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La psychiatrisation des dissidents de l’islam (II) par S. Elmansour et Q. Bérard

Seconde partie

Seconde partie de l’article de Quentin Bérard et Sofia Elmansour.

Lire la première partie

Sommaire de la seconde partie

4 – Biais ego-idéologiques

Conclusion

Notes

4 – Biais ego-idéologiques

De ce fatras se dégagent, tout de même et tant bien que mal, quelques traits saillants, thèses frappantes, élé­ments de conclusions, que l’auteur, loin de démontrer, plaque simplement sur, et veut benoîtement faire avaliser par, une réalité couchée dans cet inconfortable lit de Procuste.

Tous les apostats ne mouraient pas, mais tous étaient frappés par la maladie mentale

Venons-en à la très grande affaire de Sonya Zadig, thérapeute se décrivant elle-même dans le forum du Cercle comme « se tenant au chevet des apostats », ayant envisagé d’intituler son livre « Apostats sur le divan » et in­titulant une partie de sa conclusion « du Discord au divan »  : l’apostasie nous plongerait dans un tel vide que nous devrions, tous et surtout toutes, consulter un thérapeute, notre cas devenant une affaire « de santé publique ». Ainsi le mot « souffrance » apparaît dans le livre pas moins de 79 fois quand « bonheur » y fait 3 apparitions et « joie » à peine une fois Bref, « ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ».

Précisions préliminaires : il n’est pas question ici de nier les troubles psychiques engendrés par l’immigration sur plusieurs générations (on notera l’impressionnant silence de l’auteur sur la prévalence des troubles psychiques chez les immigrés en général, pourtant largement documentée1), par l’acculturation, par l’islam lui-même, par l’époque actuelle et ses multiples dynamiques psychogènes, ni même les spécificités de l’apostasie : les apostats d’ici n’ont atten­du personne pour proposer spontanément des « soutiens psy » à ceux qui en ressentent le besoin, et le « Cercle des apostats » a ouvert depuis bien longtemps un salon en ligne « soutien psychologique »2, où il faut le dire, personne n’a jamais vu Dr. Zadig3. Précisons enfin que les auteurs de ces lignes ne sont en rien étrangers aux démarches thérapeu­tiques ou psychanalytiques.

Mais ce n’est pas ce dont parle Sonya Zadig : elle décrit les apostats comme enfermés ad vitam aeternam dans une enfance traumatique – quel que soit le degré d’imprégnation par l’islam et d’assimilation à la culture occidentale – et, conséquemment, incapables de devenir par eux-mêmes sujets (rappelons qu’il est question ici d’individus qui ont rompu de leur propre chef avec une des idéologies religieuses les plus aliénantes de l’humanité). Ainsi, « La clinique des Apostats se révèle paradigmatique de l’échec de la symbolisation des traumatismes vécus par ces sujets. Les patholo­gies qui en découlent sont souvent des pathologies narcissiques-identitaires, qui mettent en difficulté la fonction subjectivante du moi » (p. 134) ; « empêchés de faire aboutir la transformation par laquelle l’individu se fait sujet et se reconnaît lui-même dans sa façon de donner sens au réel. Les Apostats restaient sur le seuil. » (p. 24) ; « ils sentent un amoindrissement, voire une destruction de leurs ressources psychiques ainsi que de leur capacité à s’en sortir par eux-mêmes » (p. 82) ; « Il va sans dire que l’état psychique de la population étudiée est cliniquement inquiétant » (p. 159-160) : « impasse psychique » (p. 160) ; « De lourds dégâts psychiques » (p. 201) ; etc.

Parallèlement, l’auteur n’en étant plus à une contradiction près, nous aurions néanmoins suffisamment de conscience de nous-mêmes pour dire cette supposée perte d’identité totale dont nous souffririons après avoir apostasié : « les Apostats disent souvent qu’ils ne savent plus qui ils sont depuis qu’ils ont laissé leur religion et qu’ils se rassemblent dans le Cercle pour se sentir entendus voire existants » (p. 164) – bel exemple d’introspection personnelle de la part de personnes incapables de se subjectiver. Et il y en a d’autres, comme cette apostate dont Zadig dit  qu’ en « coupant les liens avec une famille pathogène et avec l’islam, Wassila s’institue en tant que sujet séparé et auto­nome, afin de se reconstruire en dehors des identifications abîmées de ses ascendants » (p. 93); cette autre qui admet que « Sortir de l’islam m’a libérée, réussir à « réussir », comme je l’ai fait, me libère aussi » (p. 120) ; ou encore ici : « j’ai réussi à me créer une identité, car je ne veux plus me définir par rapport à un clan ni à une religion. » (p. 70) ; etc.

Le summum de la confusion est atteint à l’occasion de la seule référence faite à notre travail (p. 72-74), où Sonya Zadig cite, certes sans titre et sans le lien internet permettant de le consulter4, non pas un texte écrit par nous, mais un entretien où nous recueillions en 2020 la parole de Gabriel, travailleur social dénonçant les violences sexuelles en banlieue commises et subies par des mineurs ou de très jeunes adultes, d’une sauvagerie inouïe mais couvertes par les idéologies « décoloniales », islamistes et communautaristes5 (dont il n’est fait ici aucune mention). Zadig analyse : « Aussi ces adolescents en errance symbolique oscillent-ils entre dépression et excitation. L’affirmation de l’identité musulmane ou apostate n’est-elle pas, dans ces conditions, une autre manière de bricoler ce que Lacan appelle un nom du père ? ». Oui, nous avons bien lu : l’auteur englobe dans cette anomie ceux qui ont quitté l’islam (à cause de l’âge d’Aïcha, souvenons-nous) et les violeurs de mineures. Plus loin (p.74), les apostats ne sont plus bour­reaux, mais victimes de violences comparables : « Dans son enquête, Gabriel décrit des expéditions punitives et des règlements de compte, ainsi que des viols en réunion sur les filles et les garçons. Pour lui, l’omerta autour de ces questions est une « manière d’acheter la paix sociale et sexuelle ». Les témoignages des Apostates vont dans ce sens : la dérégulation du cadre avec la disparition de la figure symbolique du père et de celle de l’État qui s’y substituait, dé­trôné par la crise des institutions. ». Rien de bien spécifique aux apostats, donc, à présent placés sous la même enseigne d’un délabrement de nos sociétés qui ne différencie en rien croyants, athées, apostats, agnostiques, etc. Plus loin, et dans des termes très similaires, ces mêmes apostats souffrent d’être pris, comme beaucoup, dans les rets mortifères des réseaux sociaux, cause de troubles psychiques – mais qui ne leur sont propres en rien.

Que l’arrachement à un dogme qui a structuré une existence comporte, pour ceux qui y ont intimement adhéré, son lot de souffrances, cela fait peu de doute, et la nécessaire reconstruction peut exiger, ou pas, une dé­marche thérapeutique. Mais, même sur ce terrain-là, comment un psychologue réellement en contact avec ce milieu peut-il passer à côté de l’autre face de l’apostasie, fût-elle éminemment douloureuse : cette extraordinaire vitalité, la connivence immédiate et la solidarité profonde qui relie ces inconnus à des milliers de kilomètres ? N’importe quel observateur, simple spectateur ou auditeur de leurs témoignages, échanges ou confrontations, ne peut qu’être frappé par la puissance et l’omniprésence de cet humour jubilatoire et libérateur6 qui ne cesse de tourner en dérision, et de l’inté­rieur, les grises bouffonneries des bigots. Et personne ne peut être insensible à la maturité et à l’inévitable gravité de ceux qui traversent ou ont traversé ce qui sera sans doute le plus grand deuil de leur vie, celui, précisément, de la vie éternelle dans l’au-delà mais aussi celui, ici-bas, d’une vie familiale, sociale, voire profession­nelle, marquée du sceau du sens – sans que personne ne puisse dorénavant leur « ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? » (Alexis de Tocqueville). De tout cela, on cherchera trace dans le livre de Sonya Zadig. Identiquement, parmi les postures existentielles qui émergent après l’apostasie reviennent de manière constante, par exemple, à la fois la notion de soin et de protection de l’autre et l’exercice de la raison comme celui de la responsabilité comme axes centraux du comportement – le contraste avec celui de notre enquêtrice est sans doute pour beaucoup dans la réception de son livre au sein du Cercle des apostats.

Culpabiliser les mères pour dédouaner l’islam

Ce « flou » n’est pas accidentel, il est structurel. Partout dans le livre enflent le discours victimaire et le parti-pris si vendeur du trash-doloriste, sans que le lecteur cerne de quoi ces apostats seraient victimes, et la gêne le saisit lorsque, en filigrane, le travail de Zadig semble charger les mères pour… exonérer l’islam.

D’abord, ce sont essentiellement les apostates qui sont victimes, victimes absolues, et de bout en bout : « L’apostasie au féminin est un séisme identitaire, utilisé pour masquer une défense projective ainsi qu’une crise de soi qui ne dit pas son nom. L’affranchissement de ces femmes est aussi une subjectivation nécessaire d’autant plus que les violences subies dans l’enfance et l’adolescence laissent des traces définitives sur leur santé mentale. » (p. 48). Loin de nous la volonté de minimiser les violences envers les femmes mais il s’agit ici visiblement d’une obsession de l’auteur qui lui fait par exemple généraliser « le rituel du cadenas », (p. 54), pratique très peu documentée et sur lequel il n’existe au­cune donnée statistique, ce qui ne l’empêche pas de le qualifier de « très répandu au Maghreb » (p. 51), tout en passant sous silence une réelle mutilation génitale autrement plus répandue en islam : la circoncision7. Le mot apparaît dans deux témoignages, dont celui d’Ali qui l’évoque d’ailleurs explicitement comme une « castration » (p. 151) – étrange silence, ici, de la psychanalyste.

Quoi qu’il en soit, dit Zadig, « la plupart des Apostates témoignent de difficultés ou de troubles sexuels » (p. 102) qui nous empêcherait d’avoir accès à l’érotisme et même à la féminité. Mais l’islam ne serait pas en cause, pré­cise-t-elle, puisque « À l’inverse de la religion chrétienne, la sexualité n’est pas uniquement à visée procréative, mais peut aussi être source de plaisir, si elle est réalisée dans un cadre marital. » p. 109 (étonnant car le plaisir peut être uniquement réservé aux hommes, qui ne refusent donc en rien l’érotisation du corps féminin mais les réservent à leur propre jouissance, comme en atteste le fait de sexualiser les mineures en les voilant.). Les apostates sont en réalité victimes, castrées non par la religion mais par leurs mères qui « sous couvert d’islamité et de pudeur » , « barrent la route à l’émergence du féminin chez leurs filles » (p. 102), au point d’être la cause première de leur apostasie : « À entendre les témoignages des Apostates, le travail de différenciation d’avec la mère est souvent projeté sur la religion. Rompre avec la religion, c’est avant tout se différencier de la mère » (p. 103). Que la mère joue un rôle trop souvent négligé dans l’exercice de la répression religieuse familiale, cela semble clair – Zadig en fait une idée fixe (qui lamène à falsifier les entretiens en ce sens, cf. supra) et la rend hermétique à cette si particulière mais si évidente solidarité des femmes maghrébines qui s’exprime dès que l’une d’elles est sous le joug de l’injustice d’un homme, y compris d’un mari ou d’un père. Nos mères peuvent et sont parfois très complices de leurs filles, formant une alliance contre le père, tissant une solidarité féminine que l’auteur évoquait pourtant dans ses auto-fictions.

Mais il semble que là le principal, c’est que les apostats souffrent, doivent souffrir, d’« un inextricable conflit psychique, qui n’a que très peu à voir avec la religion » (p. 159). D’ailleurs, précise-t-elle étrangement, ce n’est pas la sortie de la religion qui crée le conflit, mais sa publicité : « Mais c’est un vacillement psychique qui les attend, lequel ne se produit pas quand ils sortent de l’islam mais quand ils affichent et déclarent leur éloignement. » (p. 195).

Les apostats victimes… de la France

Étrange antienne également, le ressentiment anti-France, particulièrement obsédant pour l’auteur au point qu’il est à l’origine du livre lui-même : « Alors pourquoi écrire un livre sur les Apostats ? pourquoi revenir à ce thème de l’islam après tant d’années de travail analytique et de prise de distance avec une histoire qui n’est plus mienne ? L’actualité de l’islam en France s’est invitée à ma table à mon corps défendant. Au bout de quarante années en France, je suis encore assignée à une identité que je réfute. Il y a comme une synonymie systématique entre arabe et musulman, ou maghrébin et musulman […] La confusion courante en France entre les deux registres a sûrement été à l’origine de mon intérêt pour les « Apostats ». » (p. 22)

Les apostats seraient donc victimes de la France (qui les ignore), de son régime (qui néglige ses « enfants »), de ses habitants (racistes qui ne comprennent rien), ce qui permet à l’auteur de renvoyer dos à dos l’Oumma et la République : « Les Apostats disent subir une double peine, d’un côté la souffrance d’avoir abandonné par nécessité subjec­tive ce qui les a déterminés […] et de l’autre la non-reconnaissance de leur « transgression » par la population géné­rale en France, qui continuera à voir en eux des « musulmans » » (p. 30-31). Ainsi, « À être ainsi coincé entre deux fins de non-recevoir, d’un côté le refus de l’oumma de s’ouvrir à la différence et d’accepter que ses enfants puissent s’émanciper, de l’autre une certaine population qui semble avoir tout intérêt à ce que les enfants adoptifs de la Répu­blique s’en tiennent à une logique religieuse et culturelle qu’eux-mêmes jugent mortifère ne peut qu’accentuer le désarroi des Apostats. » (p. 220). Désarroi mais « colère », aussi, « à l’endroit de l’État français » qui serait « partagée par la plupart des Apostats de cette enquête » (p. 86) à cause de cette « obstination douteuse à nous assigner à de­meure » (p. 219). Affirmations étonnantes qu’il est bien difficile d’entendre sur le Cercle des apostats et pour cause : chacun d’entre nous sait très bien l’offensive musulmane millénariste à laquelle est soumise notre pays (l’Europe en­tière, même, sinon quatre continents sur cinq) et son cortège quotidien d’intimidations, de brutalité, de terreur, de vio­lence à travers notamment l’accusation performative d’islamophobie qui court les établissements scolaires comme les bureaux d’entreprises, les commerces comme les lotissements d’habitation, les réseaux sociaux, etc. Sonya Zadig s’in­terroge, avec une candeur que l’on espère simulée : « Pour quelle obscure raison un citoyen français d’origine nord-africaine serait-il, de facto, musulman ? » (p. 219) – peut-être, risquerions-nous, à titre de pure spéculation, pour la même « obscure raison » qui fait que l’écrasante majorité des musulmans citoyens français est d’origine nord-afri­caine ? La même se plaît à rapprocher la position des apostats de celle des harkis, les deux entretenant, selon elle, un « rapport aussi ambivalent que souffrant à la France » (p. 91), sans voir que c’est chez les harkis que l’on trouve le plus d’attachement à la France au point d’avoir été un socle électoral dès les premiers pas du Front National.

Cette étrange posture de l’auteur prend un relief particulier lorsqu’on réalise que Daniel Sibony, son préfa­cier, avait parfaitement décrit8, sous le terme de culpabilité narcissique, cette manière perverse dun certain dis­cours occidental à se rendre coupable de tout, de manière à déresponsabiliser le monde entier, et qu’un discours notam­ment musulman, non moins pervers, accompagne parfaitement en développant un complotisme victimaire com­plémentaire. Les apostats échappent à ce dernier : Zadig semble les y rappeler avec une malsaine insistance, tout comme elle enjoint tout Français à se sentir responsable des affres propres à l’univers arabo-musulman.

L’apostasie, une impasse

Plus troublant encore : une tonalité se dégage des propos de Sonya Zadig tendant finalement à rendre vaine toute tentative de sortie de l’islam, soit que celle-ci ne se dégage jamais réellement de sa gangue religieuse, soit que l’apostat retombe ou en recrée un substitut.

Ici encore, apportons les précisions indispensables : nous sommes les premiers, et cela nous est suffisamment reproché, à Lieux Communs, à pointer les déterminismes ethno-culturels (notamment en réactivant cette notion clef pourtant disparue de « type anthropologique »9), la reproduction des logiques religieuses au sein même des mouvements athées (le mar­xisme comme « quatrième monothéisme »10), la saturation contemporaine du champ de la pensée par les idéologies, y compris de la consommation, et la tendance immanente de la psyché humaine à se clore dans la toute-puissance de la pensée magique11. Mais, et c’est au fondement même du sens de notre engagement, la possibilité existe et reste tou­jours au moins en puissance, d’une émancipation, dune autonomie aussi bien individuelle que collective et qui, par défi­nition, détermine d’elle-même sa propre voie. Ce n’est pas ce que fait Zadig, ici encore, qui enferme l’apostat dans une impasse – par elle construite – pour ne lui offrir comme porte de sortie que le divan.

Ainsi «[…] à trop vouloir se définir en négatif par rapport à l’islam, [ils] finissent par s’y identifier à rebours. » (p. 29) – mais l’on voit mal, effectivement, un dissident quelconque ne pas se poser et se définir en rupture profonde de ce qu’il a refusé, au nom, a minima, d’une partie de lui-même. Pourtant : « À trop définir l’individu qui y adhère par sa seule qualité d’Apostat, il y a un risque que l’apostasie ne devienne un symptôme, le symptôme de celui qui cherche à recréer une contre-oumma [communauté islamique] en prenant l’apostasie comme nouvelle identité » (p. 226). De même : « À trop s’identifier aux histoires de vies des uns et des autres, le risque de se noyer « encore » dans une identité collective pourrait à terme bloquer le passage au Je singulier. Sans doute le Nous apaise-t-il l’angoisse de sépara­tion qu’ils ont tous vécue douloureusement et sur un mode abandonnique, mais il devrait rester une aire de repos, être un chemin aussi nécessaire que provisoire avant de passer au Je. Sinon le rapport à sa propre vérité et à la singularité du désir risque de disparaître sous le Un d’une nouvelle identité. » (p. 149). Et on apprend que le collectif, tout comme l’identité, ne peuvent qu’être de nature religieuse, c’est-à-dire empêcher l’émergence du sujet, ; alors que le collectif comme l’identité, s’ils sont discutables et discutés, sont bien entendu la condition sine qua non de l’institution de l’individualité.

Plus fondamentalement, l’apostasie contemporaine et bien plus encore les collectifs d’apostats constituent une démarche politique, au même titre que les dissidents des totalitarismes ou des échappés de sectes (l’islam se situant à mi-chemin), c’est-à-dire visant une organisation de la société où leur combat devient celui de tous contre l’obscurantisme, la superstition et l’hétéronomie. Loin de constituer une « oumma à l’envers » comme le répète une Sonya Zadig soucieuse d’enfermer ces libres penseurs un peu trop affranchis, les milieux apostats pourraient recevoir la critique exactement inverse : plutôt que de se constituer en noyau de sens de type religieux, le risque semble bien plus qu’ils fassent fonction, de facto, de « sas de décompression », passage obligé permettant à l’individu ex-endoctriné d’intégrer la société « normale » sans rien en contester et sans démarche politique, devenant de ce fait un rouage à part entière, n’entravant, au fond, en rien le développement de l’islam en son sein et servant même de caution « dissidente » mon­trant la libéralité du message mahométan12.

Islam is not the problem

Au fond, même si des formulations contraires émergent, les apostats n’abandonneraient pas l’islam mais « une culture teintée de religion » (p. 216) – sans que, rappelons-le, le mot « assimilation » n’apparaisse une seule fois.

Zadig le dit et le répète : les apostats parlent de l’islam, en parlent mal, en parlent trop, en parlent tout court et devraient cesser d’en parler : « Sortir de la oumma pour en créer une autre en miroir inversé est aussi une façon de res­ter dans l’hétéronomie qu’ils ont voulu quitter. D’ailleurs, la colère et la révolte des Apostats et l’implication militante dans « la cause » sont une interlangue nécessaire (langue intermédiaire) qui ne coïncide pas encore avec celle qu’ils ont à acquérir, c’est-à-dire la leur propre. » (p. 228). Et c’est ainsi toute la dimension politique, militante du mouve­ment des apostats, que l’auteur se trouve incapable de saisir, cherchant à «  []comprendre les mécanismes incons­cients et conscients qui avaient poussé les Apostats à s’organiser en « Cercle » et à faire d’une simple affaire privée, celle de cesser de croire, une affaire publique voire une affaire d’État » (p. 23). En bonne psychanalyste incapable de saisir le social, elle s’étonne ainsi que ceux qui sont « sortis de l’islam au péril de leur vie », comme elle a sous-titré son ouvrage, puissent se sentir pris dans une lutte politico-idéologique existentielle, derechef rabattue sur une bien com­mode « conflictualité psychique » : « L’utilisation du champ sémantique de la guerre est assez courante dans le dis­cours des apostats masculins. La récurrence des métaphores militaires dans le récit de l’Apostat Kaffir et de bien d’autres confirme qu’il s’agit là pour eux d’un combat à la vie, à la mort. « Vaincre ou périr ! » « Ils ne passeront pas. » « Il faut les dominer ! ». La conflictualité psychique impose cette dimension agonale [sic], telle que la violence s’inter­prète comme un moment de rage narcissique. » (p. 163-164).

Et c’est ainsi que les apostats animant des chaînes YouTube, cumulant des milliers de vues, se retrouvent en position de seigneurs de guerre, nouveaux prophètes, despotes narcissiques et intéressés (sur le modèle mahométan ?)  : « En effet, ces nouvelles figures « prophétiques » sont en réalité le produit d’une société soumise au culte de la jouissance éphémère immédiate ; elles entretiennent chez les jeunes apostats, dont l’identité post-apostasie semble se construire péniblement, une image narcissique idéalisée et une obsession de faire parler de soi. Le narcisse contemporain, fruit d’un schéma mercantile et d’une société hyperconnectée, risque de nuire à la « cause » des Apostats. ». Ain­si, « la tendance au sein du mouvement des Apostats à prendre pour modèle des narcisses sacrés influenceurs est pré­judiciable. » (p. 225). Quiconque a déjà visionné ne serait-ce quune seule des vidéos de cette quelque dizaine de mi­litants constatera que le rapport narcissisme / talent est inversement proportionnel à celui dont fait preuve Sonya Zadig, qui semble ne voir que des rivaux dans ces véritables érudits de l’islam. Ainsi, ce passage particu­lièrement révélateur concernant Majid Oukacha13, un des premiers apostats français au travail public (cf. supra) et poussé à déménager régulièrement : « Pour des raisons que j’ignore, [il] n’a jamais daigné répondre à mes messages et m’a royalement « ghostée ». Je rapporte cette absence de réaction au fait que certaines personnalités numériques préfèrent ne pas partager « la célébrité » et ont peur de se faire dérober les millions de « vues » garantes d’un appui narcissique influent. » (p. 224). L’aigreur du ton est à mettre en regard avec la campagne promotionnelle de Mme Za­dig, très loin de tout narcissisme comme chacun peut s’en rendre compte puisqu’il est difficile d’échapper à son image alors que la plupart des militants de l’apostasie en France sont sans visage, y compris parmi la plupart de ces « youtu­beurs », et pour cause.

Quoi qu’il en soit, ils sont nombreux à identifier la démarche de Sonya Zadig à celle du discours officiel musulman qui considère que ces « égarés », s’ils s’obstinent à s’éloigner du troupeau, devraient au moins avoir la décence de ne plus parler si fort de leur dissidence.

Zadig est la solution

L’auteur, de loin en loin et presque à contrecœur, laisse percevoir qu’elle s’est tout de même confrontée à un groupe vivant, au sein duquel elle découvre une « solidarité intra-groupale » qu’elle admet être pour elle « une leçon de vie » – en quoi ? mystère. Le rite d’entrée dans le forum du « Cercle des apostats » la fait même se découvrir, en creux, peut-être plus musulmane qu’elle ne le pensait, elle que son préfacier présente comme un modèle exceptionnel d’émancipation : « On me demanda donc de dire que j’atteste qu’Allah n’existe pas et que Muhammad n’est nulle­ment un prophète pour me retrouver soudain Apostate parmi les Apostats. Je l’ai dit, mais à grand-peine, ce qui est très étonnant pour quelqu’un qui n’a jamais cru en Dieu. »14 (p. 25).

Mais elle ne fera finalement que survoler de très haut cet univers, et son voyage immobile ne sera qu’une suite de selfies en safari, ego-trip opportuniste. Mais, pour autant, il ne peut s’agir de laisser à d’autres la conquête de cette Terra incognita qui se refuse à tenir toute entière sur un divan : ces « enfants perdus de la répu­blique », « enfants adoptifs de la France », « enfants abandonnés de la République » « enfants de la modernité » ou « élevés dans la culture occidentale » auraient bien besoin de parents, d’une mère d’ailleurs, mais bienveillante. Cela tombe bien : Sonya Zadig est là, elle est prête : ce sera elle.

Nous aurions tous en nous une grande colère et exprimerions « tous [] avec force [] un sentiment subjectif « d’abandon », qui serait en fait « une demande de reconnaissance et de protection » (p. 74). Et donc, bien sûr, « Derrière la colère largement partagée par les ex-musulmans, il y a une demande de pretium doloris [dommages et intérêts pour la souffrance subie] » (p. 87). Cela, Sonya Zadig, est prête à s’y engager : demander des comptes au nom des apostats. Demander à quoi, à qui ? À l’islam, pour l’embrigadement, la terreur et l’aliénation ? Aux imams et à leurs confréries ? Aux petits ayatollahs familiaux, aux caïds de fratries ou aux oulémas de halls d’immeubles ? Certes non. Bien plutôt, on l’a vu, à l’État français, à la République, à la France et aux Français coupables de ne pas avoir déjà octroyé un statut particulier aux apostats – ce dont, à notre connaissance, il n’est jamais fait état chez les premiers intéressés15. Peut-être est-ce là, d’ailleurs, le sens ultime des Enfants perdus de la République…, bien au-delà des idiosyncrasies de son auteur : rendre visible et acceptable une apostasie en en faisant un statut ad hoc, entérinant l’instauration d’un régime social cloisonné entre communautés, religions, clans, corporations et particulari­tés, régime éminemment impérial tel que l’islam historique rêve de régenter à mesure qu’il l’étend au monde entier16.

De toute façon, « Au-delà du cercle, il leur faut pourtant consentir à dire quelque chose de leurs souffrances à un spécialiste de la chose psychique. » (p. 241). Pourquoi pas ? Notons que cela pourrait même fournir la matière d’un autre ouvrage et, cela tombe bien, Sonya Zadig herself annonce dans un nouvel appel à témoignage son projet d’écriture d’un prochain livre consacré aux femmes apostates « qui ont souffert dans leur corps, dans leur désir, dans leur sexualité » dont elle confie derechef le titre : « Apostates, corps en lambeaux »17.

Léger problème, que l’on ne fera que soulever, en passant : le passage de Sonya Zadig dans le milieu apostat a laissé des traces non seulement humainement douloureuses mais aussi dévastatrices pour l’image de la psy­chanalyse elle-même puisqu’elle n’y a respecté ni la parole ni l’intégrité morale des personnes, ni la moindre rigueur intellectuelle. Intervenant dans un milieu largement adepte du rationalisme, voire du scientisme (et pour cause !), et le sachant pertinemment, elle semble être d’elle-même entrée dans le rôle du charlatan. C’est donc tout naturellement que des apostats font appel à des militants anti-psychanalyse pour la démasquer (« Alerte Santé – La FreudoScience nous a infiltré » [sic]18). Écœurant ainsi les apostats de (ce que nous pensons être) une ressource pour l’émancipation, Zadig est donc parvenue à totalement discréditer la démarche analytique en son nom même. Cela ne laisse pas d’interroger.

Il n’y a qu’une apostasie et Zadig est son prophète

Tout ces biais ont-ils un sens ? Il semblerait que la clef de voûte de toute cette construction soit l’aveuglement de Sonya Zadig aux différents types d’apostasies. Elle ne s’intéresse qu’à l’apos­tasie issue de souffrances aiguës (qu’elle aiguise si besoin, on l’a vu) et conséquemment ne veut et ne peut voir qu’elle. Et cette dernière concerne surtout, sans surprise, ceux qui ont été très religieux (ce qu’elle fait mine de découvrir a posteriori). Nulle part l’auteur ne semble entendre qu’il soit possible de quitter l’islam sans la douleur de la chair (ceux qui ont fui brutalité, violence et terreur) ou la torture de l’esprit (ceux qui sont allés jusqu’au bout de la théologie, ab absurdo). Exit, donc, l’apostasie normale, banale, celle qui découle naturellement de l’assimilation à la société française – les athées « de fait » pourrait-on dire. Ces dissidents de « l’islam-couscous », de la foi du charbonnier, de la religion routinière sont pourtant légion, sans doute bien plus nombreux que les autres, quoique plus discrets, et à raison, en tout cas nullement absents des cercles d’apostats dont l’auteur a fait son vivier, mais dont aucun ne semble avoir été digne de figurer dans son « analyse ».

