi. En effet, dès qu’un terme contient un ou plusieurs « points milieu », il faut repérer les lettres à déplacer pour les coller à un radical commun qu’il faut isoler mentalement, puis ajouter les éventuelles marques du pluriel qui sont à coller aux mots déjà obtenus, toutes opérations d’autant plus difficiles qu’elles ne se présentent pas séquentiellement. Il n’y a plus de principe homogène de lecture.

Davantage : à certains moments il faut dire ce qu’on voit, à d’autres il faut dire ce qui n’est pas écrit et recourir à une interprétation qui transcende la littéralité. Mais quelle interprétation ? Faut-il dire « les instituteurs et les institutrices » ou mettre en facteur l’article et se lancer dans un shortcharabia du genre « les instituteurs-trices » ou « les instituteurs-institutrices » ? Fort heureusement, je trouve en ligne un charitable article4 qui suggère des solutions pour me sortir de la « crétinerie » :

« Qui s’habitue pendant quelques [sic]5 temps à la lecture de tweets et d’articles en écriture inclusive en arrive tout naturellement à deux types de comportement.
Premièrement, le cerveau transforme cette notation en un terme neutre: si nous lisons «les chanteur·euse·s», nous comprenons immédiatement qu’il s’agit des hommes et des femmes qui chantent. Et hop, passage au mot suivant, comme dans la méthode globale.
Deuxièmement, s’il nous faut désormais lire un texte inclusif à voix haute, on prendra la peine de développer en disant «les chanteurs et les chanteuses», ce qui est moins lourd à l’écrit. »

Sortir de la crétinerie, c’est une gymnastique : « hop » passer au mot suivant « comme dans la méthode globale », autrement dit zapper. Au diable la mécanique, vive la « compréhension » immédiate ! Ou alors à haute voix, c’est « développer » une séquence qui n’est pas écrite et qu’on va chercher où ?…. mais dans sa « culture », dans ses « prérequis » ! Que voilà une bonne idée pour une école « inclusive » qui ne recourt à aucun présupposé, et qui pourfend les « implicites » générateurs de discrimination !

2° Je n’ai toujours pas résolu une question que posait mon insolent poisson d’avril. Comment fait-on dans l’autre sens ? Je veux dire : comment fait-on avec les mots de genre marqué (dit improprement féminin) qui peuvent désigner des personnes de sexe masculin ? J’ai beau scruter les listes du Manuel je ne les y trouve pas6.

Je complique ma vie de malcomprenante en imaginant ce petit exercice pervers : transposer en écriture inclusive et gender-correcte le texte suivant.

« Les nouvelles recrues (de nombreuses personnes ont été admises), se sont bien vite adaptées. Celles qui ont été postées comme sentinelles n’ont rencontré aucune difficulté, même si les estafettes ont eu un peu de mal à remplir leur fonction. Mais une vigie prénommée Victor a été la dupe d’une mauvaise plaisanterie faite par une fripouille. L’enquête a réussi à identifier cette dernière – un garçon peu recommandable – et la victime a été réconfortée : Victor est à présent la vedette du régiment, décidément c’est une star. »

Faut-il opter pour la manière forte en inventant une forme « masculine » à affubler aux substantifs recrue, personne7, sentinelle, vigie, estafette, dupe, fripouille, victime, vedette, star ? Ou bien faut-il les laisser tels quels en admettant qu’ils deviennent épicènes et ne faire varier que l’article ? En tout état de cause, on peut craindre que leur enlever la marque dite (improprement) du féminin, et dire « le victime », « le personne », etc., serait une « invisibilisation ».

Notes

1 – Voir http://www.academie-francaise.fr/actualites/feminisation-des-titres-et-des-fonctions On peut souligner que l’Académie ne parle pas de « neutre », mais de « genre non marqué » ou « extensif ». Comme on le verra plus loin, l’Académie ne précise pas dans ce bref texte que le genre marqué peut, plus rarement il est vrai, avoir valeur extensive.

2 – Manuel d’écriture inclusive de l’agence Mots clés, dont la promotion figure sur le site officiel du Secrétariat d’Etat en chargede l’égalité entre les femmes et les hommes : http://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/initiative/manuel-decriture-inclusive/

3 – Voir ici même l’article « L’alphabet, machine libératrice ».

4 – « Huit idées reçues ou crétineries sur l’écriture inclusive » par Lucile Bellan et Thomas Messias.

5 – On voit ici que les signataires (j’écris « signataires », stratégie d’évitement, parce que je ne sais pas s’il faut écrire « l’auteur et l’auteure » ou « l’auteur et l’autrice » ou « les auteur·e·s » ou « les auteur·rice·s ») ont aussi des problèmes avec le nombre et pas seulement avec le genre.

6 – Je ne les trouve pas dans les listes. Car pour le nom personne, il est utilisé par le Manuel sans état d’âme au genre marqué (dit féminin) pour désigner aussi bien des femmes que des hommes. On y donne même en exemple la dénomination québecoise des Droits de la personne humaine : à moins d’être « malcomprenant·e » ou androphobe maniaque, on n’en déduit pas que seules les femmes ont des droits. Mais on en conclut que les signataires du Manuel, malgré leurs déclarations, souscrivent bien au concept de genre extensif proposé par l’Académie. Ils le réservent au seul genre marqué, mais ça ce n’est pas du sexisme, c’est seulement un juste retour des choses.

7 – Il faut distinguer le substantif et le pronom « personne ». Au sujet du pronom, le Dictionnaire d’orthographe de Jouette précise que, « étant indéterminé, il est accordé au masculin [je préfère dire : genre non marqué] singulier mais que « si le mot ne peut désigner qu’une femme, l’accord se fait au féminin ». Ainsi on écrira « Personne n’est assez prudent » et « Personne n’était plus belle que Cléopâtre ». Et le Dictionnaire d’ajouter : « Alors qu’une reine dira : Personne n’est plus puissant que moi (les rois étant englobés dans la comparaison). »

© Catherine Kintzler, Mezetulle, 2017.

Lire aussi sur ce site :
« Féminisation, masculinisation et égalité(e)« 
« L’alphabet, machine libératrice »
« La langue française : reflet et instrument du sexisme ? » par André Perrin

Parution revues « Humanisme » et « Revue d’histoire de la Shoah »

Parution du n° 316 (août 2017) de la revue Humanisme

Avec deux dossiers : « Le transhumanisme », « L’enseignement des questions religieuses », et de nombreux articles d’analyse, des recensions, les chroniques (musique, « vitriol », cinéma)…

Voir le sommaire détaillé ici.

lien pour l’abonnement.

 

Le n° 207 (217/2) de la Revue d’histoire de la Shoah

a pour thème « Des philosophes face à la Shoah », avec de nombreuses contributions parmi lesquelles celles d’Edith Fuchs et de Jean-Michel Muglioni.

On peut consulter la présentation, le sommaire détaillé, acheter le numéro ou des articles séparés sur le site Cairn.

Site de la revue.

« Les sensibilités religieuses blessées » de J. Favret-Saada

En juin 2016, avec l’article « Les habits neufs du délit de blasphème », Jeanne Favret-Saada a bien voulu confier à Mezetulle quelques « bonnes feuilles » de son livre à paraître chez Fayard. Celui-ci vient d’être publié sous le titre Les sensibilités religieuses blessées. Christianismes, blasphèmes et cinéma 1965-1988. Il est disponible en librairie à partir du 11 septembre.

On lit sur la Quatrième de couverture :

Depuis la parution des Versets sataniques de Salman Rushdie en 1988, nous nous sommes habitués aux accusations islamiques de blasphème contre des productions artistiques, ainsi qu’aux redoutables mobilisations qui les accompagnent. Or elles ont été préparées, dans l’Europe et les États-Unis des années 1960 à 1988, par celles des dévots du christianisme (dont parfois leurs Églises) contre des films dont ils voulaient empêcher la sortie. Ils en ont successivement visé quatre, qui font aujourd’hui partie du répertoire international : Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot (Jacques Rivette, 1966) ; Je vous salue Marie (Jean-Luc Godard, 1985) ; Monty Python : La vie de Brian (1979) et La dernière tentation du Christ (Martin Scorsese, 1988).

En se fondant notamment sur des archives inédites, Jeanne Favret-Saada propose une suite de récits qui relatent les ennuis de chacun d’entre eux, et la modification progressive de l’accusation de « blasphème » en une « atteinte aux sensibilités religieuses blessées ». Ce sont autant de moments vrais, qui retracent à eux tous un moment unique de l’histoire de la liberté d’expression.

Lire l’article Les habits neufs du délit de blasphème

 

Art, transgression, permissivité : sur un livre de N. Heinich

Commentaire du livre « Le Triple jeu de l’art contemporain »

Nathalie Heinich, lauréate du prix Pétrarque de l’essai 2017, a été récemment la cible d’une méprisable polémique de la part d’« intellectuels » lanceurs d’anathèmes fondés sur des ragots1. Indignée par tant de bassesse et de malhonnêteté, je remets en ligne un article (publié sur l’ancien site en 2006) consacré au livre Le Triple jeu de l’art contemporain.
Il s’agit d’un très bel ouvrage de sociologie de l’art qui engage une réflexion sur les rapports entre transgression, norme et liberté. C’est aussi un livre de philosophie morale et politique qui révèle la face inquiétante de la permissivité.

L’art contemporain, si on le considère du point de vue des comportements, se laisse décrire en termes de transgression, et cela sous trois angles : production transgressive des artistes, réactions du public, intégration par les experts – critiques et institutions. Le rapport entre artistes et prescripteurs y est décisif : il s’agit, non plus de dire « c’est de l’art », mais de le faire dire. Triple jeu dans lequel la transgression s’emballe de telle sorte que les frontières de l’art reculent de plus en plus et que l’on se demande finalement ce qui pourrait ne pas être de l’art.

Une telle description est possible ; elle est pertinente, susceptible non seulement de vérification mais aussi de variation et de falsification. Elle permet de comprendre un pan non négligeable de ce que nous appelons « art » par la construction et l’opposition de trois paradigmes – art classique, art moderne, art contemporain.

Mais cet éclairage sur l’art comme phénomène social laisse dans son sillage une traînée lumineuse – et peut-être sulfureuse – hors-sociologie : car ce livre est aussi une réflexion philosophique, non pas de philosophie de l’art, mais plutôt de philosophie morale. Il révèle en effet un syndrome contemporain dont la manifestation esthétique est l’un des symptômes : la remise en cause de toute norme, dès qu’elle devient prescription, s’érige elle-même en norme et témoigne de la quête désespérée de la loi.

 

Sociologie et philosophie : trois mauvais procès

Il convient d’abord d’éviter trois mauvais procès trop faciles à faire à cet ouvrage.

Sciences humaines et esthétique

Il ne s’agit pas d’une analyse de l’art contemporain à prétention esthétique, mais d’une analyse sociologique dont l’hypothèse est minimaliste. On touche ici au sérieux des sciences humaines : il faut appréhender ce qui, dans les comportements humains, relève d’une formalisation ou au moins d’une régularité, ce qui fait loi ou structure, ce qui n’est pas de l’ordre de la liberté.

Pourquoi parler de minimalisme ? Il s’agit de donner toute sa puissance à l’analyse sociologique, mais rien qu’à elle. Nathalie Heinich part d’un principe simple : elle analyse des postures (faits sociaux) accessibles par une description rigoureuse et susceptibles de variation expérimentale (on en donnera plus loin un exemple). Ainsi, là où une analyse à prétention substantialiste échoue à saisir des constantes, on conclurait mal en croyant qu’il y a désordre et qu’il faut alors s’en remettre au relativisme.

La double illusion de l’essentialisme et du relativisme repose sur un même faux positionnement : croire que l’art est fondamentalement lié à la question du jugement de goût, et faire de cette liaison un usage dogmatique, réificateur. Au fond, et ironiquement, la démarche est plus kantienne qu’il n’y paraît. C’est précisément en disposant les éléments d’une dialectique à la manière de la Critique de la raison pure (à ceci près qu’il s’agit d’une dialectique expérimentale et non pas transcendantale) que l’on peut prendre en défaut la vulgate philosophique inspirée de la Critique de la faculté de juger.

L’antithétique contemporaine est une antithétique du jugement sur la question « c’est de l’art ».

  • – Thèse : l’art est déterminable par une constante de type ontologique (l’art est nécessaire).
  • – Antithèse : il n’y a d’art que relativement à une extériorité sociale, historique, etc. (l’art est contingent).

Or les deux propositions sont fausses parce qu’elles sont secrètement articulées à une même croyance dans le jugement de goût, tantôt érigé en absolu (substantialisme), tantôt récusé comme impossible (relativisme). Alors apparaît la symétrie entre croyance naïve et croyance déçue : on constate une fois de plus que le scepticisme est un dogmatisme qui s’ignore. Le jugement sur le caractère artistique d’un objet ou d’un phénomène n’est pas fondé sur une constante ontologique ; il n’est pas non plus dispersé dans une contingence radicale, pourvu qu’on l’accroche, non plus à un jugement de goût exalté ou délaissé, mais à la question « que fait l’art ? ». C’est donc une pragmatique des jugements qui résout expérimentalement l’antinomie en la déplaçant sur une question de description sociologique.

« […] il n’existe pas de substantialité des goûts, ni quant à leur objet (l’art), ni quant à leurs sujets (les gens) : il n’existe que des postures, admiratives ou réactives, positives ou négatives, intégratrices ou oppositionnelles, à l’égard d’objets fluctuants, dans des contextes variables, de la part de sujets aux statuts divers. Mais ces postures sont, elles, suffisamment constantes, et portées par des valeurs suffisamment investies, pour donner prise à l’analyse sociologique : à condition du moins que celle-ci se détache d’un projet d’« explication » par des causes plus générales (milieu social ou propriétés esthétiques) au profit d’un projet d’« explicitation » des procédures d’investissement, d’argumentation et d’activation des valeurs. » (p. 61)

On comprend, au passage, la fascination et le malaise des philosophes à la lecture de ce livre, qui singe la philosophie, qui la révèle, qui la trahit en retenant sa démarche et en dénonçant ses objets…

Le concept d’art contemporain : un paradigme

Un second mauvais procès consiste à réduire le terme « contemporain » à une signification chronologique. Le terme « contemporain » ne désigne pas en effet une donnée brute relevant d’une périodisation purement empirique, d’un « déjà-là », mais au contraire, il se construit – c’est un concept qui définit une attitude, une position, un « paradigme ».

Il faut donc, non pas s’en tenir aux dates, mais lier et opposer le paradigme contemporain aux deux autres :

  • – le paradigme de l’art classique repose sur la figuration et se donne pour tâche de « rendre le réel » ;
  • – le paradigme de l’art moderne, toujours attaché au respect des matériaux traditionnels, repose plutôt sur l’intériorité de l’artiste ;
  • – le paradigme de l’art contemporain repose sur la transgression systématique des critères artistiques couramment admis.

En quoi cela le distingue-t-il du second paradigme qui lui aussi avait mis en place une série de transgressions ? L’auteur donne cette réponse dans un texte bref Pour en finir avec la querelle de l’art contemporain (Paris : L’Echoppe, 1999) :

La distinction avec l’art moderne est, en revanche, radicale, lorsque la transgression concerne non seulement les cadres esthétiques (« cadre » pouvant à l’occasion être pris au sens le plus littéral, comme avec Stella), mais aussi les cadres disciplinaires (avec les mélanges d’expressions plastiques, littéraires, théâtrales, musicales, cinématographiques), voire les cadres moraux et même juridiques.

La transgression est essentielle au paradigme contemporain, elle en est constitutive parce qu’elle y est systématique.

Le découpage en paradigmes, même s’il coïncide grosso modo avec des cadres chronologiques, est donc génétique ou catégoriel. Ce découpage permet aussi de revenir sur le premier mauvais procès : car ce qui s’affronte dans les antinomies, ce ne sont pas des goûts, mais bien des paradigmes. On peut donc conclure à une pluralité des façons de voir l’art ; on peut aussi rester fidèle à ses goûts à travers des attitudes différentes. Enfin, on peut et même on doit supposer que la question de la valeur esthétique reste indépendante des paradigmes eux-mêmes, lesquels sont des modalités accessibles à l’analyse des comportements. La confusion entre l’analyse esthétique et l’analyse sociologique est alors fermement dénoncée :

« […] faute de reconnaître l’existence de ces genres, on tend à confondre les critères génériques (qui déterminent l’appartenance à l’art moderne ou à l’art contemporain) et les critères évaluatifs (qui déterminent, à l’intérieur de chaque genre, la plus ou moins grande qualité des propositions artistiques). Ainsi, on tire argument du caractère transgressif d’une œuvre (critère générique) pour la considérer comme intéressante (chez les défenseurs de l’art contemporain) ou inintéressante (chez ses détracteurs) : ce qui évite aux uns comme aux autres d’expliciter les critères proprement esthétiques qui leur permettent de défendre ou de rejeter. » 

L’art contemporain n’est pas un « non-art »

Un troisième mauvais procès consisterait à dire : « faire de la transgression un critère de l’art contemporain, est-ce bien nouveau ? ». Ce serait confondre la démarche de l’auteur. avec une tendance critique de déploration, de méfiance ou d’hostilité envers l’art contemporain. Il est vrai que tout un courant critique, de J. Baudrillard à J.-P. Domecq, a parfaitement décelé l’importance de la transgression comme posture. Mais c’est encore une fois mal conclure, du fait qu’il s’agit d’une posture, au vide de son contenu et à son absence d’objet. C’est, observe l’auteur, remonter trop vite de l’effet – la déconstruction – à une cause imaginaire – une intention de destruction. Or les artistes ne se donnent nullement pour objet de faire du non-art en transgressant les frontières de l’art existantes, bien au contraire :

« Mais il ne s’agit pas pour les artistes de faire du « non-art », comme le croient souvent ceux qui, jugeant de l’extérieur, remontent trop vite de l’effet – la déconstruction – à la cause – une intention de destruction : il s’agit de faire de l’art avec ce qui n’est pas habituellement considéré comme tel. […] L’art contemporain n’obéit pas à une démarche iconoclaste qui viserait à détruire l’art (même si, aux yeux de certains, il y aboutit) : il obéit au contraire à une démarche « iconolâtre » (si l’on peut dire à propos d’œuvres qui font si souvent l’économie de l’image), adoratrice de l’art, consistant à tout lui accorder, à exiger son extension à la totalité du monde. Si les frontières de l’art bougent sous les coups que leur portent les artistes, c’est bien dans le sens d’un spectaculaire agrandissement de son territoire, toujours plus étendu, colonisant toujours plus loin de nouvelles zones de l’expérience – tel, augurent certains, l’Empire romain à son apogée, avant la chute. » (p. 171-172)

Ainsi reste ouverte, demeurant en deçà du champ sur lequel l’auteur travaille, la question de l’art au sens esthétique. Les paradigmes articulent bien des positions ; mais seule l’épreuve du temps peut donner à une œuvre un type de reconnaissance qui excède la seule reconnaissance sociale.

 

Le « triple jeu » et ses conséquences morales

Je propose à présent de suivre quelques-unes des analyses de Nathalie Heinich, choisies en fonction de leur prolongement philosophique, tout en conservant l’ordre de l’exposition suivi par le livre.

Du prologue, consacré aux questions de méthode, on a déjà beaucoup parlé, puisque la démarche y est en effet située dans une topique du partage entre sciences humaines et philosophie. L’auteur y expose aussi les exemples scientifiques dont elle s’inspire. Au-delà de Pierre Bourdieu (Les Règles de l’art), c’est à la sociologie des religions qu’il convient de remonter – déjà mobilisée dans un ouvrage antérieur La Gloire de Van Gogh. Essai d’anthropologie de l’admiration 1991. L’étude de « ce que fait l’art » peut en effet épouser les trois fonctions de ce que font les religions : innovation (analogie entre artistes et prophètes) ; médiation (analogie entre critiques et prêtres) ; adhésion/rejet (analogie entre public et fidèles/mécréants). Trois fonctions qui engagent le triple jeu – de la transgression par les artistes, des réactions du public, de l’intégration par les experts – mais à la différence des religions c’est la nature même de l’innovation qui emballe la machine dans une « partie de main chaude ». À faire de la transgression une prescription, on congédie le sens même de la transgression, tenue, pour rester fidèle à son propre impératif, à une perpétuelle surenchère…

C’est l’occasion d’une mise au point liée à la pertinence et à la valeur de l’analyse sociologique. En s’attaquant de manière minimaliste aux strictes modalités et aux stricts effets de la transgression, une telle analyse dénonce un certain nombre d’illusions liées à une interprétation trop forte de l’acte transgresseur. On en citera deux.

L’illusion de la liberté de l’artiste. Rien n’est plus contraint que l’attitude de l’artiste dans ce mouvement de pseudo-libération. Chercher à modifier les règles du jeu artistique, c’est certes le maîtriser, mais c’est aussi se conformer à un modèle. Alors que l’artiste classique pouvait copier une manière ou des objets, l’artiste contemporain copie une posture : l’impératif de singularité et d’originalité inaugure un nouvel académisme.

L’illusion de l’incohérence du public. Il est tentant mais vain de dire que les gens aiment n’importe quoi ou qu’ils sont prêts à brûler ce qu’ils ont adoré : l’infidélité à des objets peut fort bien s’expliquer par la fidélité à une attitude et la logique de l’avant-gardisme (faut-il dire du snobisme ?) enjoint une forme d’infidélité au nom d’une fidélité à soi-même.

 

Les formes de la transgression et leur falsification

Suit une revue raisonnée et illustrée des formes prises par la transgression, revue classée selon le type de frontière franchie. Parcourons-en quelques-unes.

Frontières de l’art. L’art contemporain s’évertue à brouiller systématiquement la démarcation entre le monde ordinaire et le monde de l’art, entre l’art et la vie, de sorte que « tout est art » (ex. de Rauschenberg et du « lit » 1955, fondation du groupe des « nouveaux réalistes » par Restany, appropriation du réel par le pop art, usage tautologique de la reproduction) ou que « tout le monde est artiste » (diverses formes d’implication du public). On procède aussi à des opérations d’élimination des contenus (le minimalisme, peinture monochrome, J.P. Raynaud) et des contenants (jeu sur les « marqueurs » de l’art : cadre, socle). Puis viennent les transgressions « au second degré », les transgressions de transgressions (Bazile ouvrant une « boîte de merde d’artiste » de Manzoni en 1989 ; hyperréalisme et « nouvelle figuration », Bad painting).

Frontières du musée : faire du « hors-musée » ou transformer le musée en espace ordinaire (land art, œuvres inaccessibles visibles d’avion, dispositifs interactionnels, mail art, diverses formes de « dématérialisation » : destruction de l’objet, identification de l’œuvre à la démarche de l’artiste, installations en cours).

Frontières de la morale et du droit : c’est le cas de certaines formes de body art où l’on risque sa vie, exemple de Michel Journiac qui fabrique du boudin avec son propre sang, ou encore les expositions d’objets volés, etc.

Frontières de l’authenticité et de l’originalité : invention d’une authenticité sans objet (être l’auteur d’un non-objet – ex de la « carte d’authenticité » de Manzoni), invention d’objets sans auteur – ex readymade produit par un autre que celui qui le signe), jeux sur la sincérité (déclarations d’inauthenticité, dépersonnalisation, copy art…).

C’est ici que Nathalie Heinich procède à une variation qui mérite qu’on s’y arrête pour des raisons épistémologiques. Une opinion répandue veut en effet que les sciences humaines soient impuissantes, pour des raisons de structure, à se donner des procédures de falsification de leurs hypothèses : on prétend en effet qu’elles ne sauraient mettre en place des prédictions. On fera d’abord remarquer que la prédiction en matière de sciences de la nature ne suppose nullement une temporalité séquentielle  – celle-ci n’étant bien souvent relative qu’au temps de la prise de connaissance2. La notion de prédiction peut donc s’entendre en termes synchroniques (on peut même prédire le passé comme c’est le cas en astrophysique), on peut citer aussi l’exemple trop négligé aujourd’hui de l’anthropologie structurale3.

Mais suivons l’auteur dans une démarche de prédiction synchronique où elle teste son hypothèse en construisant la possibilité d’une contre épreuve qui pourrait l’invalider et dont on peut contrôler l’existence sur le terrain observable.

On se souvient que la loi fondamentale qui règle les variétés de transgression est dans la fonction de reconnaissance: la transgression n’a de sens que si elle permet à l’artiste de rester dans le jeu, y compris et surtout en en brisant les règles – s’il peut faire dire aux prescripteurs pertinents « ceci est de l’art ». L’impératif d’originalité est donc un noyau dur de l’hypothèse. Si cet impératif peut trouver son application dans la maxime de la transgression, la maxime ne peut cependant pas être appliquée de telle sorte qu’elle ruine la loi qui installe son fonctionnement. On pourra donc, si l’hypothèse est valide, supposer que la transgression ne sera poussée que jusqu’au moment où elle pourrait s’abolir en indifférenciation et en indifférence sociale. Un scénario de test expérimental peut alors être imaginé : certaines configurations sont a priori exclues du fait qu’elles conduiraient à la ruine de l’objectif de reconnaissance sociale ; il suffit de les construire et de regarder si elles sont avérées.

Or, dans cette partie effrénée de main-chaude et de surenchère à la poursuite de l’originalité, il arrive nécessairement un moment où l’impératif d’originalité aboutit à faire de la non-originalité quelque chose d’original. Après avoir épuisé le cercle des transgressions possibles, les artistes sont inévitablement amenés à redécouvrir les vertus de la copie pure et simple, prise cette fois au second et au troisième degrés. Il finissent par inventer une manière originale de ne pas être original – on peut citer le cas du copy art de Tinguely. Mais un cas limite apparaît : le comble de la copie, de la non-originalité redécouverte, serait en effet de s’en prendre à la fois à la personnalisation de l’œuvre et à sa nouveauté. Ce serait de produire quelque chose d’impersonnel (comme l’a parfois fait Warhol), et aussi quelque chose qui a déjà été fait (comme le fait Aubertin en décidant de devenir peintre monochrome après Yves Klein). Peut-on trouver des réalisations qui satisfont ces deux conditions ? Si oui, alors l’hypothèse est falsifiée. Il se trouve que ces deux conditions ne sont jamais réunies – si on produit quelque chose d’impersonnel, il faut que ce soit nouveau c’est-à-dire remarquable; si on produit quelque chose de déjà vu, il faut que ce soit sous une signature originale c’est-à-dire digne d’être remarquée. La réunion des deux conditions « pousserait à son extrême limite la transgression de l’impératif d’originalité, mais aurait l’inconvénient de condamner l’intéressé à une totale obscurité » (p. 139), c’est pourquoi elle ne se produit jamais parce qu’elle contredirait la fonction de la transgression.

Cette revue abondamment illustrée conduit à une conclusion que l’on peut énoncer sous une forme restreinte : les frontières de l’art reculent sans cesse de façon structurelle. Mais elle peut s’énoncer aussi sous forme plus générale : l’art contemporain, de ce point de vue, est plus proche d’une iconolâtrie que d’un iconoclasme – l’adoration de l’art fait qu’il peut s’étendre partout et à tout ; il ne forme plus monde, mais s’étend à tout l’univers. J’y ajouterai une formulation philosophique en forme de problème. On peut se demander si cette abolition de la distinction entre le monde ordinaire et le monde de l’art, entre le réel ordinaire et un réel second, n’aboutit pas à un univers sans issue – qu’il s’agisse d’une logique de cauchemar ou d’une logique de rêve – duquel tout point de fuite est exclu. Ce jeu transgressif serait à lui-même sa propre dupe en produisant comme sa limite une absence de jeu : à force de vouloir se libérer, l’impératif de libération devient lui-même un étouffoir.

À ces formes de transgression s’articulent des formes de réaction du public, qui vont de l’indifférence à l’interrogation et au rejet – lequel peut être profane ou savant. Cette seconde partie est peut-être la moins excitante de l’ouvrage, du fait qu’elle répète parfois la première, notamment dans l’analyse des formes de vandalisme. On y rencontre sous d’autres formes le problème posé par la fusion entre l’art et le monde de la vie ordinaire – fusion prise à la lettre par les « récepteurs » et parfois plus ironiquement qu’on ne pourrait le supposer au premier abord. Ainsi cet exemple, rapporté et analysé par Thierry De Duve, d’un peintre en bâtiment canadien parodiant une œuvre de Barnett Newman intitulée Voice of Fire sous le titre Voice of Taxpayer ; ou celui d’une éponge ménagère oubliée dans une salle du Carré d’art à Nîmes et déclenchant la perplexité des conservateurs ; ou encore celui d’une installation vidéo jetée à la décharge par un jardinier lors d’une exposition à Bienne en 1980.

 

Un art assujetti à son propre impératif de transgression

Quant à la troisième partie, consacrée aux mécanismes d’intégration – qui une fois engagés emballent le moteur d’une transgression toujours plus poussée -, j’en retiendrai avant tout une idée décapante, qui va contre une doxa tenace.

Dans la course à la reconnaissance, les prescripteurs occupent évidemment une fonction clé. Or il se trouve que parmi ces prescripteurs – en position de dire « c’est de l’art » et d’être entendus – les plus efficaces, les plus pertinents, les plus puissants ne sont pas tant les critiques (tout de même assez bien placés) et les galeries d’art que les institutions publiques. On est renvoyé à la forme la plus exécrée de l’autorité, en l’occurrence l’autorité de la cité – osons les « gros mots » : l’autorité politique… C’est par le musée et la subvention publique que passe l’adoubement. La logique d’avant-garde, loin de se définir comme on serait tenté de le croire par une rébellion contre l’autorité et la commande publiques, en recherche au contraire la faveur (p. 274).