Si cela avait été fait, son optique aurait basculé : l’apostasie ne serait plus, ici, qu’une modalité de l’assimilation – terme remarquablement absent de l’ouvrage – et tous les biais qui suivent y auraient été salutairement relativisés en même temps que beaucoup de confusions dissipées. Point aveugle d’autant plus intrigant qu’il concerne l’auteur elle-même, dont la réflexivité toute psychanalytique semble ici mise à mal, elle qui dit s’être installée seule en France, avec l’accord de ses parents, dès ses 16 ans à la fin des années 1980, et qui a tant de difficulté, peut-être pour cette rai­son, à se reconnaître elle-même « apostate », rejoignant, une parmi tant d’autres, la cohorte d’égaux qui l’ont précédée et qui lui succéderont.

Conclusion

Notons ici ce que nous pensons être les enjeux de l’apostasie, et qui découlent de ce qui précède. En quittant sa croyance mahométane pour l’athéisme, l’apostat contemporain fait en réalité, qu’il le sache ou non et où qu’il soit, un saut civilisationnel, un changement de centre de gravité qui lui fait embrasser l’Occident avec pour conséquence une modification radicale de sa vision du monde.

Mais la question, parmi quelques myriades d’autres, est : quel Occident ? Car une de ses singularités civilisationnelles est qu’il relève d’une double dynamique. La première, sans doute la plus exceptionnelle dans l’histoire, est celle de l’émancipation individuelle et collective, la marche qui va, depuis presque mille ans, de l’affranchissement des villes à la Renaissance, des Lumières aux révolutions classiques et aux mouvements ouvriers, avec son cortège d’inno­vations techniques, médicales, artistiques, sociales, scientifiques ou philosophiques. L’athéisme appartient à ce monde, au point qu’il en est l’une des définitions, l’une des plus courtes et des plus radicales formulations de l’autono­mie individuelle et collective et vers lequel doit être naturellement porté l’apostat. Le refus de Dieu n’est pas une opi­nion, ni une croyance, ni un pari : c’est le refus de l’hétéronomie, d’une loi imposée depuis un ailleurs inaccessible, un sa­cré inquestionnable et un sens pré-donné. C’est donc le refus du principe religieux en lui-même, refus de ses substi­tuts idéologiques – difficile de ne pas voir dans le marxisme et ses dérivés un quatrième monothéisme –, refus de toute clôture de signification et adoption de la pensée critique, de l’interrogation illimitée, de la délibération rationnelle en son for intérieur ou dans l’agora – et aussi acceptation fondamentale de la finitude de la vie terrestre, du tragique de l’existence humaine, du chaos du monde et de l’irrémédiable de la mort. Voilà l’imaginaire civilisationnel occidental, la matrice cultuelle européenne, le continent de pensée sur lequel l’apostat, souvent sans le savoir, pose un pied19.

Mais l’autre pied se pose, au même moment, sur ce même rivage mais sur cet autre versant de l’Occident, bien plus attrayant et bien plus mondialisé, qui utilise cette créativité historique à des fins bien plus traditionnelles de domination, mettant à disposition des mentalités transhistoriques les moyens démultipliés de la modernité : c’est le fan­tasme de la réification, de la la maîtrise totale et de contrôle absolu tels qu’ils se sont déployés ces derniers siècles, ac­célérant sans cesse l’inflation technologique, la marchandisation de la nature et de la manipulation de la société, la concentration des pouvoirs ou, plus concrètement, l’alliance de la société de consommation, du divertissement perma­nent et de l’irresponsabilité généralisée. Cette fuite éperdue de la condition humaine est à la fois tellement sophistiquée et tellement fragile qu’il n’est pas difficile de voir la religion se présenter comme recours, parangon de profondeur et de sa­gesse face à la génération Snapchat, TikTok ou Netflix.

Dans cet Occident qui oublie son propre projet universel, de plus en plus archipellisé, les apostats ne seront-ils que des transfuges culturels de plus, venant alimenter la fuite en avant de la mégamachine mondialisée qui sécrète sa propre destruction ? Ou apporteront-ils de quoi faire renaître ce projet d’autonomie qu’ils ont choisi et qui les constitue désormais existentiellement, à la lumière de leur triple identité qui les voit à la fois marqués par l’une des croyances les plus régressives que l’humanité ait connues, dissidents ontologiques de ce proto-totalitarisme contemporain et, bien sou­vent, acculturés d’origine afro-maghrébine héritiers de cette double culture si ambivalente20 ? Personne ni rien ne peut ré­pondre à leur place.

Et, précisément : les apostats, ceux du Cercle comme tous les autres, essaient, explorent, tâtonnent, ils cherchent des principes, des idées, des modes d’organisation, ils expérimentent des pensées, des outils, des ethos, comme tant d’autres, comme les Gilets jaunes, comme les « indignés » avant eux ou les insurgés des soulèvements arabes, grecs ou espagnols de 2011 ou d’Iran aujourd’hui. Ces espaces de recherche collective sont vitaux et particulièrement aujourd’hui où règnent en maîtres la confusion idéologique, l’illusion politique et l’amnésie historique. Ayant perdu les ré­flexes des mouvements ouvriers et des milieux populaires du siècle dernier contre la récupération, les démagogues et les psychopathes, il leur faut du temps. C’est ce que leur refusent les idéologues plus ou moins narcissiques qui plaquent leurs désirs dérisoires sur une réalité en construction, entravant leur auto-institution collective, processus lent de maturation rendu d’autant plus laborieux qu’il s’inscrit dans une société en plein délabrement. En leur apportant, tels des missionnaires ou des illusionnistes, qui la bonne parole, qui la bonne conscience, qui les bons et les mauvais points, ils provoquent abcès de fixation, clivages artificiels, alternatives infernales et, bien souvent, désorganisation, dispersion voire dislocation – bref : stérilisation du corps social.

Finalement, tous les points soulevés dans le présent texte convergent pour dénoncer les mécanismes de désamorçage de la dynamique de dissidence politique des apostats. Derrière, on décèle les tendances lourdes de l’époque. Celles-ci prennent un sens très particulier une fois remises dans un contexte d’épuisement de la modernité occidentale, c’est-à-dire la fin des peuples délibérant et visant l’auto-organisation, acteurs de leur histoire et nourrissant de mille manières la créativité sociale dans ses dimensions politique, intellectuelle, artistique ou scientifique. Nous assistons ainsi à l’institution pro­gressive d’une société culturellement émiettée en autant de minorités, instaurant des statuts particuliers aux différentes communautés en concurrence qui quémandent à un État arbitraire prébendes et octrois – soit le règne des tribus et de l’empire21.

Voilà, nous semble-t-il, un des enjeux civilisationnels que soulève, qu’il le sache ou non, celui qui apostasie.

Lire la première partie

Notes

1 – Cf. Favard. T & Dealberto M.-J., « Risque accru de schizophrénie et de psychose chez les immigrés. Données françaises », L’Information psychiatrique 2015 ; 91 : 118-28. URL : https://stm.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2015-2-page-118

2 – Soutien que propose également l’association MELP (Mouvement pour l’émancipation et la liberté de pensée), URL: https://www.melp-asso.org/nos-actions_1/soutien-aux-personnes

3 – Sur le Discord du Cercle des apostats, S. Zadig n’a posté, en tout et pour tout, que quatre messages d’auto-promotion de ses écrits sans jamais participer à aucun échange, allant même jusqu’à faire relayer par d’autres membres ses appels à témoigner

4 – Lieux Communs, brochure n°27, Pulsions d’empire. Poussées impériales dans les sociétés occidentales, novembre 2022. URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1110-Parution-de-la-brochure-no27

5 – « La paix sociale sexuelle est achetée au prix du silence… Le silence des agnelles », publié en deux parties les 11 et 18 décembre 2020, repris dans la brochure n°27, op. cit. URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1040-La-paix-sociale-sexuelle-est-achetee

6 – Voir par exemple « L’humour » in Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, S. Freud (1927), Gallimard (1930).

7 – Les échanges autour de la circoncision sont pourtant courants sur le Discord du Cercle des apostats où est notamment référencé l’association « Droit au corps » qui milite pour l’abandon des mutilations sexuelles URL : https://www.droitaucorps.com/

8 – Cf. Islam, phobie, culpabilité, de Daniel Sibony (Odile Jacob, 2013) et sa recension par Jaufré, sympathisant de Lieux Communs (23/08/2015, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?625-islam-phobie-culpabilite). Voir également notre utilisation abondante de la notion, par exemple : « Wokisme et obscurantisme : articulations et complémentarités » (revue Front Populaire, 11/07/22, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1112-Wokisme-et-obscurantisme), qui fait office de texte de présentation de notre « Cartographie des mouvances anti-Lumières » URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1102-Cartographie-des-mouvances-anti-Lumieres

9 – Notion que l’on retrouvera, mutatis mutandis, chez un R. Linton, un A. Kardiner, un M. Dufrenne, un R. Bastide, ou encore chez N. Elias, R. Benedict, P. Bourdieu ou, pour ce qui nous concerne ici, H. Djaït dans La personnalité et le devenir Arabo-Islamique (Seuil 1974), cf. pp. 183 – 228. « L’homme arabo-musulman », URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1092-L-homme-arabo-musulman-1-3

10 – Cf. « Islamisme, totalitarisme, impérialisme », dans Brochure 21bis op. cit.

11 – Cf. Idéologies contemporaines. Effondrement et permanence du politico-religieux, brochure Lieux Communs n° 22, juin 2017, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?889-parution-brochure-ideologies

12 – C’est précisément dans le but d’éviter ce risque que des membres du Discord ont été à l’initiative de la création d’associations telles que le Melp (op. cit.) ou de Laïques sans frontières (LSF) URL : https://www.laiquessansfrontieres.org/accueil

13 – Voir la chaîne YouTube qu’il anime depuis 2015, URL : https://www.youtube.com/@MajidOukacha

14 Qui a passé près de 23 ans sur le divan, comme elle aime le rappeler, mais aussi quelqu’un qui a été élevé par un père athée et une mère française institutrice dans les quartiers cossus de Tunis avec nounous, bibliothèque fournie et chauffeur. Plus troublant : interviewée le 12 nov. 2025 dans l’émission « Les Grandes Gueules » sur RMC, elle précise d’entrée « je ne suis pas sortie de l’islam » sans pouvoir dissiper le trouble du journaliste lui demandant des explications. URL : https://youtu.be/na-IooCzerI?si=TtZnKtky OFqX8A6c

15 – Y compris organisés en association, comme au sein du MELP (op.cit.).

16 – Cf. L’horizon impérial. Sociétés chaotiques et logique d’empire, brochure Lieux Communs n° 23, mars 2018, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?923-Introduction-a-la-bochure-no23

17 – Cf. op. cit. à 56’ de la vidéo « « Échange avec Sonya zadig : Sommes-nous les enfants perdus de la république ? » 23/11/2025 https://www.youtube.com/watch?v=Y1s2pTnj1Ko

18 – Vidéo op. cit.

19 – Cf. Le sens de l’athéisme, texte à venir.

20 – Cf article de Sofia Elmansour « Nous, immigrés arabes, face à nos choix politiques. Double culture : source d’aliénations ou force émancipatrice ? https://collectiflieuxcommuns.fr/?589-Nous-immigres-arabes-face-a-brochure Lieux Communs n°19, op.cit.

21 Cf. L’horizon impérial. Sociétés chaotiques et logique d’empire, op. cit.

Lire la première partie

La psychiatrisation des dissidents de l’islam (I) par S. Elmansour et Q. Bérard

Première partie

Les apostats de l’islam ont le double courage de répudier une dogmatique et d’en révéler publiquement la logique. Un livre récent, principalement composé autour d’entretiens, leur a été consacré : Sonya Zadig Les enfants perdus de la République. Ils ont quitté l’islam au péril de leur vie (Fayard 2025). Quentin Bérard et Sofia Elmansour1 l’ont lu et font état ici de leur déception. Fourmillant d’erreurs et d’approximations, pauvrement documenté, méthodologiquement discutable, centré sur la mise en valeur de son auteur, cet ouvrage commet un « contresens total » en présentant les apostats en « enfants perdus de la République ». Aveugle aux différents types d’apostasie et surtout à la dimension indéniablement émancipatrice et politique de cette dernière, il renouvelle un grand classique de la neutralisation de la dissidence : sa psychiatrisation.

Première partie

Sommaire de la première partie

1 – Une « recherche » sans mémoire et sans méthode

2 – Falsifications et ventriloquie

3 – Non-sens, contradictions et confusions

Notes

Lire la seconde partie

Le besoin de vérité est plus sacré qu’aucun autre. Il n’en est pourtant jamais fait mention.
On a peur de lire quand on s’est une fois rendu compte de la quantité et de l’énormité des faussetés matérielles étalées sans honte, même dans les livres des auteurs les plus réputés.
On lit alors comme on boirait l’eau d’un puits douteux.
Simone Weil2

Les apostats sont les dissidents de l’islam

Tous les totalitarismes du XXe siècle ont produit leurs dissidents, dont la seule existence est d’une importance capitale, à plus d’un titre.

Ils incarnent le courage, courage physique bien souvent mais surtout courage intellectuel de celui qui ose rompre avec un système idéologique, démontrant par là que si l’être humain est fondamentalement un être de croyance, il peut, aussi, être une volonté de vérité. Mais ces ex-partisans renseignent également, et c’est à ce titre qu’ils sont pourchassés, sur la réalité interne du parti, du régime, du dogme qu’ils trahissent ainsi deux fois, la première fois en la répudiant, la seconde en la dénonçant publiquement, révélant au monde ses monstruosités occultées et sa logique profonde. Enfin, les dissidents libèrent la critique en dissolvant les disqualifications rituellement employées par les endoctrinés : la « germanophobie » jetée à la tête des critiques de l’Allemagne hitlérienne n’avait pas plus de consistance que l’ « anti­communisme primaire » dont on accusait le dénonciateur de la Russie des goulags face aux opposants issus de leurs propres rangs. Il en est de même, mutadis mutandis, avec l’accusation d’« islamophobie », et les dissidents de l’islam que sont les apostats3.

Ces ex-musulmans, dont nous sommes4, sont de plus en plus nombreux, depuis quelques décennies, à se déclarer publiquement comme tels un peu partout sur la planète5. En contrebalançant l’expansion, l’intensification et la radicalisation de l’islamisation mondiale, ils représentent une lueur inestimable dans cet obscurantisme qui s’avance, et particulièrement en terres européennes, notamment française où le nombre de musulmans double tous les quinze ans. Pour­tant, leur rupture d’avec l’hétéronomie islamique reste encore quasiment invisible, inaudible, insignifiante auprès du plus grand nombre – et toujours inconcevable pour les adorateurs de Mahomet.

« En vérité, ceux qui ne croient plus après avoir eu la foi,
et laissent augmenter encore leur mécréance,
leur repentir ne sera jamais accepté.
Ceux-là sont vraiment les égarés.
 »
Le Coran, Sourate 3 verset 90

Les enfants perdus de la République

Pour ces raisons, le livre de Sonya Zadig, Les enfants perdus de la République. Ils ont quitté l’islam au péril de leur vie6, bénéficiant d’un soutien médiatique conséquent dès sa publication en novembre 2025, aurait pu, aurait dû être un jalon. L’auteur d’origine tunisienne qui se définit comme « franco-tunisienne, psychologue clinicienne, psy­chanalyste, linguiste et écrivaine », présente une série d’entretiens, massivement menés par téléphone, au sein de deux groupes d’apostats français7.

Prometteur, voire attendu, éventuellement séduisant lors d’une lecture rapide, l’ouvrage s’avère profondément déce­vant. D’une grande confusion derrière une phraséologie pseudo-savante, il est fondamentalement biaisé par les conceptions ego-idéologiques de son auteur qui s’est en réalité livrée à une mise en scène d’elle-même (dans la continuité de ses trois auto-fictions précédentes8) sous prétexte d’enquête – au point que nombre d’apostats interrogés, et d’abord parmi ceux qui l’avaient promue, crient au scandale en dénonçant publiquement la falsification de leurs témoi­gnages – l’auteur se plaignant, en retour, de menaces reçues et de doxxing (dévoilement) de son identité réelle, sans avancer de preuve, et fermant son blog personnel…

Annoncée, puis vantée auprès d’eux comme une « recherche scientifique universitaire », la démarche de Sonya Zadig (qui se proclame à l’occasion « doctorante ») ne l’est en rien : elle n’est ni « universitaire »9, puisque menée hors de tout cadre officiel et même de toute collaboration10, ni « scientifique », puisque ne s’encombrant d’aucune espèce de méthodologie digne de ce nom, fût-elle seulement journalistique, et ce n’est absolument pas une « recherche » puisque l’auteur adapte la réalité à ses présupposés, sans même sembler s’en soucier. L’ensemble fourmille d’erreurs factuelles, d’omissions, d’approximations, de généralisations, de contradictions et de confusions plus ou moins masquées par un style péremptoire et passablement narcissique puisque, s’il n’est question que de Sonya Zadig au début et à la fin du livre, elle parvient, au milieu, à faire des apostats qu’elle interroge les ventriloques de ses propres ob­sessions, comme on le verra.

Du titre

Il faut avant tout s’arrêter au titre. La référence est évidente au livre-événement paru en 2002 Les territoires perdus de la République11 qui décrivait, à travers maints témoignages, la sécession de quartiers entiers, notamment de banlieues des grandes villes, tombant dans le communautarisme, l’antisémitisme, le racisme, le sexisme et l’islamisme. Plus de vingt ans plus tard, en annonçant parler des « enfants perdus de la République », on s’attend à ce que Sonya Zadig évoque à nouveau cette jeunesse ensauvagée cernée par les bandes djihado-salafistes, les gangs du narco-banditisme, les mafias de pédo-prostitution ou les multiples psychopathies plus ou moins criminelles. Non pas : tout à l’opposé, l’auteur évoque ceux qui ont quitté l’is­lam, refusé les règles de la Charia, brisé la soumission aux superstitions mahométanes, pour embrasser l’athéisme, la liberté de conscience, l’égalité des sexes, la fraternité et la recherche commune de la vérité, bref et quoi qu’on entende par là, la République. L’auteur peut bien expliquer (p. 31) que les apostats sont en, France, bien moins reconnus et entendus que les musulmans, il faut alors qu’elle précise qu’il s’agit de la République islamique – et la référence au livre dirigé par Bensoussan s’effondre aussitôt (notons qu’à la même page Sonya Zadig diagnostique comme « délirant » de considérer qu’il existe une « installation insidieuse de la « charia » » dans certains endroits du territoire français, puis affirme l’inverse).

Le contresens est donc total : les apostats de l’islam sont l’exact contraire des « enfants perdus de la République », ce sont de nouveaux enfants de la République. Et ces « enfants » ne sont en rien perdus, sinon pour l’islam – et l’on s’étonne que soit ainsi reprise texto l’accusation traditionnellement formulée à l’encontre de celui qui sortirait de la prison mentale d’Allah – : les apostats se sont tout au contraire trouvés, très précisément, dans l’apostasie, chacun d’eux et entre eux, et c’est bien ce qu’ils ne cessent de répéter. A contrario, plus loin dans le livre, l’auteur les qualifie d’« enfants de la modernité ». Mais, d’ailleurs et surtout, les personnes qu’elle interroge ne sont pas des « enfants », ce sont des adultes véritables tous majeurs de 18 à 60 ans (p. 246) et de véritables adultes puisqu’ils se sont affranchis d’eux-mêmes de leurs déterminations socio-culturelles. Si l’Oumma musulmane, la communauté matricielle des croyants, ne connaît effectivement que des enfants, la République est par définition un rassemblement d’adultes se donnant leurs propres lois ; les apostats quittent la première et rejoignent la seconde. Enfin, pas plus, comme l’annonce le sous-titre, les apostats ne sont sortis de l’islam « au péril de leur vie » – si les périls sont réels et multiples, comme pour quiconque prend le chemin de l’émancipation, bien peu, ici du moins et pour l’instant et c’est déjà trop, risquent réellement leur vie, quoique l’auteur ait sciemment sélectionné les parcours les plus douloureux. Dramatisation ou­trancière renforcée s’il était besoin par la photo de couverture, menaçante, glauque et sombre, l’ombre de jeunes dans la nuit évoquant les films « Orange mécanique », « La Nuit des morts-vivants » ou « La Haine ».

La couverture du livre résume son contenu : racoleur, contradictoire, faux, voire suspect et, surtout, dépolitisant et infantilisant sans cesse les apostats, présentés continuellement comme des souffreteux en attente d’un sauveur ou d’une thérapeute. La recension critique de l’ouvrage nous permettra, pensons-nous, de dégager quelque matière à penser l’apostasie, ses impasses et ses promesses, et sans doute celles de notre pauvre époque elle-même.

1 – Une « recherche » sans mémoire et sans méthode

De quelques prédécesseurs et de quelques livres

Sans parler de nos propres études12 on cherchera en vain dans ce livre une simple mention de Waleed Al-Husseini, athée et réfugié palestinien à Paris, fondateur du Conseil des ex-musulmans de France (CEMF) en 2012, et inspirateur de beaucoup d’entre nous, auteur de Blasphémateur ! Dans les prisons d’Allah (Grasset, 2015) puis de Une trahison française : les collabora­tionnistes de l’islam radical dévoilé (Ring 2017). Aucune trace non plus de Henda Ayari, ancienne salafiste devenue militante laïque et féministe, auteur de j’ai choisi d’être libre. Rescapée du salafisme en France (Flammarion, 2016) et de Plus jamais voilée, plus jamais violée (L’Observatoire, 2018) ni de Djemila Benhabib (Ma vie à contre-coran – une femme témoigne sur les islamistes, Éditions VLB éditeurs 2009) ni de la célèbre Taslima Nasreen et son Enfance, au féminin13 et encore moins de la moins célèbre Samira Bellil auteur de Dans l’enfer des tournantes (Folio 2003) – en voilà, pourtant, une « enfant perdue »… Passons sur les « classiques » de la génération précédente, dont tout apostat militant a au moins entendu parler tout autant que, on l’espère, une Sonya Zadig qui n’en pipe pourtant mot, comme Adonis14, Nawal El Saadawi15 Hamed Abdel-Samad16 ou bien sûr Ibn Warraq auteur, entre autres, de Pourquoi je ne suis pas musulman (Éditions L’Âge d’Homme, 1995).

Mais sans doute ces figures sont-elles trop lointaines pour Sonya Zadig. Pourtant, ses contemporains apostats sont légion, à commencer par les créateurs de podcasts17 et les « youtubeurs » du mouvement des apostats, qui produisent depuis des années, et dont certains ne seront vraiment cités qu’en fin d’ouvrage et que pour en dénoncer la notoriété, comme Majid Oukacha, figure apostate pourtant centrale, dont les ouvrages fondateurs sont délibérément escamotés, comme Il était une foi, l’islam… l’histoire de celui qui voulait diviniser pour mieux régner, (Éditions Tatamis, 2015) ou le plus récent Ex-Musulman : le guide de survie (Éditions Libertaria, janvier 2025). Totalement ignorées malgré leur renommée sont, par exemple, Nadia El Fani, réalisatrice, entre autres du documentaire Laïcité, Inch’Allah ! en 2011, Ibtissame Lachgar, activiste athée et féministe depuis des années, cofondatrice en 2009 du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI)18 et emprisonnée depuis août dernier au Maroc pour son engagement ainsi que, bien évidemment, son ex-comparse, Zineb El Rhazoui, ancienne journaliste de Charlie Hebdo, qui a médiatisé comme personne jusqu’ici l’apostasie sur les plateaux de télévision de 2016 à 2020 (avant son errance narcissique suivie de son abdication pro-Hamas)19, ou encore Abnousse Shalmani, iranienne d’origine, auteur de Khomeiny, Sade et moi en 2014. À ce propos, n’évoquons pas, par charité, le mouvement iranien « Femme, Vie, Liberté ! » de 2022 suite à la mort de Mahsa Jîna Amini, qui semble n’avoir jamais existé pour notre enquêtrice-féministe.

Laissons là ces références de cuistre qui auraient malencontreusement pu empêcher Sonya Zadig de se déclarer en 2024 quasiment seule femme libre issue du monde arabo-musulman et qui ne sera reconnue telle que par les historiens du futur20. Après tout, l’orgueil, même démesuré, n’empêche pas toujours de faire un bon travail.

De l’intention de « recherche »…

Mais si l’auteur ignore ses prédécesseurs et ne cite qu’en annexe, et en passant, la thèse de doctorat qui l’a précé­dée sur le sujet21, elle ne semble pas non plus trop connaître la teneur de son propre travail. Car, que cherche Sonya Zadig chez les apostats ? Ici, le choix est généreusement laissé au lecteur : ainsi, son sujet de recherche consiste tantôt à savoir ce que quittent les apostats, d’une religion ou d’un héritage pré-islamique (p. 8) ; tantôt à cerner les raisons profondes d’une telle rupture (p. 14) ; tantôt à dévoiler les mécanismes conscients et inconscients qui les poussent à s’or­ganiser en cercle (p. 10) ; tantôt à montrer qu’ils recréent ainsi une communauté religieuse identique à l’islam honni (c’est sa grande thèse, p. 13) ; tantôt à se demander si ce cercle est un lieu de partage ou de passage (p. 124) ; tantôt à comprendre l’émergence de ce discours militant dans la société (p. 121), etc. De toute façon, à l’issue de sa lecture, le lecteur n’aura obtenu aucune réponse à ces questions, sinon l’avis de l’auteur, qui évolue aussi au fil des pages.

De la méthodologie

Sonya Zadig ne semble pas, non plus, avoir la moindre idée de ce que l’on entend par méthodologie et personne de compétent ne semble avoir relu son texte. Ce fait est d’autant plus intrigant qu’elle a signé et fait éditer un ouvrage clinique de facture universitaire remplissant tous les critères de rigueur minimale22 dont elle s’affranchit ici avec une impu­dence confondante. Ainsi, elle fait fi des acquis de la sociologie, de l’ethnologie ou même de la psycho-sociologie, de l’ethno­psychiatrie, de la socio-psychanalyse, de la psychanalyse des groupes ou de l’analyse institutionnelle23, dont elle ne semble jamais avoir entendu parler : elle plaque ex abrupto sa seule grille psychanalytique sur des processus collectifs, groupaux, sociaux, culturels, politiques et anthropologiques. Le résultat est prévisible : tout est rabattu sur des mécanismes psychiques individuels, conduisant Zadig à ne rien comprendre à la dimension militante de l’apostasie.

L’auteur aurait mené 243 entretiens (le chiffre varie) en deux ans – en réalité, moins de cinq mois24 (en soi, c’est déjà une prouesse25) – sans qu’aucun n’ait jamais été enregistré26, fait qu’elle justifie par un prétendu refus des volontaires, dont certains affirment publiquement le contraire. Aucun traitement quantitatif ne sera mené et les quelques chiffres fournis en annexes servent d’alibi (sexe, âge, niveau d’étude et continent d’origine), ce qui n’empêche en rien les généralisations aléatoires de pulluler : « les apostats » ; « la plupart » ; « tous » ; « toutes » ; « la majorité », etc., tout en précisant, et c’est bien commode, qu’« il y a autant d’apostasies que de sujets » (p. 37). On lit, par exemple, que les « premiers bains sonores de l’enfance » ont été une « exposition constante aux psalmodies coraniques » : la « conséquence clinique immédiatement décelable dans le discours des Apostats concerne la question de l’ancrage inconscient de cette langue musicale du Coran » (p. 157). Problème : aucune distinction n’est faite entre natifs musulmans (supposés arabophones de naissance) et convertis (supposément francophones) et pas davantage entre les différences d’intensité des pratiques religieuses domestiques. Idem lorsqu’elle assène, étrangement, que l’âge d’Aïcha lors de son mariage avec Mahomet (9 ans) constitue la première raison d’apostasier (p. 211), ce qui ne pourrait valoir que dans un sous-groupe bien précis. Etc.

Et c’est bien là le problème : sur ces centaines d’entretiens, seuls une trentaine ont été sélectionnés (15 femmes et 17 hommes) pour être cités dans le livre (les « verbatim » se faisant donc de mémoire.) sans que l’on sache sur quels critères puisque, si l’auteur assure (p. 243) qu’elle est « bien entendu, consciente qu’il y a un biais de sélection », elle ne dévoilera jamais lequel – ce genre de formule magique à visée performative est fréquente dans le livre. A posteriori, on peut le déduire : avec une sur-représentation des convertis (7 hommes sur 17 et aucune femme), n’ont, in fine, été retenus que les témoignages de personnalités « très attachées à la religion, certaines décrivant une grande ferveur religieuse voire une radicalisation à la période adolescente. » (p. 214), comme il est noté en annexe et présen­té, pourquoi pas ?, comme une découverte. Il ne saurait donc être question, dans tout le livre, d’une autre apostasie que celle passée par l’extrémisme, donc souffrante, nous y reviendrons.

Mais avant d’en venir à ces biais ego-idéologiques inévitablement provoqués par l’absence totale de cadre de travail, il faut évoquer les cas avérés de ventriloquie.

2 – Falsifications et ventriloquie

Auteur d’auto-fictions redondantes, Sonya Zadig invente ici l’auto-entretien, qui consiste à mettre ses propres mots dans la bouche de l’interviewé, réalisant le rêve de tout étudiant en sciences humaines, rencontrant des « acteurs de terrain » qui formuleraient d’eux-mêmes, et dans ses propres termes, les présupposés et l’hypothèse du chercheur pour valider ainsi, prémonitoirement, ses propres conclusions27.