Cela rompt bien sûr, comme le souligne l’auteur, avec le schéma romantique de l’artiste en marge des salons officiels, mais je me permets de suggérer que la rupture est encore plus spectaculaire et intéressante avec le schéma classique. Si Richelieu avait bien pensé à reconnaître l’activité artistique, il ne poussait pas l’absolutisme jusqu’à considérer qu’il était en son pouvoir, par cette reconnaissance même, de faire exister l’art. Et la pratique de la commande publique par Louis XIV, si elle a entraîné des effets discriminants bien connus, n’a jamais prétendu s’exercer au-delà de cette frontière ontologique : le souverain, s’il avait le pouvoir de faire connaître l’existence de l’art et plus particulièrement celle de tel art plutôt que celle de tel autre ; celle de tel artiste plutôt que celle de tel autre, n’avait pas en revanche celui de faire exister l’art en lui-même, considéré alors comme toujours préexistant à l’autorité qui le couronne, du moins ontologiquement. La pensée de l’art à l’âge classique est nette sur ce point, et l’Art poétique de Boileau propose (dans ses derniers vers) un concept de la censure qui n’a de sens que négativement et a posteriori, en cela complètement symétrique du concept de génie (abordé par les premiers vers du poème). Or la censure / reconnaissance telle qu’elle est pratiquée par les institutions publiques contemporaines semble bien être l’inverse de celle dont parle Boileau : au lieu de s’exercer sur les défauts et a posteriori, elle se fonde sur des exigences positives et a priori parmi lesquelles figure en place décisive l’obligation de transgression.

On pourra ici reprendre l’exemple d’une œuvre figurative refusée par une commission chargée d’attribuer la manne de l’argent public, non pas au motif qu’elle est figurative, mais parce que l’artiste la présente « au premier degré » sans intention ironique de dérision et de transgression de formes préexistantes.

« C’est ainsi qu’un projet à base de portraits figuratifs, accueilli tout d’abord favorablement [par une commission d’experts], a été rejeté violemment par la commission dès lors que la confrontation du rapporteur avec la personne de l’artiste a fait apparaître l’absence de référence à l’art contemporain et d’intention parodique, disqualifiant l’ensemble du projet artistique comme inauthentique, voire frauduleux : l’artiste n’était authentique qu’au premier degré, croyant naïvement à l’intérêt de peindre des visages sur une toile, sans distance, sans malice ; mais il était inauthentique au second degré, faute de références explicites à la tradition parodique de l’art contemporain ; ainsi cette distance ironique, voire cynique, avec sa propre pratique, qui serait un défaut rédhibitoire en régime de singularité de premier degré (paradigme moderne), devient une indispensable qualité dans ce régime de singularité au second degré qu’est le paradigme contemporain. » [p. 299]

 

Conclusion : une inquiétante permissivité

Je prendrai appui sur cette remarque, qui oppose positivité et négativité, pour conclure sur ce qui me semble être le prolongement philosophique le plus intéressant de cet ouvrage, qui en fait aussi un livre de philosophie morale et politique. On y retrouve de manière nouvelle et inattendue une thèse classique notamment méditée par Hegel dans ses Principes de la philosophie du droit, mais plus récemment élucidée par la réflexion fondée sur la théorie freudienne : l’énonciation de la norme en termes positifs de prescription ou d’autorisation ou encore de permission est profondément contraire à la liberté ; il est plus libérateur d’interdire que d’autoriser. Sans interdit et sans rapport conflictuel et négatif à la loi, la liberté se retourne en fardeau.

Or on voit ici comment cette thèse se noue étroitement à la question de l’art, en tant que celui-ci pose le problème de l’existence d’un monde fictif, et comment par conséquent esthétique et morale s’entrecroisent. De même que l’abolition de toute limite entre monde ordinaire et monde fictif tend à l’extension infinie d’une hyperréalité qui rend tout point de fuite impossible et toute position critique inaccessible ou vaine, de même la transgression, dès qu’elle est traduite en prescription, efface la loi et tue l’effet de liberté qu’elle était censée produire. Nathalie Heinich propose en ce sens quelques pages très fortes sur ce qu’elle appelle « le paradoxe de la permissivité » (p. 338 et suiv.). Elle rejoint par là quelques réflexions actuelles – je pense surtout aux psychanalystes4 – sur un inquiétant phénomène contemporain d’aplanissement des différents mondes sans lesquels il n’y a pas de vie humaine, mondes fondés nécessairement sur des fonctions séparatrices. Ces mondes, qui rendent la vie respirable en même temps que pathétique, s’estompent sous les coups de boutoir de la permissivité et fusionnent en un univers indéfini, un bric-à-brac lisse où l’omniprésence du sexe abolit la sexualité, où l’omniprésence de l’humanitaire abolit l’humanité, où il est mal vu d’avoir une autre passion que celle des droits de l’homme et celle de la féroce charité (c’est-à-dire où l’on ne peut s’enthousiasmer que pour la réalité telle qu’elle est), où la génuflexion obligée envers le prochain récuse la reconnaissance critique du semblable, où la communauté abolit la cité, où la condition humaine se résorbe en machine neuronale, où la transparence des cœurs verrouille tout recul en le rendant suspect5. Le règne sans partage du permis, du positif, de la transparence, de l’univocité, rend les gens fous car il ne leur laisse d’autre choix que celui, impossible, de se libérer de leur propre liberté.

 

Notes

1 – Voir le détail et la réponse de Nathalie Heinich à ses détracteurs pétitionnaires : http://revuelimite.fr/tribune-nathalie-heinich-contre-la-meute.
Article de Libération sur le sujet http://www.liberation.fr/debats/2017/07/09/sociologie-et-homophobie-un-prix-et-une-discorde_1582689  

2 – Le Verrier prédit la présence de Neptune pour l’observateur, mais Neptune existait néanmoins avant cette prédiction . Ce serait une erreur, dit Pascal (préface au Traité du vide) « de croire que la vérité a commencé d’être au temps qu’elle a commencé d’être connue ».

3 –  Voir l’ouvrage de Françoise Héritier Les Deux sœurs et leur mère, Paris : O. Jacob, 1994 qui offre un choix exemplaire de procédures rigoureuses de falsification autour d’une hypothèse, et dont on s’étonne qu’il n’ait pas davantage retenu l’attention des historiens des sciences.

4 – Voir notamment Elisabeth Roudinesco Pourquoi la psychanalyse ? Paris : Fayard, 1999.

5 – Je m’appuie ici sur la lecture comparée des grands critiques du théâtre, notamment Nicole (Traité de la comédie), Bossuet (Maximes et réflexions sur la comédie) et bien sûr J.-J. Rousseau (Lettre à d’Alembert sur les spectacles). Voir l’article Bossuet, Nicole et Rousseau

© Catherine Kintzler, Mezetulle, 2006 et 2017.

« Comment l’islamisme a perverti l’olympisme », lu par Fewzi Benhabib

La parution du livre Comment l’islamisme a perverti l’olympisme1 est on ne peut plus opportune au moment où Paris défend sa candidature pour l’organisation des Jeux olympiques de 2024. Fewzi Benhabib2 en présente ici les motifs et les grandes lignes.

Les auteurs, Annie Sugier, Gérard Biard et Linda Weil-Curiel, mettent au jour le mécanisme de l’islamisation du sport féminin international, et montrent comment ses initiateurs, les habiles Iraniens, se sont joué des organisations « femmes et sport » et des résistances de quelques fédérations, bientôt lâchées par les organes décisionnels et le CIO.

La présentation sous forme de questions/réponses permet – même au lecteur peu averti des choses du sport – de suivre aisément le déroulement des événements ayant mené à la situation catastrophique actuelle : les tenues islamistes envahissent les stades au fallacieux prétexte de ne pas empêcher les « musulmanes » de participer aux compétitions, sous peine de « discrimination »… et ce malgré les protestations des premières médaillées olympiques d’Afrique du Nord, Nawal El Moutawakel et Hassiba Boulmerka et le courage des nouvelles résistantes comme la médaillée d’or Tunisienne, Habiba Ghribi.

Le livre s’achève sur le combat de l’Iranienne Darya Safai qui a osé protester aux JO de Rio 2016 contre l’interdiction faite aux femmes d’entrer dans les stades en Iran.

Devant la quasi-absence des Françaises des conférences internationales où tout se jouait, et le silence des autorités françaises, on peut légitimement se poser la question de la volonté de respecter l’éthique du sport par le comité d’organisation des JO 2024 qui va défendre la candidature de Paris à Lausanne le 11 juillet prochain.

Les questions soulevées par le livre sont un signal fort : on ne pourra plus dire qu’on ne savait pas que ce qui s’étale sous nos yeux est le résultat d’une stratégie délibérée…

Notes

1 – Annie Sugier, Gérard Biard et Linda Weil-Curiel Comment l’islamisme a perverti l’olympisme, Chryséis Editions, mai 2017. Version numérique à télécharger (lien sur le site de l’éditeur http://www.chryseiseditions.com/comment-lislamisme-a-perverti-lolym ou sur le site d’Amazon ) : 3,5 euros. Version brochée : 6,86 euros.

2 – Fewzi Benhabib est ingénieur de recherche, membre fondateur de l’Observatoire de la laïcité de Saint-Denis.

Pourquoi survalorisons-nous l’interprétation en musique ?

Le modèle alphabétique et l’exemple de Glenn Gould

L’interprétation musicale gagnerait à s’inspirer du modèle alphabétique pratiqué dans la lecture afin de libérer à la fois l’interprète et l’auditeur d’une vision transcendante et surabondante de l’exécution. Contre l’exhibitionnisme et le spiritualisme de l’interprétation en musique on propose ici une réflexion minimaliste sur les textes du pianiste Glenn Gould1.

La lecture alphabétique offre le modèle d’une interprétation immanente qui rend le lecteur totalement autonome. Le lecteur s’y trouve pour ainsi dire investi de l’autorité de l’auteur : parce que le déchiffrage est purement mécanique et exige un minimum de pensée, l’énergie intellectuelle du lecteur peut se consacrer à la reconstitution vivante du texte, la lecture intelligente. Le sens du texte ne dépend donc jamais d’une interprétation transcendante : il peut être intégralement redécouvert par le lecteur. L’interprète musical pratique en revanche un déchiffrage qui par définition échappe à l’auditeur et a quelque chose d’aliénant pour ce dernier. L’interprétation musicale pâtit de ce modèle, qui est volontiers étendu à son ensemble. Elle se trouve alors investie par un modèle transcendant (ou interprétation inspirée) qui, au lieu d’effectuer par voie matérielle et immanente le point de coïncidence entre musicien, interprète et auditeur, prétend l’atteindre sous une forme fusionnelle et extatique (forme courante de la mélomanie) qui congédie la pensée mais qui en réalité reste marquée par la pure extériorité et l’aliénation : la sacralisation de l’interprétation musicale serait donc une forme d’idolâtrie. Telle est la thèse à la lumière de laquelle on propose de relire les célèbres prises de position du pianiste Glenn Gould, qui peuvent se comprendre comme une critique classique du spectaculaire – lequel n’est pas nécessairement constitutif du concert public ni nécessairement exclu de l’enregistrement monté, comme le croyait Gould. À l’horizon de ces critiques contre l’exhibitionnisme de l’interprétation musicale, on suggérera que le modèle gouldien d’interprétation peut se comprendre en analogie avec celui de la lecture alphabétique et qu’il est intéressant de l’envisager d’un point de vue matérialiste et minimaliste.

1 – Déchiffrage et lecture : le modèle alphabétique

Le régime allographique et l’interprète musical en situation de cumul

Le fait que la musique, art écrit, ait besoin, pour exister dans sa pleine dimension, d’un accomplissement performatif, la place évidemment en position éminente parmi les arts dits allographiques. La distinction entre arts autographiques et arts allographiques est ordinairement attribuée à Nelson Goodman2. Rappelons brièvement de quoi il s’agit.

Le régime autographique s’applique aux œuvres qui existent en un seul exemplaire, et où la copie est une contrefaçon. La présence des œuvres est originaire et unique, comme par exemple en peinture. Le cas de la sculpture (moulage) entre également sous ce régime : ce qui est constitutif de la sculpture est l’existence originale de l’œuvre, les moulages étant désignés sous le terme de copies ou reproductions.

Le régime allographique se dit des œuvres pour lesquelles l’existence de plusieurs occurrences est au contraire constitutive de leur manifestation physique. C’est le cas des textes littéraires, du théâtre et bien entendu de la musique et des pièces chorégraphiques.

Cette distinction n’est pas nouvelle ni propre à Goodman, on la trouve notamment chez Etienne Souriau3. Elle est également reprise par Gérard Genette, qui la discute longuement dans un de ses ouvrages4. Il va de soi que c’est sous le second régime qu’intervient la notion d’interprétation, qui sera prise ici dans son sens courant : l’interprète permet à l’œuvre allographique d’acquérir sa pleine dimension physique, il lui donne son accomplissement réel.

Or la musique occupe dans cet ensemble une place éminente, ou plutôt radicale, qui est à l’origine d’une sorte de confusion au sujet de la notion d’interprétation. En effet, elle place du côté de la performance un maximum de choses, ne laissant finalement que la partition du côté inerte. Cette maximisation du rôle de la performance, qui cumule plusieurs fonctions, fait que nous avons tendance à survaloriser l’interprète musical.

Deux fonctions sont en effet réunies par ce dernier, qui peuvent être distinctes s’agissant d’autres arts allographiques, notamment la littérature et le théâtre. J’emprunte en partie leur désignation à Alain Badiou5 ; il avance le terme de « complémentation » qu’il faut distinguer de l’effectuation.

Comparons avec la littérature. Le texte est écrit, et pour exister comme œuvre, il a besoin d’être lu. La lecture est d’abord une effectuation ou si l’on veut un déchiffrage. Comme elle s’effectue dans une langue naturelle, elle relève de chaque lecteur. Ici, bien que sous régime allographique, nous avons un sentiment de transparence et d’immédiateté parce que cette opération repose sur l’acte apparemment intime et sans effort qu’est la lecture pour une personne qui sait la langue et qui pratique couramment la lecture alphabétique. Le texte littéraire de type « narratif » (si l’on reprend les catégories de la poétique d’Aristote) n’est pourtant pas achevé par cet acte de première lecture. C’est parce que cette première lecture est une opération aisée, mécanique, apparemment transparente, que le lecteur peut se livrer à la seconde opération comprise dans la lecture : la lecture de « complémentation », le moment où il découvre le texte non pas seulement comme un enchaînement de phonèmes (résultat du déchiffrage) mais comme texte sensé, consistant, spécifique, et comme texte poétique. La plupart du temps, nous effectuons ces deux opérations conjointement précisément parce que le déchiffrage est parfaitement mécanique, transparent, et ne pose pas de problème.

Le résultat est que face au texte littéraire ou poétique, le lecteur est autonome : il effectue et complémente le texte tout seul. Nous appelons l’ensemble de cette opération une lecture. La lecture déchiffre et constitue le texte, de sorte que le lecteur, d’une certaine manière, est placé dans une position de production : il reconstitue le texte ; il le recommence en quelque sorte, et c’est ce qui fait de la lecture un plaisir. Le plaisir vient de ce que le texte se constitue par l’opération du lecteur : il ne se présente pas comme un objet pur et simple, mais comme production ; il place le lecteur en position d’autorité.

Pour le théâtre, la lecture ne suffit pas, même si elle s’accompagne chez le lecteur de l’horizon du représentable (nous n’effectuons pas la lecture d’une pièce de théâtre comme celle d’un roman, et Aristote le dit aussi de l’auteur du poème dramatique au chapitre 17 de sa Poétique : il doit « se mettre au maximum la scène sous les yeux »), elle n’est vraiment complète que par la mise en scène réelle avec jeu des acteurs. C’est ce que Badiou appelle la « complémentation  », évitant le terme d’interprétation. Mais si l’on conserve pour le moment le vocabulaire dans son emploi courant, on peut dire que les tâches de lecture et de complémentation peuvent relever, au théâtre, d’instances différentes. Certes, on ne va pas toujours voir une pièce que l’on a lue, mais cela est possible et un lecteur peut toujours s’approprier une pièce par l’acte d’effectuation qu’est la lecture : par là il acquiert une sorte de compétence qui lui permet, le cas échéant, de contrôler la lecture sur laquelle s’appuie l’interprète. Il peut se rendre compte s’il y a une coupure, ou si un vers est faux.

Il est clair que le cas de l’interprète musical le place dans une situation de cumul. Peu d’auditeurs sont en mesure d’opérer la lecture de la pièce musicale. En principe cette lecture n’est pas requise d’eux, et même ceux qui peuvent l’effectuer ne sont pas tout à fait dans la position du lecteur d’un texte écrit dans une langue naturelle. La plupart du temps, l’interprète assure la tâche d’effectuation et celle de complémentation. On comprend aisément qu’il jouisse d’un certain prestige : il est comme un lecteur de poème qui déclamerait une œuvre devant des illettrés. Son autorité s’étend sur l’ensemble du domaine. Il y a là une forme d’aliénation possible de l’auditeur.

Or, à l’intérieur même de ce cumul, la question de la lecture pose problème, et ce problème induit l’un des sens que nous donnons à la notion confuse d’interprétation. En effet, la question de la compétence du lecteur se pose plus en musique que dans le cas de la lecture d’un texte en langue naturelle en écriture alphabétique.

L’autonomie de la lecture immanente

J’utiliserai une thèse qui peut paraître étrange et que j’emprunte à Eric Havelock, le théoricien de l’écriture6. Plus un système de notation est dénué de pensée, plus le déchiffrage est aisé et plus le lecteur est indépendant.

Prenons le cas de la lecture d’un texte. Pourquoi pouvons-nous le lire de manière certaine et avec une impression de transparence ? Parce que nous sommes certains de produire les sons corrects de la chaîne vocale, et cela grâce au système de notation alphabétique. L’alphabet est un système de captation de la chaîne sonore linguistique totalement mécanique et dénué de pensée lorsqu’on l’utilise. L’opération de captation des sons linguistiques y est optimale pour deux raisons fondamentales, analysées par Havelock. L’une est que l’alphabet n’a jamais la prétention de noter les pensées, les idées, mais seulement les sons d’une langue donnée : ce n’est pas une écriture hiéroglyphique ni idéogrammatique, c’est une écriture par phonogrammes. Mais il n’est pas le seul système d’écriture phonographique, on connaît aussi les syllabaires qui décomposent les sons d’une langue en sons audibles et émissibles isolément. Or l’alphabet excède ce niveau de décomposition : il ne se contente pas de décomposer les sons, il les analyse en leurs éléments primitifs qui sont pour la plupart imprononçables isolément – c’est le cas des consonnes. Il s’agit d’une atomisation du son linguistique poussée très loin. Le résultat est qu’avec très peu de signes, on peut noter les sons de n’importe quelle langue. Le lecteur qui a appris à lire ainsi est autonome ; il n’a besoin de personne pour reconnaître les sons d’une langue qu’il sait.

Dans le cas de l’écriture alphabétique, le lecteur n’a donc pas de problème d’effectuation : le déchiffrage s’effectue en vertu de la puissance du système, il est immanent. Le lecteur peut alors consacrer une énergie plus grande à l’autre opération contenue dans ce que nous appelons la lecture : l’opération de constitution ou de reconstitution vivante et intelligente du texte. Paradoxalement, c’est parce que la pensée n’a pratiquement aucune part dans le déchiffrage qu’elle peut s’investir davantage dans la lecture complète.

Dans les autres systèmes d’écriture, non alphabétiques, il faut un effort plus grand pour effectuer la simple reconnaissance sonore, ce qui fait de la lecture une activité à forte compétence, d’où l’existence de « lecteurs professionnels ». Les textes écrits en écriture non alphabétique, y compris les écritures syllabiques, connaissent toujours des moments d’incertitude où, pour identifier le son à prononcer, il faut recourir à une autorité qui n’est pas immanente à la constitution même de la notation. La reconnaissance des phonèmes oblige le lecteur à recourir à autre chose qu’aux signes qu’il a sous les yeux. Ou bien il a besoin de recourir à un lecteur plus autorisé que lui, ou bien il reconnaît ce qu’il faut dire parce qu’il le sait lui-même d’avance (parce qu’il connaît le texte ou le genre du texte par exemple, en vertu d’une culture acquise) mais alors cela se fait par ailleurs. Dans les deux cas, la reconnaissance des phonèmes s’opère par une interprétation de type transcendant : il faut recourir à quelque chose d’extérieur à la pure présence physique du texte noté pour parvenir à effectuer le plus élémentaire des déchiffrages. L’interprète qui résout les ambiguïtés est de l’ordre de l’autorité extérieure. Cette autorité peut bien sûr être acquise par le lecteur, mais elle n’est pas incluse dans l’acte du déchiffrage : elle s’y surajoute. L’écriture alphabétique au contraire tend à autonomiser au maximum le lecteur, et cela parce qu’elle est minimaliste à cause d’un niveau très poussé dans l’analyse des éléments sonores.

L’interprétation musicale : un modèle transcendant

Grâce à ce détour par la technique du déchiffrage, nous pouvons désormais distinguer deux modèles d’interprétation. Un modèle extérieur ou transcendant, c’est le sens courant du terme « interprète » : lorsque nous avons besoin d’un interprète, c’est parce que nous n’avons pas le moyen d’effectuer nous-mêmes une opération. L’interprétation s’opère alors en vertu d’un ailleurs. Un modèle immanent, qui peut nous être indiqué par l’exercice alphabétique de la lecture : l’interprétation s’y opère en vertu de ce qui existe ici et maintenant.

Que se passe-t-il dans le cas de la musique écrite ? La notation musicale tend vers le modèle alphabétique (elle comprend en effet des éléments qui n’ont aucune réalité sonore en dehors des combinaisons dans lesquelles ils entrent, par exemple la queue des notes ou les altérations). Mais elle ne peut pas parvenir complètement à remplir un programme alphabétique pour deux raisons qui permettent de distinguer l’effectuation musicale de la lecture d’un texte en langue naturelle noté alphabétiquement.

D’abord les sons d’une langue sont a priori connus de tous ceux qui la parlent. L’accessibilité des sons linguistiques est donc de principe. Les sons de la chaîne sonore, quand nous parlons, sont reconnus : ils n’ont pas à être entendus et pour ainsi dire recréés par l’auditeur, qui les identifie à des sons préexistants. Il est clair que si la musique devait se contenter de la reconnaissance de sons préexistants, elle ne serait plus un art de l’inouï. La littérature pour sa part ne nous propose pas des sons nouveaux, mais des situations, des effets de langue et des idées inédits ; la musique propose des sons inédits.

Ensuite, les sons d’une langue sont décomposables en éléments premiers (les phonèmes, éléments de seconde articulation) dont le nombre est toujours fini. On peut penser que les sons musicaux sont eux aussi décomposables en éléments premiers, mais ces éléments sont en droit en nombre infini ; il faudrait augmenter le nombre des signes alphabétiques à chaque fois qu’un élément est découvert et utilisé. Il y a donc une part non négligeable de la chaîne sonore qui est difficile à noter de façon mécanique, et que l’on note du reste en recourant à des métaphores et à la langue naturelle, mais avec beaucoup d’imprécisions (nuances par exemple).

On voit aussitôt le très grand avantage dont jouit la littérature. Son accessibilité à la lecture repose sur un processus purement mécanique où la pensée n’a que très peu de part. La pensée y est libérée du souci de la lecture et peut se consacrer à l’activité de complémentation, à l’intelligence du texte lui-même, et c’est par ailleurs ce qu’on appelle « lecture » au sens d’une interprétation. Nous parlons d’interprétation du texte littéraire ou de « lecture » au second niveau pour désigner ce qui peut varier d’un lecteur à l’autre et ce qui va donner à l’œuvre une dimension qui excède l’effectuation pure et simple de la lecture au premier niveau.

Lorsque nous parlons d’interprétation en musique, cela concerne déjà le premier niveau de lecture, la restitution de la matière sonore à partir d’un matériau de signes notés. Rien d’étonnant alors à ce que nous survalorisions l’interprète, à ce que nous le sacralisions : nous voyons bien que, rien que pour lire et effectuer correctement la musique, il faut déjà mobiliser une grande quantité de pensée et d’énergie et que l’acte de restitution des sons suppose aussi que l’on soit introduit à une sorte de tradition (comment exécuter un ornement ? un chiffrage d’accord ?). Dès le niveau de l’établissement de la chaîne sonore (le déchiffrage), la performance musicale relève en grande partie du modèle transcendant d’interprétation.

Avant de poursuivre, je voudrais introduire une petite complication, qui ne fera que renforcer le schéma que je viens de mettre en place. C’est le cas du théâtre écrit en vers. Le lecteur n’ayant pas toujours à sa disposition une théorie du vers ou du moins une vision claire du vers et de ses principes, il se produit un transfert vers l’interprète, qui va dire le vers : la diction est en elle-même une compétence particulière. Mais comme l’interprète n’a pas toujours, lui non plus, une vision claire du vers, et souvent parce qu’il véhicule des préjugés (par exemple, qu’il n’y aurait pas d’accentuation en français), il s’en tire par une interprétation surabondante. Il introduira par exemple des accents pathétiques de son propre cru qui n’ont d’autre fonction que de masquer son défaut d’effectuation, et qui pourront même avoir pour effet une diction où la langue elle-même est déformée. Les musiciens connaissent bien ce système de projection interprétative prématurée, destinée à masquer des insuffisances techniques7.

La survalorisation de l’interprétation musicale

Cela conduit à une première conclusion s’agissant de la survalorisation de l’interprétation musicale.

L’auditeur ou le spectateur, dans le cas des arts de performance où l’effectuation ne lui est pas aisément ni entièrement accessible, est placé dans une situation de dépossession. L’interprète, dès le niveau de la plus simple lecture, jouit d’une puissance et d’un prestige proportionnels à l’inaccessibilité et à la difficulté de celle-ci : il est un lecteur professionnel. On peut en conclure que dès ce niveau, l’interprète musical est placé quasi naturellement en position d’interprétation transcendante par rapport à l’auditeur (il est évident que par rapport à lui-même, il fera tous ses efforts pour s’approprier et se rendre quasi automatique l’acte de déchiffrage). En termes plus vulgaires, il y a dans l’exécution musicale, dès le niveau le plus élémentaire, quelque chose qui relève de la virtuosité, qui nous en impose à nous auditeurs, qui nous éblouit.

Que faire de cette puissance de l’interprète, ou, vue de l’autre côté, de cette aliénation de l’auditeur ? Cette position transcendante de l’interprète en tant qu’il est un lecteur, un déchiffreur, ne peut pas être abolie, sinon en transformant tous les auditeurs en lecteurs professionnels de la musique. La question qui se pose est de savoir si cette position ne déborde pas sur l’autre tâche d’interprétation, qui correspond à ce que Badiou appelle la complémentation, et qui correspondrait, si on suit l’exemple de la lecture d’un texte, à ce que nous appelons la lecture intelligente, celle qui dégage un sens. Autrement dit, du fait qu’il est un interprète transcendant au niveau du simple déchiffrage, le musicien n’a-t-il pas tendance à transférer ce modèle aux autres niveaux de l’interprétation ? L’exécution musicale n’est-elle pas constamment hantée par cette forme à la fois surchargée, survalorisée et aliénante pour l’auditeur ? N’est-elle pas constamment contaminée par cette dimension ?

 

2 – Glenn Gould et l’interprétation immanente

Pour aborder cette question, je m’aiderai des écrits polémiques du pianiste Glenn Gould8, qui me semble avoir identifié les problèmes d’aliénation et de surabondance dans la pratique de l’interprétation musicale, et les avoir menés à leur point de virulence philosophique – la relation essentielle entre l’art et la liberté. Je reviendrai ensuite sur la notion d’interprétation surabondante, et je lui opposerai une conception immanente de l’interprétation, dont le paradigme est la lecture à modèle alphabétique.

Glenn Gould est célèbre non seulement comme interprète, mais comme théoricien de l’interprétation musicale, notamment par son refus de l’exécution publique (le concert) et le privilège exclusif qu’il accorde au montage enregistré. On ne retient très souvent que l’aspect provocateur de cette position. Il est juste aussi de faire remarquer que les arguments de Gould peuvent se retourner, et qu’on peut les utiliser dans le sens contraire : ils peuvent en effet, comme on le verra, servir à plaider contre l’enregistrement et en faveur de l’exécution vivante directe. Mais cela ne leur ôte nullement leur valeur, cela peut tout au plus montrer qu’à travers l’opposition montage enregistré / concert public, c’est peut-être une autre question qui est visée.

La critique du spectaculaire

Examinons les arguments avancés par Gould contre la musique jouée en public dans les concerts.

Il reproche à ce mode d’exécution une surcharge due à l’aspect particulier de la performance. Celle-ci a lieu en effet dans des conditions qui la rendent exhibitionniste et anecdotique, et cela a pour conséquence une sacralisation aussi bien du concert que de l’interprète, sacralisation de mauvais aloi : une sorte d’idolâtrie apparaît à la faveur d’une communion indiscrète et aliénante. Le point central de la critique est le reproche d’histrionisme. En cela, Gould rejoint les grands textes de la querelle du théâtre qui, à l’âge classique, s’en prennent au théâtre comme art de l’exhibition et du détournement (Nicole et Bossuet et plus tard Rousseau9), et ce n’est pas non plus sans rapport avec certains arguments avancés par Guy Debord dans La société du spectacle. Je rangerais volontiers Gould dans la grande tradition de la critique du spectaculaire.

Le concert public relève de ce que Gould appelle une « idéologie humaniste » (il serait peut-être plus juste de parler d’une idéologie humanitaire) d’une sorte de philosophie de la proximité, de la chaleur de la salle. Cela désigne une sorte d’adhésion immédiate du public à son point de vulgarité : la volonté de communier avec le prochain, d’assister à une cérémonie sacrificielle et fusionnelle dans laquelle on est happé. De cette convivialité vulgaire, la violence n’est pas exclue : l’idolâtrie du public envers l’interprète de préférence virtuose qui lui offre cette fusion a pour corrélat l’adoration du ratage. Le public, aliéné par la prouesse technique, est avide de fausses notes : cela fait du concert « le dernier sport sanguinaire »10 où l’on pratique encore une forme de mise à mort. On a donc affaire à un événement plus mondain et tribal qu’esthétique. On est au cirque.