Du fond

On renverra ici à la vidéo de dénonciation de ces procédés28, où quatre apostats témoignent et relèvent patiemment les falsifications grossières de leur propos. Ainsi « Amir Apostat » (de 1h à 2h00) dénonce « ses » propos « rapportés » par Zadig, qu’il qualifie de « faux », tout comme son prétendu refus d’être enregistré. Par exemple p. 135 : « Le conditionnement était en marche, il n’y avait plus de livres à la maison, plus de musique, rien qu’Allah ! Pour le petit garçon que j’étais, l’islam était une évidence, c’était LA Vérité. Même si, gamin, j’avais pu avoir des doutes, c’était rapidement étouffé par ma mère » alors qu’en réalité, musiques et livres ont toujours circulé librement dans la famille d’Amir, sa mère, même voilée, continuant de fredonner joyeusement les Beatles – mère que Zadig lui fait ensuite dénoncer toujours hors de toute réalité : « D’ailleurs, ce sont les femmes qui nourrissent ces réprobations. Mon père ne se mêlait pas de notre éducation, le patriarcat et la misogynie m’ont été directement transmis par ma mère. » (p. 136). De plus,et contrairement à ce que la psychanalyste lui fait dire,il ne se sent pas du tout « étranger » vis-à-vis de ses proches restés dans l’islam. Même les termes qu’elle met dans sa bouche ne sont pas les siens, il en relève quelques-uns : « femmes prolétaires chevronnées de l’islam » (p. 136) ; «c’était mon identité l’islam, il était cousu à même ma peau » (p. 137) ;« étranger à la oumma ». De même « Jack le fou », que Zadig convoque p. 224 : « [il] m’a donné « tribune » pour présenter mon projet d’écrire un livre sur les Apostats et ne m’a posé qu’une seule question « Que pensez-vous du mariage d’Aïcha avec le prophète de l’islam ? » – l’intéressé dément catégoriquement (à 1h23) et renvoie à l’enregistrement de l’échange29, confondant pour Sonya Zadig puisque son hôte l’interroge à pro­pos de ce projet d’« enquête », sur sa définition de l’apostasie (minimale et éthérée), sa méthodologie (vaporeuse), ses collaborations (inexistantes), etc. Dans cette même vidéo, Amir Apostat se fait également le porte-parole d’une apostate dont le témoignage, p. 74 du livre30, a été rendu « archi-faux » afin de le rendre « scabreux » et que l’intéressée dénonce en ces termes sur le forum du « Cercle des Apostats » :

«  j’ ai fait confiance, elle à ajouté des éléments mensongers autour du sexe et de la prétendu violence de ma mère ( archi faux) le but étant de rendre mon témoignage scabreux et pathos…ça m’ a choqué et blessé…/…Je lui ai dis que ma mère était assez dure avec moi quand j’ était ado, qu’ elle était attaché au fait qu’il une fille doit filer droit…, je pense que c’ est le cas ds beaucoup de famille maghrébine…. Et elle a transformé cela en  » Enfance atroce marqué par des violences physiques » […] j’ était trop choquée par ses mensonges , à ce niveau la, ce ne sont pas des erreurs c’ est de la manipulation, j’ avais l’ impression d’ être une pauvre meuf qu’i se fait prendre par toute la cité dans une cave et qui fait tout pour préserver un  » Honneur  » de façade, ça m’ à dégoutée ».
(N.B. Nous avons conservé l’orthographe d’origine)

Plus indirectement, Zadig assène dans ses premières pages que « la judéophilie appuyée, voire le soutien à Israël, est un marqueur de la sortie de l’islam » (p. 20), ce qui n’est, là encore, que prendre ses désirs pour la réalité : s’il est exact que l’antijudaïsme musulman incorporé s’évanouit dès la consommation de la première tranche de jambon, il ne s’ensuit nullement une inversion qui passerait par un soutien indéfectible à l’État hébreu ni une adoration fascinée pour les Juifs. Pour beaucoup d’entre nous, un juif devient alors comparable à n’importe quel autre individu et considéré comme un égal, ni plus, ni moins.

De la forme

La trace de l’auteur se lit même dans les formulations des prétendus « verbatim » (rappelons qu’aucun entretien n’a été enregistré), qui reprennent telles quelles ses tournures psychologisantes. Ainsi Zineb, 42 ans, voit à l’adolescence « l’étau » de la violence de sa mère se « sceller » (p. 63) ou encore se demande (p. 65) pourquoi sa mère a intériorisé « la séquestration psychique et corporelle de sa communauté » ou Ayoub, 25 ans, qui confie (p. 158-159) « qu’il y a un complexe maternel chez les musulmans ; le cordon ne se coupe pas, il est solidement noué par un mé­lange d’amour, de culpabilité et de terreur. Sortir de l’islam est difficile à cause de cette ligature, sortir devient une trahison à la mère. ». De même, Najet, 19 ans, issue d’une famille salafiste : « Mon père était absent, une figure périphé­rique […] Contrairement aux idées reçues, c’est un matriarcat, l’islam, ce sont les femmes qui tirent les ficelles et qui sont le rouage clé du moteur islamique ! », découvrant son homosexualité à 12 ans, la même évoque « un tsunami psychique » (p. 107). Omar confie, à propos de la bienveillance et de l’hospitalité des Français qu’il découvre en arrivant dans le pays : « Ça m’a décompensé un doute paranoïaque, je me sentais coupable » (p. 136) ; Marwan, 26 ans, arrivé en France il y a 8 ans, formule de lui-même l’hypothèse de Sonya Zadig : « Le Cercle des Apostats [… ] il y a cette tentation dangereuse de former une oumma à l’envers, l’oumma des kouffars » (p. 148) et dit avoir été « un exilé du même, du pareil » (p. 148), parle du « matriarcat dans l’oumma » qui « perpétue le patriarcat » y voyant « sûrement un bénéfice secondaire caché » avant d’immédiatement ajouter : « je ne sais pas c’est vous la psy ! » – tous s’accordent en tous cas pour déléguer leur parole à l’auteur… qui semble s’y résoudre à son corps dé­fendant, comme on le voit.

Plus inexplicable, la multiplication de l’image de la « sortie » de l’islam, au sens littéral : « Il ne faut pas croire que c’est facile de sortir de là […] alors vous imaginez le vide que j’ai ressenti quand j’ai claqué la porte ». / « Quand je vois ce qui se passe, le prosélytisme musulman sur TikTok, j’ai trop peur pour mes filles, je préfère sortir ! » « Je n’en veux plus, je sors ! » / « Y rester aurait été insensé voire suicidaire, je suis sortie ! » / « Mon regret est d’avoir mis trop de temps à sortir » / « Quand j’ai compris cela, je suis sorti… » / ça m’a pris une semaine et je suis sorti ! » « je me suis dit : soit je deviens Daechien soit je sors. Et je suis sorti ! » 31, etc. jusqu’au sous-titre de l’ouvrage « « Ils ont décidé de sortir de l’islam au péril de leur vie ». Au point que Daniel Sibony avoue, dans sa préface (p. 13), qu’« on aimerait appeler ces apostats les sortants ». Problème : une simple visite des multiples témoi­gnages des chaînes et podcasts d’apostats montre immédiatement que ce leitmotiv n’existe… que dans le livre de Sonya Zadig32.

3 – Non-sens, contradictions et confusions

Sans rigueur dans sa démarche, l’auteur réécrit les entretiens et les dénature pour y trouver ses propres présuppo­sés, mais multiplie également les contresens, contradictions, confusions. Relevons-en quelques-uns.

Sa seule définition du terme « apostasie » (p. 19) est inconsistante et le mot est confondu avec « athée », jamais défini non plus. Dans une note, l’auteur précise réserver la majuscule (« Apostat ») aux partici­pants du « Cercle des Apostats » (quid des interviewés venant d’ailleurs ?), puis n’en tient plus compte quelques pages plus loin. Même confusion concernant les différentes expressions présentées comme équivalentes ni jamais claire­ment distinguées comme « islam-culture-religion » ou « culture-religion » ou « culture d’origine » ou encore « religion islamique » ou « éducation musulmane » ou « endoctrinement islamique », etc. L’approximation et les erreurs manifestes traversent tout l’ouvrage et l’on pourrait presque s’arrêter à chaque page.

Ainsi, Zadig, perspicace, note qu’une Larissa « parle au présent lorsqu’elle évoque ses souvenirs d’enfance, comme si la douleur était toujours là », sauf que le récit de Larissa est transcrit au passé simple et à l’imparfait (p. 84-85). On est d’ailleurs frappé, d’une manière générale, par l’absence courante de rapport entre le contenu des en­tretiens donnés à lire et l’analyse qui le suit immédiatement, et dans les deux sens : l’un parle de sa circoncision comme d’un moment qui l’a « traumatisé » (p. 151) sans que notre psychanalyste n’en souffle mot (nous y reviendrons) ; elle disserte en revanche du « rejet de la France » qu’éprouve telle apostate (p. 81) alors que celle-ci déplore au contraire la haine du pays d’accueil par sa communauté (p. 75) ; etc. Les formulations sont d’ailleurs souvent confuses : « Que les mères soient nées en France ou y soient arrivées jeunes, le vécu psychique d’exclusion ne varie pas, surtout [?] dans les milieux défavorisés » (p. 60) ; « Les récits des ex-musulmans ont [sic] d’ailleurs des misères [sic] et des privations sociales, qui atteignent des degrés tels…  » (p. 82), etc. (on dirait la rubrique « Rue des petites perles » du Canard Enchaîné). Ailleurs, l’auteur tient à ce que les apostats soient assignés à l’islam par « les Français dits « de souche » et l’illustre immédiatement par l’exemple d’un apostat racontant « que ses enfants se font harceler à l’école par leurs pe­tits camarades musulmans parce qu’ils ne mangent pas halal et ne font pas le Ramadan » Plus loin, p. 219-220, Zadig se moque de ce « principal du collège […] s’étonnant d’apprendre que l’on pouvait s’appeler Mounir sans être musulman » – l’auteur, suffoquée par une telle violence, fait-elle semblant d’ignorer qu’en France on déplace tous les jours des enseignants pour bien moins que ça ? Le « au péril de leur vie » promis de la couverture ne semble concerner que certaines personnes.

Même pas : tout en reconnaissant que notre apostasie nous expose à de réelles menaces (« Leurs détracteurs peuvent insulter, harceler, doxxer, troller, diffamer, appeler à la haine, menacer de mort sans courir le moindre risque, en restant cachés. Les Apostats ne sont que trop exposés à ce genre de persécution », p. 221) elle précise une page plus loin que notre anonymat et le choix de pseudonymes n’ont d’autre fonction que « d’accroître les fantasmes de toute-puissance de ceux qui les portent » et d’ouvrir la voie « au déchaînement des pulsions agressives et destructrices ». Ainsi, si nous affirmons que « Sonya Zadig » est également un pseudonyme, mettons-nous à jour sa perversion ou sa vulnérabilité33 ? De même (cf. infra), elle adjure les apostats de se désigner autrement qu’en référence à la religion abhorrée (d’où l’obsession des « sortants » ?) mais elle se réclame, elle, d’un « post-islam ». D’ailleurs, elle se dit apostate, sans vraiment l’être tout en l’étant, mais ne le dit pas sauf quand elle l’affirme… avant de se dédire ailleurs.

Le livre entier baigne dans cette joyeuse confusion à laquelle notre époque s’habitue et qui offre à son auteur la possibilité, enviable, de noyer les critiques argumentées dans des arguties plus ou mois séduisantes et, surtout, de se couler dans le désir de l’interlocuteur. Si la langue de bois était le style de l’apparatchik, la langue de caoutchouc celui de l’idéologue fatigué34, la langue confuse d’aujourd’hui semble celle de l’opportuniste.

Lire la seconde partie

Notes

1– Sofia Elmansour, militante athée, auteur de plusieurs articles sur l’émancipation sociale et politique, membre de Lieux Communs, est la rédactrice principale de ce texte qui a été publié, dans une version plus longue, sur le site Lieux Communs https://collectiflieuxcommuns.fr/?1221-De-la-psychiatrisation-des-dissidents-de-l-islam-12. Quentin Bérard publie régulièrement dans Mezetulle https://www.mezetulle.fr/author/quenber/

2 – « Il y a des hommes qui travaillent huit heures par jour et font le grand effort de lire le soir pour s’instruire. Ils ne peuvent pas se livrer à des vérifications dans les grandes bibliothèques. Ils croient le livre sur parole. On n’a pas le droit de leur donner à manger du faux. Quel sens cela a-t-il d’alléguer que les auteurs sont de bonne foi ? Eux ne travaillent pas physiquement huit heures par jour. La société les nourrit pour qu’ils aient le loisir et se donnent la peine d’éviter l’erreur. Un aiguilleur cause d’un déraillement serait mal accueilli en alléguant qu’il est de bonne foi. ». « Les besoins de l’âme ; La vérité » Première partie de L’enracinement (1943, éd. Gallimard 1990) URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?618-Les-besoins-de-l-ame-La-verite

3 – Sur les convergences entre l’islam contemporain et le totalitarisme, cf. « Islamisme, totalitarisme, impérialisme », brochure Lieux Communs n°21bis, Islamismes, islamogauchisme, islamophobie. Seconde partie : Islam, extrême droite, totalitarisme, de la guerre à la domination, août 2016. URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?870-Islamisme-totalitarisme

4– Sofia Elmansour, membre du forum du Cercle des apostats depuis fin 2022 et de Lieux Communs, est la rédactrice principale de ce texte. Cf note 1

5– Y compris au cœur même de l’islam : Voir le très documenté texte de Dominique Avon, « L’athéisme face aux pays majoritairement musulmans ». Carnet de recherche de l’IPRA (16/12/2015) URL : https://ipra.hypotheses.org/45

6 – Fayard, novembre 2025, préface de Daniel Sibony.

7 – Le forum en ligne « Le Cercle des Apostats » (créé sur le serveur Discord en août 2022) et les auditeurs de la chaîne YouTube de l’athée « Jack le fou ».

8 Soumise, Récit (2020) ; À corps perdu, Roman (2022) ; À corps retrouvé, Roman (2024), tous publiés aux éditions L’Harmattan-Replica et présentés par l’auteur comme des « auto-fictions ».

9 – L’auteur s’est plainte d’avoir été censurée par les Presses Universitaires de France, là aussi sans avancer d’information vérifiable.

10 – Cf. Vidéo « Échange avec Sonya Zadig : Sommes-nous les enfants perdus de la république ? » le 23/11/2025 URL : https://www.youtube.com/watch?v=Y1s2pTnj1Ko Notons que nous passons ici outre lavertissement (à 1h16) selon lequel elle n’acceptera la critique « que de ses pairs universitaires ».

11 – Les Territoires perdus de la République. Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire. Ed. Mille et une nuits, 2002. Collectif, sous la direction d’Emmanuel Brenner (pseudonyme de Georges Bensoussan).

12 – Ainsi, sur l’apostasie elle-même, on consultera notre émission « Offensive sonore » sur Radio Libertaire « Waleed Al Husseini, un athée en « terre d’islam » » de mai 2017 (URL : https://offensivesonore.blogspot.com/2017/05/walleed-waleed-al-husseini-un-athee-en.html) ou notre texte « Menacer Zineb, L’imaginaire de l’islamisme ordinaire », février 2021 (URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1045-Menacer-Zineb-1-3). Mentionnons également notre prochaine émission diffusée les 1er et 15 mai 2026 « Les enjeux politiques de l’apostasie » par le podcast « Hérétiques » : https://heretiques.fr/

Sur l’islam et l’islamisme, sur l’immigration, sur les soulèvements arabes de 2011, renvoyons notamment à nos différentes brochures comme Les soulèvements arabes face au vide occidental : l’exemple tunisien, mai et avril 2011 (Brochure Lieux Communs n°17 & 17 bis, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?490-les-soulevements-arabes-face-au) ; Malaises dans l’identité Malaises, mai 2012 (Brochure Lieux Communs n°19, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?589- ) ; Islamismes, islamogauchisme, islamophobie, janvier et novembre 2015 (Brochure Lieux Communs n°21 & 21bis, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?837-en-banlieue-l-islamisme) ; La fin de l’immigration. Réalités troublantes et mensonges déconcertants, mars 2020 (Brochure Lieux Communs n°25, URL: https://collectiflieuxcommuns.fr/?1006-Quatrieme-de-la-brochure-no25).

13 – 1er tome de son autobiographie, Stock, 1998. Libres de le dire , coécrit avec Caroline Fourest, Flammarion, 2010. Prix Simone-de-Beauvoir en 2008 à Paris.

14 – Violence et islam. Entretiens avec Houria Abdelouahed de Adonis, Seuil, 2015.

15 – (1931-2021), écrivain et psychiatre, auteur entre autres de : La Femme et le Sexe, ou Les souffrances d’une malheureuse opprimée essai paru en 1967 traduit par d’Abdelhamid Drissi Messouad, Éditions L’Harmattan, Paris, 2017

16 – Mon Adieu du Ciel (« Mein Abschied vom Himmel », Éditions Droemer Knaur, 2010)

17– Citons entre autres le podcast créé par Soraya, membre active du Cercle des apostats qui recueille les témoignages de femmes pour la plupart apostates de l’islam : « La Révolution Des Cœurs » (septembre 2024), podcast dédié à « l’émancipation des femmes de culture arabo-musulmane », inexplicablement oublié par l’auteur. URL : https://www.youtube.com/@R%C3%A9volutionDesCoeurs

18 – Qui réclame notamment l’abrogation de l’article 222 du Code pénal marocain punissant d’un à six mois d’emprisonnement et d’une amende de 200 à 500 dirhams quiconque « notoirement connu pour son appartenance à la religion musulmane, rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public pendant le temps du ramadan, sans motif admis par cette religion »

19 – Cf « Menacer Zineb », op. cit.

20 – « Portrait #31 : Sonya Zadig, une femme entièrement libre », URL : https://www.youtube.com/watch?v=UkrL0mDnOeM

21– Houssame Bentabet : Abandon de l’islam : de l’irréligiosité au reniement de la foi chez les musulmans en France (L’Harmattan, 2020), sociologue, consultant et formateur auprès de Convivencia, agence de lobbyisme pro-religions. Cf. notre « Cartographie des mouvances anti-Lumières », juin 2021, URL : https://collectiflieuxcommuns.fr/?1102-Cartographie-des-mouvances-anti-Lumieres

22 – Traitement de la maladie psychique en terre d’Islam. Étude de la dépression chez les femmes tunisiennes post-Printemps arabe. L’Harmattan, 2023.

23 – Cf. G. Mendel et le groupe Desgenette pour la socio-psychanalyse, D. Anzieu et R. Kaës pour la psychanalyse des groupes, G. Lapassade et R. Lourau pour l’analyse institutionnelle.

24 – Premier appel à témoin lancé sur le Discord du « Cercle des apostats » début mars 2024, puis chez « Jack Le Fou » le 11 mars 2024 ; le 5 juillet 2024, « MoMo » transmet aux membres du Cercle un message de Zadig : « Je vous annonce que les entretiens sont désormais clos. Vous avez été 249 [sic] apostats à me parler et surtout à m’apprendre. Place maintenant à l’écriture. [] »

25 – Les auteurs du présent texte ont quelques expériences d’entretiens semi-directifs en psycho-sociologie et ethnographie : le recueil et l’exploitation de quelques dizaines en une année universitaire est déjà un travail bien conséquent, lorsqu’on travaille à côté par ailleurs comme c’est le cas de l’auteur.

26– Seul « Jack Le fou » a gardé trace de son échange avec Zadig, qu’il met à disposition sur sa chaîne. Cf. infra.

27 – On passera sur quelques données ethnographiques non sourcées et que l’on nous permettra de considérer comme particulièrement douteuses comme celle-ci : « Il y a dans les dialectes arabes, notamment au Maghreb, une précaution langagière très répandue que doit respecter le locuteur musulman, qui consiste à éviter de prononcer le mot JE. « Que Dieu nous protège du mot Je ! » est l’expression préliminaire pour parler de soi. Les enfants qui disent ana [je], sont automatiquement repris et souvent avec véhémence : « Kif ana ? Yatik darba al ANA ! » [Comment Moi ? que tu sois frappé sur ta partie la plus intime !]. ».

28 – Vidéo (à partir d’1h50) sur la chaîne d’Amir Apostat « Alerte Santé – La FreudoScience nous a infiltré » (sic) (26/11/2025) URL https://www.youtube.com/watch?v=2m_I6NlXDW4 Sur le Cercle des Apostats (Discord), sont postées de vives réactions : « je me desavoue de Sonya Zadig après avoir vu que mon histoire a ete modifié pas a 50% mais a 500% […] je suis forcément déçu et dégoûté pour les espoirs et l’énergie gâche » / « je la laisse avec ses délires psychanalitiques et ses obsessions, le chapitre est clos pour ma part …. J’ espère qu’ un jour un autre projet de ce genre Vera le jour pour porter notre voix avec plus de rigueur » (l’orthographe d’origine est conservée)

29 « JackLeFou et vous /2 » 11 mars 2024 : https://www.youtube.com/live/ETokJfqj4WY (de 50’ jusqu’à 1h13).

30« [Ma mère] était une femme dépressive qui nous faisait subir des choses atroces y compris la violence physique » […] comme beaucoup de Maghrébines, je m’autorisais les rapports anaux pour ne pas déshonorer ma famille » (p. 75).

31– pp. 76, 77, 96 , 113, 137, 148, 155, 162.

32 – Un autre exemple : la généralisation de l’expression « je suis apostat Hamdoullah [grâce à Dieu] », qui sonne comme une invention de S. Zadig dans le but d’ alimenter sa thèse selon laquelle l’apostat ne s’émanciperait jamais totalement de l’islam – « Apostat grâce à Dieu ! » étant d’ailleurs le premier titre envisagé par l’auteur (Video PORTRAIT #31: Sonya Zadig, une femme entièrement libre, op. cit.).

33 – « Certains » lui indiquent que leur « démarche était subversive » ; et d’autres « qu’ils visaient la satire », remarque dont elle fait fi (p. 221).

34 – Castoriadis C. ; « De la langue de bois à la langue de caoutchouc » [1978] in Quelle démocratie ? Tome 1 (Écrits politiques, 1945-1997, III), Éditions du Sandre, Paris, 2013.

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Les musulmans, « victimes d’une laïcité discriminatoire et liberticide » ?

Sur une chronique de Samuel Fitoussi

Après l’annonce de la décision de Gérald Darmanin imposant la neutralité religieuse aux élèves de l’École nationale de la magistrature, Samuel Fitoussi présente le 9 septembre à ce propos une chronique sur Europe 11. La première phrase en est : « J’ai 28 ans et aussi loin que je me souvienne, le débat public français est rythmé par ce qu’il convient d’interdire aux musulmans ». Et de faire une liste : « En 2004, on proscrivait le voile à l’école, quelques années plus tard c’était la burka dans l’espace public, puis les prières de rue ; on a ensuite songé à bannir les menus sans porc à la cantine et à empêcher les mères voilées d’accompagner leurs [sic] enfants en sortie scolaire. Encore un peu plus tard, on interdisait ou on envisageait d’interdire le burkini sur les plages, le port du hijab dans les compétitions de football, le burkini à la piscine ou encore l’abaya à l’école. »

J’ai d’abord cru à une coquetterie littéraire dont le genre a été rendu classique par Montesquieu2 : une sorte de réquisitoire paradoxal qui, en ridiculisant chaque étape du raisonnement, déboucherait sur le démontage de cette accumulation d’erreurs et de pseudo-arguments.

Mais non c’était très sérieux. Le chroniqueur poursuit en effet : « Bref, cela fait deux décennies que pour endiguer l’islamisation du pays, nos dirigeants ont choisi la surenchère liberticide », en soulignant, excusez du peu, un problème moral – « Une démocratie libérale perd un peu d’elle-même lorsqu’elle dicte à des millions de citoyens majeurs comment ils doivent vivre, comment ils doivent s’habiller ou ne pas s’habiller » – attesté par une considération arithmétique : « 78 % des musulmans s’estiment victimes d’une laïcité discriminatoire ». Ce qui montre bien que « l’État empêche des millions de citoyens de pratiquer leur religion comme ils l’entendent ».

La conclusion politique arrive, et on en mesurera l’extrême rigueur logique. Pour éviter l’islamisation, une troisième voie entre « l’autoritarisme laïque » et le « multiculturalisme » serait possible : « accrochez-vous bien » apostrophe le chroniqueur, elle consiste à « limiter l’arrivée d’individus aux mœurs et aux pratiques rétrogrades ».

C’était si bien raisonné que le présentateur Dimitri Pavlenko, qui relançait le propos de temps en temps, a cru en toute bonne foi que la chronique était terminée et qu’il pouvait donc la clore (je risquerai : l’écourter, car il avait quand même le papier sous les yeux) par un remerciement.

Mais ce n’était pas fini ! Car la conclusion avait besoin encore d’un petit étayage : « n’est-il pas absurde d’encourager l’arrivée de centaines de milliers d’individus dont nous n’apprécions pas les mœurs, puis de leur interdire de vivre ces mœurs ? …] Sans le ralentissement de la tendance démographique, nous aurons le choix entre la fuite en avant autoritaire ou le multiculturalisme. » En bref : prendre des mesures (en gros : abandonner la laïcité) pour éviter d’appliquer à certaines personnes des lois qui concernent tout le monde. Bien sûr, cela ferait disparaître aussi les problèmes que posent de nombreux « individus aux mœurs et aux pratiques rétrogrades » qui sont ici, maintenant. Vraiment, c’est lumineux.

Dimitri Pavlenko ayant invité à « méditer » cette chronique, je vais m’employer à avancer quelques éléments pour nourrir la méditation.

1° La loi du 15 mars 2004. Elle prohibe « le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse »3. Exemples : voile islamique, kippa, croix de bonne dimension (« ostensiblement »), abaya.

Qui se plaint d’être visé par une interdiction ciblée et « discriminatoire », expressément dirigée contre sa religion ? Les parents d’élèves chrétiens ? Les parents d’élèves de confession juive ?

Cette loi s’applique au temps et aux lieux scolaires et ne concerne que les écoles et collèges publics. L’élève qui ôte ses atours religieux en entrant à l’école peut les remettre en sortant. L’école à l’abri de l’environnement social, la maison à l’abri du maître d’école : cette double vie lui fait vivre l’expérience de la « respiration laïque »4, il échappe par là aussi bien à l’uniformisation d’un État qui s’imposerait partout et tout le temps qu’à celle de sa communauté qui s’imposerait partout et tout le temps. C’est très exactement le contraire d’un intégrisme.

2° L’interdiction de la « burka » dans l’espace public (i.e. l’espace social partagé). Si la « burka » y est interdite, c’est parce qu’elle est un cas particulier de la dissimulation du visage, laquelle est généralement interdite (cagoules par exemple). La loi du 11 octobre 20105 n’est pas une disposition laïque, c’est une disposition d’ordre public. Elle comporte des exceptions, parfaitement claires et justifiées. Cet exemple est donc hors-sujet.

3° « Les prières de rue ». Oui, les prières de rue sont interdites en vertu du droit commun et non par une « laïcité autoritaire » : entrave à la circulation et trouble à l’ordre public. Mais les prières dans la rue ne sont nullement interdites. Assurer la libre circulation et la tranquillité publique, c’est liberticide ? Cet exemple est également hors-sujet.

4° « On songe à interdire aux mères voilées d’accompagner leurs enfants dans les sorties scolaires ». C’est parfaitement dit cette fois, et la double précision ci-dessus soulignée soulève bien le problème. Un accompagnateur scolaire est-il toujours une « mère » ? Le modèle familialiste doit-il s’appliquer à l’école ? Lorsque un ou des enfants de l’accompagnateur font partie du groupe qu’il accompagne, faut-il considérer que ce groupe est assimilable à ses enfants, et doit-il traiter chaque élève comme il traite ses propres enfants ? Heureusement que non. Lorsqu’il s’agit de parents d’élèves, les accompagnateurs scolaires n’ont pas à traiter les enfants d’autrui comme s’ils étaient les leurs ; réciproquement ils doivent traiter leurs propres enfants comme s’ils étaient ceux d’autrui. Ce n’est pas en acceptant à l’école (laquelle ne change pas de nature, qu’elle soit dans les locaux scolaires ou en dehors) des formes ostensibles d’orthopraxie religieuse qu’on peut appliquer ce principe6.

5° La France dicte « à des millions de citoyens comment ils doivent s’habiller et ne pas s’habiller ». Mais oui ! comme la plupart des États de droit, et elle ne le fait pas seulement pour les citoyens : on ne peut pas se balader tout nu dans la rue, l’exhibition est interdite, certaines communes balnéaires interdisent le tenues de bain en ville, une entreprise a le droit d’exiger un « dress code » à certains postes de travail, etc.

Mais là je suis de mauvaise foi, j’élargis le sujet en prenant bêtement le discours à la lettre, il fallait comprendre : « la France laïque impose une tenue aux musulmans et à eux seuls ». Faux. Il suffit de faire un pas dans le métro d’une grande ville ou dans les rues d’une petite ville pour voir des femmes voilées et des hommes en « qamis » circuler librement. Il est vrai que, depuis plusieurs années, le port de la soutane par les prêtres se fait rare : mais la laïcité n’y est pour rien, c’est l’Église catholique qui l’a rendu facultatif en 1962. Il est vrai que, aujourd’hui, le port de la kippa et celui de l’étoile de David sont de moins en moins observables : ce n’est certainement pas dû à la laïcité. Le principe de laïcité s’applique de manière limitée, expressément définie par la loi, dans le temps et dans l’espace et seulement à certains objets ou personnes dans des circonstances déterminées. Partout ailleurs, dans l’infinité de la société civile, il ne s’applique pas : cela caractérise la dualité du régime laïque7.