Au contraire, l’enregistrement monté relève d’un autre régime : il ne suppose pas une scène rituelle, mais bien davantage un théâtre intérieur, non pas un Colisée où chacun est convié hors de soi, mais un for intérieur. En effet le montage enregistré repose sur le différé, et ce différé introduit un élément de distance sans lequel il n’y a pas d’œuvre d’art, parce que l’œuvre n’est pas de l’ordre du fait ni de l’événement spectaculaire, elle est de l’ordre de l’avènement. Dans l’exécution en direct, la pensée de l’auditeur est captée, anesthésiée par la modalité interprétative spectaculaire – on retrouve ici les arguments classiques du narcotique, présents chez Bossuet et Nicole. Dans l’enregistrement monté, la pensée n’est plus captée par l’interprète, elle passe du côté de l’auditeur : elle lui est rendue. Le moment esthétique n’est pas converti en « sécrétion momentanée d’adrénaline », mais il est rendu à son élément libéral et contemplatif : c’est une construction. Gould pensait que le montage enregistré met l’auditeur en état d’opérer cette construction alors que le concert, par sa nature exhibitionniste, verrouille cette dimension productrice, cette dimension d’effectuation.

Ainsi l’auditeur n’est pas engagé de la même manière au concert et à l’écoute d’un enregistrement monté-enregistré. À une implication pathologique de proximité aliénante s’oppose une implication de constructivité qui serait plutôt une convocation. Et de même, on opposera une mauvaise et une bonne séparation, une mauvaise et une bonne distance : le concert, en me rivant à l’anecdotique d’un événement tribal, m’éloigne de l’œuvre ; le montage enregistré, en m’éloignant des données externes, me rend l’œuvre plus proche.

Nous pouvons bien sûr être en désaccord avec Gould au sujet du concert et de l’enregistrement monté (notamment on pourrait avancer que l’enregistrement a quelque chose d’impérieux et de non distancié et que lui aussi peut agir à la manière d’un narcotique en figeant la pièce musicale dans une interprétation), mais le contenu de arguments est à prendre au sérieux. Gould dit à sa manière que l’une des fonctions de l’art est de nous arracher à l’aliénation ordinaire, de nous introduire à un élément véritablement libéral et contemplatif, et qu’il ne faut pas confondre enchantement et envoûtement. L’un des paradoxes de l’expérience esthétique, c’est justement qu’elle désenvoûte tout en enchantant. Au-delà de la question du concert et de celle du montage, Gould pose la question de savoir si l’interprétation musicale doit relever de l’envoûtement. Et sa réponse est parfaitement claire : tant qu’elle relève de l’envoûtement, elle ne peut pas être un enchantement. Qu’est-ce qui fait l’envoûtement ? Il est essentiellement dépendant d’une extériorité.

Le concert public, voué à l’interprétation d’exhibition, a un caractère anecdotique rédhibitoire. L’anecdote lui est consubstantielle. Selon Gould, le concert ne peut pas échapper au statut d’un « fait accompli », qui dépend toujours de circonstances particulières. Il est rivé à la particularité d’un dispositif, et inséparable de la platitude événementielle d’une sorte de chronique dont le déroulement relève d’une nécessité purement extérieure : c’est comme ça et pas autrement. Il y a opposition entre la temporalité plate, purement narrative, du concert, et la temporalité construite de l’enregistrement monté. Il s’agit de libérer l’art d’une stricte apparition événementielle, ou plutôt de montrer que l’art ne se déploie pas dans une succession extérieure, en enchaînant des événements particuliers, mais qu’il s’enlève sur une dimension de contingence, laquelle révèle sa nécessité interne, celle qui lui est propre. Le montage enregistré bouleverse la temporalité immédiate, la récuse et reconstruit une temporalité esthétique plus forte, plus vraie précisément parce qu’elle est un recommencement. Et parce qu’il est le résultat d’un choix réfléchi, et non d’un choix imposé par les circonstances, il s’arrache à l’ordre de la présentation immédiate pour renvoyer à une production qui porte avec elle ses possibles.

Le culte de l’extériorité

Là encore, on peut s’amuser à retourner l’argument et prétendre, à la lumière des mêmes distinctions, qu’un concert n’est réussi que lorsqu’il permet de transcender la platitude de l’expérience ordinaire, lorsque l’interprète semble recréer l’œuvre sur la dimension de sa contingence, rendant par là même l’auditeur complice de cette recréation, comme s’il l’effectuait lui-même. Mais indépendamment de cela, quelque chose est dit ici de l’expérience esthétique et de l’interprétation. C’est que l’œuvre se présente sous la forme d’une nécessité qui tire son évidence, non pas du fait qu’elle est là en s’imposant de l’extérieur, mais du fait qu’elle aurait pu être autre et que cela ne peut se produire que du point de vue d’une intériorité. Et l’achèvement (complémentation) que lui donne l’interprète, loin de devoir la figer dans un état de chose, en fait apparaître la nécessité par l’épreuve de son altérité : la nécessité de l’œuvre advient sur le fond de sa contingence. Il y va non seulement de l’œuvre, mais de la liberté de l’auditeur : il ne s’agit pas de le livrer à l’œuvre, ni de lui livrer l’œuvre comme un objet de consommation, mais de le convier à une sorte de reconstruction fictive. On peut se référer ici au modèle de la lecture – ce que Gould ne fait pas : l’interprète, bien qu’il soit toujours autre que l’auditeur, doit pouvoir élever l’auditeur à une sorte de performance dont ce dernier sort non pas envoûté, mais enchanté.

Il faut ici rappeler la source de ces idées : le chapitre 9 de La Poétique, où Aristote oppose la chronique et la poésie – celle ci étant « plus noble et plus philosophique » parce que le poète s’intéresse non pas à ce qui a eu lieu, mais à ce qui pourrait avoir lieu. Il accède ainsi (et du même coup y élève son auditeur ou son lecteur) à une dimension qui excède le réel, une dimension « générale ». Allons jusqu’au bout : par la puissance de la fiction et de la variation que l’on pourrait qualifier de mensonge, il s’élève à la vérité.

C’est à peu de chose près ce que Gould dit de la vérité. Croire que l’exécution de concert est « vraie », c’est consentir à une vérité de mauvais aloi, à une forme de superficialité. Ce n’est que la vérité du moment, des circonstances, du réel qui s’offre sous le mode de la particularité. C’est confondre réalité et vérité, c’est oublier que nous n’avons l’idée du vrai que parce que nous avons aussi l’idée du faux. C’est oublier aussi qu’une idée vraie ne se présente jamais comme une chose, ce n’est pas un objet consommable. Paradoxalement – mais ce paradoxe parcourt toute la réflexion esthétique – le recours aux techniques de manipulation du son et du montage microscopique atteint le statut véritablement esthétique du « mensonge vrai » : la dimension vraie de l’art ne lui est donnée que par l’artifice de ses constructions. Rappelons Rodin commentant le tableau de Géricault qui montre des chevaux dans une position impossible. Rappelons Corneille expliquant que le lieu théâtral est un lieu empiriquement impossible. Et si nous comprenons telle ou telle tragédie, n’est-ce pas justement parce que les personnages ne sont pas ressemblants ? Du reste, aucune peinture, jamais, n’a ressemblé à quoi que ce soit d’existant. Même lorsqu’il « imite la nature », l’art ne s’est jamais donné la tâche inutile et absurde d’en répéter la présentation réelle.

De cette rapide revue, on peut tirer l’idée que l’interprétation dans les arts de performance est dans une position décisive qui la met en état, au moment même où elle peut croire servir l’œuvre, de la réduire à un objet clinquant au lieu de la révéler, et cet enjeu noue le mode d’existence de l’œuvre à la liberté de l’auditeur ou du spectateur. Cette réduction est la bête noire de Gould, et nous avons vu qu’à chaque fois il la caractérise comme une sorte de culte de l’extériorité. Ce culte de l’extériorité pourrait tout aussi bien être caractérisé par une installation dans le modèle transcendant de l’interprétation : l’interprète s’exhibe précisément parce qu’il se donne comme l’extérieur de l’auditeur, qui n’a qu’à l’écouter et à se laisser envoûter.

Il n’est nullement nécessaire de partager les positions de Gould sur le concert et sur l’enregistrement. Peut-être même font-elles obstacle à la saisie de cet enjeu qui me semble fondamental et qui traverse plus que les autres les arts de performance parce qu’ils sont nécessairement dépendants d’un interprète savant. Si le savoir de l’interprète déserte l’ordre de la pensée et s’abaisse à un pur savoir-faire que l’on montre, l’œuvre est elle-même abaissée et, dans le cas de la musique, l’oreille de l’auditeur reste là où elle est : rien ne s’est passé que d’anecdotique.

Gould montre que l’existence de l’œuvre comme œuvre d’art suppose une modalité distanciée et contemplative ou libérale qui l’arrache à une existence de fait, à la modalité de l’autorité immédiate. Sa critique de l’exhibitionnisme – qu’il attribue au rituel du concert – attire notre attention sur une forme de surcharge interprétative mortelle pour l’exercice de la pensée. C’est au contraire celui-ci qui est sollicité dans le modèle interprétatif qu’il promeut – peut-être caricaturalement – dans son éloge du montage. En débarrassant l’interprétation de sa dimension spontanément pathologique et spectaculaire, il ne s’agit nullement de remonter à je ne sais quelle pureté, à je ne sais quelle simplicité, à je ne sais quelle naïveté. Il n’y a pas plus interventionniste et artificialiste que l’interprète gouldien, qui sélectionne des microsecondes d’enregistrement pour les assembler à d’autres petits morceaux. Mais cette sélection et cet assemblage nous ramènent analogiquement vers le modèle de la lecture, et l’effet recherché sur l’auditeur est certes celui d’un produit fini, mais qui s’accomplirait aussi comme un parcours de lecture qu’aurait pu effectuer l’auditeur. L’auditeur ne serait donc pas mis en position aliénée et dépossédée, « hors de lui », mais serait invité à effectuer, de son côté et avec ses propres moyens, le geste sûr à force d’être douteux, qui accomplit la nécessité de l’œuvre, qui l’effectue et la complémente. Il serait mis dans la position d’un interprète supposé. La puissance dont l’interprète est porteur ne se convertit pas en dépossession : l’art de l’interprète est au contraire de la convertir en puissance pour l’auditeur, et cela nous ramène bien au modèle de la lecture.

On peut alors tenter une critique plus générale d’une conception de l’interprétation que j’appellerai inspirée, tant musicale que théâtrale (et cela peut concerner aussi la mise en scène). Cette conception consiste à croire que l’interprète est investi d’une sorte de mission, celle d’animer la chose, de lui donner une âme comme l’Amour vient animer la statue de Pygmalion. L’interprète inspiré se pense selon un schéma pneumatique d’injection du sens : il aurait à déchiffrer le texte, il l’expliquerait, en dégagerait le sens et serait alors à même de lui donner ce sens devant un public qui le recevrait. Ce schéma vertical d’illumination, qui pense le sens comme transcendant le texte, reproduit les modèles archaïques de la lecture professionnelle dans les écritures non alphabétiques : il s’autorise de la technicité de la lecture pour la surcharger d’une autorité qui parfois va même jusqu’à usurper celle de l’auteur lui-même. Bien entendu, les interprètes se succèdent dans cet exercice échevelé, complaisamment mis en scène par le business. Et même ceux qui n’y souscrivent pas n’ont souvent pas d’autre choix que de s’y soumettre.

Le résultat est, au mieux, une pure et simple juxtaposition des interprétations : les diverses interprétations d’une œuvre sont présentées dans un rapport d’extériorité et leur comparaison n’est pas un dialogue qui invite la pensée mais une mise en concurrence où le seul vainqueur est le subjectivisme de la pathologie érigée en maître absolu (« je joue ce que j’aime car c’est plein de sentiments et ce qui compte le plus c’est le sentiment » ; « je choisis ce que j’aime, ça me passionne »), et « aimer » ici prend le sens d’une adhésion dont la condition impérative est que la pensée est congédiée. L’idéologie du walkman n’est pas si éloignée qu’on croit de celle des fonds de loge d’opéra : la mélomanie, comme son nom l’indique, peut être une forme d’aliénation et d’abrutissement. Si la musique n’était que l’art de s’éclater les oreilles, elle ne mériterait pas une seconde d’attention. Or ce que réclame la conception inspirée et pneumatique de l’interprétation, c’est avant tout que la pensée se taise. Ce qu’elle réalise c’est la violence de l’opinion, qui laisse chacun camper sur son goût (dont il ne faut surtout pas discuter).

La lecture comme idée régulatrice d’une conception immanente

Or, même s’ils se sentent trop souvent tenus de faire des déclarations pathologiques et anti-intellectuelles, tout musicien interprète, tout comédien un peu sérieux, tout metteur en scène méditatif, savent que ce n’est pas ainsi que cela se passe, et que le schéma de l’interprétation, si l’on veut obtenir autre chose qu’un événement histrionique et aliénant, n’est ni vertical ni pneumatique ni transcendant. Cette conception surabondante de l’interprétation fait en effet comme s’il pouvait y avoir un sens secret, au-delà de ce qui se produit au sein même de l’acte de lecture et d’effectuation. Ils savent que l’interprétation n’est pas une affaire d’inspiration transcendante, mais de production immanente.

« Par ce montage on aboutissait à une lecture de cette fugue infiniment supérieure à tout ce qui aurait pu être réalisé en studio au moment de l’enregistrement. Bien entendu, rien n’interdit en principe d’aboutir à une telle variété d’articulation en procédant à partir d’une conception préétablie. Mais sa nécessité a peu de chance d’apparaître dans le feu d’une séance d’enregistrement, et encore moins au moment d’un concert. Tandis qu’une calme réflexion post-opératoire permet très souvent de transcender les limites que le fait de jouer impose à l’imagination. »11

La version que l’interprète finit par mettre au point n’est pas imposée de l’extérieur par une conception préétablie du sens, mais, éclairée par les principes d’un savoir (qui n’ont rien à voir avec des décisions sentimentales et avec une injection), elle apparaît comme nécessaire précisément par la contingence immanente des autres versions, des autres possibilités. Elle advient comme le texte que je lis éclôt dans l’acte de lecture qui découvre les sens inédits par le déroulement même de son effectuation et où les choix écartés viennent éclairer et enrichir celui que je fais. Et ce qui se découvre alors, dans le cas de l’œuvre d’art et dans le cas de tout grand texte, ce n’est pas que le texte a un sens, mais qu’il est polysémique.

J’ai coutume de donner comme exemple de lecture un poème de Mallarmé, commenté par Pierre Campion dans son Mallarmé12 :

« Toute l’âme résumée
Quand lente nous l’expirons
Dans plusieurs ronds de fumée
Abolis en autres ronds
Atteste quelque cigare
Brûlant savamment pour peu
Que la cendre se sépare
De son clair baiser de feu. »

La simple lecture attentive du poème nous fait d’abord découvrir que « résumée » ne s’entend pas seulement dans son sens habituel (un résumé), mais indique aussi une métamorphose – les ronds de fumée abolissent et reprennent l’âme qui s’exhale. Résumer c’est aussi reprendre, et par là effacer et abolir. Le poème a donc la vertu, par l’acte de la lecture, de m’apprendre le français et de m’en découvrir l’étrangeté. C’est en m’éloignant de mon idiome qu’il m’apprend et me révèle une langue.

Prenons aussi l’exemple de « pour peu », placé en fin de vers. Si nous décidons, forts d’une conception préétablie, qu’il y a enjambement, nous manquons quelque chose du texte et du sens en suspens que nous pouvons entendre avant de prononcer le vers suivant. En décidant de faire entendre la rime et de marquer légèrement le blanc qui suit le vers, tout simplement parce qu’il existe, nous rétablissons la polysémie. Mais pour cela, il fallait et il suffisait d’être fidèle à la forme du vers. Ainsi ce qu’on appelle le sens du poème n’est nulle part ailleurs que dans sa lettre même, et il se produit dans l’acte même, immanent, de sa lecture : nous l’avons toujours eu sous les yeux.

Nous pourrions faire l’exercice sur d’autres poèmes, par exemple cet extrait des Châtiments de Victor Hugo (poème O soldats de l’An deux) qui systématise les alliances et parallèles monstrueux ou oxymoriques « généraux imberbes », « va-nu-pieds superbes », « escaladé les nues » comme une greffe du métaphysique sur le physique, ce qui est une manière sublime, et qui nous apprend qu’on peut entendre en deux sens « marcher sur », et que « démon » peut être aussi un éloge.

Nous pourrions faire l’exercice sur de grands textes philosophiques qui sont des œuvres d’art, par exemple cette phrase du début du Contrat social de Rousseau « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers » : la lecture dit qu’il y a à la fois opposition et conséquence entre les deux états.

Mais nulle part nous n’avons besoin de recourir à une transcendance pour faire éclore la puissance du texte.

Dans une de ses leçons, Louis Jouvet expose à une comédienne déclamant le monologue de Camille (Horace de Corneille, acte IV, scènes 4 et 5) cette différence entre interprétation immanente de production et interprétation transcendante d’inspiration.

« Louis Jouvet : Tu prends l’exercice de notre métier comme il ne faut pas le prendre. Je sais bien, quand on dit cela à quelqu’un de ton âge, doué d’une nature sensible, que cela doit paraître monstrueux. Tu veux apporter tout de suite la sensibilité. Tu mets d’abord la sensibilité personnelle et ensuite tu dis le texte. Ce n’est pas cela le métier.
« Le métier consiste d’abord à souffler tout le vers, à le respirer, à le faire entendre de façon sonore, pendant x temps jusqu’au moment où tu le connais, comme un pianiste connaît son morceau de musique. Et lorsque tu t’es pliée aux nécessités respiratoires de ce texte au bout d’un certain temps, tu sens venir en toi le sentiment.
« Tu prends Camille et tu fais de ce monologue une lamentation sensible à laquelle tu participes. Tu es exactement comme le pâtissier qui mange ses gâteaux, ça n’intéresse personne. Les gâteaux, on les fait pour les vendre.
« Il faut d’abord dire ce texte. N’essaie pas de te lamenter.
« Ce monologue de Camille est un raisonnement cartésien ; c’est quelque chose qui est fait pour être dit, pour les autres, pas pour toi. Tu changes cela en une espèce de méditation de Thaïs, de pensée langoureuse, personnelle. Cela t’intéresse peut-être beaucoup, mais tu n’intéresseras personne. C’est ton défaut. Tout ce qu’on te reproche sur ta tenue en scène, sur ce côté serpentin que tu as, sur cette diction qui s’infléchit tout à coup, qui a des évanouissements, des modulations, vient de cette opinion dont tu es victime qu’il faut, pour éprouver un personnage, mettre de la sensibilité.
« Dis le texte ; tu verras que le texte, dit, proféré à haute voix, t’apportera des sentiments que tu contrôleras. Jamais tu ne l’aurais dit, toi, ce texte, jamais tu ne l’aurais inventé ; comment peux-tu imaginer que tu vas te mettre dans la situation de Camille et nous dire ce texte ? Ce n’est pas vrai ; il n’y a aucun personnage qu’on puisse traiter de cette façon. Si la véritable Camille était là, elle te dirait : De quoi te mêles-tu ?
« Viviane : Ça me fait ça dans tous les textes.
« Louis Jouvet : Parce que tu ne peux pas te priver de ce plaisir que tu as de prendre la sensibilité du personnage, de l’avaler, ou plutôt d’avaler la tienne. Tu lis un texte, tu foisonnes un peu là-dessus, comme le lecteur ou l’amateur, et tu te fais plaisir. Tu dis : Maintenant je sens exactement ce que c’est, je vais le dire. Ce n’est que ta propre sensibilité que tu nous donnes, ce n’est pas la sensibilité du personnage. »13

On aura noté que Jouvet se sert de la comparaison avec l’interprétation musicale justement pour reconduire la comédienne au modèle de la lecture, à la vertu immanente d’un texte qui a seul autorité et qui demande complémentation en vertu même de cette autorité. L’interprète inspiré ne montre rien d’autre que lui-même et fait comme si l’œuvre qu’il interprète était chose ordinaire. Il usurpe et détourne l’œuvre en croyant la servir, et ce faisant, il commet une mauvaise action puisqu’il empêche, par son indiscrétion, le spectateur de penser et d’accéder à ce que l’œuvre a d’inouï. Le modèle de l’inspiration est un obstacle.

 

La lecture est donc bien l’idée régulatrice qui fonde l’interprétation. Je n’en conclurai nullement que, dans le cas de la musique, l’auditeur doit savoir lire la musique et lire ce qu’il va entendre avant d’aller au concert ou de mettre un disque, ou suivre ce qu’il entend sur la partition, ce qui aurait la plupart du temps pour résultat d’abolir ce que j’appellerai l’effet de lecture. La lecture sert ici de paradigme et d’exemple pour indiquer l’immanence de l’œuvre à elle-même et pour s’arracher à une conception anecdotique, aliénante qui idolâtre la transcendance et qui fait comme si la pensée était étrangère à l’expérience esthétique. A fortiori parce qu’en musique l’acte de lecture est réservé à l’interprète, celui-ci a pour tâche de le restituer analogiquement à l’auditeur et de faire en sorte que l’écoute, par elle-même, s’apparente à une lecture de production où l’auteur et le lecteur, le spectateur et le comédien14, l’interprète et l’auditeur sont convoqués au même point.

Indications bibliographiques

  • Aristote, La Poétique, Paris, Le Seuil, 1980, texte bilingue, traduction, présentation et notes de R. Dupont-Roc et J. Lallot.
  • Badiou Alain, Petit manuel d’inesthétique, Paris, Seuil, 1998.
  • Campion Pierre, Mallarmé, Paris, PUF, 1994. Rééd. Publie.net, 2017
  • Dire et représenter la tragédie classique, Théâtre aujourd’hui n° 2, CNDP, 1993.
  • Genette Gérard, L’Œuvre de l’art, volume 1, Paris, Seuil, 1994.
  • Goodman Nelson, Langages de l’art, 1968, trad. fr. Nîmes, J. Chambon, 1990.
  • Gould Glenn, Ecrits, vol. 1 Le Dernier puritain, vol. 2 Contrepoint à la ligne, Paris, Fayard, 1983 et 1985, réunis, traduits et présentés par Bruno Monsaingeon.
  • Havelock Eric, Aux origines de la civilisation écrite en Occident, Paris, Maspero, 1979.
  • Milner Jean-Claude et Regnault François, Dire le vers, Paris, Le Seuil, 1987.
  • Regnault François, Théâtre. Equinoxes. Ecrits sur le théâtre 1, Paris, Actes Sud / Conservatoire national supérieur d’art dramatique, 2001.
  • Souriau Etienne, La Correspondance des arts, Paris, Flammarion, 1947.

Notes

1– Ce texte est une reprise, légèrement modifiée, d’un article initialement publié en 2002 dans la revue électronique Démeter [ URL : http://demeter.revue.univ-lille3.fr/lodel9/index.php?id=282.

2– Nelson Goodman, Langages de l’art, 1968, Nîmes, J. Chambon, 1990, trad. fr.

3– Etienne Souriau, La Correspondance des arts, Paris, Flammarion, 1947.

4– Gérard Genette, L’œuvre de l’art, volume 1, Paris, Seuil, 1994.

5– Alain Badiou, Petit manuel d’inesthétique, Paris, Seuil, 1998.

6– Eric Havelock, Aux origines de la civilisation écrite en Occident, Paris, Maspero, 1979. Voir sur ce site l’article consacré à cet ouvrage : « L’alphabet, machine libératrice« .

7– Voir sur cette question l’ouvrage de Jean-Claude Milner et François Regnault, Dire le vers, Paris, Seuil, 1987.

8– Glenn Gould, Écrits, vol. 1 : Le dernier puritain, vol. 2 : Contrepoint à la ligne, réunis, traduits et présentés par Bruno Monsaingeon, Paris, Fayard, 1983 et 1985.

9– Voir sur ce site l’article «Bossuet, Nicole et Rousseau : la critique du théâtre »

10Écrits, vol. I, p. .73.

11Ibid., p. 71.

12– Paris, Puf, 1994, rééd. Publie.net 2017.

13– Leçon du 20 novembre 1940, texte cité dans Dire et représenter la tragédie classique, Théâtre aujourd’hui n° 2, CNDP, 1993.

14– Le point de coïncidence au théâtre a été étudié par François Regnault, voir Théâtre. Équinoxes. Ecrits sur le théâtre 1, Paris, Actes Sud/Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, 2001 « Petite Ethique pour le comédien » proposition 7 (p. 31 et suiv.), ou encore « Le héron de l’empereur », p. 125-126.

‘Spinoza ou L’« athée vertueux »’ d’A. Billecoq, lu par Jean Devos

Jean Devos1 caractérise le livre d’Alain Billecoq Spinoza ou L’ « athée vertueux » (Montreuil : Le Temps des Cerises, 2016) comme une enquête philosophique. En analysant et en dépassant tout à la fois la célèbre formule de Pierre Bayle (« l’athée vertueux »), il s’agit de rétablir la complexité et la profondeur de la pensée de Spinoza. Spinoza n’est athée que parce que son dieu n’est pas celui des religions ; il déplace la notion de vertu sur une ontologie, sur l’unité du théorique et du pratique.

Élucider la relation entre travail spéculatif et combat pour la liberté

Par un travail de toute une vie, Alain Billecoq2 poursuit une réflexion sur le rôle du philosophe et de l’enseignement philosophique dans la Cité. Il met en lumière l’actualité de l’œuvre de Spinoza et des questions politiques qu’elle ne cesse de soulever3. Ce nouvel ouvrage qui lui est consacré répond à la nécessité de dissiper certains malentendus qui obstruent l’accès à sa philosophie. L’expression « athée vertueux » reflète le mélange de fascination et de répulsion que le philosophe inspira à ses contemporains. Spinoza constitue une énigme qui suscite encore et encore la question : un homme qui demeure fermement persuadé qu’il n’y a pas de Dieu, pas d’auteur moral du monde, peut-il se conduire toujours de manière vertueuse ? Alain Billecoq mène l’enquête afin de lever le voile sur ce qu’il en est de Spinoza et de sa pensée du monde. Dépassant le simple constat qu’un « mécréant » peut être un homme vertueux, l’auteur se demande s’il y a une relation entre le travail spéculatif de Spinoza et son combat pour la liberté. Au final, il dresse un portrait du philosophe en lequel se dessine la figure de l’homme libre.

Dans un premier temps, l’enquête déjoue l’imputation d’athéisme qui frappe Spinoza, en s’appuyant sur les éléments de critique que le philosophe élabora en réponse à ses détracteurs. L’auteur explique les bouleversements par lesquels Spinoza inscrit la pensée de Dieu et du monde dans une logique fondée sur la conjonction de la vérité et de la liberté. À mesure que progresse l’explication, on découvre dans sa détermination rationnelle le mouvement par lequel l’esprit philosophique se libère des présuppositions morales et religieuses. Dans un second temps, l’enquête conduit le lecteur depuis la mise en question de la morale jusqu’à la redéfinition de la vertu et de la béatitude, via une conceptualisation de l’homme dans son rapport à la nature. L’auteur cherche à donner accès au mode de penser qui est propre à Spinoza, afin de mettre en lumière la relation entre sa métaphysique et sa sagesse. En suivant Spinoza, il élucide l’unité des modes théorique et pratique de la raison. In fine, la question de savoir si et dans quelle mesure Spinoza est l’homme libre qu’il décrit dans son Éthique, confronte le lecteur à son propre rapport à soi et au monde.

Comprendre un philosophe, et donc comprendre la philosophie, requiert de « lire les textes, et les œuvres, comme des édifices structurés dans le but d’y découvrir la clé de voûte, cette intuition qui les innerve»4. Selon Bergson, l’intuition que Spinoza a mise en système est « le sentiment d’une coïncidence entre l’acte par lequel notre esprit connaît parfaitement la vérité et l’opération par laquelle Dieu l’engendre»5. La systématisation de cette intuition exprime en effet le mouvement d’autoconstitution de la vérité sur le mode de la compréhension, car la compréhension, écrit Alain Billecoq, est « le mouvement même de la vérité dans l’esprit qui se découvre elle-même comme vraie ». La vérité est index de soi : « verum index sui ».

L’auteur montre que la philosophie de Spinoza en son intégrité répond à un questionnement initial sur la servitude et la liberté : ce qui donne son impulsion à cette démarche de vérité est la question de savoir comment il se fait que les hommes soient à la fois libres et non libres. On voit ainsi que le rationalisme de Spinoza s’édifie sur le sol de l’expérience humaine et de la préoccupation universelle du salut. Pourquoi les hommes combattent-ils pour leur servitude comme si c’était pour leur salut ? L’idée-force organisatrice de la philosophie de Spinoza est l’expression de la question pré-philosophique : « Comment être libre ? C’est-à-dire comment être ce que l’on est ? ». L’enquête retrouve l’articulation entre l’effort de compréhension que déploie Spinoza et l’élaboration des conditions concrètes de la liberté humaine. Elle montre l’adéquation à soi d’une philosophie qui se veut pleinement théorico-pratique.

C’est à Pierre Bayle qu’on attribue l’expression « athée vertueux ». Dans l’article « Spinoza » du Dictionnaire historique et critique, Bayle décrit Spinoza comme un homme qui est tout à la fois athée et vertueux. Toutefois, il évite de penser cela dans les termes d’une contradiction, éludant ainsi la question de l’unité du théorique et du pratique qui est pourtant le nœud de cette affaire6. A contrario, l’auteur se demande si – et si oui en quoi – la conduite de Spinoza est consubstantielle à la métaphysique qu’il expose. C’est à cette condition que l’on pourra prendre la mesure de la vérité de sa philosophie.

Spinoza, athée ?

Aux yeux de Bayle, Spinoza, « le plus grand athée qui ait jamais été »7, est responsable d’avoir donné à l’athéisme la forme d’un système8. Bayle ne voit dans la métaphysique de Spinoza que la forme systématisée d’anciennes croyances, qu’il résume ainsi : « tout l’univers n’est qu’une substance », et « Dieu et le monde ne font qu’un seul être »9. Par la suite, les réfutations du « spinozisme » n’atteindront jamais qu’une doctrine aux contours flous. Or, une philosophie n’est pas essentiellement une doctrine, mais une méthode par laquelle l’esprit cherche à se coordonner au mouvement d’autoconstitution de la vérité. L’imputation d’athéisme manque donc l’essentiel : elle tient à ce que les détracteurs de Spinoza se plaisent à voir dans la philosophie un savoir dogmatique concurrent de celui des théologiens. Ils se représentent le spinozisme comme une doctrine qui véhicule l’irréligion, et donc l’immoralité10. Ceux qui dénigrent Spinoza au motif qu’il enseignerait l’athéisme synonyme d’immoralité présupposent qu’il ne peut y avoir de religion sans affirmation de l’existence de Dieu, et qu’il ne peut y avoir de morale sans religion. Les théologiens et ceux qui s’en recommandent insinuent en effet que critiquer les religions (comme Spinoza) c’est prêcher l’irréligion et l’immoralité. L’un des adversaires de Spinoza déclare ainsi qu’« un pareil auteur ne mérite pas d’être examiné et réfuté, mais d’être interdit »11. En fait, l’accusation d’athéisme relève de motivations qui sont surtout d’ordre politique.

En effet, c’est pour répondre aux rumeurs calomniant sa pensée que Spinoza a écrit le Traité théologico-politique. De fait, le point principal de ce Traité est d’établir « que la liberté de philosopher non seulement peut être accordée sans dommage pour la piété et la paix de la république, mais aussi qu’on ne peut l’ôter sans ôter en même temps la paix de la république et la piété »12. Il s’agit pour Spinoza de défendre avec raison « une entière liberté d’exercer son jugement et d’honorer Dieu selon sa complexion »13. Ce qui est en jeu c’est la question des conditions d’une vie sociale paisible et harmonieuse. 

Spinoza fonde ce combat pour la liberté sur une étude savante des textes sacrés. Dans la première partie du Traité théologico-politique, soucieux de distinguer la religion des inventions et superstitions humaines, Spinoza étudie les instruments de la révélation et fixe un mode de lecture de la Bible en s’appuyant sur une connaissance objective de l’Écriture expurgée de tout préjugé. Il apparaît dès lors que la Bible a un sens vrai, mais qu’elle ne dit pas la vérité des choses : elle ne nous apprend rien quant à la nature de Dieu. La vérité que l’Écriture recèle est d’ordre pratique : elle enseigne que l’obéissance est la voie du salut. La religion a une fonction essentiellement politique qui est de permettre aux hommes de vivre ensemble. Spinoza tire de cette étude une première conséquence qui consiste dans la coupure définitive entre la foi et la raison. Tandis que le discours de la foi vise le salut par l’obéissance, le discours de la raison vise la liberté par la connaissance rationnelle de Dieu. La seconde conséquence est la distinction radicale de la religion et des religions. À la différence des religions historiques, la « foi universelle » ne comporte que les articles de foi que la raison a permis de déterminer comme étant strictement nécessaires au salut. La religion est utile à une multitude pour faire société, au sens où la piété ou moralité est le désir rationnel du bien et la conduite en accord avec ce désir, qui sont des conditions de la concorde civile. Il faut donc fonder la religion dans et par l’exercice de la raison.

Dans la seconde partie du Traité théologico-politique, Spinoza examine les religions sous l’angle de leur utilité ou nocivité. Or les religions historiques, à travers leurs manifestations sociales, les Églises et leurs représentants, induisent des effets de servitude qui sont contraires à la piété et à la paix. Elles sont nuisibles dès lors qu’elles empiètent sur le domaine public et cherchent à propager leurs croyances, leurs dogmes et leurs rites, en contravention à la législation de la république14. Cette critique des religions est le point de fixation de l’imputation d’athéisme lancée contre Spinoza : ce qui lui vaut l’anathème, ce n’est pas tant ce qu’il pense de Dieu que sa défiance à l’égard des religions et plus encore à l’égard des religieux hostiles à la raison.  Spinoza établit non seulement que la raison n’est en rien contraire à la religion et à la vertu, mais surtout que la religion ne peut être opposée à l’exercice de la raison. En effet, il ne peut y avoir de religion et donc de piété, au sens vrai, sans la critique des religions et sans l’interprétation philosophique de l’Écriture, laquelle donne accès à aux enseignements de la Bible expurgés des superstitions et des préjugés.

Dans le Traité théologico-politique, Spinoza revendique une lecture littérale de la Bible, qui consiste à lire l’Écriture par l’Écriture seule (« Scriptura sola »), et s’approprie la méthode d’interprétation qui est en vigueur dans les sciences depuis Bacon et Galilée. De même que Galilée explique la nature par la nature, Spinoza explique le texte biblique par lui-même : il prend ainsi pour modèle la méthode galiléenne, donnant ainsi la mesure de l’extension de la raison savante aux réalités humaines. Par là, il affranchit l’interprétation de la Bible des constructions théologiques, et désacralise le texte sacré afin de le comprendre dans son intelligibilité naturelle. Selon Spinoza, l’interprétation est liée à une démarche d’explication, car on ne peut pas comprendre les choses sans en connaître la raison. Sa méthode est à la fois scientifique et interprétative : la démarche scientifique « postule l’intelligibilité entière de la nature », tandis que la démarche interprétative « traite de choses qui ne peuvent être déduites des principes de la connaissance naturelle (les prophéties, croyances aux miracles, etc.) mais postule une cohérence du texte sacré ». Il y a donc deux raisons en une : l’une cherche la vérité du texte suivant une démarche quasi scientifique, quand l’autre vise le sens vrai du texte par le moyen d’une interprétation et d’un commentaire. Mais ces deux raisons participent d’une même rationalité philosophique, car la raison qui interprète le sens s’appuie sur la raison qui analyse objectivement les faits. Ainsi, les deux méthodes de lecture sont coordonnées au sein de la compréhension de l’Écriture. Comme le souligne Alain Billecoq, cette lecture de la Bible est « un combat de la pensée pour elle-même, pour sa propre liberté ».

Suivant une distinction tranchée entre la foi et la raison, Spinoza soutient que la philosophie rationnelle, qui n’a nul besoin de recourir à la foi, n’est pas pour autant condamnée à tomber dans le scepticisme ou l’athéisme. Il déjoue la confusion entre le discours théologique et l’argumentation philosophique. S’affranchissant au plan spéculatif de la croyance religieuse, dont il neutralise les effets tant au plan théorétique que pratique, Spinoza s’appuie sur la raison et l’expérience seules pour élaborer une connaissance rationnelle de Dieu. Malgré les efforts d’explication et de pédagogie déployés par Spinoza pour dissiper les malentendus, ses détracteurs, persistant dans la confusion du philosophique avec le théologique, ont voulu constituer le mal radical comme une objection fatale au spinozisme. À leurs yeux, le mal radical devait constituer une limite infranchissable à la philosophie rationnelle et signaler en même temps la disjonction définitive du réel d’avec le rationnel. Or, en vertu de l’expression « Deus sive natura », il est vain de condamner le rationalisme de Spinoza sous prétexte de l’échec de toute théodicée. En raison de l’unité substantielle, Dieu, cause de tout, ne peut être « cause » du mal, si l’on entend par là qu’il en serait sa providence.

La parole par laquelle Dieu défend à Adam de manger le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal n’est pas en soi l’expression d’un interdit, mais la révélation d’une vérité éternelle et nécessaire : « c’est au regard du seul Adam et en raison seulement du défaut de sa connaissance que cette révélation fut une loi et que Dieu fut comme un législateur et un prince » 15. Ainsi, la conceptualisation spinoziste implique que Dieu ne commande ni n’interdit, et que sa nature n’est pas telle qu’on puisse se soumettre à Lui. De même, le rapport de l’esprit à la raison implique liberté, et non pas servitude, car l’ignorance seule est servitude. L’unité deus – natura – substantia est le fondement de la liberté telle que Spinoza le conçoit. Mais les détracteurs du spinozisme méconnaissent l’idée en vertu de laquelle Dieu – nature naturante – est par la seule nécessité de sa nature. Ils refusent d’admettre le caractère inconditionné de la récusation rationaliste du surnaturel. Or, la fonction du philosophe est de déjouer les mystifications et les illusions qui empêchent de comprendre le monde tel qu’il est. Son rôle consiste à décrire le réel « dans sa pure matérialité et sa pure intellectualité ». L’objet premier de la philosophie sera d’affirmer Dieu ; ce qui revient à constituer la métaphysique comme expression des vérités éternelles et nécessaires. Dans l’optique de constituer une Éthique, Dieu devra être intégralement compréhensible via la médiation de la conceptualité philosophique.

Sous l’angle politique, Spinoza distingue la religion intérieure et les religions considérées dans leur extériorité historique et sociale. La religion intérieure désigne les moyens par lesquels l’esprit se dispose intérieurement à honorer Dieu dans l’intégrité de l’âme ; elle relève du droit de chacun. En conséquence, et afin qu’aucune confusion ne subsiste entre ce qui relève du droit naturel de chacun et du droit positif, Spinoza distingue le culte extérieur et le culte intérieur de Dieu. L’État souverain veille à ce que l’exercice du culte extérieur concorde avec l’intérêt suprême de la république. Il statue sur les religions selon qu’elles s’accordent ou non avec la volonté commune, qui est, dans l’État, l’expression de la rationalité. Mais les religions historiques qui entravent l’exercice de la raison et la liberté de philosopher détruisent de facto les conditions de la paix publique. Parce que la raison, et avec elle la liberté de penser et d’exprimer, est au fondement de la concorde civile, affaiblir le libre exercice de la raison c’est mettre en péril la sécurité et à la paix publiques. La république a donc à encadrer les religions en fonction des nécessités de la conservation du corps politique et de la liberté des sujets. Elle veille à ce que les religions n’empiètent pas sur le droit de la Cité, et qu’elles ne contredisent ni à la sûreté de l’État ni à la liberté de ses membres. Ainsi, il appartient à l’autorité politique de déterminer, dans le respect du droit de chacun, la place des religions et des Églises conformément au droit de la Cité. L’État interprète les religions, et il lui appartient d’en juger en fonction de ses fins propres. À cet égard, Alain Billecoq écrit : « il revient à l’État souverain d’exercer son autorité sur les Églises et de laisser la plus grande liberté de penser et d’expression, dans les limites définies par le droit, aux individus ».

Ainsi la philosophie de Spinoza rompt-elle avec les représentations religieuses du divin : et, si l’on veut y voir une expression de l’athéisme, c’est seulement « parce que son dieu n’est pas celui des religions du Livre que les siècles de culture on imprimé de manière indélébile dans nos esprits ».

Spinoza, vertueux ?

Spinoza appelle « Éthique » l’unité du théorique et du pratique qu’il élabore en substituant l’articulation de la politique et de l’éthique à l’articulation de la religion et de la morale. Par-delà bien et mal, sa sagesse est fondée sur la récusation des postulats des morales du devoir que sont la dualité du sensible et du rationnel, ainsi que la dualité de l’âme et du corps. Dans cette perspective, il arrache la notion de vertu aux constructions morales et religieuses pour la fonder naturellement sur une ontologie : dès lors la vertu se définira en chaque être comme une tendance à persévérer dans l’être. Spinoza retrouve ainsi le sens de la vertu comme puissance. Or, en l’homme, la vertu est, par nature, puissance de penser et de connaître : être vertueux c’est, écrit Alain Billecoq, « chercher à se connaître soi-même, les autres, la Nature car chaque conduite est tributaire de l’état du savoir ». Dans l’homme, la vertu est force d’âme et générosité, au sens où celle-ci est le « Désir par lequel chacun, sous la seule dictée de la raison, s’efforce d’aider les autres hommes et de se lier d’amitié » (Spinoza, Éthique, III, 59, scolie). L’homme vertueux est celui qui donne accès à la conscience de soi, de Dieu et des choses, et agit en conséquence. Il est vertueux pour autant qu’il est libre, c’est-à-dire est et agit selon la nécessité de la raison.

Ainsi, par la connaissance de l’homme dans son rapport à la nature, Spinoza libère la notion de béatitude de son aura d’inaccessibilité, et l’élargit à une dimension profane. La béatitude est redéfinie comme l’aboutissement de la poursuite de l’utile sous la conduite de la raison : en ce sens, rien n’est plus utile à l’homme que l’homme qui se gouverne selon la raison. Dans l’unité de la vraie vie et de la sagesse, la raison se fait conjointement spéculative et pratique. En raison de cette unité substantielle de la raison avec elle-même, la connaissance vraie devient indissociable de l’affirmation pleine et entière de soi, de Dieu et des choses sub specie aeternitatis. Cette unité foncière de la connaissance vraie et de l’affirmation de Dieu s’éprouve dans la consonance de leurs affects respectifs, l’amour et la joie. La sagesse de Spinoza célèbre l’alliance de la vérité et de la liberté au plan de la réalité effective. Par la connaissance vraie, l’homme peut « dès ce monde » accéder au bonheur en se libérant des ses entraves et de ses préjugés ; il est, tout au long de sa vie, l’artisan de sa béatitude et de sa sagesse. En ce sens, « la sagesse n’est pas la récompense de la philosophie mais la philosophie elle-même». Voilà ce que met en lumière ce portrait de Spinoza.

Alain Billecoq démontre que « comprendre les hommes dans leur vie, leurs actions et aussi leurs pensées, c’est chercher à les inscrire dans un réseau de déterminations et de significations ». Le philosophe se garde de tenir le réel à distance pour le juger. Il n’est pas de ceux qui aiment mieux détester que comprendre. Au contraire, le philosophe est celui qui s’engage résolument « dans » l’être. Parce qu’il cherche avant tout à comprendre, Spinoza situe conjointement son travail spéculatif et son combat pour la liberté dans un mouvement d’« approfondissement dialogique » : il élabore sa philosophie « grâce au frottement et à la confrontation avec ses interlocuteurs passés et présents, avec ses adversaires et ses ennemis, avec lui-même ». Ainsi, Spinoza remet sans cesse sur le métier sa pensée de dieu et du monde, pensée dont la trame est l’intelligence du réel comme infinité dont l’homme est participant. Le philosophe manifeste in concreto la liberté dans et par la recherche de la vérité, en même temps qu’il poursuit la vérité dans et par l’action de la liberté.

Alain Billecoq démonte les ressorts de l’accusation d’athéisme que Spinoza n’a cessé de démentir au gré de ses combats pour la vérité et la liberté16. En suivant de bout en bout l’enquête, on se défait d’une connaissance par ouï-dire, dont relève le travestissement de Spinoza en « athée vertueux », pour progresser jusqu’à la résolution de l’énigme où l’on apprend qui est le philosophe. La conclusion s’impose : il y a bien une relation substantielle entre le travail spéculatif du philosophe et la réalité de son action dans le monde. L’auteur nous livre ici le portrait d’un homme libre. Il montre en Spinoza, avec la rigueur, la patience et la puissance spéculative qui le caractérise, un modèle de l’esprit philosophique s’accomplissant. D’une rare « générosité » pédagogique et philosophique, cet ouvrage constitue en lui-même une invitation à la philosophie et à un art humain de vivre. Sa lecture est aujourd’hui plus que jamais salutaire.

Notes

1Jean Devos est professeur de Première supérieure (« khâgne ») au Lycée militaire de Saint-Cyr. Spécialiste de Whitehead, auteur de nombreux articles en France et à l’international sur les figures philosophiques de la rationalité et le devenir de la raison.
[N.B. Dans le texte qui suit, les citations non référencées sont tirées de l’ouvrage d’Alain Billecoq,
Spinoza ou L’ « athée vertueux », Montreuil : Le Temps des cerises, 2016.]

2Inspecteur honoraire de philosophie, ancien professeur de philosophie en classes terminales et en classes préparatoires aux grandes écoles.

3 – Voir aussi, par Alain Billecoq :
Spinoza, La politique et la liberté, Paris, CNDP, 2013.
Spinoza : questions politiques. Quatre études sur l’actualité du Traité politique, Paris, L’Harmattan, 2009.
Les combats de Spinoza, Paris, Ellipses, 1997. 
Spinoza et les spectres, Paris, PUF, 1987. 
Spinoza. 25 lettres philosophiques, Paris, Hachette, 1982.

4 – Alain Billecoq, « Enseigner la philosophie ? », L’Enseignement philosophique, 65e année – N° 3, mars 2015 – mai 2015, p. 72.

5 – Bergson, « L’intuition philosophique », in La Pensée et le mouvant, repris dans Œuvres, édition du Centenaire, Paris, PUF, 1963, p. 1351.

6 – Pierre Bayle, « article Spinoza », Dictionnaire historique et critique, in Écrits sur Spinoza, Paris, L’Autre Rive, 1983, p. 23 : « C’était un homme d’un bon commerce, affable, honnête, officieux et fort réglé dans ses mœurs. Cela est étrange ; mais au fond il ne s’en faut pas étonner […] ».

7 – Pierre Bayle, Pensées sur la comète, in Écrits sur Spinoza, Paris, L’Autre Rive, 1983, p. 140.

8 – Pierre Bayle, « article Spinoza », Dictionnaire historique et critique, in Écrits sur Spinoza, op. cit., p. 29, et à la suite : « Je crois qu’il est le premier qui ait réduit en système l’athéisme, et qui en ait fait un corps de doctrine lié et tissu selon les manières des géomètres […] ».

9Ibid.

10 – Lettre 42, L. de Velthuysen à J. Olsen, in Correspondance, traduction par Maxime Rovère, Paris, GF, 2010, p. 255 : « À mon avis, il supprime tout culte et toute religion, en renverse le fondement, enseigne l’athéisme à mots couverts, ou forge un Dieu tel que sa divinité n’a rien pour frapper les hommes de respect […] ».

11 – Cf. Georges Friedmann, Leibniz et Spinoza, Paris, Gallimard, 1962, coll. Idées, p. 90.

12 – Spinoza, Traité théologico-politique¸ traduction par Jacqueline Lagrée et Pierre-François Moreau, Paris, PUF, 1999, page de titre, p. 55. 

13 – Ibid., préface, p. 63 (24-29) : « J’ai cru faire œuvre méritoire et utile en montrant non seulement que cette liberté est concédée sans dommage pour la piété et la paix de la république, mais encore qu’on ne peut la supprimer sans supprimer aussi la paix de la république et la piété. C’est le point principal que j’ai voulu démontrer en ce traité.»

14 – Cf. Alain Billecoq, Spinoza. Questions politiques, Paris, L’Harmattan, 2009.

15 – Voir Alain Billecoq, Spinoza, 25 lettres philosophiques, Paris, Hachette, 1982, « Ni mal, ni bien », pp. 111 sq., avec les lettres 19, 21 et 23.

16 – Cf. Alain Billecoq, Les Combats de Spinoza, Paris, Ellipses, 1997, p. 40.

© Jean Devos, Mezetulle 2017.

Les « Nouveaux Entretiens avec Maryse Condé » de F. Pfaff, lus par Jean-Kely Paulhan

La vie sans phare ?

Dans ces Nouveaux Entretiens avec Maryse Condé, écrivain et témoin de son temps, (Paris : Karthala, 2016), Françoise Pfaff1 interroge la romancière Maryse Condé aussi bien sur ses grands thèmes littéraires que sur ses perceptions politiques. L’analyse qu’en propose Jean-Kely Paulhan2, où il médite et dialogue avec lui-même, montre comment un obstacle de lecture peut être travaillé pour devenir une clé : à la fois maintenu – parce que des objections justes, portant ici sur les « perceptions politiques », n’ont pas à être aplanies -, et levé – parce qu’il faut rendre justice à un écrivain capable de s’écarter des chemins battus, de penser contre et en dépit de soi-même, saisi avant toutes choses par la littérature.

Provocations détestables

Porte d’entrée dans l’œuvre ? Porte de sortie ou même issue de secours que l’on emprunte dans la panique ? Exercice un peu complaisant de retour sur le passé ? Illustration d’un fait ordinaire : le talent du créateur, de l’artiste, ne garantit pas la qualité de sa réflexion politique ? Faut-il d’ailleurs lire ces entretiens pour mieux comprendre une œuvre qui devrait se suffire à elle-même ? Autant de questions que je me suis posées à leur première lecture, agacé par une « Diva à sa manière, autoritaire, emmerdeuse, désagréable, chialeuse, caractérielle on ne peut plus » [p. 192] pour parler comme Rodney Saint-Éloi de la chaîne haïtienne Radio Télévision Caraïbe, ami et éditeur de Maryse Condé.

Je m’interrogeais aussi sur l’initiatrice de ce nouveau dialogue, après celui de 1993, Françoise Pfaff, professeur à l’université Howard de Washington, spécialiste du cinéma africain et des littératures francophones. J’admirais sa fidélité, sa connaissance précise de l’œuvre, son inlassable patience aussi, face aux rebuffades (que voulez-vous que ça me fasse ?), aux silences plus ou moins sincères (« Je n’en sais rien » [153]), au mépris affiché pour les analyses universitaires (Si vous le comprenez ainsi, grand bien vous fasse !), dont elle cherchait à éprouver la validité. J’ai été aussi sensible à un certain sens du risque, pensant au découragement qui a pu la saisir parfois dans cette sorte de corps-à-corps avec une rebelle, qui n’a pas refusé le cursus honorum des institutions universitaires, a terminé sa carrière à l’université de Columbia à New York, avant de devenir présidente en France du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage.

Loin de nous « expliquer » l’œuvre de Condé, qui connaît le métier d’enseignant et sait sans doute qu’expliquer revient parfois à rétrécir, réduire, enfermer un écrivain dans une prison, proche du cimetière, ces Nouveaux Entretiens ont le mérite d’épaissir le mystère autour d’elle, d’inciter à la lire et à la relire. Sans parler du portrait en creux de son interlocutrice, cette chère Watson-Pfaff, parfois malmenée parce qu’elle est la mémoire toujours présente et presque infinie d’une vie d’écrivain, dont tous les mots engagent : que l’auteur le souhaite ou non, elle se trouve appelée à la barre par une sorte de juge-pénitente à l’égard de laquelle ses sentiments peuvent beaucoup varier, de l’affection (pour l’attention qu’elle lui porte) à l’irritation violente (quand elle se trouve confrontée à des paroles oubliées ou refoulées [191]). La franchise, principale qualité que Condé apprécie [192] chez les autres, m’oblige à dire que j’ai trouvé ses provocations politiques détestables – le but recherché est pleinement atteint – puis, dans un second temps, banales et surtout incohérentes. Affirmer que le terrorisme est une revanche sur les colonisateurs (« Il y a eu des années et des siècles de colonisation, et finalement les peuples en ont eu marre et se sont rebellés, mais ils se rebellent mal » [109]3, que le pamphlet d’Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? rend parfaitement compte de la grande manifestation « Je suis Charlie » (« Des militants, profondément décidés au changement, d’autres qui l’étaient moins, d’autres qui étaient des béni-oui-oui, d’autres qui étaient des petits bourgeois » [84]) ne fait pas avancer les débats et les connaissances dont nous avons besoin. Je reste dans l’attente de réflexions et d’arguments précis, percutants, à opposer aux propos tellement embrouillés, contestables, de François Fillon: « Non, la France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Nord. Non, la France n’a pas inventé l’esclavage. »4

Expier, dit-elle

Je n’ai guère envie de m’étendre sur des affirmations à l’emporte-pièce sur le comportement des soldats français en Centrafrique, où le vrai peut se mélanger allègrement au faux, ni sur l’affaire Omar Raddad, seulement consterné de la légèreté avec laquelle Condé affirme, interprète et juge. Encore moins envie d’évoquer le « traitement » que Condé réserve dans un projet d’écriture à Clarissa Jean-Philippe, policière municipale de Montrouge au moment de l’attentat contre Charlie : « la jeune Martiniquaise, née à Sainte-Marie, victime d’événements qui ne la concernaient pas du tout […], victime d’un terroriste d’origine malienne en lutte avec le pouvoir français » [22]5. D’abord parce qu’il m’est insupportable d’admettre une hiérarchie des victimes ; ensuite, Clarissa Jean-Philippe avait volontairement revêtu l’uniforme, s’était engagée : tout ce que Condé pourra écrire pour honorer sa mémoire, je le trouverai bon, mais affirmer que la jeune policière n’était en rien concernée par la défense de l’ordre est intolérable. Cet ordre, certes imparfait, qui couvre bien des injustices, permet aussi aux enfants de revenir de l’école sans angoisse, aux ambulances d’arriver à temps pour emporter les malades aux urgences ; il empêche des escrocs, des trafiquants ou des voyous, de saccager d’autres vies. Sur l’Australie ou le Japon, présentés après de courts séjours comme des paradis, je me fierai à d’autres guides que Condé. Enfin accuser Olivier Pétré-Grenouilleau6 d’avoir cherché à « dédouaner l’Europe [de la traite et de l’esclavage], alors qu’elle demeure la grande responsable et coupable de ce crime » me paraît un mauvais procès, et sur ce point je m’en remettrai plutôt au jugement d’Alain Mabanckou : « La part de responsabilité des Noirs dans la traite négrière reste un tabou parmi les Africains […]. Or la participation de ceux qu’on appelle « négriers noirs » n’est pas une invention pour consoler l’Europe et calmer « le sanglot de l’homme blanc » »7.

Condé a l’honnêteté de reconnaître qu’elle a quitté la Guadeloupe car on ne l’y comprenait pas et qu’elle a raté sa tentative de retour au pays [36, 44, 67] , qu’elle ne s’est pas fait d’amis afro-américains aux États-Unis à une seule exception [44]8, que la mère Afrique l’a déçue [41, 95], mais elle réserve ses flèches à la France, xénophobe et raciste hier comme aujourd’hui, semblable à ce qu’elle était dans les années 50-60 [45, 83, 108]9.

Je cherche à comprendre pourquoi l’univers de Mabanckou m’attire davantage. Est-ce parce qu’il est né « après les soleils des indépendances » et ne passe pas son temps à dresser un inventaire, qu’il n’est pas un habitué du « tribunal de la conscience » (unique et permanent accusé : le Blanc) ? Cela ne le rend pas complaisant : son regard sur la France est critique, mais chez lui je respire, rencontre beaucoup d’écrivains, intellectuels ou historiens, qu’il a lus avec attention, respect, ce qui n’empêche pas la prise de distance rafraîchissante. On le sent porté par une curiosité, une affection pour les autres, quels qu’ils soient, que je ne trouve pas chez Condé ; autant l’avouer, je suis blanc moi-même, âgé de 65 ans – « tu étais un gamin dans les années 60, tu ne peux pas la comprendre, en effet » me souffle une amie –. Sans doute. Mais Mabanckou, je le sens prêt au bonheur, pour lui et pour les autres…

Condé affirme aussi que la France manque « d’organisations et de lois suffisantes pour lutter contre le racisme au travail, dans la recherche d’un logement » [93]10 Prétendre que nous vivons dans une société dont la fière devise, « Liberté, Égalité, Fraternité », se traduirait à tout moment et partout dans la réalité, qui pourrait s’y risquer ? La devise républicaine est d’abord un idéal, qu’il faut rappeler sans cesse, un effort permanent, non un slogan commercial. La résistance à l’oppression est comprise dans l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen. Et elle justifie beaucoup de combats qui restent à mener. Que « le délit de sale gueule, les fouilles et arrestations abusives » contribuent, entre autres, aux mauvaises relations entre la police et certains jeunes des « quartiers »11, que les difficultés du système éducatif12 soient dues, en partie, à la relégation des plus pauvres dans des banlieues isolées, j’en conviens bien volontiers. Là où je ne peux pas suivre Condé, ni Pfaff, c’est lorsqu’elles évoquent à propos de la France actuelle « l’Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid » [99]. C’est injuste, outrancier : « Un Tunisien, professeur d’université, me disait récemment, note Jean-Louis Schlegel, que dans la classe moyenne aisée de son pays, on vivait moins bien que dans les banlieues « pauvres » de France. Il connaissait les deux. Malgré la limite de ces comparaisons, on aimerait que la classe politique ait le courage de tenir aussi ce langage, plutôt que de parler d’« apartheid ». »13 La classe politique et pas seulement elle…

Ne m’appelez plus jamais française…

Condé le proclame, plutôt deux fois qu’une : elle n’est pas française, ne s’est jamais considérée intégrée au pays dont elle parle et écrit la langue – elle « souffre » d’une assimilation bien involontaire puisqu’elle estime s’exprimer « en Maryse Condé », vivant à Paris comme à Gordes « en tant qu’étrangère » [93, 97]. Soit. Et pour s’excuser de cette résidence chez l’ennemi, elle précise ou fait préciser que sa maladie actuelle l’oblige à se rapprocher des médecins, des lieux de soin. Mais pour que le médecin, l’hôpital, soignent, que des médicaments efficaces, payés à un prix supportable, arrivent, ne faut-il pas qu’existe une machinerie très complexe, garantie par un certain ordre, sans lequel les plus fragiles sont menacés, à Paris comme à Gordes ? Et n’y-a-t-il aucune relation entre l’actualité mondiale, qui seule l’intéresserait, et cet ordre local que la vie politique française conditionne ? La solidarité accordée aux étrangers lointains et refusée aux prochains, trop proches, évoque pour moi cet internationalisme abstrait et commode qui a pu déconsidérer la gauche intellectuelle française : acculturation involontaire ? Le romancier noir américain James Baldwin, qui avait pris son parti de l’exil définitif en un temps plus dur que le nôtre et pour des raisons plus dures, que l’on ne peut pas soupçonner d’une quelconque complaisance à l’égard des États-Unis, s’oppose à ce séparatisme : « À mes yeux, c’est un naufrage spirituel que de clamer que l’on n’aime pas son pays. Vous pouvez ne pas l’approuver, vous pouvez être forcé de le quitter, il se peut que vous viviez toute votre existence comme une bataille ; il n’empêche, je ne pense pas que vous puissiez jouer les déserteurs. Il n’y a pas d’autre endroit où aller. »14

L’auteur est très critique vis-à-vis de l’Afrique et de sa bourgeoisie, de ses leaders politiques, et c’est tout à son honneur, d’autant plus que cela implique un retour sur « le passé d’une illusion », mais comment comprendre cette réponse :
« On t’octroie toujours des visas pour te rendre dans les pays africains ?
− Je n’ai pas besoin de visas. J’ai un passeport français et je rentre partout. » ?
Que la contradiction soit au cœur de toute expérience humaine, j’en suis bien conscient et le premier à le constater dans ma propre vie. Mais la revendiquer avec une telle arrogance spontanée me paraît inacceptable.