6° « 78 % des musulmans s’estiment victimes d’une laïcité discriminatoire », estimation qui autorise la conclusion : « l’État empêche des millions de citoyens de pratiquer leur religion comme ils l’entendent ». À ce compte, on devrait pouvoir dire que la répression des excès de vitesse est discriminatoire envers les amateurs de vitesse et que l’État les empêche de conduire leur véhicule « comme ils l’entendent ». On ne sait pas si les personnes pénalisées pour excès de vitesse (je suppose qu’elles sont très nombreuses) s’estiment victimes de discrimination, il serait intéressant d’avoir une étude sur leur « ressenti »…

Le principe de laïcité ne contraint aucun culte plus qu’un autre, n’en favorise aucun, la loi est la même pour tous. Le « ressenti » discriminatoire, variante du retournement victimaire, dépend fortement de la quantité de contrainte qu’exerce un culte sur ses adeptes. Plus un culte est contraignant pour ses adeptes, plus il empiète sur leur liberté, plus ce culte percevra les lois civiles (et particulièrement les dispositions laïques) comme des contraintes, et cela précisément parce que ces lois et ces dispositions permettent aux individus de se libérer de l’emprise communautaire. Par exemple, si dans un culte donné existe une règle selon laquelle le témoignage d’un homme serait plus crédible que celui d’une femme, le culte en question devra renoncer à cette disposition : cela sera perçu comme une « contrainte » que ne subira pas un autre culte où cette disposition n’existe pas. Si, selon tel ou tel culte, la règle de succession impose une répartition inégale en fonction du sexe des héritiers ou de leur ordre de naissance dans la fratrie, ce sera effectivement une « contrainte » pour les adeptes de ce culte de respecter le droit de succession fixé par l’autorité civile.

Le paradoxe que j’attendais, finalement, est bien là : les exemples de cette chronique montrent que, en réalité, la laïcité libère. On aimerait aussi entendre parler des « centaines de milliers » de musulmans qui, loin de se percevoir comme des « victimes d’une laïcité discriminatoire », vivent paisiblement sur le territoire national en respectant les lois, et n’ont aucune envie d’y installer la charia.

Notes

2 – Montesquieu, De l’Esprit des lois, livre XV, chapitre 5 « De l’esclavage des nègres ». Montesquieu y pratique le plaidoyer paradoxal.

« Laïcité et intégrisme : la respiration laïque »

Conférence publique organisée à Nantes par le Comité Laïcité République Pays de la Loire.

Entrée gratuite sur inscription : https://www.helloasso.com/associations/comite-laicite-republique-pays-de-la-loire/evenements/catherine-kintzler-laicite-et-integrisme-une-respiration-laique

Je propose d’aborder la laïcité à travers un effet libérateur fondamental: l’effet de respiration. Quelle que soit son origine, l’intégrisme prétend installer une vision intégrale qui unifie tous les espaces et tous les moments de la vie : politique, civile, intime. Il exige une uniformisation, il ne connaît pas de distinction entre les espaces et les moments. Il repose sur l’assignation et recourt à la pression sociale : tu fais partie d’une communauté, alors tu dois te conformer à elle partout, tout le temps.

Par son fonctionnement institutionnel, le régime de laïcité doit permettre à ceux (et surtout celles) qui sont ainsi exposés à l’uniformisation de leur vie de se soustraire à cette intégralité, de trouver des moments et des lieux d’échappement. Cette notion de respiration laïque se déduit du concept de laïcité et de la dualité du régime laïque.

Sport et laïcité : un terrain miné

Aline Girard rappelle les multiples et spectaculaires offensives politico-religieuses dont la pratique sportive publique est l’objet, lesquelles n’épargnent même pas (on devrait dire « surtout pas ») l’olympisme en dépit de sa charte. Elle fait le point sur la situation actuelle de la réglementation, très complexe, de l’affichage politico-religieux dans le sport et commente le projet de loi voté par le Sénat en février 2025 ainsi que les réactions qu’il a soulevées. Elle souligne que, pour l’islam politique qui mène ses offensives sur tous les secteurs de la vie sociale et publique, « le sport est un terrain de choix, puisqu’il met en scène le pire cauchemar des intégristes, la liberté des corps, et surtout la liberté des corps féminins. »

Les Jeux olympiques de Paris de 2024 ont mis sur le devant de la scène, de manière spectaculaire, la question de la neutralité religieuse et politique dans le sport. Avant et pendant cet événement mondial, suivi par un total cumulé de 12 millions de spectateurs sur sites et 12 milliards de téléspectateurs dont 60 millions de Français, les débats ont été vifs autour du port de signes religieux ostensibles dans les stades, gymnases, dojos et autres enceintes sportives.

Interdites pour les athlètes français (avec une regrettable entorse au règlement pour la coureuse de relais 4×100 Sounkamba Sylla qui a caché son voile sous une casquette), les tenues islamiques ont fleuri dans les enceintes sportives. Une image forte est celle de la marathonienne néerlandaise Sifan Hassan, qui a reçu lors de la cérémonie de clôture sa médaille d’or voilée, alors qu’elle avait couru nu-tête et en short et qu’elle n’était jamais auparavant apparue portant un voile. La signification de ce choix – volontaire ou contraint – est sans équivoque : il s’inscrit dans une puissante offensive politico-religieuse.

Il est difficile d’oublier les pionnières musulmanes du Maghreb, médaillées d’or, qui ont concouru tête, jambes et bras nus dans le respect de la Charte Olympique, pour défendre la liberté des femmes et ce malgré les menaces des intégristes de leur pays : qu’il s’agisse de la Marocaine Nawal El Moutawakel aux JO de Los Angeles de 1984, de l’Algérienne Hassiba Boulmerka aux JO de Barcelone de 1992 et de la Tunisienne Habiba Ghribi aux JO de Londres de 20121. Ces femmes sont les héritières de celles qui se sont battues depuis la fin des années 1960 pour la liberté et l’émancipation des femmes, pour l’égalité des sexes, pour une condition féminine libérée des oppressions et du patriarcat.

L’olympisme est désormais le champ d’expressions politiques et convictionnelles qui s’affichent ouvertement sans risque de sanction. De fait, le sport en général est le siège d’attaques répétées et puissantes contre la neutralité et l’égalité femmes/hommes, et, en France, contre la laïcité.

Les débats et les polémiques occupent la scène politique et médiatique, révélant en France des fractures idéologiques et sociétales profondes. Dans ce contexte tendu essayons, en cinq questions, d’avoir les idées claires sur la réalité juridique et les courants d’influence qui traversent le champ sportif.

Que signifie la neutralité dans le champ des activités physiques et sportives ?

Le mieux est de faire confiance au ministère des sports, et plus particulièrement aux pages « Préserver le pacte républicain » du site officiel2, dont sont extraits les deux paragraphes suivants :

« Le principe de neutralité [religieuse et politique] s’applique aux activités sportives organisées par les collectivités publiques et par les fédérations sportives chargées d’une mission de service public [qu’elles soient agrées ou délégataires]. Les présidents, salariés et bénévoles de ces fédérations, les arbitres désignés sur une compétition fédérale, les athlètes sélectionnés en équipes de France doivent respecter, dans leur activité sportive, le principe de neutralité religieuse. Les statuts des fédérations et les règlements des collectivités publiques peuvent y soumettre en outre leurs adhérents et usagers (conformément au principe dont s’inspire l’article 50.2 de la Charte olympique). […]

Dans le cadre de la pratique sportive, la liberté d’expression des convictions et des croyances peut être restreinte afin de garantir l’égalité de tous et le respect de la liberté de conscience d’autrui.[…]  Le fait de s’abstenir de faire ostentation de ses croyances ou convictions sauvegarde l’égalité et le respect mutuel entre tous. Pour défendre les valeurs du sport au quotidien, il faut parallèlement mener, sans faiblesse et sans ambiguïté, la lutte contre toute tentative de propagande religieuse ou politique, toute forme de radicalisation religieuse ou de repli communautaire. »3

En revanche, les associations sportives privées qui n’exercent pas une mission de service public ne sont pas tenues par une obligation légale de neutralité religieuse en leur sein. Les adhérents et athlètes de ces clubs demeurent en principe libres de leurs convictions et de leurs tenues. La liberté d’expression des croyances trouve donc à s’exercer dans la pratique sportive amateur, sous réserve de ne pas troubler l’ordre public, de ne pas porter atteinte aux autres (pas de prosélytisme abusif, pas de discrimination) et de rester compatible avec le bon déroulement de l’activité en termes d’hygiène et de sécurité et les règles du jeu.

Prenons un exemple : une sportive voilée évoluant dans un club amateur privé ne contrevient pas à la loi tant qu’aucune règle spécifique ne l’interdit dans la compétition concernée. Toutefois, dès lors que cette sportive participe à des compétitions officielles organisées par une fédération délégataire, elle entre dans un cadre où la fédération peut imposer des restrictions vestimentaires au nom de la neutralité et de considérations d’ordre public.

La loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République4 a introduit des outils juridiques importants pour renforcer l’application de la laïcité dans le champ sportif, notamment en posant des conditions claires à ceux qui participent au service public sportif ou qui en bénéficient. Ainsi, – cette loi a, d’une part, créé un mécanisme de “déféré laïcité” permettant aux préfets de saisir en urgence le juge administratif lorsqu’une décision d’une collectivité publique satisfait une revendication religieuse – un dispositif qui a été utilisé pour la première fois lors de l’affaire du burkini dans les piscines de Grenoble en 2022. Elle a, d’autre part, instauré le Contrat d’engagement républicain pour les associations sollicitant un agrément de l’État ou une subvention publique. Toutes les associations sportives agréées, affiliées à une fédération ou subventionnées, doivent signer ce contrat et s’engager à respecter les valeurs de la République, dont la laïcité.

Comment les fédérations sportives appliquent-elles les principes de neutralité et de laïcité ?

Alors que l’homogénéité et la cohérence devraient régner dans ce domaine, les fédérations françaises agréées ou délégataires appliquent les règles de neutralité et de laïcité de manière inégale. Le sport est le lieu de regrettables incohérences.

Plusieurs fédérations appliquent strictement les règles, en raison du cadre imposé par les autorités publiques et de leur attachement aux valeurs républicaines. Les fédérations françaises de Football (2016), Basket-ball (2022), Volley-ball (2023) ou Rugby (2024) interdisent le port de signes religieux ostensibles sur les terrains lors des compétitions officielles nationales et internationales, quel que soit le niveau de pratique, considérant que le sport collectif doit être un espace neutre, exempt de toute manifestation politique ou religieuse. On se souvient de la polémique autour de l’affaire des « hijabeuses » qui demandaient en 2023 le droit de porter une tenue islamique. La FFF, réaffirmant sa position de principe, a été attaquée par le collectif « Les hijabeuses » devant le Conseil d’État, qui a rejeté leur demande5.

D’autres fédérations françaises appliquent des règles contraires et autorisent le port du voile, essentiellement sous prétexte d’inclusivité, en réalité pour contourner d’éventuelles polémiques. C’est le cas par exemple des fédérations d’Athlétisme, de Hand-ball ou de Judo.

L’incohérence est patente et nuisible. Certaines fédérations considèrent la neutralité comme essentielle pour préserver l’unité et éviter les tensions dans des environnements multiculturels ; d’autres, sensibles aux pressions communautaires relayées et amplifiées par les médias et des partis politiques opportunistes, privilégient la « souplesse » pour, disent-elles, encourager la participation et respecter les droits individuels, mais aussi pour éviter des accusations de discrimination. Le cas du hijab dans le sport est le point de friction principal entre les fédérations qui défendent la neutralité et la laïcité et celles prônant une approche « inclusive ».

En dépit des décisions du Conseil d’État favorables à la FFF et la FFBB, les réglementations des fédérations ayant décidé d’interdire le voile en compétition demeurent contestées (et sont parfois contournées), comme le sont d’ailleurs celles des fédérations n’ayant pas pris de mesure d’interdiction. Le terrain est miné.

Le sport à l’école est-il soumis aux mêmes règles ?

L’école est régie par des dispositifs juridiques spécifiques qui sont sans ambiguïté concernant l’obligation de la discipline, les signes religieux, la mixité, le suivi des enseignements.

L’obligation de la pratique du sport à l’école de l’article L. 312-3 du Code de l’éducation qui dispose que « l’éducation physique et sportive (EPS) fait partie intégrante des enseignements obligatoires dans les établissements scolaires. Elle vise à contribuer à l’épanouissement physique, moral et social des élèves. »6 De plus, le Préambule de la Constitution de 1946 (adopté dans la Constitution de 1958) établit que « la Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture », ce qui englobe les activités sportives comme un aspect de l’éducation globale. Les textes de référence sont clairs, la loi l’est aussi.

Le port par les élèves de signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse est interdit par la loi du 15 mars 2004, au sein de l’établissement comme dans les installations sportives extérieures ou pendant le trajet jusqu’au stade ou gymnase. L’article 13 de la Charte de la laïcité affichée dans tous les établissements scolaires ajoute : « Nul ne peut se prévaloir de son appartenance religieuse pour refuser de se conformer aux règles applicables dans l’École de la République ».

La mixité a été rendue obligatoire à tous les niveaux d’enseignement et dans toutes les disciplines par la loi Haby du 11 juillet 1975. Les nouveaux programmes précisent que l’EPS permet à tous les élèves « filles et garçons ensemble et à égalité » de construire les compétences du socle commun.

Tout est on ne peut plus carré. Et pourtant les contestations en l’EPS – la discipline la plus touchée7 – par les élèves, principalement de religion musulmane, se multiplient : absences systématiques à des cours de piscine ou d’athlétisme, dispenses médicales de complaisance8, demandes de non-mixité dans les cours d’EPS et notamment en natation, revendications de tenues vestimentaires couvrant les bras et les jambes, etc.

Il faut convenir que pour les élèves sportives il est parfois compliqué d’y comprendre quelque chose ! Ainsi une élève se verra interdire le port du voile au lycée à 15h sous le regard vigilant de son professeur d’EPS, alors qu’elle sera autorisée à le porter à 18h à l’entraînement de hand-ball dans le gymnase voisin sous le regard indifférent de son coach… professeur d’EPS quelques heures auparavant. Incohérence nuisible au développement de l’esprit laïque et républicain !

Le sport est-il un lieu de prosélytisme et d’entrisme religieux ?

Le sport est historiquement et communément perçu comme un espace de partage et d’union au sein d’un groupe, d’une équipe et un support du dialogue interculturel entre nations, et non comme un enfermement ou un lieu de prosélytisme religieux. C’est pourtant aujourd’hui un lieu d’entrisme religieux. Médéric Chapitaux, membre du Conseil des sages de la laïcité de l’Éducation nationale et auteur du livre Quand l’islamisme pénètre le sport9 tire le signal d’alarme. Il interroge : « Certaines salles de sports dans les banlieues seraient-elles devenues des lieux de l’entre-soi et un éventuel ferment de l’islamisme ? Une forme d’emprise prosélyte s’exercerait-elle en direction des jeunes de confession musulmane qui fréquentent certains lieux de pratique sportive ? ». Le constat est le même chez William Gasparini, sociologue du sport, qui alerte sur les dérives du « sport communautaire », la présence d’« entrepreneurs identitaires » sur les terrains de sport et la « confusion entre l’espace sportif et l’espace cultuel »10. Le sport est-il le « terrain de jeu des islamistes dans les quartiers populaires » ? Plusieurs rapports officiels ont précédé ces observations récentes11.

En 2020, 127 associations sportives étaient identifiées comme « ayant une relation avec une mouvance séparatiste » rassemblant plus de 65 000 adhérents, parmi lesquelles 29 structures apparaissaient fondées ou « noyautées » par des tenants de l’islam radical, majoritairement salafistes (18) et 5 en lien avec les Frères musulmans (les autres sans affiliation repérée), rassemblant plus de 11 000 adhérents12. Certains voient le sport comme le prochain « territoire perdu de la République ».

La commission Culture du Sénat a alerté sur les dérives observées et la multiplication des associations sportives en relation avec une mouvance islamiste radicale et séparatiste. Le 18 février 2025, le Sénat a adopté en première lecture, par 210 voix contre 81, la proposition de loi visant à assurer le respect du principe de laïcité dans le sport13.

Cette proposition de loi, notamment, interdit le port de signes ou tenues manifestant ostensiblement une appartenance politique ou religieuse lors des compétitions organisées par les fédérations sportives, leurs ligues professionnelles et leurs associations affiliées et impose le respect des principes de neutralité et de laïcité dans les piscines. Elle a été transmise à l’Assemblée nationale le 19 février. Depuis lors, les prises de position et polémiques au sujet de cette loi ont fleuri dans le monde politique, dans la presse et dans le monde sportif lui-même.

Dans un premier temps, le premier Ministre a décidé d’inscrire au plus vite l’examen de cette loi à l’agenda de l’Assemblée nationale, puis François Bayrou a pris un virage à 180°, déclarant le 1er avril : « Il ne faut pas stigmatiser nos neuf millions de compatriotes musulmans »14. Des dissensions sont apparues au sein du gouvernement. La ministre des sports Marie Barsacq a tergiversé15. « Aucun signe religieux ostentatoire16 ne doit être porté lors des compétitions sportives » pour Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, ajoutant qu’« un terrain de sport n’a pas à être un lieu d’entrisme religieux, d’entrisme politique ». La ministre de l’Éducation nationale Elisabeth Borne a courageusement botté en touche, rejetant l’idée d’une loi d’interdiction générale pour lui préférer une « gestion par les fédérations sportives ». Pour pasticher le slogan de la marque Canada Dry, le sport « Ça a la couleur de l’Éducation nationale, le goût de l’Éducation nationale… mais ce n’est pas l’Éducation nationale. » Aux fédérations sportives, comme jadis aux proviseurs et principaux de collèges, la lourde responsabilité de la décision. Une époque qui rappelle les erreurs de jugement et difficultés des années 1989-2004 dans les établissements scolaires, avant le vote de la loi du 15 mars 2004 sur l’interdiction de signes religieux ostensibles.

Parmi les sportifs également, des divergences ont émergé. Songeons à la prise de position sur X du judoka Teddy Riner qui a minimisé la portée du port du hidjab dans le sport avant de tenter d’apaiser la situation, probablement après la mise au point de l’ancien champion du monde de boxe français d’origine iranienne, Mahyar Monshipour. « Réveillez-vous », a-t-il lancé à Teddy Riner ajoutant à partir de son expérience : le voile est un « linceul » et le « signe visible d’une inégalité entre l’homme et la femme »17. Précisions que Monshipour a été l’entraîneur de Sadaf Khadem, la première femme iranienne à participer à un combat officiel de boxe depuis la révolution iranienne de 1979, ce qui l’a contrainte à l’exil en France.

Les nombreuses manifestations religieuses dans les stades pendant la période du Ramadan 2025, comme des interruptions de matchs ou des prières collectives dans les vestiaires, ont donné un ton encore plus aigu aux débats. Les conclusions, pourtant très documentées et précisément sourcées, de la « Mission flash sur les dérives communautaristes et islamistes dans le sport », rapportées le 5 mars 2025 par les députés Julien Odoul et Caroline Yadan, missionnés par la Commission des Affaires culturelles et de l’éducation, ont achevé d’enflammer les esprits18. Les rapporteurs de la Mission flash n’ont fait pourtant que confirmer les alertes. Les observations sont concordantes.

Le sport féminin aux jeux olympiques est-il un enjeu pour l’islamisme ?

Je m’inspire ici des propos si lucides d’Annie Sugier, présidente de la Ligue du droit international des femmes19.

La règle 50.2 de la Charte olympique stipule qu’« aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans un lieu, site ou autre emplacement olympique. » Le président du Comité International Olympique, Avery Brundage, n’a pas hésité à l’appliquer lorsqu’elle a été enfreinte de façon spectaculaire aux Jeux de Mexico de 1968 par deux athlètes coureurs de 200 mètres, John Carlos et Tommie Smith. L’image de leur poing ganté de noir dressé dans le ciel de Mexico en faveur de la non-discrimination raciale et des droits de l’homme est passée à la postérité. Les deux athlètes ont été suspendus pour cause de démonstration politique, puis exclus à vie des Jeux olympiques. On peut évoquer aussi l’interdiction faite aux athlètes français aux JO de Pékin (2008) de porter un badge « Pour un monde meilleur » vu comme une critique implicite du régime chinois.

Le sport a joué un rôle majeur dans le combat contre l’apartheid racial en Afrique du Sud . Le CIO n’a montré aucune faiblesse lorsqu’il a exclu l’Afrique du Sud des Jeux pendant trente ans de 1962 à1992. Mais une autre forme d’apartheid, passée quasiment inaperçue, a fait son apparition : l’absence, voire l’exclusion des femmes de trente-cinq délégations. Plus tard sont venues les exigences choquantes, notamment vestimentaires, en contradiction avec les règles du sport et l’ancrage d’un « modèle sportif islamiste féminin ».

L’obligation de neutralité des athlètes olympiques est bafouée, depuis que les femmes de nombreux pays musulmans sont contraintes de concourir en portant une tenue islamique, la première d’entre elles étant une Iranienne aux JO d’Atlanta en 1996. En acceptant des conditions spécifiques et discriminatoires pour la pratique féminine, les organisateurs des JO et des compétitions internationales abandonnent leurs principes et encouragent la propagation d’une vision ségrégationniste, telle qu’elle est imposée en Iran et en Afghanistan, avec le soutien des pétro-monarchies. À l’apartheid racial a succédé l’apartheid sexuel ! On ne peut être plus percutant.

Comme l’a dit l’actrice iranienne, Golshifteh Faharani, après la mort de Mahsa Amini en 2022 : « Libérer sa chevelure est un geste symbolique sans précédent. Le voile est la base de l’oppression islamique sur la femme. S’il tombe, le reste s’effondrera » 20. On entend bien, à travers les propos de l’héroïne de « Lire Lolita à Téhéran », que le voile est un outil d’oppression et non un « vêtement » comme les autres, non signifiant.

Après les questions

La situation que nous connaissons en France aujourd’hui dans le sport est source de confusion dans les esprits et de tensions dans la vie quotidienne des sportifs, des encadrants, des associations et des collectivités, de la société en général. Il faut éviter qu’elle ne se dégrade encore plus sauf à risquer la survenue d’événements violents.

Deux points sont particulièrement préoccupants : d’une part l’entrisme islamiste dans le sport et la communautarisation qui l’accompagne et d’autre part le port du voile par les sportives musulmanes qui auraient, grâce à cette tolérance, la possibilité de s’intégrer et de s’émanciper. Pour certaines néo-féministes woke, le sport « empouvoire » les femmes voilées. « Tel est le message publié le 18 mars sur le réseau social Bluesky par la députée écologiste de Paris Sandrine Rousseau, pastichant l’extraordinaire slogan des femmes iraniennes « Femme, vie, liberté » avec un affligeant : « Femme, sport, foulard », nous dit Fatiha Agag-Boudjahlat »21, qui ajoute  « Le port du voile dans le sport discrédite les musulmanes non voilées », avant de conclure « Une liberté qui se fait aux conditions des hommes n’est pas digne ». J’ajouterai « aux conditions des hommes intégristes islamistes »22.

Une réflexion sur le sport ne peut faire l’impasse sur l’action de Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts du Front populaire, assassiné par la milice en 1944 et entré au Panthéon en 2015. Un homme au destin brisé à l’origine de réformes fondamentales de l’institution scolaire et du monde culturel qui ont marqué en profondeur notre société. C’est Jean Zay qui a instauré l’Éducation physique et sportive à l’école et il faut garder à l’esprit l’idéal qui l’animait. Il a voulu faire du sport un outil de libération de l’individu et de solidarité humaniste, à l’époque où le fascisme et le nazisme embrigadaient les esprits et instrumentalisaient les corps. Pour lui, formation et liberté des esprits, formation et liberté des corps étaient la voie royale vers l’émancipation. Une voie vers l’émancipation dont on peut penser qu’elle est de moins en moins aisée aujourd’hui pour les filles et les femmes.

J’emprunte les mots de la fin au Collectif laïque national qui regroupe plus de 40 associations laïques. Dans un communiqué de presse publié le 4 avril, le Collectif affirme « Le sport s’adresse à toutes et tous : il doit rester neutre » :

« Le Collectif n’oublie pas qu’un véritable apartheid sexuel est imposé aux femmes dans les théocraties islamiques, par le port obligatoire du voile ou du hidjab et la dissimulation du corps (cou, bras, jambes), comme par leur exclusion de certaines disciplines sportives dans les compétitions internationales. L’affichage religieux des sportives est un élément de propagande politico-religieux incontestable. On ne peut ignorer en France cette réalité, et considérer que la dissimulation du corps des femmes ne serait chez nous qu’une affaire de mode, voire l’effet d’un libre choix. Le militantisme communautariste d’associations comme « Alliance citoyenne » (pour le hidjab dans le football ou le burkini à la piscine), justement mis en échec par le Conseil d’État, doit être combattu. Le Collectif constate que, contrairement à ce que prétendent certains, de nombreux travaux font état d’un entrisme religieux croissant dans le sport, source de pressions communautaristes contraires à la liberté de conscience. »

Liberté de conscience et laïcité, piliers de notre République, sont aujourd’hui largement recouvertes par la notion de liberté de religion, voire de « liberté religieuse », ce dernier concept étant absent du droit et de l’imaginaire français. Les manifestations religieuses dans le sport, nombreuses et ostentatoires, interdisent sur les terrains comme dans les gymnases cette « respiration laïque », pour reprendre l’expression de Catherine Kintzler, que permet l’école depuis la loi du 15 mars 2004. Aujourd’hui l’offensive de l’islam radical et politique – l’islamisme – se porte sur tous les terrains de la vie politique, sociale, économique et culturelle : école, entreprise, théâtre, tout est bon pour tenter de mettre en œuvre une oppression régressive, d’imposer une vision inégalitaire et obscurantiste des relations entre les êtres humains, et particulièrement entre les hommes et les femmes. Le sport est un terrain de choix, puisqu’il met en scène le pire cauchemar des intégristes, la liberté des corps, et surtout la liberté des corps féminins. N’est-il pas temps de légiférer pour que le sport reste un espace neutre où l’indifférenciation permettrait l’égalité et la fraternité, en ces temps où une prescription implicite invite de plus en plus les sportifs à se reconnaître dans la position religieuse, comme des êtres religieux membres de communautés ?

Notes

1 – Merci à Annie Sugier, présidente de la Ligue du droit international des femmes, pour ces références.

3 – On se référera avec profit au Vademecum « Liberté d’expression, neutralité et laïcité dans le champ des activités physiques et sportives » réalisé en mars 2022 par le Conseil des sages de la laïcité de l’Éducation nationale avec le concours de la direction des affaires juridiques du ministère de l’Education nationale, de la jeunesse et des sports. Rubrique Publications, notes et avis : https://www.education.gouv.fr/le-conseil-des-sages-de-la-laicite-et-des-valeurs-de-la-republique-41537

6 – Voir le Vademecum « La Laïcité à l’école » publié par le Conseil des sages de l’EN. Fiche 9 :« Les élèves sont soumis à l’obligation d’assiduité posée par l’article L. 511-1 du Code de l’éducation, qui impose que soit suivie l’intégralité des enseignements obligatoires et facultatifs auxquels les élèves sont inscrits (article R. 511-11 du Code de l’éducation). Il en résulte que les élèves doivent assister à l’ensemble des cours inscrits à leur emploi du temps sans pouvoir refuser les matières qui leur paraîtraient contraires à leurs convictions. Un absentéisme sélectif pour des raisons religieuses ne saurait être accepté. En éducation physique et sportive (EPS), les certificats médicaux – qui pourraient paraître non justifiés au directeur d’école ou au chef d’établissement – peuvent être soumis à l’avis du médecin de l’éducation nationale, qui pourra, s’il l’estime utile, demander à rencontrer l’élève pour pouvoir évaluer la situation. En effet, le motif d’atteinte à des convictions religieuses ne figure pas au nombre des motifs d’absence reconnus comme légitimes (cf. article L. 131-8 du Code de l’éducation). Ibid. https://www.education.gouv.fr/le-conseil-des-sages-de-la-laicite-et-des-valeurs-de-la-republique-41537

7 – 30% des professeurs d’EPS ont été confrontés à des contestations, selon Jean-Pierre Obin, in Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école, Paris, Hermann, 2020.

8 – Voir le Vademecum publié en mars 2022 par le Conseil des Sages de la laïcité de l’EN : « L’évitement des cours d’éducation physique et sportive et le recours à des certificats médicaux non justifiées ». Ibid. https://www.education.gouv.fr/le-conseil-des-sages-de-la-laicite-et-des-valeurs-de-la-republique-41537

9Médéric Chapitaux, Quand l’islamisme pénètre le sport , Paris, PUF, 2023.

11 – On peut citer le rapport du Sénat daté de 2020 sur « Radicalisation islamiste : faire face et lutter ensemble », dont la partie 3 est consacrée au sport (Le sport, parent pauvre de la lutte contre le séparatisme https://www.senat.fr/rap/r19-595-1/r19-595-115.html) et celui publié en 2021 par l’Inspection générale de l’Éducation, du sport et de la recherche qui font les mêmes constats https://www.sports.gouv.fr/sites/default/files/2023-02/rapports-ig-sr-les-ph-nom-nes-de-communautarisme-dans-les-associations-sportives-et-de-jeunesse-les-accueils-collectifs-de-mineurs-4967.pdf

12 – Données issues du Rapport sur « Frères musulmans et islamisme politique en France » (mai 2025) https://www.crsi-paris.fr/wp-content/uploads/2025/05/202505-Rapport-Freres-Musulmans-.pdf

15 – Dans un premier temps, la ministre Marie Barsacq a tenté de justifier le port du foulard islamique sur les terrains de sport au prétexte que « ce n’est pas de l’entrisme » et que « l’objectif du ministère des Sports, c’est de donner l’accès à la pratique sportive à tous et toutes », en ajoutant que « le sport est un outil d’émancipation pour tous et toutes ». Le lendemain, dans le journal L’Équipe, son entourage a maladroitement plaidé une « position d’équilibre » entre l’interdiction du port de signes religieux en compétition et la liberté religieuse des sportifs amateurs.

16 – Le fait que le signe religieux soit ostensible est suffisant, il n’a pas besoin d’être « ostentatoire ».

20 – À voir le très beau film Tatami, film américano-géorgien (2023) réalisé par la franco-iranienne Zar Amir Ebrahimi et l’israélien Guy Nattiv, qui évoque la contrainte islamique exercée sur les sportives iraniennes à travers l’histoire d’une judoka. La réalisatrice, également actrice, s’est réfugiée en France en 2008.

21 – Auteur de Combattre le voilement, Paris, Cerf, 2019.

Accompagnateurs scolaires et port de signes religieux

Le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau vient de relancer la question du port de signes religieux par les accompagnateurs de sorties scolaires. Il s’agit là d’un débat récurrent sur lequel Mezetulle a déjà publié plusieurs textes dont certains remontent à 2014. Le texte ci-dessous expose quelques arguments en faveur de l’interdiction de l’affichage religieux ou politique par les personnes accompagnant occasionnellement les élèves lors de sorties scolaires. Il a été mis en ligne initialement sur Mezetulle le 18 octobre 2019 sous le titre « Accompagnateurs scolaires : et si on leur proposait la respiration laïque ? » Partiellement repris dans une tribune collective publiée sur Figarovox et sur le site de l’UFAL, il demeure d’actualité 1.

La législation actuelle ne fait pas du port de signes d’appartenance religieuse ou politique un droit absolu pour les accompagnateurs2 bénévoles. Cette liberté qui leur est actuellement accordée a pour conditions le bon fonctionnement du service et l’absence de trouble à l’ordre public, lesquels sont appréciés par le directeur d’école ou le chef d’établissement – de sorte qu’un éventuel refus puisse être précisément motivé3. Mais, en l’absence de règle générale claire, tout est renvoyé (comme lors de l’affaire de Creil en 1989) aux enseignants sur le terrain et reste très sensible aux fluctuations de l’opinion.

1° Il conviendrait de considérer non pas le statut des personnes ni le lieu mais la nature de l’activité. Dès lors qu’il s’agit d’une activité scolaire, liée à un acte d’enseignement, on est bien dans le cadre de l’école et cela quel que soit le lieu et quelles que soient les personnes impliquées. À plus forte raison si la sortie est obligatoire4. Or c’est ce que la législation actuelle traite de manière inadéquate en distinguant ce qui a lieu dans les murs et hors les murs de l’école.

Pourtant, rappelons que l’article L.141-5-2 du code de l’éducation s’applique aussi « hors les murs » :

« L’Etat protège la liberté de conscience des élèves.
Les comportements constitutifs de pressions sur les croyances des élèves ou de tentatives d’endoctrinement de ceux-ci sont interdits dans les écoles publiques et les établissements publics locaux d’enseignement, à leurs abords immédiats et pendant toute activité liée à l’enseignement. »

2° Les personnes extérieures sont sollicitées pour encadrer les sorties scolaires à défaut de personnel disponible. En principe c’est le personnel de l’Éducation nationale qui devrait assurer ces accompagnements. Ce n’est donc pas une jouissance de droit pour ces personnes. On les sollicite non pas pour leur proposer gentiment une promenade, mais parce que l’EN n’a pas les effectifs suffisants pour assurer un service. En prêtant leur concours, les accompagnateurs extérieurs bénévoles concourent à l’intérêt général : c’est une excellente chose et on doit les en remercier. Mais le service changerait-il de nature du fait qu’on recourt momentanément à des personnes extérieures ?

3° Il semble aller de soi que les bénévoles extérieurs sont des parents d’élèves, et plus particulièrement des mères. Il n’en est rien ! Le directeur d’école peut solliciter ou accepter le concours d’accompagnateurs qui ne sont pas des parents. S’il s’agit de parents d’élèves, pourquoi privilégier les mères ? L’accompagnement scolaire serait-il une spécialité féminine et plus particulièrement maternelle ? Et si on accepte des mères portant un signe d’appartenance religieuse, il faut donc aussi accepter des « papas » portant kippa, kamis, turban, poignard sikh, que sais-je encore… Plus largement, on devrait accepter des personnes portant des signes syndicaux ou politiques. Voilà une étrange manière de « protéger la liberté de conscience des élèves ».

4° L’école publique doit-elle s’aligner sur le modèle fusionnel, intrusif et sélectif de la « maman » tel qu’il nous est présenté ad nauseam ?
Lorsqu’il s’agit de parents d’élèves, les accompagnateurs scolaires n’ont pas à traiter les enfants d’autrui comme s’ils étaient les leurs ; réciproquement ils doivent traiter leurs propres enfants comme s’ils étaient ceux d’autrui. Ce n’est pas en acceptant des formes ostensibles d’orthopraxie religieuse qu’on peut appliquer ce principe.

5° La figure pathétique familialiste de la « maman » suppose une conception de l’école qui ne soustrait pas les élèves à leur milieu, une école renvoyée sans cesse à son extérieur, au tourbillon social. Or l’école devrait offrir une double vie aux élèves, les dépayser sereinement, les convier à un ailleurs. On peut imaginer que des « mamans » souhaitent peut-être aussi vivre un moment qui les soustrait à leur environnement et à leurs obligations communautaires, faire l’expérience de ce que j’ai appelé ailleurs « la respiration laïque »5. L’élève qui ôte ses signes religieux en entrant à l’école publique et qui les remet en sortant fait cette expérience : il échappe par cette dualité, par cette alternance, aussi bien à la pression sociale de son milieu qu’à une uniformisation officielle d’État. Croire qu’une femme portant le voile serait incapable de comprendre et de pratiquer cette alternance, la renvoyer sans cesse à l’uniformité d’une vie de « maman voilée », c’est la mépriser et la fixer dans un rôle social. L’exempter de cette alternance libératrice, c’est cautionner, en la banalisant, la normalisation politico-religieuse qui fait du port du voile une obligation et un signe de « bonne conduite » islamique. Cela revient à dire à chaque musulmane « tu peux porter le voile tout le temps et partout, donc tu le dois ». C’est désarmer et abandonner celles qui, nombreuses, ne le portent pas, luttent pour ne pas le porter et entendent échapper au lissage de leur vie.

Notes

1 – Voir l’article dans sa version initiale. Voir le dossier récapitulant divers articles en ligne sur Mezetulle depuis 2014 : http://www.mezetulle.fr/dossier-les-sorties-scolaires-et-leurs-accompagnateurs/ . Voir sur le site de l’UFAL le texte de la tribune collective publiée en novembre 2019.

2– « Accompagnateurs » : j’emploie ici à dessein le genre non marqué (dit masculin).

3 – [Note mise à jour en janvier 2025]. Voir la fiche 23 de l’édition 2024 du Vademecum la Laïcité à l’école (p. 124-128 de  l’édition téléchargeable sur le site du Ministère de l’Éducation nationale).

4 – Voir le communiqué du président de la Fédération des Délégués départementaux de l’Éducation nationale à la suite de l’audition au Sénat du 16 octobre 2019 : https://ahp.li/2a5696d5b6f94cffac61.pdf

5 – Voir sur ce site « Laïcité et intégrisme« .

Il faut libérer Boualem Sansal !

L’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, esprit libre, homme les Lumières, courageux et immensément talentueux, a été arrêté par le pouvoir algérien. On est sans nouvelles de lui depuis le 16 novembre. Il faut en parler, il faut « faire du foin » !

La presse française fait état de cette information depuis hier 21 novembre, en suit les évolutions heure par heure et lance l’alerte1. Il faut en parler, « faire du foin », ne pas laisser s’installer le silence, c’est la seule manière que nous avons de le protéger. Nous qui n’avons besoin que du mince courage de parler et d’écrire, disons-lui notre admiration, et disons combien sa parole, belle, vraie et juste, nous éclaire et nous réveille : elle nous est nécessaire. Associons-nous au grand écrivain Kamel Daoud, prix Goncourt 2024, pour le soutenir : https://www.lefigaro.fr/vox/monde/kamel-daoud-j-espere-vivement-que-mon-ami-boualem-sansal-reviendra-parmi-nous-tres-bientot-20241121

On lira, entre autres, l’édito d’Yves Thréard dans Le Figaro « Boualem Sansal, paladin de la liberté » https://www.lefigaro.fr/vox/monde/boualem-sansal-paladin-de-la-liberte-20241121 ; l’article de Sylvain Tesson daté d’hier, sur le site du Point https://www.lepoint.fr/debats/ce-soir-l-ecrivain-franco-algerien-boualem-sansal-dort-en-prison-21-11-2024-2575967_2.php

On écoutera, entre autres, l’édito de Vincent Trémolet de Villers sur Europe 1 « La leçon de courage de Boualem Sansal » https://www.europe1.fr/emissions/L-edito-eco/la-lecon-de-courage-de-boualem-sansal-4280608

De nombreux écrivains réagissent et l’académicien Jean-Chistophe Rufin a proposé d’élire d’urgence Boualem Sansal parmi les Immortels https://www.lepoint.fr/culture/le-monde-des-lettres-en-emoi-apres-l-arrestation-de-boualem-sansal-22-11-2024-2576014_3.php.

On note aussi les communiqués émanant d’organisations et d’associations laïques et humanistes2 ; ils se multiplieront très probablement dans les heures et les jours qui viennent.

Une pétition circule qui exige sa libération : https://www.change.org/p/lib%C3%A9rez-boualem-sansal

[Edit du 25 novembre] Création d’un comité de soutien à l’initiative de la Revue politique et parlementaire, présidé par Catherine Camus. Texte et liste des premiers signataires sur le site de la Revue :  https://www.revuepolitique.fr/comite-de-soutien-a-boualem-sansal/

 

Notes

1Le Figaro édition imprimée datée d’aujourd’hui 22 novembre lui consacre sa Une et deux pleines pages intérieures. Voir aussi cet article de Léa Masseguin sur le site de Libération https://www.liberation.fr/international/afrique/algerie-ce-que-lon-sait-de-la-disparition-de-lecrivain-franco-algerien-boualem-sansal-20241122_STUEBXNLZZC7NJVPLYCAZ2JOLU/

Dossier 20e anniversaire de la loi du 15 mars 2004

À l’occasion du vingtième anniversaire de la loi du 15 mars 2004 sur l’interdiction des manifestations ostensibles d’appartenance religieuse à l’école publique, on trouvera quelques textes de réflexion en ligne  – sur Mezetulle et ailleurs -, ainsi que le rappel de quelques documents. Le dossier est susceptible de s’enrichir.

Antérieurement

Documents

Laïcité scolaire : une règle claire à valeur éducative

Article CK sur le site de la revue Le Droit de Vivre, 10 décembre 2023

Présentation par la revue :

« La loi du 15 mars 2004 interdisant aux élèves des établissements scolaires publics l’affichage ostensible d’une appartenance religieuse fait l’objet de mauvais procès et d’offensives régulières. Tour à tour décrite par ses détracteurs comme liberticide, uniformisante ou « islamophobe », elle constitue au contraire un lieu à part où l’enfant, devenu élève, construit sa propre liberté. L’école lui offre une double vie, un lieu à l’abri des « proximités », des assignations et des intégrismes. »

Lire la suite sur le site LEDDV

La laïcité dans tous ses états

Commentaire de l’émission « Répliques » du 12 novembre 22

À peine terminais-je d’écouter le « podcast » de l’émission Répliques (La laïcité : état des lieux) du 12 novembre 2022, où Alain Finkielkraut avait invité Iannis Roder et Jean-Fabien Spitz1, à peine me disais-je que la pseudo-argumentation de Jean-Fabien Spitz méritait quelques commentaires bien sentis que, relevant mes messages, je trouve cet article envoyé par André Perrin ! Fidèle au style caustique et précis dont il nous a déjà régalés dans plusieurs livres2 – mentionnons le tout récent Postures médiatiques (L’Artilleur, 2022) – l’auteur y reprend, en les démontant, les sophismes et inexactitudes que Jean-Fabien Spitz a égrenés tout au long de l’émission.

Le samedi 12 novembre 2022, l’émission Répliques, sur France Culture, avait pour titre La laïcité : état des lieux. Alain Finkielkraut y avait invité Iannis Roder, professeur d’histoire en réseau d’éducation prioritaire, à Saint-Denis, depuis 23 ans, et Jean-Fabien Spitz, professeur émérite de philosophie politique. Des interventions de Iannis Roder, on ne dira rien ici, sinon qu’elles furent de part en part lumineuses, justes et vraies. De celles de son interlocuteur, la suite permettra de juger. Celui-ci dénonce « l’intégrisme républicain » de ceux qui prétendent interdire le port d’un vêtement : en France comme en Iran, on doit pouvoir être libre de porter le voile ou de ne le porter pas. Iannis Roder répond alors (7’13’’) que « L’interdiction du port du voile n’existe que dans le cadre de l’école et dans le cadre du fonctionnariat ». Spitz lui lance alors avec superbe : « Les élèves ne sont pas des fonctionnaires, Monsieur ! ». Ce à quoi Iannis Roder répond sobrement : « J’ai dit et ».

Ce qu’avait dit Iannis Roder était parfaitement exact. Le port du voile, en France, n’est proscrit que dans deux cas : aux élèves, dans les établissements de l’enseignement public, écoles, collèges et lycées, où ils sont presque tous mineurs et aux fonctionnaires, dans les espaces relevant de l’autorité de l’État. Cependant son interlocuteur, bien que philosophe de profession, préfère lui attribuer mensongèrement une sottise qu’il est évidemment plus facile de réfuter qu’une vérité de fait.

Un peu plus loin, (7’45’’) Iannis Roder fait valoir que la loi de 2004, dans la mesure où elle permettait de soustraire certaines jeunes filles aux pressions qu’elles subissaient, était une loi protectrice. Réponse de Jean-Fabien Spitz, qui se veut sarcastique : « J’apprends avec bonheur que le chemin de la liberté passe par la contrainte. J’apprends ça avec bonheur ».

Ainsi donc, M. Spitz découvre seulement aujourd’hui qu’entre le fort et le faible, c’est parfois la liberté qui opprime et la loi qui libère. Jusque-là, il croyait probablement que la vraie liberté était celle du renard libre dans le poulailler libre. Sur les rapports de la liberté et de la loi, il n’a, tout au long de sa carrière, rien appris ni de Spinoza, ni de Locke, ni de Rousseau, ni de Kant. Jusque-là il savait, et sans doute du haut de sa chaire enseignait, que toute loi est scélérate, qui exerce quelque contrainte sur la liberté des uns ou des autres, en interdisant par exemple le travail des enfants, en imposant aux employeurs de verser un salaire minimum aux salariés, ou en obligeant les citoyens à payer des impôts. Comme si le chemin de la liberté passait par la contrainte !

Alain Finkielkraut ayant alors évoqué La Boétie et la servitude volontaire (7’54’’), M. Spitz répond : « La servitude volontaire est omniprésente dans cette société. On pourrait la repérer à la façon dont les gens sont asservis à des marques commerciales, par exemple, y compris à l’intérieur de l’école […] Il y a de multiples formes d’emprise dans cette société, pas seulement celle que la loi dénonce ». M. Spitz ignore manifestement, ou il feint d’ignorer, qu’à l’intérieur de l’école, les chefs d’établissements sont amenés à interdire d’autres tenues que le voile, des tenues que justement les modes ou les codes de la société extérieure tendent à imposer aux élèves, les « crop-tops » par exemple, interdictions qui soulevaient l’indignation d’une autre grande philosophe libérale, Géraldine Mosna-Savoye, le 15 septembre 2020, sur les ondes de France Culture : « c’est précisément ce qui se joue aujourd’hui avec le corps des femmes, et tous les corps d’ailleurs : ce que l’on peut en montrer ou pas ne devrait, je crois, rien à voir (sic) avec la convenance à un ordre moral extérieur quel qu’il soit, dont le bienfondé restera toujours à démontrer ». Sur les rapports de la liberté et de la loi, Jean-Fabien Spitz est éloigné des conceptions de Spinoza, de Locke, de Kant et de Rousseau, mais il est proche de la pensée de Géraldine Mosna-Savoye. Les grands esprits se rencontrent.

Il est ensuite question de la circulaire que le ministre de l’Éducation nationale a adressée aux recteurs sur la multiplication dans les établissements scolaires des tenues manifestant une appartenance religieuse, comme les Abayas et les Qamis. La réplique de M. Spitz ne se fait pas attendre. Au moment du vote de la loi de 1905, dit-il, Aristide Briand s’est opposé à ce que, comme certains le proposaient, le port de la soutane fût interdit dans l’espace public. Notre philosophe se rend ici coupable du sophisme appelé ignoratio elenchi : la circulaire de Pap Ndiaye ne vise pas à interdire le port de l’Abaya dans l’espace public, mais dans la seule enceinte de l’école tandis que les anticléricaux de 1905 ne prétendaient pas proscrire le port de la soutane dans les lycées et collèges, ce à quoi peu d’élèves auraient pensé vraisemblablement, mais dans la totalité de l’espace public. Le même sophisme sera réitéré un peu plus tard, à 14’37’’, Jean-Fabien Spitz déclarera : « Dans les années cinquante, 25 à 30% des gens étaient communistes. On pouvait se promener dans la rue avec un insigne, la faucille et le marteau. Fallait-il l’interdire ? ». Signalons à notre philosophe qu’on a toujours le droit d’arborer cet insigne dans la rue, et même d’y manifester en portant un drapeau rouge et en chantant L’Internationale. Avec un peu de bon sens, on pourrait comprendre que ce qui est parfaitement légitime dans la rue ne l’est pas forcément dans une salle de classe. Cependant Spitz poursuit à 12’11’’ :

« Je voudrais ajouter quelque chose, c’est que maintenant la loi est interprétée. C’est-à-dire, c’étaient des signes religieux ostensibles, maintenant ce sont des signes religieux ostentatoires – ce n’est pas tout à fait la même chose – ensuite ce sont des signes religieux par destination. Qu’est-ce qu’un signe religieux par destination ? C’est un signe qu’on interprète comme religieux à partir d’autres comportements de l’élève. C’est une chasse à l’homme, ou plutôt, une chasse à la femme ».

Ici, M. Spitz étale son ignorance juridique. La notion de destination est courante en droit, non seulement en droit civil, comme en témoigne la notion d’« immeuble par destination », mais aussi en droit pénal, comme l’atteste la notion d’ « arme par destination ». Si vous revenez de la quincaillerie avec des fourchettes et des couteaux de cuisine dans votre sac à provisions, vous ne contrevenez à aucune loi ; mais si vous vous rendez à une manifestation avec, dans votre poche, les mêmes couteaux ou les mêmes fourchettes, vous êtes passible du tribunal correctionnel aux termes de l’article 132-75 du code pénal. C’est le contexte et le comportement du sujet qui guident l’interprétation. Rien de nouveau là-dedans, par conséquent, et pas plus de chasse à l’homme que de chasse à la femme de la part des magistrats qui interprètent la loi.

Oui, il est important d’interpréter, comme la suite va le montrer. Pour étayer l’affirmation selon laquelle « on a le droit de manifester ses opinions dans une République », Spitz invoque la loi fondamentale : « Et la Constitution même dit que la République respecte toutes les croyances ». Il est beau de citer l’article 1er de la Constitution, mais il est vain de le faire si on ne prend pas la peine d’expliquer en quel sens la République respecte toutes les croyances3. Dès lors que toutes les croyances sont mises à égalité sous le rapport du respect qui leur est dû, il est clair que ce n’est pas le contenu de ces croyances qui peut faire l’objet de ce respect. La République reconnaît à tous les individus le droit de croire ce qu’ils veulent, même des sottises, et de le dire, mais cela ne signifie pas qu’elle proclame un respect égal dû à la vérité et à l’erreur. C’est la raison pour laquelle le droit de dire des sottises, ou le devoir de respecter celles-ci, n’est pas le même dans la rue et dans l’école. Les élèves ont le droit de croire que la terre est creuse et que le capitaine Dreyfus était coupable, mais les professeurs de physique et d’histoire n’ont ni le devoir de respecter ces croyances dans leur contenu, ni le droit de les professer eux-mêmes. De surcroit, dire que la République respecte toutes les croyances ne nous dit rien de la traduction juridique de ce respect. De ce que certains croient que la femme doit être soumise à l’homme, ou que le voile protège sa pudeur des regards lubriques des mâles, et de ce que la République respecte ces croyances, on pourrait déduire que le voile peut être porté à l’école ? Soit. Mais de ce que certains croient à la théorie du « ruissellement », d’autres à la théorie du « grand remplacement », et de ce que la République respecte ces croyances, puisqu’elle les respecte toutes, quelles conséquences juridiques doit-elle alors en tirer ?

Alain Finkielkraut ayant cité une phrase de Péguy, Spitz en fait le commentaire suivant : « Lorsque Péguy écrit que l’instituteur doit être le représentant de l’humanité, je crois comprendre que l’humanité inclut […] des penseurs religieux. L’islam nous a transmis un certain nombre d’objets culturels très importants, on ne peut pas le nier. Pourquoi exclure ce qui fait partie de la culture humaine ? ». Où M. Spitz a-t-il vu que l’islam était exclu de l’école ? Le réduit-il au port du voile par les femmes ? Ignore-t-il que les programmes d’histoire font toute sa place à la civilisation musulmane ? Ignore-t-il qu’Avicenne et Averroès figurent dans la liste des auteurs au programme de philosophie et que la proscription du voile en classe n’interdit pas davantage leur étude que celle de la Kippa n’empêche l’étude de Maïmonide et de Levinas, ou que celle de la croix chrétienne ne s’oppose à ce que l’on y explique saint Augustin, Pascal et Ricœur ?

La discussion s’engage ensuite sur les causes de la montée en puissance de l’intégrisme islamique. À 27’54’’, Jean-Fabien Spitz intervient : « Le phénomène de la prégnance de ce que vous, vous appelez l’intégrisme islamiste, dont je ne nie absolument pas l’existence, parmi certains milieux musulmans en Europe, pas seulement en France, bien sûr, par exemple a son pendant dans un pays que je connais bien qui est le Brésil où les sectes évangéliques ont gagné une influence extrême parmi les populations des favelas. Ces idéologies extrémistes, parce que là il s’agit d’un intégrisme religieux, peuvent être encore plus dangereuses que l’islamisme, d’une certaine façon ». Spitz nous dit que l’intégrisme évangélique peut être encore plus dangereux que l’islamisme d’une certaine façon, mais il ne nous dit pas de quelle façon. Ces évangélistes ont-ils égorgé des prêtres catholiques en plein office, comme le Père Hamel à Saint-Etienne du Rouvray ? Ont-ils décimé la rédaction d’un hebdomadaire anticlérical ? Se sont-ils livrés à des tueries de masse dans une salle de concert de Copacabana ou au stade Maracanã ? Dans quel État du Brésil font-ils régner une terreur comparable à celle des Talibans en Afghanistan ? Ou à celle de Daech en Syrie ? Ou à celle de Boko Haram au Nigeria ? Quel État du Brésil a connu de leur fait ce que l’Algérie a vécu de 1991 à 2002 ? M. Spitz ne nous le dit pas. Il est regrettable qu’un professeur de philosophie se préoccupe si peu d’administrer la preuve de ce qu’il avance.

Alain Finkielkraut interroge ensuite Jean-Fabien Spitz sur les « lois scélérates » qu’il dénonce dans le livre qu’il vient de publier. Celui-ci lui répond (32’57’’) que ce sont des lois qui restreignent les libertés publiques et il en donne l’exemple suivant :

« On en a un exemple à Poitiers récemment où des associations qui ont à leur programme un enseignement sur la désobéissance civile ont été privées, ou sont menacées d’être privées, de leurs subventions parce qu’elles mettent ceci à leur programme alors que la désobéissance civile fait partie de la charte européenne des droits de l’homme. C’est quelque chose qui est reconnu comme un droit, la désobéissance civile, lorsque qu’on pense qu’une loi est une loi qui est une loi porteuse d’oppression ».

M. Spitz a-t-il pris la peine de lire le texte qu’il cite ? Aucun des 54 articles de la charte des droits fondamentaux de l’union européenne ne consacre un droit à la désobéissance civile, ni n’en fait la moindre mention. Si M. Spitz interprète de cette manière l’article 10-2 de ladite charte, il étale, une fois encore, son incompétence juridique, et doublement. Cet article dispose en effet que « Le droit à l’objection de conscience est reconnu selon les lois nationales qui en régissent l’exercice ». D’une part, il y est question de l’objection de conscience et non de la désobéissance civile, ce qui n’est pas du tout la même chose. Comme en témoigne aussi bien la jurisprudence de la commission européenne des droits de l’homme que celle de la Cour européenne des droits de l’homme, l’objection de conscience concerne essentiellement le refus d’accomplir le service militaire dans les pays où il est obligatoire. Dans des débats récents, elle a également concerné le droit des médecins à refuser de pratiquer l’avortement, mais jamais elle n’a concerné la désobéissance civile au sens où celle-ci serait un droit de désobéir à une loi lorsqu’on pense qu’elle est « porteuse d’oppression ». D’autre part, l’article 10-2 subordonne ce droit au principe de subsidiarité : il n’est reconnu que dans les limites des « lois nationales qui en régissent l’exercice ». Quelle loi française reconnaît un tel droit de désobéir aux citoyens ? M. Spitz ignore également que même un auteur aussi favorable à la désobéissance civile qu’Albert Ogien reconnaît que sa légalisation est impossible, qu’elle ne peut pas « être un droit reconnu »4. Mais supposons un instant que M. Spitz ait raison. Supposons qu’une loi européenne, primant sur les lois françaises, fasse obligation à notre république de subventionner des associations qui préconisent la désobéissance aux lois de la République. Le propre d’une règle de droit, ce qui la distingue par exemple d’une règle morale, c’est d’être coercitive, c’est-à-dire assortie d’une contrainte. C’est donc contrainte et forcée par la loi européenne que la République française devrait assurer la liberté que M. Spitz revendique, celle de désobéir aux lois qui lui paraissent mauvaises. Ne s’exposerait-il pas alors aux sarcasmes d’un philosophe qui lui dirait : « Comment, comment ? J’apprends avec bonheur que le chemin de la liberté passe par la contrainte. J’apprends ça avec bonheur » ?

Jean-Fabien Spitz ayant, tout au long de l’émission, manifesté son hostilité à l’enseignement privé, on aurait pu penser que ce républicain libéral, puisque c’est ainsi qu’il se définit, avait une dent contre le « privé ». Il n’en est rien, comme une dernière séquence permettra de s’en assurer. Iannis Roder s’étonne de ce qu’il ait dit : « Je ne comprends pas que l’on pénalise des médecins qui feraient des certificats de virginité »5. Cela ne revient-il pas à faire de la femme une marchandise qui doit être pure pour être consommée ? Réponse de Spitz : « C’est une affaire privée ! C’est une affaire privée ! ». Et de prendre une comparaison : si une femme n’accepte de m’épouser que si je lui prouve, certificat de fertilité à l’appui, que je pourrai lui faire des enfants, c’est une affaire privée ! C’est une affaire privée !

La fin éclaire le début. C’est le même libéralisme qui fonde le droit des jeunes filles musulmanes d’arborer à l’école un signe de sujétion et celui des hommes de leur réclamer un certificat médical de virginité. On aura compris que pour ne pas être intégriste, le républicanisme ne doit pas seulement être libéral, mais ultralibéral.

Notes

1 – Enregistrement intégral à écouter sur le site de France-Culture : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/repliques/repliques-du-samedi-12-novembre-2022-5866040 . Emission à l’occasion de la publication par Iannis Roder de La jeunesse française, l’école et la République (L’Observatoire) et par Jean-Fabien Spitz de La République ? Quelles valeurs ? Essai sur un nouvel intégrisme politique (Gallimard).

2Scènes de la vie intellectuelle en France. L’intimidation contre le débat (L’Artilleur, 2016) ; Journal d’un indigné. Magnitude 7 sur l’échelle de Hessel (L’Artilleur, 2019 ; recension sur Mezetulle) et, chez le même éditeur, Postures médiatiques. Chronique de l’imposture ordinaire, 2022. André Perrin a également publié de nombreux articles sur Mezetulle.

3 – Voir sur ce point Catherine Kintzler « Du respect érigé en principe » Mezetulle 16 septembre 2017.