Peut-on pour autant rejeter, sans autre procès, le « discours politique » de Condé ? Il faut sans doute se libérer de quelques blessures intimes et se demander si, au-delà de la provocation, si facile, l’auteur ne jette pas négligemment quelques clés, dont on se saisira, au petit bonheur la chance.

Si le racisme consiste à attribuer à une population donnée des caractères identiques, niant toute singularité, tout parcours individuel, en dehors de toute expérience, ce que dit Condé de Paris et des Parisiens ne brille pas par une grande ouverture d’esprit ni par la générosité, réservée au cercle le plus proche15. Que cette détestation s’explique chez elle par l’expérience d’une ville « très raciste, très intolérante » dans les années cinquante et soixante [44-45, 94], lorsqu’elle y était étudiante, par le sentiment aussi de n’être qu’une « petite main » à Présence africaine, où de prestigieux visiteurs ne lui accordaient le plus souvent qu’une attention distraite, je le comprends. Les Bruhat, père et fille, dont elle rappelle l’hospitalité et l’ouverture intellectuelle, sinon la « conscientisation » qu’elle leur doit, n’habitaient-ils pas Paris [94-95] ? Et Isabelle Gallimard, directrice du Mercure de France, devenue une amie [142]? Les exceptions qui confirment la règle ? On connaît la chanson et elle n’inspire pas confiance.

Je regrette en même temps un ressassement, une façon de tourner en rond dont j’ai l’impression que les protagonistes du Joli Mai de Chris Marker, en 1962, arrivent à se libérer, en particulier l’étudiant noir partageant son expérience et ses attentes, puis le jeune ouvrier algérien interviewé à la fin du film. Leurs discours sur la France, dont ils ne connaissent que Paris, est à la fois critique, sans concession… et porteur d’espoirs. Je m’y retrouve davantage en tout cas, comme dans l’évocation de ses années françaises par la Sénégalaise Annette Mbaye d’Erneville dans le beau film d’Ousmane William Mbaye, Mère-Bi.

Se construire contre ou avec les siens ?

Heureusement, Condé a la force par moments de se livrer à une véritable anamnèse, qui nous ramène à cette vérité : les « idées », les positions, qui nous sont les plus chères, parce qu’elles correspondent dans notre esprit à des constructions originales, dont nous portons fièrement la responsabilité, viennent en partie de nos proches, auxquels nous restons liés, par notre fidélité ou par notre reniement, le plus souvent par un mélange confus et secret, en perpétuelle évolution, qu’il nous est difficile de confesser : « Je n’ai jamais aimé Paris, depuis l’adolescence. Mes parents l‘aimaient trop, vantaient la beauté des monuments, nous traînaient à l’Opéra, au restaurant et partout, et par réaction, dès le départ, je n’ai pas aimé Paris. » [44] Ce règlement de comptes avec des parents, « embryon de bourgeoisie noire », auxquels elle reproche leur admiration pour la France, leur silence sur l’esclavage [187], est aussi un hommage, une reconnaissance de la force qu’ils lui ont transmise [95-96] et qui l’habite encore : « Ils n’étaient pas aliénés, ils étaient très fiers d’eux, très contents d’eux-mêmes et je crois qu’ils nous ont inculqué un sentiment de fierté qui dure en moi jusqu’à aujourd’hui. J’ai toujours pensé que j’étais l’une des femmes les plus intelligentes du monde, une des femmes les plus belles du monde, je n’ai jamais eu ce complexe d’infériorité dont parlent beaucoup de gens. » [96]

Ce n’est pas dans ses déclarations, ses déclamations – il y a plusieurs versions des propos du café du Commerce et la « franchouillarde » n’est pas la seule – que je trouve l’éveilleuse, la semeuse d’inquiétude et de questions propres à empêcher la paresse intellectuelles ou morale. C’est plutôt l’aveu de ses erreurs, de ses désillusions, de ses changements de cap qui m’intéresse chez Condé… et me change. Elle reconnaît s’être trompée quand elle voyait en l’islam, paré de toutes les vertus, un contrepoids au catholicisme oppressif, avoir idéalisé l’Afrique, ignoré longtemps la participation des musulmans à la traite négrière [51]. Surtout, le retour sur l’obsession de la couleur, la prise de distance par rapport à un militantisme « un peu étriqué, manichéen », témoigne d’un vrai courage : « Un oppresseur peut être blanc, un opprimé peut être blanc et la couleur ne signifie pas grand-chose […]. Il y aura d’autres clivages entre les hommes […] mais la couleur va devenir un épiphénomène. » [24-25, 164-165]. Comment ne pas être attentif à la contestation de la démocratie comme le régime le mieux adapté à un pays « où l’analphabétisme prévaut et où la majorité de la population a été soumise au féodalisme colonial et à de nombreuses dictatures » [156] pour citer Pfaff à propos d’Haïti ?

Même dans le domaine proprement ou improprement politique, où elle se montre peu convaincante à mes yeux, Condé a le mérite d’attirer l’attention sur des questions que nous avons du mal à reconnaître et à trancher. Sans doute est-ce plus facile quand on n’exerce aucune responsabilité et que l’on se sent à l’étranger dans le pays où l’on vit. Peu importe non plus qu’elle n’ait pas la même générosité que Mabanckou, qui cite volontiers les « grands » l’ayant influencé, ébranlé ou atteint ; si je lui suis reconnaissant d’une réaction (trop brève) au film de Moussa Touré, La Pirogue (2012)16, et de son refus de la distinction entre migrants économiques et migrants fuyant la guerre : « Un peuple qui se bat contre la faim mérite autant de sympathie qu’un peuple qui est tué par des bombes et on doit lui montrer la même compassion. » [102, 109]17, je trouve insupportable la façon dont Condé exécute, dans le style du pire journalisme, les livres ou les films qui n’ont pas l’heur de lui plaire. Timbuktu, le film d’Abderrahmane Sissako18, est expédié en quelques mots : « Le film n’était pas terrible ! […] Le Mali est beau, les éléments étaient donc parfaits, mais le fond du film est un peu inachevé. » [89]. Pourquoi « inachevé » ? On ne le saura pas. Quelques explications, de grâce, Madame le bourreau !

Sur l’affaire de Charlie Hebdo et le débat sur la liberté d’expression en France, on peut ne pas partager l’avis de Condé, mais son point de vue mérite au moins notre attention : « Peut-on rire de tout ? Je crois que non ! […] Il faut respecter les croyances des autres, même si à l’intérieur de sa propre culture on fait preuve d’ironie. […] Se moquer et faire des caricatures de Mahomet n’est pas nécessaire. » [60]. J’ai juste envie de lui demander si, dans un monde en mouvement constant, elle perçoit très nettement ce qu’elle appelle « sa propre culture » et les frontières en deçà desquelles tout est permis, au-delà-desquelles rien n’est permis. Je brûle aussi de lui demander si les caricatures du Christ, l’ironie à propos des chrétiens et des juifs sont vraiment « nécessaires »…

Si les Nouveaux Entretiens se limitaient à ce propos, ils se résumeraient à une conversation, oscillant entre la confrontation et l’empathie, avec une femme d’expérience, cultivée, au crépuscule d’une vie bien remplie. Or cette vie a d’abord été remplie par la création d’une œuvre, d’un univers, qui, si elle suppose une certaine solitude, n’a pas eu lieu non plus dans un désert. C’est l’irruption des autres, du vaste monde, qui rend ces entretiens plus stimulants, moins convenus, et nous rappelle qu’ils se justifient par une œuvre, dont tel ou tel propos trop rapide – c’est aussi le risque de l’entretien à bâtons rompus – n’efface pas l’importance ni les sens.

Maîtres et amis d’une femme libre

Sur la négritude comme solution à tous les problèmes, la naïveté d’imaginer une Afrique où tous les Noirs, comme le voulait Aimé Césaire, seraient frères, Condé explique son rêve, sans le renier, par une réaction, compréhensible, au climat étouffant de la France des années soixante [41]. Surtout, elle consacre de très belles pages, lumineuses, à Aimé Césaire et à Léopold Senghor, à la différence qui les unit et les sépare en même temps : « Malgré le désastre colonial, quand on naît en Afrique [comme Senghor] il reste les valeurs et la beauté africaines […]. Il est donc relativement facile de se rappeler la grandeur qui a été détruite et annihilée. [Pour Césaire] né à des kilomètres de l’Afrique sur des îlots misérables dont le passé est un système de plantation […], il y a un effort d’imagination, un effort culturel plus grand que chez Senghor. Il est plus facile aux Africains qu’aux Antillais de croire en la Négritude. » [53].

L’évocation du poète Guy Tirolien, ami proche et interlocuteur respecté au-delà des désaccords, est non seulement intéressante mais aussi émouvante : il s’agit de l’une des rares personnes auxquelles Condé, avare de son estime, rend hommage sans la moindre restriction. Il veut la réconcilier avec cette Afrique, qui a déçu l’attente trop forte de l’écrivain : « Il faut l’aimer, c’est comme une mère qui a beaucoup souffert, qui est devenue un peu laide, un peu aigrie, un peu méchante. Mais à force d’amour, nous allons gagner, nous allons la rendre à nouveau belle et jeune. » [55]

Autre portrait frappant, celui d’Amadou Kourouma, un homme « à qui on pouvait tout dire sans avoir peur de passer pour un imbécile, [qui] écoutait, essayait de comprendre, se mettait à votre portée » [56].

L’obsession de l’oppression subie par le groupe auquel on appartient, ou se sent appartenir, a souvent pour corollaire une indifférence absolue au malheur des autres, dont Condé cherche à s’affranchir : « Parmi les migrants qui s’entassent à Calais ou qui meurent en traversant la Méditerranée […], il y a des Blancs, qui sont aussi malheureux, démunis, en fuite que les autres. Il faut une lecture du monde qui passe par autre chose que la couleur. » [24] Dans ses romans, les Indiens, souvent ignorés des études sur la Guadeloupe, sont très présents et elle leur rend un vibrant hommage : «  Ils sont arrivés comme engagés après l’abolition de l’esclavage entre 1850 et 1870, mais les engagés étaient aussi pauvres que les esclaves […]. Ils se sont installés, ont fait fructifier le pays et occupé des postes de richesse et d’importance. » [126-127]19

Ici se révèle une autre Condé, moins rigide que je ne le pensais, capable en tout cas de s’écarter des chemins battus, quitte à prendre des risques, à affronter ses « partisans » qui auraient bien aimé qu’elle se conformât à leurs préoccupations : « Les féministes, surtout en Amérique, m’ont toujours poursuivie. Par exemple, elles m’ont reproché dans Ségou (1984) de n’avoir nulle part dénoncé l’excision et d’avoir donné l’impression que le viol pouvait procurer du plaisir aux victimes. » [114-115, 141].

Autre sujet moral et politique que l’auteur aborde avec modestie et gravité, dans des termes quelque peu inhabituels (« Avoir été abandonnée par un homme n’est pas glorieux »), auxquels les femmes seront peut-être plus sensibles, celui du rapport entre vie privée et vie publique. C’est à l’occasion de sa dernière pièce de théâtre, la Faute à la vie (2009) qu’elle évoque Jean Dominique, le père haïtien de son premier enfant : « Un homme comme Jean Dominique, qui a eu une vie politique très chargée, mais dont le comportement avec les femmes n’était pas brillant, est-il un héros ? Peut-on dire qu’un homme dont la vie personnelle est irresponsable, est quand même digne d’être un homme politique adulé, suivi, admiré ? C’est la question que je pose, c’est tout. » [178]

Littérature d’abord

Condé devient convaincante, pas seulement émouvante, quand elle parle de son écriture, de ce « mentir vrai » qui est au fond sa raison d’exister. Tout artiste, elle le sait, n’a qu’une préoccupation, lui-même : « L’écrivain se met toujours en scène. » [178, 116] Contre les obsédés du vrai pur, elle revendique, jusque dans ses récits ou contes autobiographiques (Le Cœur à rire et à pleurer, 1999, La Vie sans fards, 2012), le droit au mensonge, un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout, selon les circonstances dont elle est seule juge, et elle accepte joyeusement d’avoir pris part à quelques manipulations : « C’est moi qui ai donné la liberté aux attachées de presse de bâtir un mythe sur ma vie, un mythe Maryse Condé, contre lequel, tardivement, je m’insurge. » [181, 184]

La Migration des cœurs (1995), hommage fasciné au roman d’Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent, transpose aux Antilles une histoire qui paraissait enracinée à jamais dans un coin perdu de l’Angleterre.

Ces Nouveaux Entretiens contiennent plusieurs belles pages sur la découverte, à quinze ans, de cette histoire de « passion unissant un homme et une femme dans un lieu austère et abandonné de tous » qui fait éclater cette vérité aux yeux de l’adolescente : « La littérature n’avait pas de frontières. » [123]

Stimulée par les questions de Pfaff, qui connaît en profondeur La Migration des cœurs et en respecte les mystères, se fait jour une critique moins universitaire et plus troublante. Condé explique en quel sens l’injonction d’Oswaldo de Andrade dans son Manifeste anthropophage l’a influencée : « On n’arrive jamais à se défaire des valeurs, des tendances, des goûts imposés par la colonisation, il faut donc les dévorer et en refaire quelque chose qui nous appartienne en propre. » [124] Dévorer, mais aussi goûter, se laisser envahir par la joie des saveurs. Condé, établissant un parallèle entre la créativité des cuisinières et celle des écrivains, s’en prend du même coup à une hiérarchie des dignités : « Nourrir son mari et ses enfants, nourrir ses lecteurs avec beaucoup d’images et de métaphores, ce sont deux propositions qui se ressemblent beaucoup. […]. Nourrir avec des mains et nourrir avec des mots, c’est le même effort. » [74]

Même s’il est vain de les dissocier, c’est l’écrivain plus que le « témoin de son temps » qui m’intéresse chez Condé. Ces Nouveaux Entretiens donnent envie de la mieux connaître et de dépasser l’agacement que peut susciter le témoin. J’appliquerai à ce texte la belle invitation qui lui paraît définir la littérature : « La littérature n’est pas un tract politique […]. C’est surtout une proposition qu’un individu fait aux autres. Il cherche, il se cherche et les autres cherchent avec lui. » [115]

J’ai eu parfois envie de jeter le livre et de ne plus chercher, de ne plus chercher en sa compagnie en tout cas. J’aurais fait une erreur.

 

Notes

1D’origine alsacienne et guadeloupéenne, Françoise Pfaff a publié entre autres À l’écoute du cinéma sénégalais, L’Harmattan, 2010. Elle a enseigné à l’université d’Howard (Washington, DC, États-Unis) le français, les cinémas et littératures des pays francophones d’Afrique et de la Caraïbe. Spécialiste de l’œuvre de Maryse Condé, elle a publié un premier livre d’entretiens avec l’auteur en 1993 (traduit et publié aux États-Unis par les presses universitaires du Nebraska).

2 – Jean-Kely Paulhan est président des Amis de Jean Guéhenno. Il a enseigné à Allegheny College (Pennsylvanie) puis à l’École navale. Dernier texte publié : « InSoumission », Europe, déc. 2016. Le présent texte est une version remaniée et plus précise d’un article publié dans La Révolution Prolétarienne de mars 2017 sous le titre « La vie sans phare ».

3Voir Rachid Kassim, artisan du « djihad de proximité », inspirateur du meurtre d’un couple de policiers le 13 juin 2016, du meurtre du père Jacques Hamel le 26 juillet 2016, entre autres ; mais j’imagine que les pages « France » du Monde n’existent pas aux yeux de Condé : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire de revanche à deux francs six sous ?Des gens qui ont combattu pour instaurer la démocratie en Algérie […], ce sont des gens qui ont combattu pour établir d’autres lois que celles d’Allah […]. Le colonialisme ça nous est complètement égal. Notre problème, c’est la religion. » S. Seelow, « Le djihadiste Rachid Kassim ciblé par un drone », Le Monde, 17 février 2017, p. 13.

4 – Meeting de François Fillon à Sablé-sur-Sarthe, 28 août 2016, discours prononcé : https://www.youtube.com/watch?v=aq9g0I3K524, consulté le 19 avril 2017. Je n’ai pas rencontré l’inventeur de l’esclavage, mais sur la question du généreux partage de sa culture par la France avec les colonisés, je préfère m’en tenir à d’autres sources : « Le nombre d’enfants scolarisés en AOF [Afrique occidentale française] reste extrêmement faible, de l’ordre de 0,4% de la population totale en 1936, alors que la population est jeune. Cet enseignement reste essentiellement primaire et seule une très faible minorité accède à l’éducation secondaire. Les deux seuls lycées d’AOF, à Dakar et Saint-Louis, comptent 730 élèves en 1936, essentiellement des enfants de colons et de créoles. […] En Algérie, le taux de scolarisation des enfants pour la population totale est de 0,7% en 1921, de 5,7% en 1921 s’il est calculé par rapport à la population de six à treize ans. […] En Indochine, les taux de scolarisation, bien que plus élevés, restent inférieurs à 10% » (M.-A. de Suremain) in L’école aux colonies, les colonies à l’école, ENS éditions, 2013. L’article de Raoul Allier dans la revue de Péguy, « L’enseignement primaire des indigènes à Madagascar », Cahiers de la Quinzaine, 4e cahier, mardi 8 novembre 1904, malgré son ton très modéré, dit à peu près la même chose. On pourra aussi consulter le Rapport Brazza. Mission d’enquête du Congo : rapport et documents (1905-1907), exhumé en 2014, ou encore le livre de Victor Augagneur, ancien gouverneur de Madagascar, Erreurs et brutalités coloniales (1927) réédité en 2010. Jacques Attali, qui a suivi toute sa scolarité jusqu’en cinquième en Algérie, parti en avril 1956 pour ne plus revenir, reconnaît : « Je n’ai jamais eu d’Arabes dans ma classe. », in « Jacques Attali, ses vies parallèles », émission « À voix nue », diffusée du 02/05/16 au 06/05/16, rep. in France culture papiers, automne 2016, p. 162. À l’autre extrémité de l’échelle sociale et du territoire, Slimane Zeghidour, né dans une des régions les plus pauvres d’Algérie, rencontre l’école dans un camp de regroupement forcé, en 1957 : « La vie au camp n’est pas facile mais c’est là qu’il découvre, outre le pantalon et la radio, l’école. C’est étrange : dans cette partie du pays qui semble vouée aujourd’hui encore au délaissement, il a fallu la guerre d’indépendance pour que les Algériens rencontrent pour la première fois des Français. » France Inter, « La Marche de l’histoire », 17 mars 2017, https://www.franceinter.fr/emissions/la-marche-de-l-histoire/la-marche-de-l-histoire-17-mars-2017

5 – Le pouvoir français, l’État français… Je vois entre la haine qu’exprime à son égard Condé et la « théorie » de Judith Butler, selon laquelle bien sûr les « assassinats sauvages » [de novembre 2015, à Paris] sont « choquants et horribles », mais ne sont qu’une réponse au racisme d’État français, des concordances troublantes. Voir la lettre de J. Butler dans Libération : http://www.liberation.fr/france/2015/11/19/une-liberte-attaquee-par-l-ennemi-et-restreinte-par-l-etat_1414769 et le commentaire de ce texte par Laurent Olivier, « Un travail de désaliénation de la pensée : le cas Judith Butler » [à propos du livre de Sabine Prokhoris, Au Bon Plaisir des « docteurs graves », PUF, 2017], La Nouvelle Quinzaine littéraire, 16-28 février 2017, pp. 18-19. [Ajout de l’éditeur : voir ici l’article de Jeanne Favret-Saada consacré au livre de Sabine Prokhoris].

6Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, Gallimard, 2004.

7Le Sanglot de l’homme noir, Fayard, 2011, 117-118. Parlant du livre de Pétré-Grenouilleau, Condé ne fait même pas allusion à la participation de Noirs à la traite, elle se contente de citer la responsabilité, largement exagérée selon elle, du Maghreb.

8 – Ce constat, sans la moindre tentative d’élucidation, m‘a rappelé une scène racontée par A. Mabanckou, l’accès de violence contre lui de Tim, un ami afro-américain, qui laisse soudain exploser sa haine à l’égard de cet Africain privilégié « sorti de sa brousse africaine pour travailler dans une université américaine » et l’accuse d’être le chef d’une tribu de trafiquants noirs d’esclaves (118-126). Je ne saurais affirmer qu’il y a un rapport, mais l’anecdote m’a laissé une forte impression et rappelé que l’enfer est pavé de malentendus, de soupçons, de colères rentrées, prêtes à exploser aussi entre « frères de race » (118).

9 – Un sondage effectué pendant la chasse à l’homme qui a suivi l’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo (IFOP pour le site Atlantico) en janvier 2015 indique que, pour 66 % des Français, il ne faut pas confondre les musulmans avec la frange extrémiste de l’islam, http://www.atlantico.fr/decryptage/66-francais-considerent-que-musulmans-vivent-paisiblement-en-france-et-que-seuls-islamistes-radicaux-representent-menace-jerome-1947238.html, consulté le 19 avril 2017. France Inter, le dimanche 21 juin 2015, a fait état d’un sondage de l’institut Odoxa selon lequel « 1 – Près des deux-tiers des Français (63%) disent mal connaître la religion musulmane 2 – Les Français sont une majorité à juger que ‘‘ les musulmans mettent le plus en avant possible le fait qu’ils sont musulmans ’’ […] mais ni les sympathisants de gauche, ni les personnes qui connaissent bien des musulmans ne partagent cette opinion. 3 – Pour une large majorité de Français, l’islam ne porte pas en elle les germes de la violence mais est au contraire une religion aussi pacifiste que les autres 4 – Les attentats n’ont pas altéré l’image qu’ont les Français des musulmans de France 5 – Les Français sont convaincus que l’islamophobie progresse en France et ils estiment majoritairement qu’il est plus difficile d’être un musulman en France depuis ces dernières années ». http://www.leparisien.fr/societe/sondage-ce-que-pensent-les-francais-de-l-islam-20-06-2015-4879049.php, consulté le 19 avril 2017. Une fois cette relative bienveillance constatée, nous pouvons admettre qu’elle est méritoire compte tenu de l’actualité et qu’elle est sans doute fragile. Enfin, reconnaissons qu’un regard critique sur l’islam ne doit pas être rejeté immédiatement sous le prétexte d’islamophobie. Des esprits courageux dans notre pays continuent de réfléchir à cette question ; peut-être, sans le chercher d’ailleurs, sont-ils protégés des attaques parce qu’ils s’expriment dans des médias dits confidentiels s’adressant à une certaine élite peu portée aux simplifications. Je pense ici à la chronique de Michel Crépu, « Du Monstre » : « Ce qui frappe le plus dans l’islam actuel, dans sa dérive terrifiante, c’est son manque de tradition, en réalité son manque d’assurance. Où sont passés l’étude, la patience, la culture, les subtilités de la mystique ? […] Une enquête sur l’effacement de l’islam comme grande spiritualité pourrait avoir son utilité. En attendant, on peut visiter au Louvre le département d’art islamique : là on voit ce que transmet une tradition solide et profonde. », La Nouvelle Revue Française, avril 2015, pp. 7-15.

10 – Il semble que l’arsenal français de lois contre la discrimination soit très complet. Il est évident cependant que le faire respecter dans la pratique quotidienne est difficile. La discrimination touchant les « seniors » qui recherchent du travail serait encore plus importante que celle touchant la population maghrébine ou noire : « Depuis de nombreuses années, la discrimination la plus importante en France est celle liée à l’âge. » Sana Guerfel-Henda, Jean-Marie Peretti, « Le senior, objet de discrimination à l’embauche ? », Humanisme et Entreprise 5/2009 (n° 295), p. 73-88 URL : www.cairn.info/revue-humanisme-et-entreprise-2009-5-page-73.htm (consulté en ligne le 30 septembre 2015). Même constat ici concernant les populations de cinquantenaires : CNRS le journal (mars 2011, p. 20), https://lejournal.cnrs.fr/sites/default/files/numeros_papier/jdc254.pdf, consulté le 11 décembre 2016. Les sociologues Claudine Attias-Donfut et François-Charles Wolff, dans Le Destin des enfants d’immigrés. Un désenchaînement des générations. Coll. « Un ordre d’idées », Stock, 2009, étayent avec des arguments précis ce point de vue.
On ne saurait créditer l’actuel gouvernement socialiste d’avoir pris l’initiative de contenir cette discrimination et de la faire reculer, mais il est aussi injuste de l’accuser de n’avoir rien fait. Il a d’ailleurs soutenu plusieurs opérations de testing contournant l’interdiction républicaine de constituer des fichiers ethniques, sempiternellement reprochée à la France par les partisans d’une société à l’américaine ou à l’anglaise. Tout récemment encore, le ministère du Travail a financé une enquête en partenariat avec une association anti-discrimination, Corum. Voir Sarah Belouezanne, « Ces noms maghrébins qui passent mal dans les CV » [sur une enquête commandée par le ministère du Travail et réalisée par la Direction de l’animation et de la recherche, des études et des statistiques (DARES) et l’association ISM Corum spécialisée dans la prévention des discriminations] ; campagne de testing portant sur 147 paires de candidatures différentes : 20% de réponses favorables aux candidatures faites avec un nom à consonance d’origine française, 9% de réponses favorables obtenues par des candidats fictifs portant un nom à consonance maghrébine (marge d’erreur : 1%). 33% : part de ceux, appartenant aux deux catégories, qui n’ont obtenu aucune réponse], Le Monde, 14 décembre 2016, p. 12.

1180% des jeunes immigrés ne vivent pas dans les « quartiers ». Pour ce qui est de la protection des citoyens contre l’exercice d’un contrôle discriminatoire, une fois de plus l’écart entre principes et réalités de terrain existe. Mais la Cour de cassation a rendu 14 décisions en novembre 2016 sur les contrôles d’identité « au faciès ». Voir http://www.defenseurdesdroits.fr/fr/actus/actualite-du-droit/decision-mds-2016-132-du-29-avril-2016-observations-devant-la-cour-de . Le livre du chercheur Sébastian Roché, De la police en démocratie, Grasset, 2017, dresse un état des lieux accablant de cette question et, plus généralement, des rapports entre les citoyens français et leur police, même si « les décès causés par des policiers en service sont treize voire quinze fois plus fréquents aux États-Unis qu’en France ». Voir Yaël Benayoun, « Quand la police oublie ses citoyens », La Quinzaine littéraire, 16-28 février 2017, pp. 12-13.

12 – Claudine Attias-Donfut et François-Charles Wolff l’ont montré, mais leur étude a été relativement peu médiatisée, parce qu’elle ne correspond pas à ce qu’une partie de l’opinion veut entendre : « Si l’on compare ce qui est comparable, à savoir les enfants d’ouvriers immigrés aux enfants d’ouvriers français autochtones […], les enfants d’immigrés font relativement de plus longues études […]. À ressources comparables, il y a égalité des chances d’accès aux diplômes pour les enfants d’Africains, d’Européens ou de Maghrébins » Cependant, les inégalités d’accès à l’emploi, qui seul permet d’achever une réelle intégration, subsistent. La réalité de la discrimination dans ce domaine est moins liée à un rejet affirmé de l’autre qu’à un ensemble de facteurs moins visibles : inégalité des diplômes – tous les baccalauréats n’ont pas la même valeur –, éloignement du lieu du travail, façon de se présenter, délit de « sale adresse ». Op. cit.

13« Pourquoi le Front national ? », Esprit, février 2016, p. 38.

14The Paris Review Interviews, vol. II, Picador, 2007, p. 265.

15 – Pour moi, Condé risque en permanence de glisser dans le racisme (au moins vers deux de ses fondements, catégorisation et essentialisation), quand elle parle de ces Français qui, selon elle, seraient les seuls à ne jamais changer dans un monde en évolution et partageraient tous une hostilité « caractéristique » à l’autre, particulièrement au Noir. Voir, E. Heyer et C. Reynaud-Paligot, « Vous avez dit raciste ? » [à propos de la première grande exposition temporaire du Musée de l’homme : Nous et les autres : des préjugés au racisme]. The Conversation France, 30 mars 2017, consulté le 31 mars 2017.

17 – Saluons l’émission de la deuxième chaîne, que le service public a eu le mérite de programmer, à 23 heures ( !), le 10 janvier 2017 : « Clandestins, d’autres vies que les vôtres », qui illustre de façon magnifique le propos de Condé (et pourrait inspirer un peu de retenue à tous ceux qui pérorent sur l’immigration illégale en général).

19 – Signalons ici le beau récit d’enfance indienne en Guadeloupe de Lotus V. Engel, Petite Vie, Edilivre, 2014. Extrait disponible à cette adresse : https://www.edilivre.com/frontwidget/preview/viewer/id/599392/

© Jean-Kely Paulhan, Mezetulle pour cette version 2017.

Condorcet, les droits des femmes

Comme chaque année le 8 mars, nous avons droit à une overdose à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes (on entend et on lit encore « Journée de LA femme » – comme si on était au zoo, à considérer une espèce distincte). Une lecture de l’ouvrage de Condorcet Sur l’admission des femmes au droit de cité est plus que jamais opportune : l’opuscule n’est pas long, et on peut le lire toute l’année. En voici un extrait.

« Les droits des hommes résultent uniquement de ce qu’ils sont des êtres sensibles, susceptibles d’acquérir des idées morales et de raisonner sur ces idées. Ainsi les femmes, ayant les mêmes qualités, ont nécessairement des droits égaux. Ou aucun individu de l’espèce humaine n’a de véritables droits, ou tous ont les mêmes : et celui qui vote contre le droit d’un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou son sexe, a dès lors abjuré les siens. »
Condorcet, Sur l’admission des femmes au droit de cité (1790) dans les Œuvres complètes éd. Arago, volume X1.