4 – Albert Ogien « La désobéissance civile peut-elle être un droit ? » Droit et société 2015/3 N°91 p.592

5 – Sur cette question, voir Catherine Kintzler « Cachez cette virginité que je ne saurais voir » Marianne 2 juin 2008 et Mezetulle 8 juin 2008.

Salman Rushdie victime d’un attentat islamiste : l’accusation d’islamophobie peut tuer !

Charles Arambourou a rédigé ce texte, publié au nom de l’UFAL sur son site hier 13 août, auquel je souscris entièrement. Je le remercie, ainsi que l’UFAL, de m’autoriser à le reprendre dans Mezetulle.

L’écrivain Salman Rushdie, auteur du roman « Les Versets sataniques », avait été condamné à mort pour blasphème par une fatwa de l’ayatollah Khomeini en 1989, et sa tête mise à prix par le régime des mollahs en Iran. Bien que vivant sous protection, il vient d’être agressé au couteau à New York par un fanatique chiite, et gravement blessé.

Depuis 33 ans, l’UFAL est toujours Salman Rushdie

Depuis 33 ans, il incarne la liberté de création, menacée par le totalitarisme islamiste, qui manipule les foules et les croyants par la religion. Il ne s’agit pas de loups solitaires, d’extrémistes plus ou moins déséquilibrés, mais de la fanatisation de millions d’individus organisée par des autorités religieuses, depuis des États se proclamant islamiques. La théocratie, c’est l’intolérance érigée en système et la banalisation de l’assassinat religieux.

Salman Rushdie, considéré blasphémateur pour avoir écrit une fiction touchant à la rédaction du Coran, et apostat pour avoir rompu avec l’islam auquel il était assigné de naissance, est une double figure de la liberté : de création, et de conscience. Aux yeux de l’islam intégriste, il doit être exécuté. Et voilà ce qui fait que, 33 ans après la fatwa, un jeune homme de 24 ans né aux USA, qui n’a ni connu Khomeini, ni lu les Versets, peut tenter d’assassiner, à New-York, un écrivain de réputation mondiale qui donne une conférence.

« Un nouveau mot [a] été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : l’islamophobie ». Salman Rushdie

Et pourtant, dans l’ »occident » qui se gargarise de liberté, certains « attendent d’y voir plus clair sur les mobiles de l’attentat», ou parlent d’un ouvrage « controversé » à propos des Versets sataniques, reprenant tels quels les anathèmes meurtriers de l’islamisme. C’est qu’entre temps a prospéré sous nos latitudes la condamnation de « l’islamophobie », plus présentable que le blasphème, mais qui véhicule la même prétention totalitaire et meurtrière de l’islamisme – en se parant de la non-discrimination d’une religion, forcément « minoritaire », confondue avec ses adeptes ou supposés tels !

Les réactions honteuses des dénonciateurs systématiques de l’islamophobie, sur le mode implicite : « Au fond, il l’a bien cherché en provoquant les croyants », sont autant de coups de couteau supplémentaires portés à Salman Rushdie. Et l’orchestration communautariste du thème par des intégristes du prêche (la da’wa, couplée avec l’épée pour la conquête du pouvoir, selon les Frères musulmans) installés dans notre pays mérite d’être prise au sérieux, et non réduite à une simple affaire de liberté religieuse.

Lisons Salman Rushdie, comme nous regardons et faisons circuler les caricatures pour la liberté desquelles la rédaction de Charlie Hebdo puis Samuel Paty ont donné leurs vies. Et puis, si nous voulons préserver le droit de « dire merde à Dieu » (comme l’écrit Richard Malka), sachons dire « merde aux dealers de l’islamophobie ».

« Burkini » : communiqué de presse du Conseil d’État

Le CE confirme la suspension du règlement intérieur des piscines de la ville de Grenoble

Dans son article « Piscines de Grenoble : savoir de quoi on parle« , Charles Arambourou a proposé aux lecteurs de Mezetulle une analyse très précise du nouveau règlement intérieur des piscines publiques de Grenoble autorisant le port de « tenues non près du corps ne dépassant pas la mi-cuisse » (autrement dit du « burkini »..), ainsi que de la décision du Tribunal administratif du 26 mai 2022 qui « retoquait » ledit règlement – cette autorisation du port du « burkini » est une disposition dérogatoire prise pour satisfaire une revendication religieuse. On apprend aujourd’hui que le Conseil d’État, saisi en appel, vient de confirmer ce jugement.

Mezetulle publie ci-dessous le communiqué de presse du CE – et invite les lecteurs à lire l’article de Charles Arambourou, augmenté (24 juin) d’un Addendum commentant la décision du CE.

Le Conseil d’État confirme la suspension du règlement intérieur des piscines de la ville de Grenoble autorisant le port du « burkini »

Le juge des référés du Conseil d’État était saisi pour la première fois d’un recours dans le cadre du nouveau « déféré laïcité » issu de la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République. Le juge des référés du tribunal administratif de Grenoble avait prononcé la suspension du nouveau règlement des piscines de la ville de Grenoble qui autorise le port du « burkini ». Saisi d’un appel de la commune, le juge des référés du Conseil d’État confirme cette suspension : il estime que la dérogation très ciblée apportée, pour satisfaire une revendication religieuse, aux règles de droit commun de port de tenues de bain près du corps  édictées pour des motifs d’hygiène et de sécurité, est de nature à affecter le bon fonctionnement du service public et l’égalité de traitement des usagers dans des conditions portant atteinte au principe de neutralité des services publics.

En mai dernier, la ville de Grenoble a adopté un nouveau règlement intérieur pour les quatre piscines municipales dont elle assure la gestion en affirmant vouloir permettre aux usagers qui le souhaiteraient de pouvoir davantage couvrir leur corps. L’article 10 de ce règlement, qui régit, pour des raisons d’hygiène et de sécurité, les tenues de bain donnant accès aux bassins en imposant notamment qu’elles soient ajustées près du corps, comporte une dérogation pour les tenues non près du corps moins longues que la mi-cuisse. Après la suspension de cette disposition par le juge des référés du tribunal administratif de Grenoble le 25 mai dernier1, la commune a fait appel de cette décision devant le Conseil d’État. C’est la première application du nouveau « déféré laïcité » issu de la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République2, qui concerne les cas d’atteintes graves aux principes de laïcité et de neutralité des services publics.

Le juge des référés du Conseil d’État rappelle la jurisprudence selon laquelle le gestionnaire d’un service public a la faculté d’adapter les règles d’organisation et de fonctionnement du service pour en faciliter l’accès, y compris en tenant compte des convictions religieuses des usagers, sans pour autant que ces derniers aient un quelconque droit qu’il en soit ainsi, dès lors que les dispositions de l’article 1er de la Constitution interdisent à quiconque de se prévaloir de ses croyances religieuses pour s’affranchir des règles communes régissant les relations entre collectivités publiques et particuliers. Il rappelle aussi que l’usage de cette faculté ne doit pas porter atteinte à l’ordre public ou nuire au bon fonctionnement du service3. Par son ordonnance, le juge des référés du Conseil d’État indique que le bon fonctionnement du service public fait obstacle à des adaptations qui, par leur caractère fortement dérogatoire par rapport aux règles de droit commun et sans réelle justification, rendraient plus difficile le respect de ces règles par les usagers ne bénéficiant pas de la dérogation ou se traduiraient par une rupture caractérisée de l’égalité de traitement des usagers, et donc méconnaîtraient l’obligation de neutralité du service public.

En l’espèce, le juge des référés constate que, contrairement à l’objectif affiché par la ville de Grenoble, l’adaptation du règlement intérieur de ses piscines municipales ne visait qu’à autoriser le port du « burkini » afin de satisfaire une revendication de nature religieuse et, pour ce faire, dérogeait, pour une catégorie d’usagers, à la règle commune, édictée pour des raisons d’hygiène et de sécurité, de port de tenues de bain près du corps. Il en déduit qu’en prévoyant une adaptation du service public très ciblée et fortement dérogatoire à la règle commune pour les autres tenues de bain, le nouveau règlement intérieur des piscines municipales de Grenoble affecte le respect par les autres usagers de règles de droit commun trop différentes, et donc le bon fonctionnement du service public, et porte atteinte à l’égalité de traitement des usagers, de sorte que la neutralité du service public est compromise.

Pour ces raisons, le juge des référés du Conseil d’État rejette l’appel de la ville de Grenoble.

Décision en référé n° 464648 du 21 juin 2022

1 Décision en référé n° 2203163 du 25 mai 2022

2 L’article 5 de la loi n° 2021-1109 du 24 août 2021 a modifié l’article L. 2131-6 du code général des collectivités territoriales, qui dispose désormais : « Lorsque l’acte attaqué est de nature (…) à porter gravement atteinte aux principes de laïcité et de neutralité des services publics, le président du tribunal administratif ou le magistrat délégué à cet effet en prononce la suspension dans les quarante-huit heures. La décision relative à la suspension est susceptible d’appel devant le Conseil d’Etat (…) ».

3 CE, 11 décembre 2020, Commune de Châlons-sur-Saône, n° 426483.

Piscines de Grenoble : savoir de quoi on parle

Edit du 24 juin 2022 : lire à la fin de l’article l’Addendum  commentant la décision du Conseil d’État.

Provocation politicienne en période électorale, nouvel épisode de l’apartheid imposé aux femmes musulmanes par les intégristes, ou simple histoire de chiffons sans rapport avec la religion ? L’affaire des « burkinis » dans les piscines de Grenoble donne lieu à des torrents d’encre et d’octets numériques où la raison trouve rarement son compte. D’où un certain nombre d’approximations, voire de simples énormités, proférées par les camps en présence.
Or le maire de Grenoble n’a pas « autorisé le burkini dans les piscines de la ville » – il est plus malin ! Le Tribunal administratif n’a pas davantage « interdit le burkini ». Quant à la laïcité, elle ne se limite pas à la loi de 1905, et il n’est pas vrai que dans l’espace public, on puisse « porter la tenue que l’on veut ».
Le plus simple n’est-il pas de remonter aux sources et de prendre la peine de lire les règlements et la première décision de justice en cause ? Sans oublier que le Conseil d’État doit se prononcer en appel.

Le règlement intérieur d’une piscine doit assurer « l’hygiène et la salubrité » publiques

Le précédent règlement des piscines de Grenoble, en 2017, y consacrait son article 12 :

« Pour des raisons d’hygiène et de salubrité, la tenue de bain obligatoire pour tous dans l’établissement est le maillot de bain une ou deux pièces propre et uniquement réservé à l’usage de la baignade. »

Ces règles étaient justifiées par la responsabilité incombant aux collectivités locales, depuis 1884, d’assurer « le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques » -définition de l’ordre public. Les prescriptions vestimentaires suivantes, adaptées notamment au caractère fermé de la baignade et à la présence de bouches d’aspiration, en découlaient à Grenoble :

« [Le] maillot de bain en matière lycra moulant très près du corps recouvre […] au maximum la partie située au-dessus des genoux et au-dessus des coudes. […] »

Le maillot devait être « très près du corps » pour éviter que des tissus flottants puissent être aspirés par les évacuations, et, en raison du caractère fermé de la baignade, laisser apparaître les bras et les jambes, pour se différencier des tenues de ville dont la propreté n’est pas garantie. Le règlement détaillait :

« Sont donc strictement interdits : caleçon, short cycliste, maillot de bain jupe ou robe, boxer long, pantalons de toutes longueurs, jupe, robe, paréo, string, tee-shirt, tee-shirt de bain (matière lycra), sous-vêtements, combinaisons intégrales. »

Rien de « liberticide » là-dedans : le « monokini » y était déjà autorisé, mais seulement « sur la serviette » (quelle femme souhaiterait se baigner seins nus dans une piscine bondée ?). La baignade en robe couvrante ou en burkini enfreignait manifestement ces prescriptions justifiées d’ordre public.

Le nouveau règlement des piscines de Grenoble dérogeait à ces règles

Pour satisfaire les revendications pro-burkini des militantes d’Alliance citoyenne, le maire de Grenoble ne pouvait donc que dégrader les règles d’hygiène et de sécurité : position délicate à assumer. Le nouveau règlement intérieur voté le 16 mai 2022 est ainsi un monument d’hypocrisie : nulle part il n’autorise explicitement le burkini. Il se contente de ne plus en rendre le port contraire au règlement, en affichant des prescriptions aussi énergiques dans la forme que revues à la baisse sur le fond.

Ainsi, le rapport de présentation annonce que le nouvel article 10 (« prescriptions d’hygiène et de sécurité ») « ajoute » la disposition suivante : « le port d’une tenue de bain conçue pour la baignade et près du corps ». En réalité, il « retranche » :

« […] les tenues non près du corps plus longues que la mi-cuisse (robe ou tunique longue, large ou évasée) et les maillots de bain-shorts sont interdits »,

ce qui revient à autoriser les tenues non près du corps du moment qu’elles ne dépassent pas la mi-cuisse (jupettes) !

L’ordonnance du TA (considérant n° 6) ne s’y est pas trompée, qui constate une « [dérogation] à la règle générale d’obligation de porter des tenues ajustées près du corps ». C’est seulement cette dérogation qui a motivé la suspension partielle dudit article par le TA :

« Article 2 : L’exécution de l’article 10 précité du règlement des piscines de Grenoble dans sa rédaction issue de la délibération du conseil municipal du 16 mai 2022 est suspendue en tant qu’elle autorise l’usage de tenues de bain non près du corps moins longues que la mi-cuisse. »

Ainsi, le membre de phrase suspendu ne figure plus sur le site de la ville de Grenoble.

Certes, rien ne dit que le Conseil d’État, saisi en appel, confirmera la nature et la portée de cette dérogation : du strict point de vue de l’hygiène et de la sécurité, le burkini présente-t-il vraiment des inconvénients manifestes ? S’agit-il d’une dérogation, ou d’une simple modification ? Néanmoins, le raisonnement adopté par le TA mérite d’être suivi jusqu’au bout, en ce qu’il réussit à y raccrocher la laïcité, de façon juridiquement étayée, mais peu habituelle.

Le burkini est bien un accessoire religieux

C’est en vain que d’habiles exégètes, ou des bien-pensants demi-habiles, soutiennent que le burkini n’aurait rien de religieux, encore moins d’intégriste, mais serait seulement destiné à permettre à des femmes pudiques – voire mal à l’aise avec leur corps- d’accéder aux piscines. On a connu les mêmes arguties avec le voile. Or aucun juge français ou international ne s’aventurera jamais à débattre du caractère religieux d’une tenue : il suffit qu’il soit revendiqué par qui la porte1.

Tel était bien le projet de la créatrice du burkini2 : « Les maillots de bain BURQINI ® – BURKINI ® […] ont été développés conformément au code vestimentaire islamique ».

En l’espèce, le mémoire en défense de la ville de Grenoble confirme les motivations religieuses du port de cette tenue, comme le relève le TA. Selon le rappel de la procédure (début de l’ordonnance), il est notamment argué que : « les usagers des piscines ne sont pas soumis à des exigences de neutralité religieuse ; […] la circonstance qu’une pratique soit minoritaire est sans effet sur sa qualification religieuse ; […] ».

De même, les arguments d’Alliance citoyenne et de la Ligue des droits de l’Homme, intervenants admis, ne peuvent éviter d’invoquer la motivation religieuse (cf. rappel de la procédure).

  • Pour Alliance citoyenne, de façon fort alambiquée :

« La circonstance selon laquelle certaines tenues de bain, comme le burkini, pourraient être regardées comme manifestant des convictions religieuses […] ; »

  • Pour la Ligue des droits de l’Homme, en mêlant déni et contradictions internes (car si le burkini n’a rien de religieux, pourquoi évoquer le « fonctionnement d’une religion » ?) :

« Le maillot de bain couvrant n’est pas, par lui-même, un signe d’appartenance religieuse ; son port ne méconnaît pas les exigences du principe de laïcité ;  il n’appartient pas à l’État de s’immiscer dans le fonctionnement d’une religion et aucune pression n’a été relevée sur les femmes de la communauté musulmane ; […] »
On note avec inquiétude l’utilisation du terme de « communauté musulmane », bien peu républicain.

Ce qui a justifié la suspension, c’est le motif religieux de la dérogation aux règles communes

On l’oublie trop souvent, sous la pression des partisans exclusifs de « la laïcité comme liberté d’exercice des cultes », la laïcité ne se limite pas à la loi de 1905, essentiellement établie pour sortir du Concordat et du système des cultes reconnus et financés par l’État. Depuis 1946, elle figure dans l’art. 1er de la Constitution. Ainsi, le Conseil constitutionnel a donné, le 19 novembre 2004 (Traité établissant une Constitution pour l’Europe), une définition supplémentaire du principe de laïcité :

« […] les dispositions de l’article 1er de la Constitution interdisent à quiconque de se prévaloir de ses croyances religieuses pour s’affranchir des règles communes régissant les relations entre collectivités publiques et particuliers ».

Voilà qui complète utilement les dispositions de la loi de 19053. Le TA (Considérant n° 4) a appliqué cette définition aux règles « organisant et assurant le bon fonctionnement des services publics », c’est-à-dire « l’ordre public sous ses composantes de la sécurité, de la salubrité et de la tranquillité publiques4 ». Règles auxquelles « Il ne saurait être dérogé ».

Le TA en a tiré un principe de « neutralité du service public », qui paraît bien applicable à l’autorité organisatrice, conformément au principe de séparation (art. 2 de la loi de 1905) régissant la sphère publique (État, collectivités, établissements et services publics) et ses agents.

Cette neutralité concerne-t-elle pour autant l’ensemble du service public, y compris ses usagers ? Ce n’est pas le sujet, puisque le déféré vise, non pas le comportement de certains usagers, mais la décision de la ville organisatrice du service public. Le « Considérant 6 » en tire la conséquence logique :

« […] en dérogeant à la règle générale d’obligation de porter des tenues ajustées près du corps pour permettre à certains usagers de s’affranchir de cette règle dans un but religieux, ainsi qu’il est d’ailleurs reconnu dans les écritures de la commune, les auteurs de la délibération litigieuse ont gravement porté atteinte [au] principe de neutralité du service public. »

***

Il n’est pas sûr que le Conseil d’État, qui n’est pas fort ami de la laïcité, suive le raisonnement du TA, qui a choisi de conforter le déféré préfectoral. Néanmoins, cette affaire est l’occasion de rafraîchir quelques mémoires.

Ainsi, contrairement à ce que certains ont cru devoir soutenir, il n’est pas vrai que « dans l’espace public » on puisse « porter la tenue que l’on veut ». C’est la « valeur relative des libertés », définie à l’art. 4 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : toute liberté connaît des « bornes », qui sont : les droits et libertés d’autrui, et l’ordre public établi par la loi -en l’espèce, les dispositions du règlement intérieur de la piscine (espace public, et non « sphère publique »).

Enfin, il ne faudrait pas négliger l’une des assertions du déféré préfectoral : « la possibilité de se rendre à la piscine en burkini risque de se transformer en obligation ». Il est ainsi suggéré que le port du burkini pourrait faire peser une contrainte prosélyte à caractère communautariste. De fait, sa présence même générerait une « pression de conformité » sur les baigneuses musulmanes ou supposées telles, qui pourraient craindre de passer pour « impures » aux yeux de la communauté ou du quartier si elles ne se couvraient pas entièrement le corps à leur tour.

Le Conseil d’État restera-t-il enfermé dans sa logique myope de 19895, quand il soutenait que le port du voile à l’école n’était pas en lui-même un acte de prosélytisme ? Si le prosélytisme (chercher à convaincre de ses convictions) n’est pas interdit, il devient répréhensible dès qu’il est effectué de façon abusive6, notamment par des pressions : or celles-ci ne sont pas forcément physiques, ni même verbales. Au-delà de la critique féministe justifiée des injonctions patriarcales à cacher le corps des femmes, il serait bon de se souvenir que les cibles des islamistes sont essentiellement les femmes musulmanes, ou supposées telles. Leur ruse est ici de se faire relayer par d’autres femmes.

NB . Le Conseil d’État confirme la décision du Tribunal administratif de Grenoble. Lire le communiqué de presse du CE.

***

Addendum du 24 juin 2022. Le juge des référés du Conseil d’État confirme

Citons le communiqué de presse de la Haute Juridiction (c’est nous qui soulignons) :

« …le juge des référés du Conseil d’État confirme cette suspension : il estime que la dérogation très ciblée apportée, pour satisfaire une revendication religieuse, aux règles de droit commun de port de tenues de bain près du corps  édictées pour des motifs d’hygiène et de sécurité, est de nature à affecter le bon fonctionnement du service public et l’égalité de traitement des usagers dans des conditions portant atteinte au principe de neutralité des services publics. »

Soulignons qu’il s’agissait du premier cas de « déféré laïcité », procédure instaurée par la loi du 24 août 2021 (dite « séparatisme »). Les partisans de l’abrogation de ladite loi devront désormais avouer leur préférence pour le burkini.

Le juge des référés du Conseil d’État a donc suivi le raisonnement du TA de Grenoble. Il est même allé plus loin. Ainsi il a considéré que le règlement des piscines avait en réalité pour objet d’autoriser le « burkini » (on n’est pas loin de la notion juridique de « détournement de pouvoir »), et que ce vêtement répondait à une revendication religieuse.

On ne peut que s’en féliciter.

Le règlement intérieur des piscines a donc subi, non une simple « modification », mais une véritable «  dérogation », que l’ordonnance qualifie même de « ciblée » (visant le burkini). Elle met ainsi à mal le « monument d’hypocrisie » que nous avons relevé dans l’argumentation de la ville de Grenoble. Le juge n’a pas été dupe, et le dit sévèrement (c’est nous qui soulignons) :

« Cependant, d’une part, au regard des modifications apportées par la délibération du 16 mai 2022 au précédent règlement et du contexte dans lequel il y a été procédé, tel que rappelé à l’audience, l’adaptation exprimée par l’article 10 du nouveau règlement doit être regardée comme ayant pour seul objet d’autoriser les costumes de bain communément dénommés « burkinis », d’autre part, il résulte de l’instruction que cette dérogation à la règle commune, édictée pour des raisons d’hygiène et de sécurité, de port de tenues de bain près du corps, est destinée à satisfaire une revendication de nature religieuse. Ainsi, il apparaît que cette dérogation très ciblée répond en réalité au seul souhait de la commune de satisfaire à une demande d’une catégorie d’usagers et non pas, comme elle l’affirme, de tous les usagers

L’ordonnance ajoute un argument « d’ordre public » intéressant : la dérogation en cause, « sans réelle justification », « est de nature à affecter […] le respect par les autres usagers de règles de droit commun trop différentes […] » (souligné par nous).

En revanche, le juge n’a pas donné suite à l’assertion incidente du déféré préfectoral, selon lequel « la possibilité de se rendre à la piscine en burkini risque de se transformer en obligation ». Il est vrai que la question du prosélytisme, que nous évoquions dans notre article précédent, ne concerne pas l’action de la ville de Grenoble, mais seulement les instigateurs (-trices) de la revendication. Or, même sans prosélytisme abusif, il suffit que la dérogation à la règle commune ait un motif religieux pour porter atteinte au principe de laïcité et de neutralité du service public.

Que donnera le recours au fond ? Le juge des référés étant en l’espèce le Président de la section du contentieux du CE, on peut penser qu’il ne serait pas aisément désavoué. De son côté, le maire de Grenoble a annoncé respecter la décision, tout en développant une argumentation sophistique. Selon lui, l’annulation n’aurait été causée que par le caractère « non près du corps » de la « jupette » : en quoi il n’a pas bien lu l’ordonnance d’appel, qui ne reprend plus la question de la « jupette », mais le fait que la dérogation visait en réalité à autoriser le burkini.

Notes

1 – Sauf la passoire des pastafaristes (pour qui le monde a été créé par un monstre volant en spaghettis), en raison du caractère parodique revendiqué par cette conviction (CEDH, De Wilde v. The Netherlands, 2 décembre 2021).

3 – Constitutionnalisées à leur tour (décision n° 2012-297 QPC du 21 février 2013)… à l’exception de l’interdiction de subventionner les cultes !

4 – Définition de l’ordre public par l’art. L2215-1 du Code général des collectivités territoriales, qui prévoit un pouvoir de substitution du préfet en cas d’inaction du maire.

5 – Conseil d’État – Avis du 27 novembre 1989 – Port du foulard islamique

6 – CEDH, 16 décembre 2016, Kokkinakis c. Grèce

La dualité du régime laïque

L’expression « intégrisme laïque » a-t-elle un sens ?

La laïcité de l’association politique construit un lien disjoint des liens communautaires existants ; elle installe un espace zéro, celui de la puissance publique, laquelle s’abstient en matière de croyances et d’incroyances et se protège des croyances et incroyances. Mais le régime laïque ne se réduit pas au seul principe de laïcité ; il repose sur une dualité. D’une part ce qui participe de l’autorité publique (législation, institutions publiques, école publique, magistrats, gouvernement…) s’interdit toute manifestation, caution ou reconnaissance en matière de cultes, de croyances et d’incroyances – c’est le principe de laïcité stricto sensu. De l’autre, partout ailleurs y compris en public, dans l’infinité de la société civile (la rue, les moyens de transport, les espaces commerciaux…) et bien entendu dans l’intimité, la liberté d’expression s’exerce dans le cadre du droit commun. Sans cette dualité, qui produit ce que j’appelle la respiration laïque, la laïcité perd son sens.

Le texte ci-dessous reprend un article publié dans le numéro hors-série n°2 de Marianne («Qui veut la mort de la laïcité française ? ») publié en mars 20211.

La laïcité, obstacle à l’uniformisation. Dualité des principes

L’intégrisme entreprend d’uniformiser l’intégralité du mode de vie. Tout ce qui rompt un tissu qu’il veut ordonné à une doctrine unique surplombante, toute perméabilité à une pensée, à un comportement autres ou même seulement perçus comme déviants, tout cela lui est odieux. Toute autre parole, si proche de lui puisse-t-elle se prétendre, est à réduire et à éliminer. On ne souligne pas assez que les attentats islamistes visent des pays où les musulmans sont majoritaires et qu’ils font de très nombreuses victimes parmi les musulmans. Investi d’une « vérité » qui entend exprimer directement une nécessité ontologique, l’intégrisme islamique fait sienne la maxime absolue du persécuteur religieux : « tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ». Il ne suffit pas de dire qu’il l’applique à ce qui ne lui ressemble pas : il l’applique à ce qu’il estime ne pas lui ressembler assez. Si un « accommodement » semble le satisfaire, ce ne peut être que comme signe d’un processus de soumission dont il réclamera toujours plus d’étendue et d’intensité2 : la stratégie de conquête lui est consubstantielle et il n’est donc jamais trop tôt pour le combattre sans jamais rien lui accorder.

La laïcité n’est pas le seul régime politique à s’y opposer, mais elle le fait de manière diamétrale et spécifique.

Un régime laïque ne se contente pas de disjoindre les Églises et l’État, les autorités « spirituelles » et religieuses d’une part et l’autorité civile de l’autre. Cette séparation est déjà un très grand progrès ; inventée dans son efficience politique à la fin du XVIIe siècle, on l’observe dans les grands pays à régime de tolérance. Le régime laïque va plus loin en menant la séparation jusqu’à sa racine : l’organisation politique non seulement est indifférente au contenu de toute foi, mais elle ne doit pas son modèle à un moment religieux. Le lien politique ne s’inspire d’aucun lien de type religieux, ethnique, coutumier, il ne reconnaît aucune transcendance, il commence avec lui-même, de manière auto-constituante. On n’a pas besoin de croire à quoi que ce soit, ni même d’invoquer quoi que ce soit, pour le produire. Ce minimalisme installe l’autorité civile – la loi – dans un espace dont la légitimité se fonde sur l’effort de rationalité critique et dialogique fourni par les citoyens.

Dans son fonctionnement, le régime de laïcité repose sur une dualité de principes. D’un côté ce qui participe de l’autorité publique (législation, institutions publiques, école publique, magistrats, gouvernement…) s’abstient de toute manifestation, caution ou reconnaissance en matière de cultes, de croyances et d’incroyances, et réciproquement se protège de toute intrusion des cultes – c’est le principe de laïcité stricto sensu, le moment zéro. De l’autre, partout ailleurs y compris en public, dans l’infinité de la société civile, la liberté d’expression s’exerce dans le cadre du droit commun. L’articulation entre ces deux principes produit une respiration. L’élève qui enlève ses signes religieux en entrant à l’école publique les remet en sortant, il passe d’un espace à l’autre, échappant par cette alternance aussi bien à la pression sociale de son milieu qu’à une règle étatique.

Ainsi, deux espèces d’uniformisation sont tenues en échec. Personne n’est soumis à l’uniformisation d’un État qui s’imposerait dans tous les secteurs de la vie non seulement publique au sens strict (politique) mais aussi sociale : le principe de laïcité proprement dit s’applique à un domaine limité. Mais parallèlement personne n’est assigné à suivre les exigences d’une communauté et d’y conformer ses comportements : une telle conformité est une uniformisation, le patchwork, pour être multicolore vu d’en haut ou de loin, est uniformisant dans chacune de ses parcelles. Raisonner en termes de « diversité » sert souvent à masquer et même parfois à promouvoir cette uniformisation par collection catégorielle qui devient alors une assignation – or la « diversité » est d’abord celle qu’on doit assurer aux personnes singulières. Dans une association politique laïque il n’y a pas d’obligation d’appartenance. Le droit des associations fournit des outils juridiques aux rassemblements, mais aucune communauté ne peut se prévaloir d’une efficience politique qui l’excepterait du droit commun et lui donnerait autorité sur « ses » membres. Le droit d’appartenance n’est une liberté que subordonné au droit de non-appartenance.

« Intégrisme laïque » ?

Le régime laïque est donc autolimitatif. Installant la puissance publique dans un espace neutralisé, un espace « zéro » soumis au principe de laïcité proprement dit, il libère tout ce que ce principe ne gouverne pas : dans l’espace social ordinaire, la liberté d’expression peut se déployer dans le cadre du droit commun. L’expression « intégrisme laïque » n’a donc pas de contenu conceptuel. Ce vide de sens ne suffit cependant pas à expliquer sa persistance et sa fréquence. Il faut pour cela revenir au fonctionnement de la dualité de principes dont il vient d’être question : celui-ci connaît deux dérives obéissant à un même mécanisme.

Une première dérive consiste à vouloir étendre à la puissance publique le principe qui vaut pour la société civile : ce sont les tentatives d’«accommodements», de «toilettage», de reconnaissance des communautés en tant qu’agents politiques. L’autre dérive, symétrique, consiste à vouloir appliquer à la société civile l’abstention que la laïcité impose à l’autorité publique : position extrémiste qui prétend «nettoyer» l’espace social de toute visibilité religieuse (brandie principalement contre une religion). Ces deux dérives opposées fonctionnent de la même manière : le retrait d’un des principes du régime laïque au profit de l’autre qui envahit tout l’espace. Chacune réintroduit une des deux espèces d’uniformisation dont il a été question : l’une par communautarisation de l’espace politique qui tend à livrer chacun à « sa » communauté, l’autre par l’effacement de l’expression religieuse dans l’espace civil.

En quel sens pourra-t-on alors parler dintégrisme ? La première dérive peut se réclamer d’une forme de tolérance  consistant à organiser la coexistence de communautés « diverses ». Si elle ne relève pas directement dans son principe de la notion d’intégrisme (au sens où elle n’impose pas d’uniformisation homogène), elle favorise l’emprise de l’intégrisme à l’intérieur des communautés en fermant les yeux sur l’assignation des individus – ainsi peuvent se déployer des secteurs où s’applique, au-delà des mœurs, une norme particulière, notamment religieuse.

La deuxième dérive réclame la neutralisation de la présence religieuse dans l’ensemble de l’espace social partagé au nom d’un principe de laïcité qui sortirait alors de son champ d’application pour ne rencontrer que la limite de la vie intime, à l’abri du regard d’autrui. En ce sens on pourrait parler d’intégrisme puisque ce mouvement viserait une uniformisation homogène de la vie sociale relevant d’un principe général, appliqué par l’État.

S’agit-il bien d’un « intégrisme laïque » ? On voit que l’invocation incantatoire de la distinction « public »/« privé » ne met pas la laïcité à l’abri d’un contresens, car chacun des termes est ambivalent. Ce qui est « public » peut en effet désigner ce qui participe de l’autorité publique (État, magistrats, législation, agents publics, etc.) mais peut désigner aussi ce qui est simplement accessible au public (espace partagé, la rue, les magasins, les transports…). « Privé » peut renvoyer à ce qui relève du droit privé mais aussi à ce qui relève de l’intimité. Sur cette confusion, on réclamerait alors que tout ce qui n’est pas intime doit se plier au principe de laïcité parce que c’est « public » ? Ce serait la négation d’un régime laïque, l’abolition de la liberté d’expression.

D’ailleurs on ne voit pas que la République laïque française ait réduit la présence religieuse dans la société ni même son influence. Fait-on taire les cloches pour un autre motif que la tranquillité publique ? Le port de signes religieux dans la rue, dans les espaces accessibles au public est-il prohibé ? Les discussions publiques, les publications sont-elles tenues d’éviter tout sujet religieux ? Est-il interdit d’organiser une réunion publique à caractère religieux, une procession ?

Une intimidation paralysante

Préserver et appliquer la dualité de principes propre au régime laïque est donc nécessaire. Faut-il alors, de peur de dériver vers un extrémisme uniformisant, se réfugier dans la frilosité et restreindre les objets du principe de laïcité ? Ce principe participe à la vie du droit, et il n’est donc ni étonnant ni scandaleux qu’on songe aujourd’hui à l’appliquer à des éléments qui n’existaient pas autrefois ou qui ne posaient pas problème. Le mariage étendu aux personnes de même sexe est un apport récent et capital au corpus de la législation laïque, en ce qu’il achève de soustraire le mariage à un modèle d’inspiration religieuse. Prenons encore l’exemple des accompagnateurs scolaires : puisqu’ils viennent appuyer les professeurs (agents publics) et qu’ils n’interviennent pas en tant que témoins, mais qu’il assurent une mission directement éducative auprès des élèves, ne devraient-ils pas être concernés, eux aussi, par l’exigence de laïcité ? Dans ce cadre scolaire les parents accompagnateurs n’ont pas à traiter les enfants d’autrui comme s’ils étaient les leurs et réciproquement ils ont à traiter leurs propres enfants comme s’ils étaient ceux d’autrui. L’activité pédagogique ne change pas de nature, qu’elle s’exerce dans ou hors les murs3. D’autres chantiers, moins visibles mais très importants, sont ouverts  : la question de la recherche sur cellules-souches, celle de la fin de vie. Le champ des dispositions laïques doit être déterminé conceptuellement, mais détermination n’est pas clôture sur un statu quo.

Une autre forme de paralysie menace la réflexion et l’action laïques et au-delà d’elles pervertit l’exercice de la liberté en laissant le champ libre aux menées intégristes déguisées pour l’occasion en victimes offensées. C’est l’autocensure à sens unique, réclamée au nom des sensibilités blessées. L’expression religieuse est libre dans la société civile, mais faut-il l’assortir d’une prescription morale qui réprouverait sa critique en l’accompagnant d’une injonction d’approbation  – ce qui reviendrait à priver de liberté l’expression irréligieuse ? Aux yeux de ce prêchi-prêcha, il ne suffirait pas de respecter les lois en tolérant ce qu’on réprouve : il faudrait en plus l’applaudir – si vous froncez le sourcil en présence d’un voile islamique, vous êtes un affreux liberticide, un « intégriste laïque ». Et de vous expliquer que même si ce n’est pas « raciste » de caricaturer un élément religieux, c’est manquer de « respect » à ceux qui y croient. Il faudrait donc se donner pour règle le respect de ce que tous les autres croient ? Et ainsi non seulement on frappera d’interdit tout ce qui contrarie une croyance quelconque, mais on finira par considérer comme admissible que «  la simple projection d’un dessin puisse entraîner une décapitation »4.

Il faut rappeler que la liberté d’expression, encadrée par un droit qu’il faut justement appeler commun, vaut pour tous, en tous sens. Sa pratique est rude et n’a pas la gentillesse pour norme, mais la loi. Oui, on a le droit de porter le voile, on a le droit d’afficher une option politico-religieuse ultra-réactionnaire dans la société civile, on a le droit de dire que l’incroyance est une abomination. Mais n’oublions pas la réciproque : c’est en vertu du même droit qu’on peut exprimer la mauvaise opinion et même la détestation qu’on a de tout cela ; c’est en vertu du même droit qu’on peut caricaturer irrévérencieusement telle ou telle religion. Oui c’est difficile à supporter, mais la civilité républicaine, en tolérant qu’on s’en prenne aux doctrines mais jamais aux personnes, a ici une leçon de « bonnes manières » à donner aux saintes-nitouches armées d’un coutelas. À quoi bon la liberté si elle ne s’applique qu’à ce qui me plaît ?

Notes

2Voir la déclaration publique de Richard Malka à l’issue des plaidoiries du procès de Charlie Hebdo le 5 décembre 2020 : « cette histoire de caricatures c’est un prétexte […] On pourrait arrêter de caricaturer et abandonner le droit aux caricatures que ça ne changerait rien du tout, ils continueraient à nous tuer […] Il n’y a aucun salut dans le renoncement. »

4 – Henri Pena-Ruiz « Lettre ouverte à mon ami Régis Debray », Marianne, 21 décembre 2020 https://www.marianne.net/agora/henri-pena-ruiz-lettre-ouverte-a-mon-ami-regis-debray

Entretien CK avec Valérie Toranian « Revue des deux mondes »

La Revue des deux mondes de février 2021 publie un entretien avec Valérie Toranian réalisé fin novembre 2020, et que la Revue intitule « La laïcité est le contraire d’un intégrisme ».

Lien vers l’entretien : Catherine Kintzler :« La laïcité est le contraire d’un intégrisme »

Voir le sommaire du numéro.

Nice, le glas universel et le grelot des « sensibilités blessées »

En apprenant l’attentat islamiste qui, tuant trois personnes selon un mode atrocement ritualisé, a frappé les fidèles catholiques dans la basilique Notre-Dame de l’Assomption de Nice le 29 octobre, j’ai repensé à l’un des premiers articles publiés sur ce site, intitulé « Charlie-Hebdo. Pour qui sonne le glas »1. Car oui, le glas des églises de France a sonné en janvier 2015 à la mémoire des victimes de l’attentat contre Charlie-Hebdo. Et bientôt un grinçant grelot de déni s’est fait entendre. Loin d’être étouffé, sa tonalité aigre résonne encore aujourd’hui.

Le glas a sonné en janvier 2015 pour des « mécréants », parce que des « mécréants » ont payé de leur vie la célébration de la liberté. Je n’oublierai jamais ce glas à portée universelle,  « catholique » au sens strict. Et parce que des catholiques ont payé de leur vie la jouissance légitime de la liberté de culte, le glas a sonné à nouveau. Il sonne à mes oreilles universellement, bien au-delà des églises, multipliant gravement l’écho du sombre bourdon de 2015. Mais, après tant d’années d’atermoiements et de honteux dénis, il faut qu’à son alarme funèbre se superpose la note, claire et haute, de l’indignation, de la révolte et du combat lucide contre l’islamisme meurtrier qui hait et détruit tout ce qu’il ne peut pas soumettre et uniformiser.

C’est pourtant un bien aigre grelot d’acquiescement à la servitude et d’intimidation par la frayeur religieuse que s’est empressé de faire entendre l’archevêque de Toulouse le 30 octobre. À un journaliste lui demandant s’il convient de soutenir la liberté de « blasphémer », Mgr Le Gall répond  : « Non, personnellement, je ne pense pas. On ne se moque pas impunément des religions. On ne peut pas se permettre de se moquer des religions, on voit les résultats que cela donne »2.

Impunément… Quelle punition : la décapitation  ?  Prononcée par quel tribunal ? En application de quelles lois ? En vertu de quelle autorité ? Ne pas laisser le « blasphème » impuni : n’est-ce pas ce que prétend tout égorgeur sûr de mériter le ciel en vous massacrant  ?
On ne peut pas se permettre… : qui a compétence pour décider ici de ce qui est permis et défendu ? Car ne l’oublions pas, on ne parle pas d’une vétille, ni d’une simple réprobation morale devant ce qu’on considère comme « inapproprié », on ne parle pas de l’expression d’un désaccord : on parle d’assassinat, on parle de rafales de fusil d’assaut, on parle de décapitation.

Ce sinistre grelot à modèle inquisitorial ne doit pas se transformer en glas sonnant le crépuscule de notre liberté. Son audience ne repose que sur la complaisance de nos oreilles, sur les relais larmoyants des « sensibilités blessées » dont on voit ici la férocité.
« Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des dévots ? »3

Notes

3 – Boileau, Le Lutrin, Chant 1.

CK invitée émission « Le temps du débat » Fr Culture

Emission réalisée « à distance » par voie téléphonique, en raison des contraintes sanitaires.

Détails et liste des invités sur le site de l’émission, consacrée à la laïcité https://www.franceculture.fr/emissions/temps-du-debat

Merci à Emmanuel Laurentin et à Chloë Cambreling pour cette invitation.

Rester Charlie, encore et toujours

L’administration de Mezetulle étant en panne le 2 septembre lors de l’ouverture du procès des attentats islamistes de janvier 2015 – Charlie Hebdo, Montrouge, Hyper Cacher-, je ne peux mieux faire que de relayer aujourd’hui la page-titre de Charlie Hebdo du 2 septembre….
« Rester Charlie » était le titre d’un article de Marie Perret publié dans Mezetulle le 12 janvier 2015, lendemain du jour où « des millions de personnes sont descendues dans la rue dimanche pour dire Je suis policier, Je suis juif , Je suis Charlie » .

Edit du 14 septembre. J’ai signé la tribune « Pour Charlie. Nous ne vous laisserons pas seuls » : en ligne sur Le Monde.fr . Le site EGALE en publie le pdf avec la liste des signataires.

Relire sur Mezetulle  :

et, de Jeanne Favret-Saada :

Sexisme et antisémitisme d’Alain Soral à Tariq Ramadan

La mise en parallèle et en miroir entre un leader néonazi (Alain Soral) et un cadre islamiste illustre (Tariq Ramadan) permet à François Rastier de souligner les rapports entre antisémitisme et sexisme. L’auteur relève les convergences insistantes par lesquelles les sexismes machiste et post-féministe s’accordent pour dénoncer les Juifs, et montre comment le discours postcolonial véhicule le langage identitaire et antisémite qu’il partage avec l’extrême droite la plus fanatique.

Problématique

Si le racisme et le sexisme sont souvent associés, ce n’est pas le cas pour l’antisémitisme et le sexisme. Tout devrait les séparer, puisque les néonazis comme Alain Soral agitent le danger d’un grand remplacement par des populations arabes1 alors que Tariq Ramadan voit dans l’Europe une réserve importante pour une idéologie islamiste en perte de vitesse dans les pays arabes.

Toutefois, les points de désaccord ne suffisent pas pour transformer en ennemis des adversaires prétendus. Si les idéologies identitaires sont divisées entre elles par des formes réciproques de racisme, elles peuvent aussi convenir d’un « développement séparé » : que chacun règne « chez soi », comme en a témoigné l’expulsion des Grecs de Turquie, ou celle des Juifs de pays arabes, même officiellement laïques, où ils vivaient bien avant l’islam.

En outre, deux formes de haine font en quelque sorte l’unanimité. D’une part, la misogynie justifie les violences contre les femmes : les néonazis, partisans de la violence virile, n’ont que mépris pour les femmes et craignent leur émancipation, tout comme les islamistes2.

D’autre part, l’antisémitisme joue le rôle d’un mythe structurant – et délirant —, bien au-delà des traditions religieuses : tous se rencontrent pour agiter la menace du complot ploutocratique et cosmopolite.

Dans cette brève étude, nous entendons documenter les rapports entre antisémitisme et sexisme, à propos d’un leader néonazi répandu, Alain Soral, et d’un cadre islamiste illustre, Tariq Ramadan.

Des soutiens renouvelés

Dans une vidéo publiée le 14 mai 2020, Alain Soral, principal militant néonazi français, reprend à son compte les arguments de Tariq Ramadan et de ses défenseurs, dans les instructions ouvertes en France comme en Suisse3.

Soral prétend que sept plaignantes l’auraient contacté, sans doute en raison de son autorité morale, pour qu’il « balance » Tariq Ramadan. Se posant en défenseur des libertés et de la vie privée, il se dit hostile à « la police des braguettes », et renvoie les plaignantes à leur jalousie mesquine : « D’après ces témoignages que j’ai eus de ces personnes, et j’en ai eu sept, jamais il n’a été question de viol. Il a été question de sadomasochisme librement consenti. […] Elles le poursuivaient parce qu’elles avaient découvert qu’il avait d’autres maîtresses et qu’il avait mis un terme à ces relations ».

Soral présente ainsi les victimes comme des groupies consentantes, bien que les masochistes ne se pourvoient pas en justice4. Or, ces femmes ne se connaissent pas et leurs identités restent secrètes pour raisons de sécurité : les créditer d’une démarche concertée pour diffamer Ramadan, c’est déjà accréditer le complot dont il se prétend victime.

Cette solidarité virile est d’autant plus touchante que Soral a été condamné à maintes reprises pour incitation à la haine raciale et propos antisémites, mais aussi, en 2016, pour harcèlement sexuel, motif relevé par plusieurs plaignantes à l’égard de Tariq Ramadan. La victime de Soral, mannequin d’origine ghanéenne qui avait osé rester insensible à ses avances comminatoires, fut diffamée sur son site Égalité et Réconciliation par un article où il se présentait lui-même comme la victime : «Histoire d’un dépit amoureux récupéré par un voyou, puis vendu à l’extrême droite sioniste»5. Les Juifs reviennent dans ses gracieusetés publiées au procès : « Ton destin c’est d’être un fantasme à vieux blanc juif ». Il remet même à son goût le thème ronsardien du Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie  : « Dans dix ans ton corps sera tout sec. Et avec ton gros pif sémite, tu ressembleras à un vieux chef indien ».

Il est vrai que Soral s’était fait connaître en 1996 par Sociologie du dragueur, où il se targuait de « plus de 700 conquêtes » et qu’il présentait comme « une étude toute masculine qui se passe loin des femmes et tente de s’en protéger ». À présent, embarrassé par les charges qui s’accumulent sur lui, Tariq Ramadan, dans une sorte de rivalité mimétique et ne prêtant qu’aux riches, prétend dans son dernier livre-plaidoyer, Devoir de vérité (2019), qu’une de ses accusatrices entretient une relation intime avec Soral, et, pour faire bonne mesure, qu’une autre plaignante, suisse celle-là, fréquente Soral ainsi que Dieudonné.

L’idéologue islamiste n’a pas toujours été si distant de Dieudonné et de Soral, comme en témoigne un de ses posts Facebook : « Le signe de la quenelle veut dire : ’’Cessez de nous prendre pour des imbéciles, nous ne nous laisserons ni manipuler ni faire !’’ Et ce message, franchement, quenelle ou pas, face aux imposteurs de la pensée et de la politique, il faut le répéter jusqu’à ce qu’il soit entendu… ou même vu… […]. En 2005, j’ai dit et répété publiquement que l’on ne pouvait pas accuser Dieudonné d’antisémitisme alors que, procès après procès, il était blanchi de ces accusations… ». C’est évidemment faux, puisque Dieudonné, connu entre autres pour avoir fait monter en scène et applaudir Robert Faurisson, est condamné en moyenne une fois par an. Et Soral, pour sa part, a été condamné une dernière fois en 2019 pour ce slogan : « Entre le peuple juif et le reste de l’humanité, le combat ne peut être que génocidaire et total… »6.

Rencontres au sommet

À présent, le néonazi et l’islamiste jouent apparemment l’égalité et la réconciliation, bien que Soral, pour attester son objectivité impartiale, tienne à préciser qu’ils ne partagent pas les mêmes idées. Toutefois, leurs relations ne datent pas d’hier, comme en témoigne la rencontre au grand rassemblement du Bourget organisé par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), entre l’orateur vedette, Tariq Ramadan, Dieudonné, et Soral. Dans ce pieux rassemblement, ces deux derniers étaient venus présenter le « parti antisioniste » qu’ils venaient de créer pour les élections européennes de 2009.

Les photos de la rencontre amicale du Bourget ne relèvent pas des images « volées », puisque Ramadan a publié sur son site officiel ces propos explicatifs : « J’étais présent au 26e congrès de l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF)… Alors que je signais des ouvrages, Dieudonné et Alain Soral sont passés devant le stand : ils se sont arrêtés et nous avons eu un échange de quelques minutes. Beaucoup de personnes présentes m’ont reproché de les avoir salués alors qu’il y avait des caméras et des appareils photos qui les accompagnaient et qui ’’immortalisaient’’ cette rencontre comme d’autres pendant la durée du congrès ». Ce propos envoie ainsi un double message : pour le public modéré, il minimise la rencontre (quelques minutes, parmi tant d’autres) ; pour les radicaux, il confirme, et le message passe7.

On ne savait pas l’UOIF, qui tient un discours piétiste et se prétend apolitique, si soucieuse des élections européennes, ni Dieudonné et Soral si soucieux de religion. Cette cordiale rencontre au sommet entre trois leaders, l’islamiste, le néonazi et le postcolonial8, semble toutefois se justifier par un antisémitisme commun.

Islamophobie et contre-offensive

Aujourd’hui en difficulté, Tariq Ramadan a coordonné une contre-offensive, dont témoigne une tribune publiée le 30 avril sur Mediapart et signée par 150 universitaires et militants décoloniaux9. Rédigée comme une lettre ouverte à la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, cette tribune présente non seulement l’idéologue islamiste comme la victime d’un procès politique, mais encore d’un complot (juif), aux motifs qu’une plaignante aurait des liens avec un « paparazzi franco-israélien » et que l’expert désigné pour examiner l’inculpé, Daniel Zagury, serait membre d’une association de psychothérapeutes nommée Shibboleth (mot hébreu). Cette insinuation grossière, publiée quelques jours avant qu’il ne remette ses conclusions le 19 mai, visait à le délégitimer et à faire pression pour qu’il soit démis.

Bref, Ramadan serait une victime toute désignée de l’islamophobie attisée par les Juifs10. Telle est sa ligne de défense, et ses deux avocats actuels, Nabila Asmane et Ouadie Elhamamouchi, sont spécialistes des discriminations. Ce dernier vient de déclarer au site marocain Yalibadi que le théologien n’avait pas bénéficié « du même traitement médiatique que Gérald Darmanin, Nicolas Hulot, Luc Besson…».

En somme, l’idéologue islamiste serait victime d’un racisme d’État. Certes, une religion n’est pas une race, mais le concept d’islamophobie revêt une triple fonction :

  1. Il permet de victimiser les musulmans pour les rassembler derrière les confréries, au premier chef celle des Frères musulmans dont Ramadan fut longtemps la figure principale, et qui est fort influente dans le Comité Contre l’Islamophobie en France (CCIF).  Il définit la l’identité arabe par le seul islam (au détriment des arabes athées, chrétiens ou autres) : c’est précisément ce postulat qui permet de déclarer apostat et de condamner, parfois à mort, tout arabe athée, comme s’il avait été musulman de naissance.
  2. En l’espèce, ce postulat pourrait dispenser d’emblée tout musulman déclaré, au premier chef Tariq Ramadan, d’observer les lois, puisque les poursuites à son encontre ne pourraient être que prétexte à une discrimination raciale. Au demeurant, les plaignantes sont pour la plupart musulmanes, et pourraient tout aussi bien qualifier d’islamophobes les violences dont elles disent avoir été l’objet.

Certes internationale, la tribune de Mediapart compte deux personnalités françaises. La première est Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des indigènes de la République (PIR) ; cette militante décoloniale n’hésite pas à faire l’éloge de Mahmoud Ahmadinejad, son « héros », à critiquer les mariages entre musulmans et non-musulmans, et son livre récent, Les Blancs, les Juifs et nous, porte des marques insistantes d’antisémitisme.

L’autre signataire est François Burgat. Ce directeur de recherche honoraire au CNRS, spécialiste de l’islam et figure prestigieuse de la mouvance décoloniale, tweeta le 24 juillet 2014 : « À quand une courageuse loi républicaine sur la séparation du CRIF et de l’État ? ». Ce tweet fut partagé par Tariq Ramadan le même jour avec le commentaire « Bonne question », et fut repris d’emblée par l’association d’extrême droite Civitas11. Burgat dénonça également la « télavivision », laborieux mot-valise qui désigne un prétendu lobby juif dans les médias.

À présent, c’est encore François Burgat qui a relayé le premier l’intervention de Soral en défense de Ramadan. La campagne en cours, commencée le 30 avril par la tribune de Mediapart, a culminé dans la vidéo de Soral, le 14 mai, avant la première échéance judiciaire du 19 mai. Son objectif semble triple : (i) Par la lettre ouverte à la ministre de la justice, mettre en cause l’impartialité de l’instruction. (ii) Compromettre les plaignantes pour les discréditer, ce que Ramadan lui-même faisait déjà dans son livre en les associant à Soral et Dieudonné. (iii) Enfin, les menacer en diffusant leur identité, à l’exemple de Ramadan qui mentionne 84 fois dans son livre l’identité réelle de « Christelle ». Or les plaignantes sont déjà la cible de multiples menaces anonymes sur les réseaux sociaux. D’ailleurs Ramadan précisait récemment qu’il emploie cinq personnes à plein temps pour conduire son action sur ces réseaux. Les pressions psychologiques, dont les menaces de mort ne sont pas les moindres, s’accompagnent aussi de menaces physiques. Ainsi le 6 mai, Henda Ayari, première des plaignantes, a été agressée à la sortie d’une grande surface : « Un véhicule à vive allure est arrivé dans ma direction, j’ai cru qu’il allait m’écraser » précise-t-elle dans son dépôt de plainte. Un de ses avocats, Me Jonas Haddad, rappelle au journal Libération : « Cela fait deux ans et demi que ma cliente est prise à partie physiquement. Le harcèlement ne se cantonne pas aux réseaux sociaux »12. Une des plaignantes ne répond déjà plus aux convocations judiciaires.

Machisme inversé et antisémitisme

Parmi les signataires de la tribune de soutien à Ramadan, on relève maintes militantes féministes décoloniales. En revanche, jusqu’à présent, les plaignantes n’ont pas été soutenues par les personnalités les plus en vue du post-féminisme radical, pourtant si promptes à dénoncer Roman Polanski ou Woody Allen. Il est vrai que Virginie Despentes, dans sa tonitruante tribune contre Polanski, où elle mêlait la pédophilie, la réforme des retraites et le mauvais goût des jurys, résumait : « C’est toujours l’argent qu’on célèbre dans ces cérémonies ». L’essayiste Pascal Bruckner lui répondit : « Qui aime l’argent ? […] Le Juif »13.

Dans sa diatribe, Despentes laisse entendre clairement que la lutte contre l’antisémitisme est le fait des oppresseurs ploutocratiques : 
« la voix des opprimés qui prennent en charge le récit de leur calvaire, on a compris que ça vous soûlait. Alors quand vous avez entendu parler de cette subtile comparaison entre la problématique d’un cinéaste chahuté par une centaine de féministes devant trois salles de cinéma et Dreyfus, victime de l’antisémitisme français de la fin du siècle dernier, vous avez sauté sur l’occasion. Vingt-cinq millions pour ce parallèle. Superbe. On applaudit les investisseurs. »

Ces ploutocrates sont des violeurs pédophiles : « Le temps est venu pour les plus riches de faire passer ce beau message : le respect qu’on leur doit s’étendra désormais jusqu’à leurs bites tachées du sang et de la merde des enfants qu’ils violent. »

Les gens des « quartiers » sont appelés en renfort : « ils savent à quel point le lien est direct entre l’impunité du violeur célébré ce soir-là et la situation du quartier où ils vivent ». Les féministes et les euphémiques « quartiers » décoloniaux sont ainsi victimes des ploutocrates violeurs — dont Polanski devient le symbole. Pendant cette soirée, des manifestantes reprenaient à l’extérieur ce slogan entraînant : « C’est Polanski qu’il faut gazer ! ».

Commentant le même événement, Paul Beatriz Preciado, militant trans présenté comme le maître à penser de Despentes, écrit dans le même journal : « Le grand capital hétéropatriarcal préfère la soumission universelle aux différences identitaires »14. La défense des identités rassemble toutes les idéologies identitaires, du post-féminisme à l’islamisme et au néonazisme. Quant au « grand capital hétéropatriarcal », sa nature s’annonce par le dernier mot de la phrase précédente : Juifs.

On n’a peut-être pas encore pris toute la mesure de la confusion entre patriarcat et capitalisme, partout récurrente dans le discours post-féministe. Il reprend certes la critique envers Marx qui aurait omis de considérer, entre autres, la gestation comme un travail15; mais il y ajoute une touche d’antisémitisme discrète mais si insistante que le chaînon symbolique manquant entre le patriarcat et le capitalisme est sans doute le groupe des Patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, fondateurs du judaïsme.

En inversant ainsi le machisme, ce discours postféministe en conserve la violence et en reprend les schèmes antisémites. Il s’oppose aux revendications féministes les plus justifiées, y compris celles qui s’opposent à l’obligation du voile et à l’excision. Il détourne les luttes sociales en combats de races, de sexes et de genres — comme la « guerre des toilettes » toujours en cours. Sous couleur d’attaquer le patriarcat (occidental), il s’attaque à la démocratie et à l’État de droit.

Pour leur part, des dominateurs prestigieux se disent victimes des femmes (manipulées par des Juifs)  : dans sa Sociologie du dragueur comme dans son procès pour harcèlement, Soral se pose en victime de femmes folles de lui ; et dans son livre Devoir de vérité, comme dans la dernière tribune qu’il a inspirée, Ramadan se pose en victime d’admiratrices déçues et manipulées par un « franco-israélien ».

Inversant ce schème victimaire, tout en le complétant et en le confortant, les post-féministes passent de la misogynie à l’androphobie et font des femmes les victimes du patriarcat capitaliste — et juif — incarné par des figures diverses qui vont de Harwey Weinstein (condamné) à Woody Allen (disculpé), puisque le mâle blanc dominant s’est révélé un Juif violeur.

Conciliant paradoxalement la misogynie et l’androphobie, les sexismes machiste et post-féministe se rencontrent ainsi pour dénoncer les Juifs, et complémentairement mépriser voire accabler les victimes, juives ou non, de militants islamistes.