C’est aussi simple que cela, et tout le monde le sait ! L’argument est bref et sans réplique, encore faut-il y consentir, avec ses conséquences : il y a plus à faire qu’à dire.

 

Notes
  1. On trouve ce texte en téléchargement sur le site de l’université du Québec à Montréal []

Les politiques selon Alain : mollusques attachés à leurs places

Alain juge les politiques, mollusques attachés à leurs places, dans un propos de 1910 qu’il fait bon relire aujourd’hui.

Le propos ci-dessous est initialement publié dans La Dépêche de Rouen et de Normandie. Alain est alors professeur de philosophie en khâgne au lycée Henri IV. Il n’est connu que par ses Propos et son enseignement. On voit qu’il menait ouvertement un combat politique.

Il est ami de Paul Painlevé, mathématicien, qui commence une carrière politique comme député en 1910. Aristide Briand (qui devait après la guerre de 14 se battre pour la paix avec l’Allemagne), dont Alain se moque ici, est alors président du conseil.

On trouve un éloge de Jaurès et de Painlevé dans un propos du 2/8/1910 qui s’achève ainsi :

« À coup sûr, à faire son métier de député, il [Painlevé] oubliera les sciences. Bah ! Il les réinventera quand il faudra. De tels hommes ne vieillissent point ; ils naissent tous les matins. Mais aussi il faut voir comme il saisit ce qu’on lui montre, toujours tout entier à ce qu’il fait, et à ce qu’il pense ; terrible discuteur, qui pense à ce que vous répondez. Discuteur sans mémoire. Soldat voltigeur, qui jette ses armes pour mieux courir à l’ennemi. »

***

Alain, Propos du 2 janvier 1911, Propos impertinents, Mille et une nuits, Fayard, 2002.

« LES MOLLUSQUES

« Il y a un roman de Dickens, La Petite Dorrit, qui n’est pas parmi les plus connus, et que je préfère à tous les autres. Les romans anglais sont comme des fleuves paresseux : le courant y est à peine sensible, la barque tourne souvent au lieu d’avancer ; on prend goût pourtant à ce voyage, et l’on ne débarque pas sans regret.

« Dans ce roman-là, vous trouverez des Mollusques de tout âge et de toute grosseur ; c’est ainsi que Dickens appelle les bureaucrates, et c’est un nom qui me servira. Il décrit donc toute la tribu des Mollusques et le Ministère des Circonlocutions, qui est leur habitation préférée. Il y a donc de gros et puissants Mollusques, tel Lord Decimus Tenace Mollusque, qui représente les Mollusques à la Haute Chambre, et qui les défend quand il faut et comme il faut ; il y a de petits Mollusques aux deux chambres, qui ont charge, par des Oh ! et des Ah !, de figurer l’opinion publique, toujours favorable aux Mollusques. Il y a des Mollusques détachés un peu partout, et enfin un grand banc de Mollusques au Ministère des Circonlocutions. Les Mollusques sont très bien payés, et ils travaillent tous à être payés encore mieux, à obtenir la création de postes nouveaux où viennent s’incruster leurs parents et alliés ; ils marient leurs filles et leurs sœurs à des hommes politiques errants, qui se trouvent ainsi attachés au banc des Mollusques, et font souche de petits Mollusques ; et les Mollusques mâles, à leur tour, épousent des filles bien dotées, ce qui attache au banc des Mollusques le riche beau-père, les riches beaux-frères, pour la solidité, l’autorité, la gloire des Mollusques à venir. Ces travaux occupent tout leur temps. Ne parlons pas des papiers innombrables qu’ils font rédiger par des commis, et qui ont pour effet de décourager, de discréditer, de ruiner tous les imprudents qui songent à autre chose qu’à la prospérité des Mollusques et de leurs alliés.

« Le même jeu se joue chez nous, et à nos dépens. Mollusques aux Chemins de Fer, aux Postes, à la Marine, aux Travaux Publics, à la Guerre ; alliés des Mollusques au Parlement, dans les Grands Journaux, dans les Grandes Affaires ; mariages de Mollusques, déjeuners de Mollusques, bals de Mollusques. S’allier, se pousser, se couvrir ; s’opposer à toute enquête, à tout contrôle ; calomnier les enquêteurs et contrôleurs ; faire croire que les députés qui ne sont pas Mollusques sont des ânes bâtés, et que les électeurs sont des ignorants, des ivrognes, des abrutis. Surtout veiller à la conservation de l’esprit Mollusque, en fermant tous les chemins aux jeunes fous qui ne croient point que la tribu Mollusque a sa fin en elle-même. Croire et dire, faire croire et faire dire que la Nation est perdue dès que les prérogatives des Mollusques subissent la plus petite atteinte, voilà leur politique. Ils la font à notre nez, jugeant plus utile de nous décourager que de se cacher, produisant de temps en temps un beau scandale afin de nous prouver que nous n’y pouvons rien, que l’électeur ne peut rien au monde, s’il n’adore le Mollusque, que le député ne peut rien au monde, s’il n’adore le Mollusque. Ils feront de Briand un Dieu, et de Painlevé un brouillon et un écervelé ; ils perdront enfin la République si elle refuse d’être leur République. Ce qu’un très grand Mollusque exprimait récemment, en disant, à un déjeuner de Mollusques : ‘Dans cette décomposition universelle, dans cette corruption, dans cette immoralité, dans ce scepticisme, dans cette incompétence qui s’infiltrent partout, je ne vois que l’Administration qui tienne encore ; et c’est Elle qui nous sauvera.' »

Dossier sur le livre de J.-C. Milner « Relire la Révolution »

Récapitulation des articles en ligne sur Mezetulle consacrés au livre de Jean-Claude Milner Relire la Révolution (Lagrasse : Verdier, 2016).

En ordre chronologique :

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« Relire la Révolution » de Jean-Claude Milner relu par D. Liotta : l’exact et le réel

Le lecteur du dernier livre de Jean-Claude Milner, Relire la Révolution (Lagrasse : Verdier, 2016), est d’abord saisi par sa richesse. Catherine Kintzler a rendu compte des « dérangements » intellectuels que le livre propose1. D’une analyse des ouvertures, des synthèses, des réflexions diverses que de tels dérangements produisent, on peut conclure que le livre est non seulement brillant mais, ce qui importe bien plus, profond. Nous souhaitons ici, d’une part, énoncer et justifier des désaccords et, d’autre part, expliquer ce qui nous semble être le principe constitutif du livre. Paradoxalement, les deux projets vont de pair : l’explicitation des désaccords acquiert sa signification au regard de ce principe et l’examen de ce principe est aiguisé par l’explicitation. C’est pourquoi nous nous permettons d’entrelacer la critique du livre et l’exposition de son mode de constitution.

Dans un premier moment nous proposerons des éléments de critique historique. Dans le deuxième nous nous efforcerons de déterminer la structure constitutive du livre. Dans un troisième moment nous en proposerons une critique politique. Enfin, nous achèverons notre lecture en considérant le mode d’intelligibilité spécifique des principes et des événements que le livre propose : il nous semble finalement mettre en jeu le statut moderne de l’« interprétation » et la distinction entre le philosophe et l’« analysant ».

1 – Quatre critiques historiques

Celles-ci ont pour objet un manque d’exactitude. Laissons le mot en suspens pour l’instant. Il faudra le reconsidérer. Voici les affirmations qui nous semblent contestables.

a) La fuite de Varennes : elle a effectivement lieu les 20-21 juin 1791 mais Milner précise : « On était en guerre » (p. 105). Or la guerre, contre la Hongrie et la Bohème, est déclarée le 20 avril 92 ; fin avril les armées françaises franchissent la frontière belge ; et Frédéric-Guillaume II mobilise en mai 92.

b) « Un légiste scrupuleux trouvera peu à dire sur le procès du roi. » (p. 111). Or Les députés durent déclarer leur vote publiquement, l’un après l’autre, et le motiver. Et non seulement il n’y a pas de secret de délibéré mais, selon Emmanuel de Waresquiel (dans sa biographie de Fouché, Fouché. Les silences de la pieuvre) et selon bien d’autres historiens, le procès se déroule devant une salle pleine, vociférant, toute entière acquise à la condamnation à mort. Souhaitons que tout procès ne se déroule pas ainsi afin que les droits de la défense soient pleinement reconnus comme cela est nécessaire juridiquement. Nous pouvons ajouter que le procès était « surdéterminé » ; il visait entre autres choses à engager la Convention dans une rupture radicale ; ceux qui ne votaient pas la mort seraient définitivement suspects, ceux qui la voteraient définitivement liés.

c) On repère ce qui nous semble être un coup de force théorique, voire un sophisme. Analysant le passage des massacres de septembre 92, commis par les foules, aux exécutions légales décidées au nom du peuple, Milner déclare : « La foule avait mis la mort au poste de commandement ; précisément parce que le pouvoir de la foule a pris fin et pour qu’on voie distinctement qu’il a pris fin, la mort demeure.» (p. 143). Bref : afin de manifester distinctement la différence, il faut affirmer le même. Le lecteur pense : pour montrer que, désormais, l’État impose sa différence, il convient que la peine soit différente ; mais le « précisément » justifie et impose un coup de force « logico-ontologique » : la différence est proclamée dans le maintien de l’identité. Et donc on continue de tuer.

Cependant cette critique est encore inattentive à la pensée de Milner. En effet celui-ci repère le mouvement par lequel « le peuple se disjoint de la foule » et il précise : « Mais afin qu’on voie clairement le transfert, il faut un référent constant ; cette fonction revient au « faire mourir » lui-même. Le pouvoir doit se matérialiser à l’identique ; alors seulement on rend sensible le changement de décideurs et d’exécutants.» (p. 143). Ce propos nous interdit-il d’invoquer un coup de force ? Il est très contestable. La voie la plus courte et la plus directe, la solution la plus économique et la plus simple pour rendre « clair » le « transfert », pour « rendre sensible le changement » est de superposer à la différence entre la foule et le peuple la différence entre le « faire mourir » et le respect de la vie : que, désormais, le pouvoir du peuple cesse de mettre à mort comme le faisaient les foules. Le « référent constant » souffre au contraire d’une double déficience. D’une part, il est la cause d’un effet paradoxal qui manque de « clarté »: donner l’apparence du même, c’est-à-dire continuer de tuer, pour manifester la différence. D’autre part, du point de vue d’une logique de l’action, il n’est pas économique : il suppose que l’on « clarifie » la différence entre la foule et le peuple grâce à un invariant, alors que la seule superposition des différences suffit à produire cette clarté. Les défauts de ce mode de clarification nous déterminent à douter de son existence ; or Milner ne cite aucun texte d’acteur de la Révolution qui permette de prouver sa réalité historique.

Dès lors le lecteur peut suspecter une ressemblance avec ce que l’épistémologie nomme une « hypothèse ad hoc » et condamne. L’hypothèse ad hoc est inventée dans le seul but de résoudre le défaut manifeste d’une théorie sans mettre en question les présupposés de celle-ci ; elle est très précisément ajustée (trop précisément ajustée, pouvons-nous dire) à une fin : maintenir une théorie malgré les déficiences que celle-ci présente. Or ériger le « faire mourir » en référent constant est admirablement ajusté à une fin : rendre logiques les mises à mort au nom du peuple en les distinguant des massacres sauvages, et ainsi maintenir l’idée selon laquelle la Terreur, malgré ses indéniables violences, ne produit pas de massacres. Mais de la sorte une question se pose : n’a-t-on pas opéré une certaine minimisation des violences de la Terreur ? Elles sont le nécessaire prix à payer pour que le peuple se substitue aux foules.

d) Milner remarque que le « despotisme » de la Terreur est tel que le « soupçon suffit » pour être condamné (p. 147). De plus il condamne à juste titre le « démon de l’analogie » (p.236). Mais n’est-ce pas céder à ce démon que « rapprocher » des « états d’urgence » aussi dissemblables que la « loi des suspects » de la Terreur, l’état d’urgence français et le Patriot Act ? Précisément, pouvons-nous fonder le « rapprochement » sur la « suspension des libertés » (p. 156) ? Nous ne connaissons pas assez les modalités du Patriot Act pour nous prononcer mais comparons la « loi des suspects » aux récentes mesures d’urgence de l’État français. La loi du 20 vendémiaire an II se réfère non seulement aux immigrés et aux royalistes mais, entre autres, à ceux « à qui on a refusé des certificats de civisme » et à ceux « qui n’ont pas constamment manifesté leur attachement à la Révolution » ; le décret du 22 prairial An II supprime de fait toute défense aux personnes déférées devant le Tribunal révolutionnaire et ne laisse aux jurés que le choix entre l’acquittement et la mort. Le présent état d’urgence français limite les possibilités de manifester, il permet d’assigner des individus à résidence sans autorisation préalable du juge judiciaire mais sous le contrôle du juge administratif, il autorise les perquisitions administratives sous le contrôle d’un juge indépendant (administratif pour la perquisition, judiciaire pour ses éventuelles conséquences). Peut-on alors évoquer un « rapprochement » ? D’un certain point de vue, la chose est aisée : on fait jouer des différences de degré et il est alors toujours possible de légitimer in fine le point de vue qui « rapproche » les deux politiques. Le jeu est donc permis. Retire-t-il toutefois de la valeur au point de vue adverse et à ce qui attesté empiriquement et juridiquement ? La catégorie de « suspect » et « la » suspension de libertés possèdent des sens très différents pendant la Terreur et dans la France de 2016. Le texte est cependant sauvé : précisément la « ressemblance » n’est déterminée ni par un retour de la peine de mort ni par le statut juridique du « suspect » mais par la « réapparition » de ce dernier (p.156). La gêne ne cesse cependant pas. La dangerosité qui fait le « suspect » n’a jamais cessé d’être présente, différemment modulée certes, par les politiques normatives qui travaillent au sein des politiques de la loi. Les analyses développées par Foucault et les historiens qui ont travaillé en son sillage ont analysé ce fait : la norme depuis le XVIIIe siècle ne cesse de « coloniser », selon le mot du généalogiste, la loi. Les figures de l’« anormal » et du « dangereux » se sont continuellement développées en contradiction avec le formalisme juridique. De ce point de vue, les états d’urgence n’inventent rien et ne renouent pas, par-dessus les siècles, avec la Terreur. L’un des intérêts d’une généalogie de la délinquance et des « urgences » politiques est de dissiper le mirage selon lequel le suspect « réapparaît ». L’affirmation d’une continuité s’impose, non celle d’une courbure présente du temps politique.

Quelles sont les conséquences de ces erreurs ? Minimiser les violences des institutions révolutionnaires (points b et c), accentuer la faute du roi (a), ce qui revient in fine, et derechef, à minimiser ces violences et, enfin, interpréter sur un mode excessif la puissance de pouvoirs étatiques présents (d). On pourrait dire : minimiser la violence de l’État révolutionnaire qui prétend travailler pour les droits des l’homme. On doit ajouter : jouer l’État révolutionnaire contre des États présents, en transférant excessivement sur ceux-ci la violence indument minimisée de celui-là.

2 – Le principe du livre : un mouvement de torsion

Deux questions se posent alors. D’une part, comment penser et « situer » les références historiques et donc les forçages auxquels elles sont parfois soumises? Dans ce livre qui prétend relire la Révolution, quel statut est accordé à la lecture des réalités historiques et donc aux erreurs (s’il en existe) de lecture ? D’autre part, le lecteur est habitué à ces moments de « précipitations » de la pensée qui produisent souvent, outre un bonheur d’écriture, des effets de vérité et des fulgurances remarquables mais aussi, parfois, disions-nous, des erreurs. Une deuxième question apparaît alors : peut-on interpréter celles que le livre nous paraît présenter ? Quelle signification accorder aux inexactitudes ?

Puisque le livre est à la fois historique et politique, afin de tenter de répondre à ces questions il convient d’articuler le discours historique qui, parfois, nous semble manquer d’exactitude, au discours politique. Il convient donc de saisir ce qui pourrait être le principe constitutif du livre.

Torsion entre intérieur et extérieur

Reportons-nous à l’analyse de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, précisément à un de ses moment clefs : « les droits de l’homme sont extérieurs à une collectivité politique constituée, mais ils ne peuvent être définis que de l’intérieur d’une telle collectivité et après qu’elle a été constituée. L’extérieur provient de l’intérieur » (p.194). Et cette extériorité permet de juger l’intérieur : les droits de l’homme permettent de l’extérieur, en qualité d’étalon, de juger la légitimité des droits des citoyens. Or ce « mouvement de torsion », dit Milner, ne produit « aucune contradiction » (p. 194-195). La linguistique saussurienne en fournit en effet une homologie : la relation du signifié et du signifiant, nécessaire à l’intérieur d’une langue donnée, ne peut être qualifiée d’arbitraire qu’à la condition de passer de cet intérieur à l’extérieur de toute langue, et cette extériorité fait retour à l’intérieur afin de définir en vérité le signe, « l’extérieur de la langue est construit depuis l’intérieur, pour permettre en un second mouvement, de revenir de l’extérieur vers l’intérieur ». (p. 195).

Le statut de la référence linguistique – toujours majeure chez Milner – doit sans doute alerter le lecteur : ici se joue un mouvement essentiel de la pensée. Peut-être, cependant, la référence linguistique est-elle seconde ou en tout cas nouée à une autre référence implicite – à savoir la psychanalyse. Que permet de penser la psychanalyse ? Que la vérité inconsciente ne peut être saisie, à titre d’effet, que de l’intérieur d’un discours et d’un « savoir » qu’elle déchire (pensons par exemple au lapsus) ; or cette vérité, grâce à cette déchirure, s’impose toutefois comme irréductiblement extérieure au savoir qu’elle fait vaciller et elle dont dénonce, en retour, le caractère de semblant. Ce qui implique que la vérité soit corrélée au savoir. Précisément savoir et vérité sont disjoints dans la mesure où ils sont corrélés, ils sont donc articulés, comme le sont nécessairement l’intériorité et l’extériorité en cette relation dynamique de torsion2. La « topologie » (p. 195) à laquelle Milner fait allusion fut méditée par Lacan afin de donner un statut enfin intelligible au « sujet de l’inconscient ». La référence, énoncée dans la Conclusion (p. 239), à la différence lacanienne entre « réalité » (ordre du savoir, de l’exactitude) et réel (ordre de la vérité) fait système avec les références à Freud et Lacan qui déplient une analogie, entendue ici au sens précis d’un rapport identique entre termes différents (pp. 194-195) : non seulement l’homme est au citoyen ce que les droits de l’homme sont à ceux du citoyen, mais, doit-on préciser, ce que le réel est à la réalité, et la vérité au savoir d’exactitude. La page 262 explicite les pages 194-195 en situant, dans la lignée de Freud, l’homme du côté du réel. Il semble ainsi que toutes ces analogies sont fondées en raison dans le mouvement de torsion qui constitue la structure matricielle du texte.

De la sorte la maxime éthique – ne jamais opposer exactitude et vérité, qui sont radicalement différentes (p. 246) – doit être réfléchie en maxime politique (et l’inverse) : ne jamais opposer homme et citoyen, droits de l’homme et droits du citoyen, qui sont radicalement différents. Ces maximes dessinent ainsi un trajet de pensée analogue, qui situe la vérité et les corps parlants en extériorité active au savoir et au citoyen, et en font des principes d’injonction : ne jamais céder sur ce qui est hétérogène à la fois au savoir et aux montages constitutionnels. Injonction qui n’a de pertinence qu’à la condition de ne pas opposer les premiers et les seconds, qu’à la condition donc de ne jamais perdre la conjonction au profit de la disjonction (et l’inverse). Ne jamais céder ni sur le réel ni sur l’exactitude. Notre gêne peut alors être mieux comprise ; il nous semble que nous pouvons répondre à notre première question et situer les erreurs que nous avions attribuées à Milner : il a trop cédé sur l’exigence d’exactitude. Peut-on alors répondre à la deuxième question ? S’achemine-t-on vers une lecture possible des inexactitudes? Considérons donc la critique politique que l’on pourrait adresser à Milner.

3 – Critique politique : le respect des corps parlants

Corps parlant et capacité de choix

La lecture de la Déclaration que propose Milner est l’objet d’un débat. À la lumière de cette belle et brillante analyse, faut-il distinguer, comme Milner nous y invite, l’homme et le citoyen ? Au contraire, selon des lectures « classiques », la Déclaration institue les droits identiques de l’homme et du citoyen, juridiquement identifiés, en maître étalon politique et en extériorité active aux politiques empiriques. Il existe cependant un principe commun à la lecture de Milner, qui disjoint et conjoint l’homme et le citoyen, et aux lectures classiques qui les identifient : une nécessaire et positive opération de désubstantialisation de la figure de l’homme et, ajoutent les classiques, du citoyen. La Déclaration dépouille l’homme – et le citoyen donc ? – des contingences empiriques pour l’élever à la hauteur d’une heureuse abstraction. Un des enjeux de la différence de lecture est la position du curseur normatif : convient-il de situer ensemble les droits de l’homme et du citoyen qui fondent un droit de critique à l‘égard des politiques empiriques, ou bien convient-il de situer les droits de l’homme en position d’étalon et les droits du citoyen en position de figure empirique, comme s’y emploie Milner ? Mais là n’est peut-être pas le seul enjeu.

Partons de ce qui se présente apparemment comme un détail. Évoquant Calais et ce qui avait été nommé sa « jungle », Milner se réfère à « ceux qui y ont été regroupés depuis 2000 » (p. 259). Bonheur de la voix passive. Les corps parlants ici évoqués ont quitté des territoires car ils ne pouvaient supporter des conditions de vie politiques, économiques, voire climatiques, réellement mortifères. Ils ont fait le choix de venir non dans tel ou tel pays situé dans l’Espace Schengen mais en Grande-Bretagne, et se sont heurtés à une impasse. Ils ont subi des conditions de vie terrifiantes auxquelles tout pouvoir politique doit mettre fin. Et certes à Calais, pouvait à bon droit écrire Milner, « l’on n’a pas réglé la question de l’eau, de l’hygiène, de la nourriture, de l’espace personnel » (p. 260). On doit ajouter : l’on n’avait pas réglé la question des violences physiques faites au plus faibles, dont des femmes, des enfants et des membres de minorités ethniques, violences parfois commises par des individus extérieurs à ceux qui sont nommés des « migrants », parfois par des migrants eux-mêmes. Or, bien avant que le « camp » soit démantelé (pour combien de temps ?), l’État français avait proposé à ces migrants de demander l’asile. Le dépôt de cette demande permettait d’être hébergé loin de Calais. Certains avaient accepté ce départ, d’autres avaient fait le choix de rester. Notre gêne ici ne vient nullement de l’insistance sur les besoins et les exigences corporelles. Elle ne vient pas de l’insistance très légitime de Milner sur le devenir des corps. Cette insistance est toujours justifiée et il faut la rappeler alors que des migrants et des nationaux sont présentement confrontés aux grands froids de l’hiver. Notre gêne porte sur la minimisation, de fait, d’une propriété des corps parlants : des corps doués de parole, donc doués de raison et de capacité de choix, y compris lorsque les alternatives sont effrayantes.

La question de la passivité et de l’activité est centrale. Un corps parlant, en effet, est un mélange de passivité et d’activité. Tel est son réel, que l’on doit toujours considérer. L’activité n’est jamais totale mais, lorsque la parole est totalement éliminée – anéantie matériellement ou tenue pour un néant –, la passivité est totale ; alors le corps est livré à toutes les menaces et la place est faite pour que l’horreur puisse surgir. Précisément, lorsque la parole est niée de telle sorte qu’est niée sa puissance de refuser et d’interdire ce qu’on veut fait subir au corps – le sujet est traité comme une bête, Milner a raison de le rappeler (p. 264) et parfois comme on n’ose pas traiter des bêtes, pourrions-nous ajouter. Mais inversement, lorsque le corps est mis entre parenthèses, le sujet devient illusoirement un ange et les droits angéliques ; Milner a également raison le rappeler (p. 261). Or, qu’est-ce qui est dû à tout corps parlant ? D’être respecté comme corps parlant, c’est-à-dire comme sujet. Être respecté comme corps parlant : ici, les pages de Milner sont d’une grande puissance. Être respecté comme corps parlant c’est être respecté comme pouvoir matériel d’articuler des choix et d’en être responsable, c’est-à-dire d’en répondre, en tous les sens du terme. Les quatre droits sur lesquels insiste Milner – la liberté, la propriété, la sûreté, la résistance à l’oppression – enveloppent certes ce respect des corps parlants, et donc de leurs paroles, et donc de leur responsabilité. Milner envisage le cas terrifiant dans lequel le sujet est radicalement nié dans son corps, dans sa parole et donc en son humanité. Mais il ne dit mot, explicitement, des choix dont le corps parlant est responsable. Ainsi il semble ne pas prêter attention au choix dont les migrants, dans des conditions terribles, portaient la responsabilité : accepter ou refuser le dépôt d’une demande d’asile. Ces migrants eux-mêmes avaient souvent énoncé leur volonté de rejoindre la Grande-Bretagne et leur choix de ne pas déposer une demande d’asile. Encore fallait-il les écouter et ne pas les réduire à des objets de piété sociologique ou politique. Milner ne cède nullement à ce défaut mais il ne nous semble pas reconnaître pleinement le réel de ces corps parlants en ne considérant ni leur choix ni leur responsabilité.

Parlant, le corps s’affirme être celui d’un sujet et il doit être reconnu comme tel quoi qu’il dise, taise (ce qui est une manière de dire) ou fasse. Il s’affirme ainsi être celui d’une individualité responsable. Telle est une des leçons de la psychanalyse qui articule la thèse sur le mode singulier de la torsion : aussitôt que le corps parlant est dessaisi de la maîtrise de la parole – dans la surprise du lapsus, du silence ou de la sidération – par un mouvement nécessaire, il s’affirme comme responsable à la fois de cette dessaisie réelle et du leurre de la maîtrise. De l’intérieur du savoir, la dépossession surgit, mais elle doit être entendue comme l’extériorité qui défait le semblant et fait fulgurer le sujet. On connaît la version freudienne : le sujet est responsable de ses rêves. Ne pas entendre cette responsabilité, ou n’en dire mot, n’est-ce pas nier le réel en jeu ?

Des droits sans devoirs ?

Autre angle critique : ce livre sur les droits des corps parlants dit fort peu de choses sur leurs devoirs. Nous ne lisons qu’une seule remarque à ce propos, la formulation suivante à propos de la nécessité du « tour de parole » : « Chacun parle en sachant qu’il devra consentir, le moment venu, à se taire. » (p. 255). Ce consentement obligé au silence est insuffisant au regard des problèmes en jeu. En effet, que sont des droits sans devoirs ? Entendons non les devoirs – nécessaires et irréductibles – qui sont dus au corps parlants par les États et les institutions politiques mais ceux qu’ils se doivent les uns aux autres, en vertu du principe classique selon lequel le droit de l’un est la face positive du devoir auquel sont tenus tous les autres. Ce principe est-il donc si tautologique qu’il ne soit pas nécessaire de le développer ? Mais n’est-il pas nécessaire, au moins, de le mentionner ? La Déclaration disjoint-elle et conjoint-elle droits de l’homme et droits du citoyen, ou plus simplement les identifie-t-telle ? En tous les cas elle affirme, dans l’article 4, que « l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société, la jouissance des mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi.»

La loi – « expression de la volonté générale » à la formation de laquelle « tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs représentants » (art. 6) –, cette institution des citoyens, limite les droits naturels de chaque homme selon le principe de l’égalité. N’est-ce pas ce qu’il convient de penser ? Comment Milner entend-il la formulation selon laquelle les citoyens bornent ainsi ces droits ? Les lois positives sont-elles incontestables du point de vue des droits de l’homme lorsqu’elles inventent des modes de compossibilité entre les droits naturels de chacun ?

Tentons une dernière approche. Oui, « le réel disjoint, fracture, crée de l’hétérogène » (p. 239). Or les violences sexuelles commises par certains migrants contre des femmes à Cologne, la nuit de la Saint-Sylvestre 2015, constituent-elles une telle fracture ? Nous rencontrons une question essentielle : qui assure, et à partir de quel lieu, qu’une fracture dans l’ordre des réalités et dans l’ordre des savoirs a « eu lieu » ? C’est une question très vaste qu’on ne peut pas résoudre ici. Elle ne peut pourtant être évacuée, et ne saurait bien sûr être expédiée. Nous y reviendrons dans le quatrième et dernier moment. Qu’il suffise de remarquer ceci : on ne doit certes pas « offrir en cadeau » cet événement au Front national. À cette fin, la question des droits et des devoirs des corps parlants – et donc aussi des « migrants » – est stratégiquement essentielle. Le moment l’impose : ne surtout pas se satisfaire de la seule affirmation, absolument nécessaire et irrécusable, des droits universels des corps parlants, et singulièrement de ceux qui sont les plus fragilisés, dont les migrants font partie ainsi que certains nationaux. Mais aussi : affirmer leurs devoirs universels qui sont l’envers nécessaires de ces droits. Évidemment, ne pas se satisfaire des silences et des injonctions – bref : des discours – d’une certaine gauche, selon laquelle parler de ce qui s’est passé à Cologne serait faire le jeu du « racisme » et de l’ethnocentrisme. Les textes de Milner ont toujours manifesté un grand intérêt pour ces questions et furent parmi les premiers, nous semble-t-il, à repérer les faiblesses et les fautes politiques et intellectuelles du « progressisme ». Nous sommes alors d’autant plus déçus qu’il ne dise presque rien des devoirs et de la responsabilité de tous les corps parlants.

Une lecture des inexactitudes

Deux conclusions s’imposent donc ici.