Antisémitisme aidant, ces sexismes légitiment alors des programmes politiques destructeurs, en premier lieu celui de l’islamisme. Ainsi, Despentes rendit naguère cet hommage plus qu’empathique aux tueurs de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher : « J’ai été aussi les gars qui entrent avec leurs armes. Ceux qui venaient de s’acheter une kalachnikov au marché noir et avaient décidé, à leur façon, la seule qui leur soit accessible, de mourir debout plutôt que de vivre à genoux. J’ai aimé aussi ceux-là qui ont fait lever leurs victimes en leur demandant de décliner leur identité avant de viser leur visage »16.

Ces déclarations martiales ne laissent nulle place aux victimes17. En même temps, Tariq Ramadan déclarait : « Je ne suis pas Charlie », et Dieudonné postait le 11 janvier 2015 : « Je me sens Charlie Coulibaly ». L’année suivante, Soral publiait une parodie de journal titrée « Chutzpah Hebdo» : le dessin de première page représentait Charlie Chaplin devant l’étoile de David, avec dans une bulle la question « Shoah où t’es ?». Condamné une fois de plus pour négationnisme, il a interjeté appel.

Pour surprenantes qu’elles paraissent, ces convergences découlent du principe même des idéologies identitaires qui divisent le monde humain entre Nous, les victimes, et Eux, les ennemis. Or, par un mystère somme toute transparent, quel que soit le Nous, les Juifs restent assimilés à Eux.

Conforté par les post-féministes au nom de l’intersectionnalité, et fort de la caution « de gauche » dont il se prévaut dans sa croisade contre l’islamophobie, le discours postcolonial véhicule le langage identitaire et antisémite qu’il partage avec l’extrême droite la plus fanatique.

Dans la rencontre « tricontinentale » entre Ramadan, Dieudonné et Soral, l’antisémitisme reste ainsi le principe d’un complotisme commun et le produit d’appel le plus consensuel pour leurs partisans, même quand l’antisionisme l’euphémise au besoin. Au-delà, on pourrait montrer comment les Juifs incarnent commodément leurs multiples ennemis communs, comme l’État de droit, les droits humains, la démocratie et les institutions internationales.

N.B. — J’ai plaisir à remercier Édith Fuchs, Sabine Prokhoris, Liliane Kandel, Catherine Kintzler, Gilbert Molinier et Rudy Reichstadt.

Notes

1 – C’est notamment la théorie de l’Eurabia, mentionnée plus de quarante fois par Anders Breivik, néonazi meurtrier de masse norvégien, dans son manifeste.

2 – Tout au plus, comme le frère de Tariq Ramadan, acceptent-ils pour des raisons tactiques un moratoire sur la lapidation des femmes supposées adultères. En France, les féministes décoloniales, sans doute pour des raisons convergentes, se sont bien gardées de condamner la vente par l’État islamique de prisonnières yézidies comme esclaves.

4 – Voir notamment Marion van Renterghem, « Tariq Ramadan : le récit de celle qui a fait basculer l’affaire », Vanity Fair, mars 2018.

7 – À « Christelle », une des plaignantes, qui lui demandait alors pourquoi il n’assumait pas clairement, Ramadan répondit  : «  Les gens ne sont pas prêts encore, pas assez éclairés. Cela pourrait porter préjudice à mon travail pour la cause. Plus tard. Je garde mes distances avec eux. Mais va voir le site de Soral, c’est le seul qui ose dire les choses sur le lobby sioniste. Il ouvre les yeux sur l’emprise que les sionistes ont sur la France. » (loc. cit.). Ces propos attestent que les divergences apparentes entre Soral et Ramadan ne sont que tactiques.

8 – Cf. Jean-Louis Amselle, « Dieudonné fait ressurgir un antisémitisme postcolonial », Le Monde, 2 janvier 2014. Dieudonné proclame que l’esclavagisme est « une spécialité juive au départ ». Ramadan tient le même discours en privé, selon « Christelle » : « Il jouait une corde sensible chez moi en évoquant mes ancêtres esclaves : la traite négrière, c’était les Juifs. Les bateaux qui les transportaient, les Juifs. » (loc. cit.).

10 – Voir Pierre-André Taguieff, « Tariq Ramadan victime pré-désignée d’un complot islamophobe ? », Conspiracy Watch, 3 mai 2020, https://www.conspiracywatch.info/tariq-ramadan-victime-pre-designee-dun-complot-islamophobe.html

11 – La proximité de Burgat et de Ramadan est si bien attestée que Ian Hamel lui a consacré tout le cinquième chapitre de sa monographie (Tariq Ramadan : histoire d’une imposture, Paris, Flammarion, 2020).

12 – Bernadette Sauvaget, « Tariq Ramadan axe désormais sa défense sur l’islamophobie », Libération, 17 mai 2020.

13 – « De quoi Roman Polanski est-il le nom ? », Le Point, 5 mars 2020. Voir aussi Sabine Prokhoris, « Polanski, Césars de fiel », dans Transfuge : https://www.transfuge.fr/2020/03/17/polanski-cesars-de-fiel/.

14 – L’ancienne académie en feu, Libération, 1er mars 2020.

15 – Ne dit-on pas « le travail de l’accouchement » ? Voir récemment Silvia Federici : « Marx ne reconnaît jamais qu’il faut du travail, le travail de reproduction, pour cuisiner, pour nettoyer, pour procréer » (Le capitalisme patriarcal, Paris, La Fabrique éditions, 2019, p.13).

16 – Voir « Les hommes nous rappellent qui commande et comment », Les Inrocks, 17 janvier 2015, en ligne : https://www.lesinrocks.com/2015/01/17/actualite/actualite/virginie-despentes-les-hommes-nous-rappellent-qui-commande-et-comment/.

17 – Dans la même veine, Judith Butler ne manqua pas, au lendemain des attentats massifs du 13 novembre 2015, d’alimenter les thèses complotistes : « Les experts étaient certains de savoir qui était l’ennemi avant même que l’EI ne revendique les attentats », tout en agitant le spectre de la dictature de François Hollande (cf.  « Une liberté attaquée par l’ennemi et restreinte par l’État », Libération, 19 novembre 2015, https://www.liberation.fr/france/2015/11/19/une-liberte-attaquee-par-l-ennemi-et-restreinte-par-l-etat_1414769).

« It hurts my feelings » : l’affaire Mila et le nouveau délit de blasphème

Du respect érigé en principe, derechef

« L’affaire Mila », lycéenne harcelée et menacée de mort pour avoir diffusé une vidéo « insultante » envers l’islam1, pose à nouveau la question du « blasphème » sous une forme contemporaine qui n’est plus celle qu’ont connue nos aïeux, et pour deux raisons. L’une est le retournement victimaire qui inverse le schéma classique où l’on voyait des procureurs accuser les blasphémateurs au nom d’une autorité transcendante. L’autre, noyau profond de ce retournement, est une redéfinition subreptice de la personne juridique, laquelle inclurait comme essentielles les convictions, de sorte qu’insulter une conviction serait insulter les personnes qui la partagent.

« It hurts my feelings ». Le retournement subjectif victimaire et l’impératif de censure

On ne s’étonnera pas de voir le responsable du CFCM, Abdallah Zekri, estimer que la jeune fille « récolte la tempête » après avoir « semé le vent » et qu’elle doit « assumer les conséquences » de ses propos de mauvais goût – comme s’il était admissible ou même compréhensible que la mort soit réclamée pour punir le mauvais goût : au moins les masques tombent2. Mais il est inquiétant de voir que, parallèlement à une enquête pour menaces de mort, le procureur de la République de Vienne (Isère) a ouvert une autre enquête au « chef de provocation à la haine raciale »3. Certes il s’agit officiellement de vérifier si la jeune fille a insulté des personnes (en l’occurrence les musulmans considérés comme groupe) – or le visionnage de la vidéo en question ayant largement circulé sur les réseaux sociaux atteste qu’il n’en est rien. Il est pour le moins étrange de voir intervenir ici le terme « de haine raciale », comme si l’adhésion à une religion était une question de « race »4, et de constater la diligence avec laquelle, par ce parallélisme, on s’empresse, sous couvert de se tenir dans un « juste milieu » qui les renvoie dos à dos, de placer les auteurs de menaces et leur victime sur le même plan.

La question du blasphème5 est à nouveau posée par cette affaire, sous une forme très précise qui n’est plus celle qu’ont connue nos aïeux, et pour deux raisons. L’une est le retournement victimaire qui inverse le schéma classique où l’on voyait des procureurs accuser les blasphémateurs au nom d’une autorité transcendante. L’autre, noyau profond de ce retournement, est une redéfinition subreptice de la personne juridique, laquelle inclurait comme essentielles les convictions, de sorte qu’insulter une conviction serait insulter les personnes qui la partagent.

Bien que le délit de blasphème ait disparu en France depuis la Révolution, bien que les législations pénalisant le blasphème soient en déclin dans les États de droit attachés aux libertés formelles, y compris non-laïques6, la persécution pour motif de blasphème n’a pas disparu pour autant. On continue à menacer et à tuer au nom de dogmes. Mais c’est au sein même des États de droit, au sein même de leur législation que le délit de blasphème et son cortège de menées punitives refait surface sans dire son nom : sorti par la porte, il revient par la fenêtre avec un costume de chevalier blanc. La demande de « punition », la revendication d’interdiction d’expression pour motif d’outrage à une religion, à un dogme, et cela devant les tribunaux, au nom de la loi elle-même, non seulement n’a pas disparu, mais elle se répand. Seulement elle a changé de nature et même de sens : devenue respectable, elle réclame aujourd’hui l’égard pour une « victime » dont on finit dès lors par « comprendre » qu’elle se livre à toutes les invectives, y compris à des menaces.

Comme pour l’affaire des caricatures, on assiste à un retournement victimaire : ce ne sont plus des procureurs qui se dressent contre des propos outrageant une divinité, mais des avocats qui plaident pour des « victimes » offensées, à savoir les croyants. Le schéma accusatoire à l’impératif au nom d’une autorité est retourné en plainte subjective et le scénario s’inverse. Les bourreaux de jadis se présentent comme des victimes : ce n’est plus un Livre sacré, ni Dieu qu’on prétend offensé, mais la sensibilité des croyants. On entre dans un schéma victimaire de subjectivation. Est incriminé non plus ce que je juge contraire à la vérité, mais ce qui me choque subjectivement, ce qui me blesse ou plutôt – car il s’agit d’une figure de style – : ce qui blesse mes sentiments.

« It hurts my feelings » : voilà qui, outre-Atlantique, est devenu un obstacle sans réplique devant lequel il faut s’incliner, au nom duquel le silence et la censure s’imposent. La version française de l’impératif serait plutôt l’appel au « respect » : tout irrespect envers ce que je pense devient une atteinte à ma personne. « Du respect érigé en principe »7 : cette expression, j’aurais aimé l’inventer. Elle pointe le glissement d’une conception formelle, extérieure, du droit, vers une normalisation subjective sous régime psychologique dont on peut craindre qu’elle s’érige en ordre moral. Elle est empruntée au chapitre premier du livre posthume de Charb Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes8. On voit une fois de plus avec l’affaire Mila que la notion d’islamophobie, brandie au nom de victimes offensées et stigmatisées n’a d’autres fonctions que de censure et d’intimidation9.

Brève histoire du retournement de l’incrimination de blasphème

C’est ce que décrivent de manière très minutieuse et informée les travaux récents de Jeanne Favret-Saada10. Dans un article mis en ligne sur Mezetulle en juin 2016 intitulé « Les habits neufs du délit de blasphème », lui-même issu du livre alors en préparation et qui a été publié depuis11, Jeanne Favret-Saada retraçait et analysait l’histoire sinueuse de la disparition de l’incrimination de blasphème en France. Cette histoire aboutit à la loi du 29 juillet 1881, notamment avec l’abrogation des délits d’outrages à la « morale publique et religieuse » ainsi qu’aux « religions reconnues par l’État ». C’est un moment crucial : l’évidence acceptée d’une autorité absolue et extérieure présentée sous régime objectif autorisant les poursuites, cette évidence tombe. Je cite JFS :

« Lors des débats parlementaires, l’inconsistance des objections cléricales est le fait le plus nouveau, ainsi que le plus stupéfiant : les locuteurs réalisent au moment même où ils parlent qu’ils ont cessé d’être crédibles, alors qu’ils l’étaient encore quelques mois plus tôt, au temps de l’Ordre moral. L’arrangement politico-religieux qui a rendu possible, durant tant de siècles, la criminalisation du blasphème, est soudain périmé, et il l’est une fois pour toutes. Car le jeune régime républicain, alors même qu’il est politiquement incapable de mettre fin au Concordat ou de proclamer la séparation des Églises et de l’État, s’est déjà engagé – et avec quelle énergie, si l’on considère l’œuvre scolaire de ces années-là – dans la voie de la laïcité. Le régime de laïcité proprement dit ne sera véritablement établi qu’en 1905, mais, dès 1881, il est désormais impossible, de poursuivre un écrit au seul prétexte qu’il porterait atteinte à la religion. »

Le délit d’opinion religieuse en tant que tel est aboli. Mais JFS poursuit, passant à notre époque :

« Nul n’aurait pu imaginer le spectaculaire retournement de situation que nous vivons depuis le début des années 1980. Exploitant les virtualités ouvertes par une loi de 197212 contre le racisme, des associations dévotes issues de l’extrême-droite catholique – bientôt rejointes par une association ad hoc de l’Episcopat – obtiennent des condamnations pour « injure au sentiment religieux », « diffamation religieuse », ou « provocation à la discrimination, à la violence et à la haine religieuse ». Des juristes, parfois réputés, invoquent désormais un « droit au respect des croyances », élevé à la dignité d’un « droit fondamental de la personnalité », et, tant qu’à faire, d’une « norme constitutionnelle d’égale valeur à celle de la liberté d’expression ». Un siècle après sa disparition, le délit d’opinion religieuse a donc fait sa réapparition dans nos prétoires, sinon dans nos lois. Il diffère de l’ancien délit de blasphème en ce qu’il ne sanctionne plus les offenses à Dieu mais celles à la sensibilité de ses fidèles : car si l’on parle encore de « blasphème », ce n’est plus dans les prétoires, où le terme n’a pas cours, mais dans le débat public ou entre dévots. »

Elle souligne la lenteur de ce retournement. En 1984 Mgr Lefebvre assigne en justice avec succès l’affiche du film de Jacques Richard Ave Maria pour « outrage aux sentiments catholiques ». En 1985, l’Alliance Générale contre le Racisme et pour le Respect de l’Identité Française et chrétienne (AGRIF) assigne Jean-Luc Godard, réalisateur de Je vous salue, Marie et son producteur pour « diffamation raciste envers les catholiques ». L’AGRIF perd son procès, mais elle inaugure une politique d’occupation perpétuelle des tribunaux, à seule fin de défendre les « sensibilités catholiques » contre toute production susceptible de les « blesser ».

Selon JFS, le point d’appui de ce retournement s’inspire de la loi du 1er juillet 1972 dans la mesure où cette dernière, dans la modification de la loi de juillet 1881, introduit la notion d’appartenance religieuse :

« […] les magistrats se révéleront rapidement incapables de distinguer entre les fidèles (qu’ils dotent d’une « sensibilité » devant être protégée) et leur religion : ainsi, par exemple, quand sont en cause une déclaration pontificale (qu’il s’agisse de l’antisémitisme chrétien ou du préservatif), ou un épisode fâcheux de l’histoire de l’Église. »

Elle s’interroge aussi sur la signification de la notion de « groupe de personnes » s’agissant d’une appartenance religieuse. Comment délimiter ces groupes ?13:

« la Convention européenne des droits de l’homme elle-même – encline depuis peu à protéger les « sensibilités religieuses » – a veillé à n’évoquer dans son traité que des individus. Dans la nouvelle loi française, au contraire, il est difficile de désigner avec certitude la cible (individuelle ou collective) que le prévenu est supposé viser : « tous les baptisés de l’Église catholique » (y compris les « progressistes » et ceux qui sont détachés de la pratique) ? les pratiquants ordinaires ? ou un très petit nombre d’entre les fidèles, les dévots qui se disent blessés dans leurs convictions ? ».

Enfin, elle soulève la question de la nature des associations pouvant se porter partie civile (art. 48.1 de la loi du 29 juillet 1881, modifiée par la loi Pleven qui introduit uniquement les associations de lutte contre le racisme, puis modifiée en 1990 pour y introduire celles qui combattent les discriminations religieuses).

« … les magistrats auront tendance à considérer les associations confessionnelles comme représentatives de la « sensibilité blessée » des « groupes de personnes » protégés par la loi. L’on peut tout de même se demander si le scandale ressenti par l’Association Saint-Pie X – et même par l’Episcopat – est celui d’un groupe particulier de fidèles ou de tous les « groupes de personnes » catholiques ? »

Elle conclut sur une note contrastée dont on aimerait, aujourd’hui, que le souhait final soit toujours d’actualité – apparemment la décision du procureur dans la naissante affaire Mila, loin d’y mettre fin, entretient le chaos judiciaire14 :

« Les magistrats français n’étaient nullement préparés à faire face à une inflation de procès en défense de la religion, surtout dans le cadre d’une loi antiraciste. Pendant une vingtaine d’années, ils prononcèrent les verdicts qu’ils purent : tantôt favorables à la liberté d’expression, bien qu’avec une motivation souvent fautive, tantôt privilégiant le « droit au respect des croyances », avec une argumentation non moins fragile. En 2002, l’arrivée dans les prétoires des associations musulmanes – pour une déclaration de Michel Houellebecq sur l’islam -, a prestement remis les pendules à l’heure : s’il faut reconnaître un statut égal à toutes les demandes religieuses, la magistrature française préfère se résoudre à la laïcité. Le jugement rendu en 2007 au procès intenté à Charlie Hebdo pour avoir publié des caricatures du Prophète Mahomet marque, on l’espère, la fin du chaos judiciaire – sinon des procès en défense de la religion. »

Du respect envers les personnes au respect envers les doctrines

Du point de vue philosophique, le problème posé est une question d’intériorité et d’identité : avec la notion de « sensibilité blessée » nous avons ici la juridisation d’un moment psychologique. En effet, les convictions religieuses deviennent insidieusement une propriété constitutive de la personne, elles sont indissolublement incluses en elle et peuvent prétendre au même niveau de reconnaissance et de protection. L’appartenance religieuse ou d’opinion est considérée comme essentielle de sorte qu’on pourrait prétendre à sa protection en tant que telle. On vérifie alors la pertinence de la rédaction du titre de Charb : « Du respect érigé en principe » ; on glisse du respect envers les personnes au respect envers les doctrines auxquelles telles ou telles personnes se déclarent attachées, et cela d’autant plus que ces personnes sont réunies en groupes. L’affaire des caricatures et l’ « affaire Mila » montrent que cette problématique ne concerne pas exclusivement la religion catholique et qu’elle offre un boulevard à l’intégrisme musulman, qui ne manque pas de s’en emparer. De manière générale, cette inclusion des croyances dans la personne essentialise les croyances et cela soulève une question philosophique majeure.

En revanche, une législation formelle, extérieure, protège non pas les doctrines et convictions elles-mêmes, mais leur expression dans un cadre de droit commun qui pénalise l’injure et la diffamation, qui pénalise le fait de s’en prendre aux personnes elles-mêmes et non pas celui de s’en prendre à des croyances, à des opinions, à des doctrines. Dans la perspective classique des droits formels, l’expression du dénigrement de telle ou telle appartenance ou croyance, pourvu qu’elle s’exerce elle aussi dans les limites définissant l’injure et la diffamation, non seulement n’est pas incriminable, mais elle bénéficie de la même protection que l’expression des croyances et diverses appartenances ; la liberté d’expression est la même pour tous. Il n’y a donc de ce point de vue et dans ce cadre aucun délit dans une critique ou une satire, même virulente, même de « mauvais goût », d’une doctrine, d’une conviction.

« La France… respecte toutes les croyances » : qu’est-ce que cela veut dire ?

Je terminerai en évoquant quelques difficultés.

Les lois dites mémorielles et le débat dont elles sont l’objet entrent dans ce champ. La question a été soulevée par des historiens, notamment dans un texte intitulé « Liberté pour l’histoire » paru dans Libération du 13 décembre 2005, dont voici un extrait :

« L’histoire n’est pas un objet juridique. Dans un Etat libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l’Etat, même animée des meilleures intentions, n’est pas la politique de l’histoire
C’est en violation de ces principes que des articles de lois successives ­ notamment lois du 13 juillet 1990, du 29 janvier 2001, du 21 mai 2001, du 23 février 2005 ­ ont restreint la liberté de l’historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu’il doit chercher et ce qu’il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites.
Nous demandons l’abrogation de ces dispositions législatives indignes d’un régime démocratique. »15

On retrouve ici la question de la liberté philosophique et de son apparente disjonction avec la liberté formelle exploitée pour faire taire un discours : les lois citées s’autorisent d’un contenu « vrai » pour restreindre une liberté. Mais ce que font remarquer les historiens est beaucoup plus intéressant : ils montrent qu’il n’y a plus de liberté philosophique si la liberté formelle d’expression est trop restreinte ou abolie. Si on n’a plus le droit de dire ou de supposer des propositions fausses, c’est tout simplement la recherche de la vérité qui est entravée : pour établir une proposition il faut pouvoir la falsifier, il faut pouvoir en douter. On voit donc que la conception formelle de la liberté, loin de s’opposer à la liberté philosophique, en est au contraire l’une des conditions. Ce que risquent de perturber des lois mémorielles, c’est la méthode scientifique elle-même : elles ont une conception extérieure de la vérité.

Je m’intéresserai finalement, excusez du peu, à un passage de la Constitution.

L’alinéa 1 de l’article premier de la Constitution de 1958 est ainsi formulé :

« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. »

Je m’interroge en effet sur la phrase « Elle respecte toutes les croyances ». Qu’est-ce que cela veut dire ? N’étant pas juriste, j’essaie de la comprendre avec mes propres lumières.

Il me semble que cela ne peut pas vouloir dire que la RF respecte les contenus des croyances. Car si c’était le cas, on pourrait fonder là-dessus une forme de reconnaissance publique des autorités religieuses à travers le respect de leurs dogmes, lesquels comprennent une mythologie, des propositions philosophiques, mais aussi des propositions à portée politique et juridique. Plus absurdement, il faudrait interdire d’enseigner par exemple que la Terre est sphérique car il y a des groupes qui croient qu’elle est plate, ou interdire d’enseigner la théorie de l’évolution au même motif. Je ne peux comprendre cette phrase que si elle a pour objet, non pas les croyances dans leur contenu, mais uniquement leur expression.

On peut aussi lire cette phrase (et cette seconde lecture est compatible avec la précédente) en comprenant qu’elle parle de la République, de l’association politique et uniquement de l’association politique. Les personnes ne sont donc pas tenues de respecter les croyances, de même qu’elles ne sont pas tenues d’être laïques alors que la République est tenue, elle, par le principe de laïcité. Si on lit de cette manière, il est alors infondé de poursuivre une personne ou un groupe de personnes pour non-respect de croyances, mais la République elle-même doit observer une réserve sur tous ces sujets. J’espère que c’est bien le cas, mais je n’en suis pas si sûre, ou plutôt j’ai bien peur que non…

Enfin je n’arrive pas à lever une objection sur la formulation très restrictive de ce passage16. Respecter « toutes les croyances », c’est refuser ce même respect aux diverses espèces de non-croyance et donc installer une inégalité de principe entre les croyants d’une part et les non-croyants de l’autre. Sans compter qu’il peut y avoir des conflits absolus : faut-il privilégier la sensibilité du croyant qui se dit « blessé » par une déclaration d’athéisme ou bien la sensibilité de l’athée qui se dit blessé par l’affirmation qu’il existe un ou des dieux ? Dans ces cas, on peut craindre que ce soit la « sensibilité » du juge qui tranche.

Pour toutes ces raisons, je pense qu’il serait préférable ou de ne rien dire, ou de remplacer cette phrase par la suivante :

« Elle [la France] assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes. Elle ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. »

Notes

1 – Voir par exemple et entre autres l’information en ligne sur le site de L’Express : https://www.lexpress.fr/actualite/societe/affaire-mila-enquetes-ouvertes-apres-des-menaces-de-mort-contre-la-lyceenne_2116140.html On la trouvera sur de nombreux sites internet des grands quotidiens et chaînes de radio – tv.

2 « Elle l’a cherché, elle assume. Les propos qu’elle a tenus, les insultes qu’elle a tenues, je ne peux pas les accepter » a-t-il déclaré sur Sud-Radio (cité par L’Obs 28 janvier 2020 https://www.nouvelobs.com/societe/20200128.OBS24037/schiappa-qualifie-de-criminelles-les-propos-d-un-responsable-du-cfcm-sur-l-affaire-milla.html

3 – Voir note 1.
[Edit du 30 janvier 2020] On apprend aujourd’hui que le parquet classe sans suite les accusations de « provocation à la haine » https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/isere/isere-affaire-mila-parquet-classe-suite-accusations-provocation-haine-1781093.html

4 – Alors que l’article 24 de la loi dite Pleven du 1er juillet 1972 modifiant la loi du 29 juillet 1881 (modifications des articles 24 et 48) distingue les chefs d’accusation (voir infra note 12).

5 – Rappelons à ce sujet que contrairement à ce que pourrait laisser entendre une facilité de langage, il n’existe aucun « droit au blasphème » qui serait énoncé dans la législation de la République française tout simplement parce que le blasphème n’a aucune existence juridique – il n’y a de blasphème que pour ceux qui y croient. L’expression est libre, dans la limite du droit commun qui détermine textuellement et formellement les abus de cette même expression : articles 4, 5 et 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, Préambule de la Constitution de 1958, articles, 23, 243, 29, 32 et 33 de la loi du 29 juillet 1881, articles R 621. R 621.2 du Code pénal. Il faut donc rester intraitable sur le formalisme de la liberté d’expression, sur le droit de dire des choses fausses et même des bêtises.

6 – On a vu récemment le Royaume-Uni, et dernièrement le Danemark abolir les leurs.

7 – Les lignes qui suivent sont reprises, avec quelques modifications et adaptations, de la seconde partie d’un article que j’ai écrit sur le sujet en septembre 2017, publié en ligne sous le titre « Du respect érigé en principe. Blasphème et retournement victimaire : faut-il « respecter toutes les croyances » ? https://www.mezetulle.fr/du-respect-erige-en-principe/

8 – Paris : Les Echappés, 2015, p. 56.

9 – Voir ici même les articles abordant la notion d’islamophobie : https://www.mezetulle.fr/?s=islamophobie Un exemple très éclairant de la manipulation du terme, sans oublier le rapprochement final avec l’extrême-droite pour faire bonne mesure, peut être trouvé sur le journal gratuit 20 minutes : https://www.20minutes.fr/high-tech/2702611-20200124-affaire-mila-revient-histoire-ado-cyberharcelee-apres-propos-islamophobes

10Les sensibilités religieuses blessées. Christianismes, blasphèmes et cinéma 1965-1988, Paris ;Fayard, 2017. Jeanne Favret-Saada est anthropologue ; ancienne directrice d’études à l’École pratique des hautes études, elle a publié de nombreux ouvrages, notamment Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins, Paris, Fayard 2007, 2015. Voir sa bibliographie et des textes en ligne sur le site de l’EHESS http://gspm.ehess.fr/document.php?id=1408

11 – « Les habits neufs du délit de blasphème » par Jeanne Favret-Saada, Mezetulle, 14 juin 2016. Le livre est cité à la note précédente.

12 – Loi dite Pleven du 1er juillet 1972, modifiant la loi du 29 juillet 1881 (modifications des articles 24 et 48).

13 – Ainsi, art. 24, al. 5 : « Ceux qui […] auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou non appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée » seront condamnées à une peine de prison et/ou d’amende aggravée. – C’est moi qui souligne.

14 – On peut rappeler aussi le constat allant dans le même sens, au sujet de la jurisprudence, présenté par Henri Leclerc dans son article « Laïcité, respect des croyances et liberté d’expression », Legicom 2015/2 (N° 55), 43-52.
[Edit du 30 janvier 2020]. S’agissant de Mila, le procureur a classé « sans suite » l’enquête pour incitation à la haine (voir la note 3), mais le chaos judiciaire a été largement surclassé par le chaos politique entretenu par une déclaration de la ministre de la Justice Nicole Belloubet le 29 janvier sur Europe 1 : «  »Dans une démocratie, la menace de mort c’est inacceptable, c’est absolument impossible […]. L’insulte à la religion c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience, c’est grave, mais ça n’a pas à voir avec la menace. » Nicole Belloubet a fini par « rétropédaler » dans la journée du 30 janvier, comme on dit, non sans avoir auparavant publié un tweet qui se voulait apaisant dans sa généralité – « On peut critiquer les religions. Pas inciter à la haine » – mais qui dans ce contexte était plus qu’une maladresse.

15 – Texte signé initialement par Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock. Accessible en ligne http://www.liberation.fr/societe/2005/12/13/liberte-pour-l-histoire_541669 . Le délit de presse de « contestation » ou de négation d’un crime contre l’humanité est introduit en 1990 par un article 24bis dans la loi du 29 juillet 1881.

16 – [Note ajoutée le 30 janvier 2020] Cette objection a été heureusement discutée par un commentaire de François Braize lors de la première version de cet article publiée en 2017. Nous y revenons tous les deux dans le commentaire ci-dessous et le suivant.

Lire la version initiale de l’article, publiée en septembre 2017 :  « Du respect érigé en principe« .