En premier lieu il convenait, au moins, de faire mention de ces devoirs et de cette responsabilité : le réel des corps parlants l’impose, l’indissociabilité et l’égalité des droits et des devoirs le requiert, et la conjoncture l’appelle. Ainsi, nous aimerions connaître le statut que Jean-Claude Milner accorde aux devoirs et à la responsabilité des corps parlants. Précisons l’interrogation. Faut-il laisser le soin aux citoyens de déterminer, non les droits, mais les devoirs de l’homme ? Les citoyens jouiraient ainsi, disions-nous, de la possibilité d’inventer des compossibilités entre les droits naturels de chaque homme. Ou bien faut-il admettre que la détermination de ces devoirs relève d’une logique immanente des droits de l’homme – une logique à laquelle, certes, doit toujours être comparé l’édifice des droits du citoyen ? Mais l’alternative est peut-être contestable. Les droits de l’homme, bien qu’ils soient « invariables », sont « vides », remarque Milner, lorsqu’ils ne sont pas corrélés aux droits du citoyen (p. 212-213) : la logique immanente des droits et des devoirs n’est-elle pas soumise à des « évaluations » (p. 212) historiques qui actualisent les droits et les devoirs? – Ce sont autant de questions auxquelles nous espérons que Jean-Claude Milner propose des réponses. À la condition que ces questions lui semblent correctement posées.

En second lieu, il est possible de tenter une lecture des inexactitudes. Prendre au sérieux l’indissociabilité et l’égalité des droits et des devoirs des corps parlants impose que l’on soit attentif à l’institution qui peut garantir cette indissociabilité et cette égalité, l’institution assez communément appelée État. Nul n’est assez naïf pour penser que les États assurent nécessairement cette garantie. Mais l’on doit accorder une certaine considération à un État qui fait de cette garantie son principe et qui s’impose ainsi une tâche qu’il est présentement seul à pouvoir accomplir. Une nouvelle question se pose alors. Avouons qu’elle a son origine dans un sentiment de lecteur. Minimiser les violences de l’État révolutionnaire qui travaille pour les droits des corps parlants (et, avec Milner, ne disons pas pour leurs devoirs), proposer inversement une lecture excessive de l’état d’urgence de l’État français, n’est-ce pas dévaloriser au profit de l’État révolutionnaire la machine étatique actuelle ? Celle-ci travaille mal : non seulement elle fait l’épreuve d’une usure et d’une déformation de ses principes, mais elle confond trop souvent la loi et la norme. Elle travaille cependant et s’efforce d’assurer, tant bien que mal certes, l’indissociabilité et l’égalité des droits et des devoirs des corps parlants. De la sorte, ne peut-on pas lire dans les inexactitudes historiques qui minorent les violences révolutionnaires l’envers d’une certaine indifférence à l’égard des institutions étatiques présentes qui, pesamment et sans gloire, sans être auréolées du prestige de la Révolution, et non sans ratages effectifs, savent que le droit de l’un est le devoir de l’autre et s’activent à les égaliser ?

La seconde conclusion suppose la première, mais précisons que la première ne dépend nullement de la seconde et que la seconde ne prétend nullement livrer le « dernier mot » du texte ; elle prétend simplement proposer une lecture possible des inexactitudes : la pente facile qui dévalorise trop aisément la nécessité et l’activité de l’État présent au profit d’une certaine minimisation des violences révolutionnaires. Pente qui contraint à céder à la fois sur l’exigence d’exactitude et sur le réel.

Les questions précédentes ne sont pas de pure forme. Les critiques qu’elles enveloppent ne doivent pas masquer le mouvement de pensée singulier du texte de Milner, dont le repérage avait permis d’élaborer ces interrogations. C’est sur l’analyse de ce mouvement que nous souhaitons désormais revenir afin d’achever notre lecture.

4 – La distinction moderne entre l’analysant et le philosophe

En effet, en deçà des critiques que l’on peut lui adresser, le livre invite à affronter une question à laquelle il se confronte avec un courage certain. Qu’est-ce qui légitime à interpréter un événement en termes de fracture et de déliaison ?

Cette fracture est singulière ; elle est à la fois historique et non-historique. Elle est non-historique dans la mesure où l’histoire déploie des savoirs et, plus largement, des ordonnancements de discours et de choses que l’événement, précisément, fracture. Elle est historique pour deux raisons distinctes. D’une part, parce que le réel déchire le tissu historique et donc s’inscrit nécessairement en lui : la peste d’Athènes, les camps de la mort, la Révolution française peuvent ainsi être interprétés comme des « expériences du réel » (p.242). Il existe une historicité de la matière en laquelle s’inscrit la déchirure. D’autre part, la fracture est historique pour une raison différente, qui ici nous importe plus et qui met en jeu l’histoire de la pensée. En effet, la reconnaissance et l’intelligibilité du geste de fracture s’inscrivent dans une histoire de la pensée ; il existe une historicité de la pensée qui élucide et explicite ce mouvement de déchirure. Certes, « parler au nom du réel, c’est impossible » (p. 245), puisque le réel fracture les discours. Mais il n’est pas impossible de donner à entendre les fractures de ce réel. Ainsi la pensée s’impose d’affirmer les « expérience[s] du réel » (p. 242). C’est pourquoi l’on peut dire qu’elle travaille à fracturer le discours. Ce travail relève-t-il de la « modernité »?

Le terme est si équivoque qu’il peut condamner le propos à l’insignifiance. De plus, le geste qui fait saillir le réel avait jadis été effectué et médité par des théologies qui s’élèvent à Dieu à partir des savoirs pour, en un second temps « fracturer » et abaisser ceux-ci. Cependant, considérons le trajet du geste et non cette finalité-ci. Le geste fut aussi exercé, selon une finalité opposée à tout abaissement intellectuel, pour fonder en droit la scientificité et la vérité de certains savoirs. Le parcours des Méditations métaphysiques de Descartes– à partir de la preuve (ou des preuves) par l’effet de l’existence de Dieu dans la troisième Méditation – ne consiste-t-il pas, si nous modifions comme il convient la formule déjà citée de Milner, à « construire l’extérieur des représentations depuis l’intérieur, pour permettre, en un second mouvement, de revenir de l’extérieur vers l’intérieur » afin de fonder en raison la vérité de certaines représentations et ainsi fonder la science ?

Or, en opposition aux deux gestes que nous venons d’indiquer, nous pouvons envisager une des aventures de la modernité : il ne s’agit ni d’abaisser les savoirs ni de fonder des savoirs en vérité mais de disjoindre et de corréler les savoirs et la vérité afin de faire entendre le réel. Ceci grâce au mouvement qui, de l’intérieur des savoirs, affirme un extérieur – lequel n’est point une transcendance – afin de revenir, en un second temps, vers les savoirs et d’expérimenter l’inconsistance de leur vérité. Un des noms de ce mouvement est : l’interprétation.

De ce point de vue, il ne semble pas possible de réduire l’« interprétation » à une nécessité universelle expérimentée par tous les penseurs, un effet de dictée, une contrainte intellectuelle qui forcerait la pensée à penser. Pratiquée, assumée, et élevée à l’intelligibilité par le penseur, elle désigne un mouvement historique de pensée, torsion grâce à laquelle émerge de l’intérieur des discours l’effet de vérité qui fait rupture avec l’ordre des discours. C’est de ce point de vue que la psychanalyse est un des centres de la modernité. L’intelligibilité de ce geste appartient en effet, et pour une part, à l’histoire de la psychanalyse. Ou plutôt, la psychanalyse appartient à ce geste, car c’est par lui qu’elle s’est constituée en tentant de le rendre intelligible. La question « qu’est-ce qui légitime une interprétation ? » exige donc une réponse singulière, non réductible à la contrainte générale que subit la pensée. Or une réponse semble s’imposer : elle ne peut ici se fonder sur nul discours de principe, précisément parce que le discours se développe en savoir et parce que l’interprétation, au lieu de se stabiliser sur un savoir du principe, engage ce qui fracture le savoir. À la question, il ne nous semble donc exister qu’une réponse : un sujet s’autorise de lui-même à effectuer l’interprétation. Ce sujet peut expliciter ce geste : nous lisons ainsi la Conclusion du livre de Milner qui possède une sombre noblesse (malgré les désaccords qu’elle peut faire naître) ; mais il ne peut s’en décharger sur une autorité autre que lui-même. Ajoutons que, dès Les Noms indistincts, Milner est, avec Lacan et après Lacan, l’auteur qui a le plus instruit des nœuds, chicanes et paradoxes de cette torsion ; cet ouvrage, nous pouvons en témoigner, n’a cessé d’être pour certains un repère et une source de réflexions.

S’autoriser de soi-même pour faire valoir l’hétérogène est peut-être indiquer la place laissée en creux par la formule : écrire sur la révolution « à ma manière, qui n’est pas celle d’un historien, ni celle d’un philosophe et encore moins d’un écrivain » (10). À la manière, disons, faute de mieux, en jouant sur les mots, d’un analysant de la révolution. S’autoriser de soi-même s’effectue toujours à ses risques et périls, au fil du rasoir, sans garantie, sans métalangage, l’enjeu étant de ne céder ni sur l’exactitude ni sur le réel. Et il nous a semblé que l’auteur a, pour une part, cédé sur les deux exigences. S’autoriser de soi-même, c’est précisément se livrer à un exercice de haute responsabilité, responsabilité qu’il convient de reconnaître à tous les corps parlants. C’est pourquoi on doit considérer Milner comme un penseur non seulement « dérangeant » mais en danger pour lui-même d’abord – ce qui fait son intérêt – car le geste qui s’autorise de soi-même divise le même et ainsi l’engage dans une parole sans protection « intérieure » des discours. Notre étude, de ce point de vue, est une esquisse d’enquête sur ce devenir.

Le statut de la déliaison

Ce geste de pensée effectué par Milner, geste de déliaison des discours et des réalités, relève, ainsi que nous le disions, de la psychanalyse ; il est également (nous pourrions le montrer) l’héritage assumé d’un certain gauchisme, usons du mot selon un mode neutre, ni laudatif ni dépréciatif. Ainsi, à l’intersection de ce gauchisme et de la psychanalyse et d’autres pratiques encore (pensons à la linguistique), la pensée de Milner ne cesse de fulgurer et de se raconter.

Sur un mode singulier qui n’est pas philosophique, écrit l’auteur. C’est pourquoi il convient, pour finir, de distinguer l’« analysant » et le philosophe. Une fois de plus les deux principes – disjoindre et corréler- s’imposent. Nous pouvons aisément le vérifier en comparant son travail à celui de Catherine Kintzler. La comparaison est justifiée car les deux penseurs expérimentent une complicité intellectuelle et politique qui n’exclut cependant pas une différence essentielle. Les lecteurs des textes philosophico-politiques de Catherine Kintzler le savent : le mouvement qui, à la perpendiculaire des savoirs, les fracture et les ouvre sur l’hétérogène, la philosophe le déplace et le stabilise intellectuellement à titre de principe du lien politique. L’enjeu philosophico-politique est non pas d’accomplir le geste de déliaison en fracturant les savoirs, mais de situer la déliaison en principe de légitimité politique. Nous lisons ainsi le questionnement : « Comment penser un lien qui se constitue par la suspension de tout lien ? Ou encore :  »trouver une formule de liaison non seulement qui s’autorise de la déliaison entre eux des éléments qui la composent, mais encore qui la rende possible ».» (Qu’est-ce que la laïcité ? p. 40-41). Milner, analysant, fracturant, ne se préoccupe pas du « fondement » du lien politique et jamais il ne pense, dans Relire la Révolution, en termes de « fondement » (la page 212 est  très claire : les droits de l’homme ne constituent pas le fondement idéal du lien politique). Catherine Kintzler, philosophe et non « analysante », œuvre à élucider le fondement du lien politique légitime, grâce à une logique et une ontologie de la déliaison constitutive. Ce n’est pas elle qui s’autorise (au sens où l’analysant s’autorise), mais la déliaison qui – élevée à la hauteur d’un principe – autorise et rend possible la liaison politique, de sorte que cette liaison ainsi légitimée rend à son tour matériellement possibles et légales des déliaisons entre sujets politiques. On sait que cette déliaison fondatrice du lien politique est nommée « laïcité ».

Selon cette perspective, la question des rapports entre philosophie et pensée de l’analysant se présente ainsi : quel est le statut de la déliaison ? Celle-ci travaille-t-elle le discours pour le fracturer ou permet-elle de situer un discours (« laïque ») en position de fondement idéal ? L’interrogation peut aussi être articulée en termes de vérité : celle-ci n’est-elle identifiée que par ses effets de déliaison des savoirs et des discours, qui sont aussi des effets « réels » de justice, ou est-elle la propriété d’un savoir (le discours de la laïcité) qui permet de fonder la justice politique ?

Voir l’ensemble du dossier consacré au livre de J. C. Milner.

Notes

2 – Dans la Conclusion, Milner explicite avec une grande pédagogie ce que nous désignons ici en termes de disjonction et de corrélation. Le savoir a pour principe l’homogénéité et la régularité. Pensons aux mises en relations rationnelles des événements au sein du récit historique ; chaque événement est une réalité particulière parmi d’autres, qui peut être comparée et mise en liaison avec les autres. Pensons également au savoir médical qui distribue les symptômes et les pathologies en des classifications raisonnées et permet ainsi d’établir des nosologies et des nosographies qui différencient et décrivent les maladies. Mais, précise Milner, « la chambre à gaz, au-delà de sa réalité », touche au réel (p. 242) : elle doit être ainsi corrélée avec d’autres événements historiques mais sur un mode précis : briser les ressemblances et les ordonnancements du récit historique. Elle fait de la sorte vaciller de l’intérieur le récit et l’ouvre sur le dissemblable et l’hétérogène. La peste décrite par Thucydide, qui ravage la cité athénienne, défait de l’intérieur le savoir philosophique platonicien, dit Milner (p. 240-241). Nous pourrions ajouter qu’elle déchire aussi les tableaux médicaux et confronte la médecine à ce qu’elle tente de réduire par l’objectivité nosographique : le réel des cadavres et de la décomposition des corps. Les deux « épisodes » (p. 244) mettent en évidence que le réel fracture de l’intérieur ce que les savoirs travaillent à lier et à homogénéiser. C’est pourquoi la corrélation entre le réel et le savoir est aussi leur disjonction.
 
© Daniel Liotta, Mezetulle, 2017.

« Au bon plaisir des ‘docteurs graves’. À propos de Judith Butler » de S. Prokhoris, lu par J. Favret-Saada

Après son analyse du collectif La Critique est-elle laïque ?1, Jeanne Favret-Saada propose une recension du livre de Sabine Prokhoris Au bon plaisir des ‘docteurs graves’. À propos de Judith Butler2. À partir de l’indignation soulevée par les propos qu’elle a publiquement tenus au lendemain des attentats de Paris à l’automne 2015, c’est l’ensemble des travaux de Judith Butler qui est soumis à une relecture critique

Sans vraiment pratiquer l’œuvre de Judith Butler, nous avions tous, jusqu’ici, un préjugé favorable envers ses travaux sur le genre, assorti d’un malaise croissant devant ses positions politiques depuis le Onze Septembre 2001. J’avais critiqué ici même l’an dernier un petit livre collectif auquel elle avait participé, et qui venait d’être traduit en français. La Critique est-elle laïque ? Blasphème, offense et liberté d’expression prétendait se fonder sur l’affaire danoise des dessins de Mahomet en 2005-2006, dont il se trouve que je l’avais examinée de près3. Or les auteurs de ce livre se contentaient de données factuelles à la fois rarissimes et grossièrement partiales : leur objectif principal était en réalité de s’en prendre à la laïcité et à la liberté d’expression, conçues comme les armes d’un « Occident » raciste, impérialiste, et profanateur des religions d’autrui.

Quelques mois après mon article, Sabine Prokhoris, a été, à son tour, indignée par un commentaire politique de Judith Butler. Il s’agissait cette fois d’une tribune que celle-ci avait publiée dans Libération au lendemain des attentats parisiens de novembre 2015 : la philosophe américaine s’interrogeait sur la « jauge du chagrin » à laquelle il convenait de mesurer les massacres, et elle accusait l’opinion française – évidemment raciste et islamophobe – d’y répondre par une entrée en guerre contre « l’islam », et par la soumission enthousiaste « à un État de plus en plus militarisé »4.

Il se trouve que Sabine Prokhoris travaille depuis longtemps sur les problèmes conceptuels et politiques soulevés par la prise en compte du genre, ainsi qu’en témoignent sa pratique de psychanalyste, ses écrits, et son action militante en faveur du Pacs puis du mariage pour tous5. Or, en novembre 2015, l’indignation où l’avait jetée la tribune de Butler l’a conduite à relire les travaux de celle-ci sur le genre, qui lui avaient été indifférents sans qu’elle ait pris la peine de chercher pourquoi. Cela nous vaut aujourd’hui ce petit livre courageux et intelligent, Au bon plaisir des ‘docteurs graves’. À propos de Judith Butler. Prokhoris y montre que Judith Butler pratique la même méthode de pensée (une certaine forme de déconstructionnisme) quel que soit l’objet dont elle traite, et qu’il convient de dénoncer cette méthode dans tous les cas, qu’il s’agisse du genre, du voilement des femmes musulmanes, ou du Hamas. Prokhoris n’en conclut pas, comme le voudraient les militants de la Manif pour tous, à l’inégalité des droits entre les sexualités, car ceux-ci ne dépendent heureusement pas de la consistance des théories échafaudées à leur propos. Elle nous engage plutôt à lire ou à relire Butler pour ce qu’elle est, un gourou qui a consolé les universités de la mort de Foucault, voire de celles de Hegel et Kant.

Alors que la notoriété de Butler atteint des sommets, tant en France qu’aux États-Unis, Prokhoris s’offre le luxe de mobiliser contre sa pensée l’ironie qui fut celle de Pascal réfutant les Jésuites – d’où la référence aux « docteurs graves » du titre, et la mise en œuvre du précepte pascalien « Rien n’est plus dû à la vanité que la risée »6. À titre d’échantillon, je donnerai l’exemple de la critique que fait Prokhoris de la théorie butlérienne du genre, afin d’engager les lecteurs de Mezetulle à se plonger dans ce livre salutaire et divertissant, car le seul énoncé d’une « théorie du genre » suffit d’ordinaire à paralyser l’esprit critique.

Le travail de Butler part d’une généralité, dont je rappelle toutefois qu’elle se fonde sur des faits empiriques, c’est-à-dire sur un en deçà des théories : il existe des normes sociales de la sexualité, qui tendent à faire de l’hétérosexualité la seule conduite sexuelle admise, voire la seule imaginable. La philosophe américaine propose, dans plusieurs de ses livres, une « théorie » des conduites sexuelles dissidentes, censée expliquer comment d’autres choix sexuels sont possibles. Or cette théorie est remarquablement dépourvue de tout rapport avec l’expérience humaine ou sociale : elle consiste en un montage d’instances philosophiques, de purs concepts supposés épuiser la réalité.

Par exemple, dans un ouvrage intitulé, de façon significative, La vie psychique du pouvoir. L’assujettissement en théories, Butler avance des affirmations de ce genre : « Le sujet s’initie à travers une soumission originaire au pouvoir »7. Quel est le statut d’une telle phrase et que signifie-t-elle exactement ? Ces questions sont abandonnées à la sagacité du lecteur, qui se demande, par exemple : quel est ce « sujet », assujetti par principe à l’autorité souveraine du « pouvoir » ? et quel est ce « pouvoir » ? L’auteur affirme-t-elle, par exemple, que tous les individus humains, les nouveaux-nés inclus, sont d’emblée assujettis, et de façon intégrale, au « pouvoir » ? celui-ci serait donc infligé/détenu, une fois pour toutes, par les adultes qui prennent soin d’un nouveau-né ? Lesquels conformeraient le cerveau des nourrissons pour qu’il soit incapable de se représenter les choix interdits ? etc. Guillaume Le Blanc, l’un des commentateurs français autorisés de Butler, tente de nous apporter son aide : « l’attachement est appréhendé comme un assujettissement, une passion primaire pour la dépendance qui rend l’enfant vulnérable à la subordination et à l’exploitation »8. Or « l’attachement », tel du moins que le conçoivent les spécialistes de la prime enfance (je veux parler de ceux qui fréquentent des nouveaux-nés, et qui prennent des notes sur leurs entrevues), est une relation réciproque, nullement une « passion » à sens unique qui ferait de l’infans une marionnette entre les mains d’adultes tout-puissants. Prokhoris note d’ailleurs avec raison que, si c’était le cas, il serait impossible de comprendre « l’âge du non » chez l’enfant, ainsi que son accession au jeu et à l’humour.

Dans Le pouvoir des mots. La politique du performatif9, Butler s’intéresse au mécanisme par lequel les minorités opprimées résistent à la violence verbale de leurs insulteurs : elles s’approprient l’injure qui leur est infligée comme leur identité propre, qu’elles revendiquent désormais, dans des formules du genre « oui, je suis un nègre », « un pédé », « une gouine ». Signalons que ce procédé a été mis en évidence dès les années Trente par Aimé Césaire, et qu’il a été repris en 1952 par Frantz Fanon dans Peaux noires, masques blancs10, sans que ces auteurs en aient fait l’essence de la subversion. Or, c’est précisément ce qu’il signifie selon Butler, un « retournement » de l’injure qui est un « geste critique », une « résistance » et une « subversion ». Grâce à quoi la philosophe étend bientôt ce dispositif particulier, caractéristique des interactions langagières entre discriminants et discriminés, à toute situation d’« assujettissement à la norme ». Aussi, Trouble dans le genre, Pour un féminisme de la subversion11 pose-t-il que la subversion de toute norme consiste dans un « retournement » de « l’assujettissement » : « le sujet » originairement aliéné, tel qu’il nous avait été présenté dans La vie psychique du pouvoir, rejetterait désormais le soi qui lui a été imposé, il en ferait « le déni mélancolique », et de la sorte, le subvertirait12. Cette généralisation d’un concept à l’autre, et du concept freudien de mélancolie à celui, butlérien, de « l’identité mélancolique du genre » est censée nous expliquer comment les opprimés conservent l’empreinte du stéréotype initial au moment même où ils s’en défont, et comment cette « performance » de la « norme » par l’opprimé est du même coup son émancipation.

Prokhoris consacre une cinquantaine de pages sagaces à l’exploration des mystères de la théorie butlérienne du genre13, dont je me permets de résumer très brièvement deux conséquences, parce qu’elles valent aussi pour tous les objets que s’est donnés Judith Butler, y compris ceux qui ont trait à la politique. D’une part, elle propose un modèle purement mécanique de l’assujettissement-subversion : le monde humain est dominé par l’imprimante du Pouvoir, les opprimés ne peuvent lui opposer que l’image inversée du stéréotype qui les assigne à leur place. L’histoire de l’humanité me semblait pourtant avoir enregistré une pluralité indéfinie d’inventions inattendues. D’autre part, la place éminente où se tiennent ces instances suprêmes que sont le Pouvoir, la Langue, la Grammaire, la Norme n’est pas situable : toutes résident dans des lieux métaphysiques, meta ta physica, hors de l’histoire, hors de l’humanité partagée, hors de l’expérience commune. Butler, pourtant, paraît les avoir rencontrées ; serait-elle faite d’une autre farine que nous autres, les humains des mondes sublunaires, voués à subir l’action perpétuelle de l’Imprimante, sauf à lui ré-expédier son stéréotype inversé ?

Sabine Prokhoris, Au bon plaisir des « docteurs graves ». À propos de Judith Butler, Paris : PUF, 2016.

Notes

1 – Voir « Au nouveau chic radical : ‘Laïcité, dégage !' » par Jeanne Favret-Saada, Mezetulle, 1er février 2016.

2 – Paris : PUF, 2016.

3 – Voir la référence de l’article à la note 1. J’avais mis en cause La Critique est-elle laïque ? Blasphème, offense et liberté d’expression, par Talal Asad, Wendy Brown, Judith Butler et Saba Mahmood (2015), traduit par Francie Crebs et Franck Lemonde, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 182 pp.

4 – Aux pages 36, 40, et 47 à 54, Prokhoris rapporte les aventures de ce texte, bientôt supprimé du site de son éditeur américain.

5 – Voir Le sexe prescrit. La différence sexuelle en question, Paris, Aubier, 2000, et La psychanalyse excentrée, Paris, PUF, 2008.

6Cité p. 42.

7Cité par Prokhoris, p. 2. Butler (2002), Léo Scheer.

8Cité par Prokhoris, p. 3. Le Blanc, in Brugère et Le Blanc, éds. Trouble dans le sujet, trouble dans les normes, Paris : PUF, 200).

9Paris, Amsterdam, 2004. Evoqué par Prokhoris aux pp. 12-13.

10 Paris, Seuil.

11Paris, La Découverte, 2005. Evoqué par Prokhoris aux pp. 13-17.

12À suivre de près le raisonnement butlerien, l’opération s’effectuerait en deux temps philosophiques. Dans le premier, le « pouvoir » imposerait l’hétérosexualité obligatoire tout en déniant qu’il s’agisse d’un tabou de l’homosexualité : il ordonnerait ainsi l’identité genrée, forcément hétérosexuelle et mélancolique. Dans le second, la « subversion » à la fois redoublerait et inverserait ce déni.

13Les pages 54 à 96.

© Jeanne Favret-Saada et Mezetulle, 2017.

« L’enseignement du fait religieux » : un livre de S. Urbanski, lu par Alain Policar

Alain Policar1 montre comment le livre de Sébastien Urbanski, L’enseignement du fait religieux. Ecole, république, laïcité (PUF, 2016) pose la question des objectifs de l’enseignement du fait religieux à l’école publique2, en dégage les enjeux philosophiques et politiques par un examen à la fois ample et minutieux des discours qui le promeuvent, le justifient ou le critiquent.

[Reprise en version abrégée de l’article « Un horizon pour la laïcité scolaire » avec l’aimable autorisation de son auteur Alain Policar et de la revue Nonfiction. ]

Pour tenir compte de la diversité, faut-il renoncer à la neutralité républicaine et adopter une laïcité qui valorise les croyances ?

De nombreux travaux ont déjà été consacrés aux objectifs de l’enseignement du fait religieux à l’école. Mais peu d’entre eux ont adopté un point de vue philosophique. C’est le cas du livre de Sébastien Urbanski, maître de conférences à l’université de Nantes. L’auteur réunit des compétences très diverses, en philosophie des sciences, en sociologie de l’éducation (notamment l’étude des représentations des élèves) et, surtout, en philosophie politique, compétences qui rendent ses réflexions extrêmement précieuses.

Le projet de l’ouvrage est de s’interroger sur les réquisits d’une laïcité d’intégration dont l’enseignement du fait religieux serait l’outil. Faudrait-il, pour tenir compte de la diversité culturelle du pays, opérer une transformation profonde de l’idéal laïque et, éventuellement, renoncer à la neutralité républicaine […] pour s’adapter à une « laïcité européenne » qui valoriserait la croyance religieuse ?

Emprise du religieux ?

La question, à l’évidence, se pose lorsque l’on se penche sur les justifications de l’enseignement du fait religieux par nombre d’idéologues dont l’auteur interroge, avec une rare précision, écrits et déclarations. On prend alors conscience de l’ambiguïté des motivations d’importants protagonistes de cette histoire. Qu’il s’agisse de Dominique Borne (doyen de l’inspection générale d’histoire de 2002 à 2005), ou encore de Luc Ferry, de Régis Debray (pour ne citer que les plus connus), la thèse dominante est celle de l’impossibilité d’échapper au religieux. Non pas à l’idée, que l’on pourrait, à l’instar de Dworkin, qualifier de religieuse, selon laquelle l’univers est compréhensible, ce qu’évidemment un athée acceptera, mais qu’il existe un absolu, lequel renvoie nécessairement à l’infini et à Dieu (Debray n’hésite pas à convoquer le principe d’incomplétude de Gödel pour fonder ces audacieuses hypothèses).

S. Urbanski cite opportunément la critique que fait Daniel Dennett du livre de Debray (2001) Dieu, un itinéraire : nous ne savons pas vraiment si l’ouvrage est une interrogation sur le concept de Dieu ou sur Dieu en tant qu’Eternel (comme semble l’indiquer le sous-titre). Or cette ambivalence est paradigmatique de celle qui concerne l’enseignement du fait religieux3, à tel point qu’il est légitime de se demander si l’objectif, plutôt que d’apprendre sur les religions, n’est pas d’apprendre des religions4.

Ainsi se trouvent subrepticement imposées, à la fois, une valorisation de la croyance religieuse et l’idée qu’il n’est guère possible d’échapper au fait religieux5. R. Debray, par exemple, prête à celui-ci une dimension identitaire et collective, assez commune à ceux qui adoptent une forme de holisme ontologique lequel, par définition, réduit à peu de chose l’autonomie individuelle. Mais faut-il qu’il en soit ainsi si l’on souhaite consolider le lien social républicain, consolidation qui constitue l’objectif majeur de la laïcité dite d’intégration ? Cette question est cruciale, nous y reviendrons.

Mais, auparavant, il nous faut approuver l’auteur lorsqu’il montre l’usage par certains protagonistes (Willaime, Allieu, etc.) de la pensée du philosophe des sciences Thomas Kuhn. L’objectif est clair : considérer les « vérités » religieuses comme il conviendrait d’interpréter les vérités scientifiques, autrement dit faire de la vérité un mythe fondateur du savoir scientifique et relativiser la force de la preuve à tel point que s’effacerait toute différence entre science et religion à propos du statut de la vérité6. Enfin, notons l’intérêt de l’examen de la situation polonaise. Il montre l’incongruité d’une « laïcité européenne » fondée sur l’idée qu’il n’existerait plus en Europe de risques de menées cléricales. Il convient donc de refuser cette inflexion radicale de la laïcité à la française […].

La liberté du sujet est profondément compromise dans les conceptions holistes adoptées par un certain nombre d’auteurs qui font de la religion un invariant de la conscience collective. La question que pose l’auteur est cruciale : « Comment un collectif peut-il “penser” sans court-circuiter les volontés individuelles ? »7. Or, la pensée de Philip Pettit permet, sans nier l’autonomie des faits institutionnels, lesquels apparaissent dotés d’une certaine objectivité, de conserver des explications du comportement faisant appel aux croyances et aux désirs individuels des agents, « le sujet intentionnel étant le seul sujet que nous connaissons »8. Si aucun individu isolé n’est capable de manifester une psychologie humaine complète, sa réalisation ne pouvant s’accomplir qu’en communauté, « la psychologie produite grâce aux relations avec les autres est justement le genre de psychologie auquel croient les individualistes »9. Nous sommes donc en présence d’une ontologie tout à la fois individualiste et holiste, laquelle, comme le résume S. Urbanski, doit partir « non des entités sociales, mais des individus eux-mêmes, pour éclairer les procédures qui leur permettent de “faire collectif” »10.

Le républicanisme critique permet donc, ainsi que l’écrit l’auteur, de considérer l’enseignement du fait religieux comme légitime, à condition qu’il satisfasse deux objectifs : « Transmission de connaissances, reconnaissance du statut civique de ceux qui portent des mémoires minoritaires »11. Il est tout de même permis de douter que ces réquisits soient remplis. L’ouvrage de S. Urbanski constitue une précieuse clarification des enjeux de cet enseignement.

Notes

1 – Alain Policar enseigne à la faculté de droit et des sciences économiques de Limoges depuis 1988. Il est également chercheur associé au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof). Auteur de plusieurs ouvrages de philosophie politique.

2 – [Note de C. Kintzler] On trouvera dans mon Qu’est-ce que la laïcité ? (Vrin, 2007) une ébauche critique de cette question : « À célébrer le fait religieux comme fait social total affectant les mentalités collectives, à accorder la primauté à l’existence de communautés, on invite et on accoutume chacun à s’y inscrire. » (p. 65).

3 – note 2, p. 98.

4 – p. 131.

5 – Jean-Paul Willaime considère que les faits religieux sont « immergés dans les sociétés » et qu’il convient donc « d’explorer les sentiments religieux » (cité par l’auteur, p. 94). Mais, comme le note savoureusement J. Favret-Saada, « la notion de “fait religieux” est à peu près aussi facile à saisir qu’une savonnette dans un hamman ».

6 – A rebours de la position de Bouveresse qui établit une relation de dépendance entre posture religieuse et vérité.

7 – p. 42.

8 – Pettit, Penser en société. Essais de métaphysique sociale et de méthodologie, Paris, PUF, 2004, p. 6

9Ibid., p. 7.

10 – Urbanski, p. 86.

11 – p. 177.

© Revue Nonfiction, 2016. Lire l’article sur son site d’origine.

« Une France soumise. Les voix du refus », sous la dir. de Georges Bensoussan et al.

Une France soumise. Les voix du refus, collectif sous la direction de Georges Bensoussan, Charlotte Bonnet, Barbara Lefebvre, Laurence Marchand-Taillade, Caroline Valentin (Paris : Albin-Michel, 2017). Un recueil de témoignages accablants et d’analyses sur le développement du communautarisme, l’extension de l’islam politique, le sectarisme, le sexisme, et sur les ravages du multiculturalisme en France. La lecture en est d’autant plus éprouvante qu’elle souligne une lâcheté collective qui met en péril le modèle républicain.

Dans la préface de cet ouvrage rassemblant des témoignages argumentés et référencés sur le développement de l’islam politique et du communautarisme séparatiste en France, Elisabeth Badinter fait remarquer que, malgré un accueil médiatique plutôt discret, le titre du précédent recueil dirigé par G. Bensoussan en 2002, Les Territoires perdus de la République, est devenu une expression reçue, « un lieu commun » au sens strict et précis du terme. Elle poursuit : 15 ans plus tard, le bilan, étendu à des témoignages non seulement d’enseignants, mais aussi d’infirmières, de policiers, de médecins, de maires, de fonctionnaires, de formateurs.., « est accablant ». Accablant par les constats irrécusables dont ils dressent les minutes, révoltant par les injonctions de silence qui furent imposées à leurs auteurs – quand on ne les accusait pas « d’être eux-mêmes la cause des conflits qu’ils dénoncent ». Car, avec une réalité, le livre décrit un déni de réalité ; avec la haine de la République française, le livre décrit l’injonction à se haïr soi-même : cet ordre moral serait, paraît-il, le prix de la paix, une paix du « pas de vagues » qui n’est autre que de la soumission. À tel point que, lâchés par une hiérarchie qui courbe l’échine, une partie des auteurs des témoignages recueillis dans ce fort volume de 650 pages ont dû s’abriter derrière des pseudonymes.

Au sortir du parcours, l’épilogue s’emploie à laisser la plaie béante, car c’est la seule chance de la soigner et de la guérir :

« La lecture des témoignages accumulés dans cet ouvrage est éprouvante. Elle suscite stupeur, angoisse, colère, sentiment d’impuissance. L’école déjà, comme Les Territoires perdus de la République l’avait montré en 2002, est le théâtre de scènes de contestation agressive de l’autorité, des règles communes et de la laïcité. Certains élèves y expriment explicitement le rejet voire la haine de la France et de tout ce qui la représente. […] Mais ces phénomènes ont depuis longtemps débordé l’école, ils se retrouvent à l’hôpital, dans les administrations, dans l’entreprise et dans la rue. […] Sur l’abandon socio-culturel et le vide politique s’est installé, consciencieusement et méthodiquement, un mouvement politico-religieux qui offrait un modèle alternatif : une contre-société. L’islam politique des Frères musulmans et des salafistes de toute obédience, tous nourris pour une grande part du lait1 de l’idéologie wahhabite, s’est installé massivement dans quelques quartiers de l’espace public et privé, s’imposant à terme comme l’interlocuteur de certains élus locaux dépassés ou indifférents. Leur présence a fait partir ceux qui le pouvaient. Ceux qui ne le peuvent pas doivent s’adapter aux codes sociaux imposés par cette nouvelle minorité. Quant à nos concitoyens de confession musulmane qui ne partagent pas leur vision de l’humanité, ils doivent supporter, le plus souvent en silence, la pression sociale exercée sur eux. […]

En face, la République paraît bien faible. Voire parfois complice au niveau local par intérêt électoraliste. C’est peut-être la part la plus angoissante des témoignages qu’on a lus : nombre de nos représentants et agents publics ne savent pas ou ne veulent pas imposer les règles qu’ils ont pourtant le devoir de faire appliquer. Le proviseur qui stigmatise le professeur plutôt que les élèves violents ; la direction de l’hôpital qui laisse les salariés prier pendant leur service ou vider les pharmacies avant de partir en vacances ; la loi de 2004 interdisant le port de signes religieux ostentatoires à l’école dont le respect n’est si souvent plus exigé. Face à ces revendications et ces manifestations de rejet, les auteurs de ces témoignages qui, eux, refusent de capituler, se sentent seuls et doivent sans fin mettre en œuvre des stratégies d’évitement des conflits, en premier lieu face à une hiérarchie adepte du ‘pas de vague’ ».

Un livre à lire pour s’indigner, à condenser en fiches pour avoir à tout moment « du biscuit », à laisser ouvert pour qu’en chaque lecteur le citoyen se réveille en faisant entendre « la voix du refus ». Comme le dit encore Elisabeth Badinter : « Coincés entre l’extrême droite qui rêve d’imposer le saucisson2 à tous et l’extrême gauche devenue dévote du religieux le plus sectaire3, il n’est que temps de réagir : tendre la main à nos concitoyens musulmans qui adhèrent aux lois et aux valeurs de notre République, tout en combattant sans défaillance ceux qui n’aspirent qu’à nous imposer les leurs. » Pour combattre un communautarisme identitaire, il ne faut pas s’y aveugler ni le laisser prospérer, mais le comble serait de se mettre à l’imiter.

 

Notes

1– On sait que Georges Bensoussan est inquiété pour avoir utilisé la métaphore d’un lait nourricier antisémite dans les cultures arabo-musulmanes lors de l’émission Répliques du 10 octobre 2015 : ce seraient là des propos biologisants et racistes ! Voir l’article dans Marianne du 22 janvier . On peut suggérer à ses détracteurs un peu de finesse dans l’usage de la langue française ; sans aller jusqu’à leur conseiller de relire quelques classiques, on les renverra tout simplement à un bon dictionnaire de la langue. Voir p. 587 et suiv. dans le livre le chapitre intitulé « Qu’on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre », où cette affaire est détaillée avec d’autres du même ordre.
[Edit du 30 janvier 2017] Voir dans cette vidéo l’analyse de l’audience du 25 janvier par Alain Finkielkraut. Le jugement est attendu pour le 7 mars.
[Edit du 11 mars 2017] Jugement du 7 mars G. Bensoussan est relaxé. Voir article du Figaro et analyse dans Marianne.

2– Je me permets de prolonger, sans trop craindre de trahir la préfacière (liste non exhaustive) : la crèche, la messe, l’alignement du mariage civil sur le mariage religieux et tout ce qui va avec…

3– Je me permets, cette fois, de commenter : si ce n’était que l’extrême gauche…. ! mais ce mal frappe bien au-delà, à gauche, au centre !

© Catherine Kintzler, Mezetulle 2017.

« Sortir du manichéisme, des roses et du chocolat » de M. Storti

Dans son livre Sortir du manichéisme. Des roses et du chocolat1, Martine Storti s’en prend aux « oppositions paresseuses » qui tiennent trop souvent lieu de pensée sur les questions dites « d’identité » et propose une analyse – qui est aussi une mise à plat – de leur profonde complicité.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser une lecture superficielle de son titre principal, le livre ne plaide pas en faveur d’un « juste milieu » tiède renvoyant dos à dos les « concurrences identitaires » : il montre en quoi les grilles d’interprétation convenues, en exerçant une sorte d’attraction d’autant plus toxique qu’il est facile de s’y abandonner, appauvrissent et même interdisent la pensée.

Ces grilles, parcourues avec minutie, se présentent comme deux ornières parallèles. À la fois complices et adversaires, mutuellement fascinées par leur symétrie, conjointement déterminées par l’actualité tragique des attentats et par l’abandon des territoires perdus de la République, des lectures en forme de système s’alignent, se répondent et occupent le champ médiatique dans un appauvrissement spectaculaire général.

C’est cette symétrie même et son cortège d’idées grossières, taillées pour l’exhibition, que Martine Storti entend refuser, ce qui suppose la mise en évidence de leurs communs mécanismes :

« […] refuser cette correspondance à la fois inversée et exclusive d’opinions qui nous étouffe. Dire non pour respirer.
« Dire non à ceux qui ne voient que l’antisémitisme ou que l’islamophobie, les uns et les autres nous obligeant à mesurer lequel est le plus développé et le plus dangereux. Dire non à ceux qui ne voient dans les « issus de l’immigration », surtout s’ils sont jeunes, que menaces contre l’identité française et la France elle-même et à ceux qui ne les regardent que comme des « dominés », des « victimes », donc à jamais intouchables et même irresponsables. Dire non à ceux qui rangent toute critique de l’islam dans l’islamophobie, et à ceux qui rendent complice du terrorisme quiconque ne met pas tous les musulmans dans le sac du fanatisme islamiste. Dire non à ceux qui jugent que l’antiracisme est pire que le racisme et à ceux qui sont aveugles à la part d’identitaire et de communautarisme que comprend l’antiracisme.
Dire non aussi à ceux qui transforment les femmes en marquage d’une identité, nationale ou religieuse, ou qui nient, par idéologie, l’historicité de leur émancipation. […] Ce fonctionnement est à l’œuvre sur bien des enjeux, avec des oppositions dogmatiques, et souvent des manipulations, il met en scène des confusions systématiquement entretenues, ce qui, par exemple, transforme tout défenseur du libéralisme culturel en acteur de la financiarisation du monde et de l’écrasement des prolétaires autochtones. Ou encore fait du féminisme tantôt l’autre nom de l’impérialisme occidental et du néocolonialisme, tantôt l’une des composantes de l’horreur sociétale, responsable de l’abandon du peuple et de la montée du Front national. »2

Une mauvaise manière d’apprécier ce livre consisterait à le réduire à l’énumération du double chapelet formé par ses « objets » de référence en en fétichisant les repères remarquables (par exemple Michéa, Finkielkraut, R . Camus, Zemmour… vs le PIR, Bouteldja, Plenel, Delphy…). En effet, le lecteur qui aurait envie de lui faire un mauvais procès ne manquera pas d’utiliser ce procédé réducteur pour glaner des occasions de dire que le chien a la rage et de s’en détourner… En s’en prenant à tel ou tel point et en le vidant de l’appareil critique qui l’alimente3, on pourra toujours dénicher un prétexte facile pour jeter le bébé et l’eau du bain – c’est-à-dire pour ne pas lire et refuser d’entrer dans la pensée de l’auteur : « mettre Finkielkraut et Zemmour dans le même sac, non quand même elle exagère… ! ; et puis pourquoi n’est-il pas question de X, de Y, de Z ? »

Alors, plutôt que d’aligner ici sommairement et abstraitement des noms propres invitant à pinaillage, je préfère schématiser et faire fonctionner l’idée principale. Devant les affirmations et les exactions communautaristes, devant les ravages du marquage religieux, devant l’extension de l’islam politique, brandir « l’identité française » et crier à l’invasion du « repeuplement » en appelant l’antériorité chrétienne à la rescousse, c’est consentir à structurer sa pensée de la même manière que ceux qui hurlent à « l’islamophobie » en entendant la moindre critique de l’islam, qui vont jusqu’à taxer un mariage mixte de geste colonial et raciste, et qui voient dans la laïcité « un outil de domination ». Il convient de préciser, cependant, que ces derniers n’hésitent pas à excuser (et même à soutenir) un bras plusieurs fois meurtrier et dont on peut craindre d’autres actes sanglants – ce qui fait une grosse différence. Mais le mécanisme de pensée est le même et son élucidation est un acte de salubrité intellectuelle : pour lutter contre un communautarisme identitaire, faut-il se mettre à lui ressembler ? Car ce que partagent alors les uns et les autres, à travers une structure commune qui les relie au cœur même de leur opposition, c’est une « extension du domaine de l’identité ».

Pour mettre en évidence ce fléau, tel celui d’une balance dont les plateaux s’opposent en vertu d’une solidarité mécanique autour d’un appui qui permet d’en comprendre le fonctionnement inversé, Martine Storti recourt fort pertinemment à une question centrale qui joue le rôle de révélateur et de discriminant par un éclairage transversal : les droits des femmes. C’est sur elle que s’ouvre le livre, avec le rappel de la double réception calamiteuse dont la Saint Sylvestre 2015 de Cologne fut l’objet :

« […] l’événement, pourtant sidérant, fut rapidement intégré à une grille de lecture préétablie. Pour les un(e)s, il fallait vite le banaliser, en affirmant que les violences sexuelles contre les femmes étaient le fait d’hommes de tous temps, de tous pays, de toutes cultures et de toutes religions. Telle était la manœuvre : mettre un signe égal entre tout pour échapper à l’opprobre suprême, le racisme, et ne pas faire le jeu de l’extrême droite, des opposants à l’immigration, des tenants du choc des civilisations et des cultures. Pour d’autres, il s’agissait bien de s’autoriser de cette chasse aux femmes pour faire la chasse aux immigrés, aux réfugiés, aux Arabes, aux musulmans, tous mis dans le même sac, tandis que des antiféministes affirmés, des opposants constants à l’émancipation des femmes s’affichaient dans l’instant en apôtres de leur liberté. »4

Ce fil rouge parcourt le livre, l’éclaire, l’arrime solidement à un noyau dur de pensée qui fait constamment signe au lecteur, lui sert de boussole et se cristallise dans l’image finale des roses et du chocolat :

« Du pain et des roses, voilà ce que réclamaient des ouvrières au début du XXe siècle. Opposant social et sociétal, certains s’autorisent du peuple pour lui refuser les roses. Comparant le féminisme à du chocolat, d’autres veulent l’interdire au nom de ce qui se donne pour une loyauté religieuse ou communautaire. »5

En réaffirmant obstinément ce qu’un déplorable balancier s’acharne à évacuer, à ne jamais mettre à l’ordre du jour au prétexte que ce seraient là des chemins de perdition, le sous-titre du livre – Des roses et du chocolat – dit du même coup qu’il y a urgence, en retrouvant l’esprit du 11janvier, à « oser prononcer des mots anciens, Lumières, unité du genre humain, universel. »6

© Catherine Kintzler, 2017.

Notes
  1. Paris : Michel de Maule, 2016 []
  2. p. 11-12. Voir aussi l’article sur le blog de l’auteur. []
  3. Notamment des citations très précises, scrupuleusement référencées dans les notes []
  4. p. 10 []
  5. p. 120 et art. cité []
  6. p. 135 []

« Naissances de la philosophie politique et religieuse » d’A. Baudart, lu par Anne-Marie Liger

Véritable guide de lecture, ce compte rendu par Anne-Marie Liger1 de la nouvelle édition augmentée du livre d’Anne Baudart Naissances de la philosophie politique et religieuse2 prend le lecteur par la main pour le conduire à travers quatre « fondations » qui mènent au nouage entre philosophie politique et philosophie religieuse.
Même si, comme Mezetulle, on ne souscrit pas entièrement à l’idée d’une « ère nouvelle » où le christianisme viendrait relever le moment politique antique pour lui donner sa pleine universalité, on ne peut que faire son miel de la lecture d’un ouvrage si bien informé sur les origines de la pensée politique et si attentif à celles d’un espace public fondateur qui témoigne de « l’avenir politique du passé ».

Pourquoi, dix ans plus tard, Anne Baudart a-t-elle décidé de donner une nouvelle forme à son écrit Naissances de la philosophie politique. Athènes, Rome paru en 2006 ? La réponse apparaît dès le titre de l’essai de 2016 Naissances de la philosophie politique et religieuse  avec l’appellation nouvelle de « philosophie religieuse » . Dès la préface, Anne Baudart répond à notre étonnement : « Le politique et le religieux, qu’ils le veuillent ou non […] ne peuvent totalement s’ignorer. Ils sont, à l’écoute, peut-être à l’entente, pour servir un destin de paix des individus, des peuples et des États. » (p.10). Notre société actuelle, celle du « vieil Occident » (p.9) est en pleine mutation « face aux récents bouleversements nés du dernier monothéisme venu d’Orient : l’islam », autre religion de « frères », l’identité chrétienne, aux racines judéo-chrétiennes, s’oblige à s’examiner en profondeur et à révéler ce qui fait sa spécificité (p.10).

Itinéraire : histoire de quatre fondations

Une analyse fine et pertinente nous invite donc à faire un retour sur les fondements politiques, culturels et religieux de notre Empire Monde. Nous sommes conduits sur le chemin des origines, leur développement, mais aussi leur effondrement. Ce récit peut nous mener aujourd’hui vers l’ébauche de ce Monde nouveau, politique, multiculturel, religieux, celui du vivre-ensemble auquel la réflexion philosophique donne sens, en bousculant les idées reçues pour déboucher sur « une leçon éthique forte » (p.39). La transmission de cet héritage, héritage qui n’est pas comme celui du poète René Char, « précédé d’aucun testament », nous devons nous y attacher pour « qu’il prenne place dans la voie d’un progrès culturel et spirituel dont nous portons la responsabilité du développement. » (p.40) Platon ouvre la voie à la philosophie politique après le procès en -399 conduisant injustement à la condamnation à mort de Socrate, ce dernier ayant affirmé – dans un régime démocratique : régime de liberté et d’égalité – « une éthique supérieure à la morale sociale »! (p.44)  La mort du philosophe devient objet d’interrogation car elle montre les difficultés à « instaurer un vivre et un être-ensemble, un enseignement moral et religieux, qui renvoie au « Connais-toi toi-même » et à la divinité qui est en soi. »(p.75)

Les débuts ont lieu en Grèce, ils sont ceux de la royauté mycénienne du XVe au XIIe siècle avant notre ère, suivie de la période homérique (XIIe-VIIIe siècles) : le « Moyen Âge grec », puis de l’âge dit « archaïque » (VIIIe-VIe siècle), âge «  des mutations économiques, sociales, religieuses, politiques » (p.105). Du VIe au IVe siècle, à l’âge classique, apparaît l’avènement de la démocratie athénienne, son développement puis son déclin jusqu’à la capitulation d’Athènes devant Sparte en 404 avant notre ère, conséquence des ravages des trente années de la guerre du Péloponnèse. « La magie d’Athènes ne faiblit pas, son aura intellectuelle, littéraire, politique, philosophique », (p.67) s’étend sur les bords de la Méditerranée jusqu’à Rome où celle-ci décide de rejeter en 510 avant notre ère la domination royale et de proclamer la République qui, elle, durera six siècles. En l’an -4 de notre actuelle datation, naissance de Jésus en Palestine, alors province romaine. Jésus est l’« âme » d’une religion nouvelle : le christianisme, dont on a vu la popularité se développer dans le monde romain et engendrer une véritable « révolution ». Le 24 août 410 après Jésus Christ, la prise de Rome par Alaric, roi des Wisigoths, annonce la fin de l’Empire romain qui aura lieu en 476.

De cette longue histoire des fondations qui sont au nombre de quatre : « Athènes », « la République de Rome », « Rome, l’Empire et le christianisme » et « Une ère nouvelle » surgit la philosophie politique et religieuse. Celle -ci est relatée par l’auteur au travers des dires et écrits de grands hommes, philosophes ou politiques à commencer par Socrate, son disciple Platon, puis Aristote, le sénateur-consul et philosophe, Cicéron, Augustin philosophe et théologien, pour conclure avec l’apôtre Paul.

Fondation I : Athènes

Le questionnement sur les origines est, pour l’auteur, le propre de la démarche philosophique. Aussi « les commencements inauguraux et les aléas de la démocratie grecque, de la République romaine, de l’Empire, de la res publica christiana, l’intéressent-ils au premier chef» (p.42). Or ce regard sur le passé influence notre modernité héritière du legs des origines. C’est là l’intérêt majeur de l’ouvrage.

« Entre le VIIIe et le VIIe siècles avant notre ère, naît, en Grèce, la Cité-État (polis) (p.85) ». Ce sont « l’importance dévolue à la parole, la consécration d’un espace public l’agora, la recherche d’un bien commun, le rôle assigné à l’écriture pour la rédaction des lois, une autre conception de la sagesse qui, peu à peu, s’ouvre à un plus grand nombre » qui nous amènent au passage du pouvoir détenu par un seul homme à celui « d’un acteur collectif de la vie politique : le démos ». Ces nouveautés – première fondation – donnent naissance à la politique pensée peu à peu comme la « chose de tous les citoyens », complétée par l’apparition de sages « maîtres de vérité », sortes de médiations entre le divin et l’humain, poètes et prophètes à la fois » (p.103) qui proposent un savoir de vérité à partager, « augurent de la prochaine philosophia ».

« L’âge d’or » de la démocratie directe athénienne connaît une certaine apogée durant le règne de Périclès. La parole – logos – se voit libérée, mais cela n’empêche pas, chez un grand nombre, une certaine apathie que Périclès va combattre en instituant des rémunérations publiques pour quelques-unes des fonctions civiques. Cette pratique est dénoncée par Platon car elle transforme la politique en métier (p.131).

Lentement cet équilibre exemplaire réalisé au Ve siècle avant notre ère va se fissurer, « le dèmos, peu à peu, se fatigue de la vertu et se mue lentement en ochlos, foule bigarrée aux intérêts diversifiés et contradictoires, la corruption s’installe sur maints fronts et la politique se professionnalise à outrance » (p.140). Platon s’insurge contre cette anarchie intégrale où «personne ne veut obéir ; tous veulent commander ».

Telle est devenue l’Athènes démocratique, « celle qui a condamné Socrate, sans savoir vraiment ce qu’elle faisait », sauf qu’elle était persuadée de respecter le principe d’égalité entre tous les citoyens ; or par cet acte de condamnation « elle se fourvoie dans l’appréciation du bien politique et moral qu’est la justice. » La justice véritable est proportion, égalité géométrique. (p.151). Socrate est habité par la passion du Juste.

Platon et son proche disciple Aristote « examinent les conditions du meilleur vivre ensemble » : finalité de la politique, ce qui est pour Aristote « le bien proprement humain ». Pour cela l’éducation se tient au centre des préoccupations de deux philosophes grecs, comme elle le sera pour les successeurs anciens et « modernes » (p. 168). Pour Platon « l’éducation est vue comme ce qui parvient à élever la naturalité politique de l’individu humain jusqu’à la citoyenneté » (p.157).

Reste la question fondamentale à laquelle la philosophie grecque cherche à répondre et qu’elle transmettra au monde : est -ce, « pour l’homme fait pour vivre avec d’autres que lui », la loi naturelle ou les normes artificiellement sociales du politique, qui déterminent le vivre-ensemble ?

Fondation II : la république de Rome

Quoi qu’il en soit la politique est ce qui a trait au domaine public ; elle s’incarne, au VIe siècle avant notre ère, à Rome qui « expulse » ses rois et fonde la res publica : avènement d’un espace public de nature politique. La République s’étend à Rome sur six siècles de transformations sociales, d’expansions militaires et territoriales. Malheureusement, la République connaît en son sein des luttes fratricides qui font réagir, au Ier siècle avant notre ère, Cicéron, « fidèle disciple de ses maîtres grecs, Platon et Aristote ». Il reprend la critique platonicienne de la tyrannie du peuple (De Republica). « Il se pose en borne de rappel des vertus primitives de la République », il valorise la loi, seul « vrai lien de la société politique » ainsi que la sagesse, « apanage des meilleurs ». Cicéron a œuvré pour maintenir vivante la « chaîne sacrée » de la tradition par la tentative d’un retour aux commencements ; il n’est pas entendu et meurt assassiné en 43 avant notre ère au moment de l’installation au pouvoir d’Auguste Princeps. Ce dernier proclamera l’Empire de Rome – l’Empire d’Occident – qui connaîtra cinq siècles d’existence.

Fondation III : Rome, l’Empire et le christianisme

Si cette période voit resurgir la grandeur de Rome, ses conquêtes et son expansion territoriale, apparaît peu à peu une religion populaire : le christianisme, « perçue par les politiques comme un foyer possible de dissidences à combattre et à museler ». C’est le commencement des persécutions, en particulier sous Néron (37-68 de notre ère), ce qui n’empêche pas le christianisme de se répandre dans tout le bassin méditerranéen.

Au Ve siècle à Carthage, sur la terre africaine, province de Rome, domine la stature d’Augustin, qui réalise à lui tout seul le croisement culturel du paganisme et du christianisme. Le philosophe nourri par la tradition gréco-latine, après une jeunesse « païenne » se convertit, devient évêque d’Hippone et assiste, accablé, au déclin de l’Empire romain. Augustin est tiraillé par ce que vit la Rome chrétienne, attirée à la fois par les séductions du paganisme et par sa volonté d’instaurer une politique « pure ». Son immense ouvrage La Cité de Dieu relate implicitement les difficultés rencontrées, la lutte entre le Bien et le Mal pour chaque homme mais invite le peuple de Rome à opérer une conversion.

La voie « archéologique », celle des premiers commencements, qu’Augustin attribue à Platon, la voie du paganisme est porteuse d’une valeur indéniable, celle de « disposer au christianisme ». Ainsi Augustin reconnaît que Rome a participé, même pécheresse, à l’œuvre du salut : la preuve en est donnée par « la signification providentialiste accordée au sac de Rome de 410, orchestré par Alaric ». Le philosophe chrétien veut convertir le mal en bien. Il instaure la première philosophie de l’histoire. Il crée une « métahistoire » qui fait que « commencement et fin de l’histoire des hommes forment un cercle marqué du sceau temporel du retour, plus que du progrès : le commencement est le commencement premier, révélé, d’essence religieuse, celui de la création de l’homme et du monde » (p.237).

Rome, la ville-monde, la res publica pagana, témoigne des effets provoqués par le christianisme mais elle est aussi héritière de la sagesse grecque. Est-il possible de concilier l’enseignement chrétien et la sagesse du philosophe Socrate ?

Fondation IV : une ère nouvelle

La quatrième fondation étudie ce  « passage » à une ère nouvelle et cette métamorphose qui s’opèrent à Rome : l’émergence de la res publica christiana qu’Augustin espère de ses vœux. La République romaine est dans l’ignorance des Écritures  et de leur pratique ; elle ne peut adhérer à un universalisme d’amour (agapè) présenté par l’apôtre Paul : « ni Juifs, ni Grecs, ni Barbares » et dont le Christ ressuscité est le fondateur. Il s’agit d’un retour « revolutio », non vers les origines de la république, mais vers « l’auteur de toutes choses ». Paul le rappelle dans l’Épître aux Romains (XIII, 1-2) : tout pouvoir repose sur la transcendance divine. Une seule Loi : « Tous frères ». La charité – agapè – n’est-elle pas « la loi dans sa plénitude » (Romains, XIII, 10) ? (p.291)

Si ce récit des quatre fondations débutait avec le philosophe Socrate, il se termine avec Paul, apôtre chrétien. L’un et l’autre « constituent deux figures de proue dont l’universalisme du sujet est sans doute l’axe de référence le plus fécond qui les relie à jamais » (p.300).

Anne Baudart, dans ce nouvel ouvrage, nous ouvre à un horizon plus large en faisant dialoguer la philosophie politique chrétienne et la philosophie politique païenne. C’est ce lien nouveau qui renaît sous la plume de l’auteur et qu’avait su  faire en son temps « Paul de Tarse, le converti, en faisant la part belle aux vertus grecques ». Un nouvel universalisme, de facture spirituelle, prend corps dans l’histoire des hommes.

Notes

1 – Anne-Marie Liger : enseignante en mathématiques et sciences physiques en Lycée de 1963 à 1990, fondatrice d’un Centre de Recherche Pédagogique (CERM – Centre d’Enseignement et de Recherche des Méthodes).

2 – Anne Baudart, Naissances de la philosophie politique et religieuse, Paris : Poche-Le Pommier, 2016, 2e édition revue et augmentée. La 1re édition (Paris : Le Pommier, 2006) était intitulée Naissances de la philosophie politique. Athènes, Rome.

© Anne-Marie Liger et Mezetulle, 2017.